Analyses

Comprendre les fusions d’entreprise (partie 5)

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  • Et les États là-dedans ? Je veux dire : on a quand même du pouvoir comme citoyen ! C’est un peu notre responsabilité si on élit des gens qui agissent contre nos intérêts.
  • Il suffirait d’élire des gens « biens » ? Des politiques qui « tiendraient leur parole » ?
  • Mais oui ! Ce n’est pas si bête quand même…
  • Ou alors, ils ne peuvent tout simplement pas tenir parole. Regarde, Nicolas Hulot a fini par démissionner…
GM

General Motors

  • Oui, enfin, un ministre de l’écologie qui avait neuf voitures, bonjour l’intégrité quand même !
  • N’empêche. Il aurait pu continuer à être ministre. Or, même lui, avec le peu d’exigence qu’il avait de lui-même a fini par avaler trop de couleuvres !
  • Comment peut-on l’expliquer ?
  • Comme pour les patrons de l’industrie ou de la finance : l’absence de choix.
  • Je ne comprends pas.
  • Pour des tas de raisons, politiques et hommes d’affaires partagent les mêmes intérêts. Certains passent d’un milieu à un autre indifféremment, comme Barroso ex-Président de la Commission européenne passé chez Goldman Sachs. On appelle ça les « revolving doors ». Soit parce que comme ils se fréquentent sans cesse, ils deviennent amis. Voire même ils ont fait leurs études ensemble, ils appartiennent au même milieu socio-économique et socio-culturel.
  • Ok, mais ça ne fait pas tout…
  • C’est déjà beaucoup. Ils se fréquentent lors de repas d’affaires, au dîner du Siècle, au Bilderberg, dans la franc-maçonnerie, dans les divers dîners où on retrouve des politiques, des hommes d’affaires, des journalistes, etc.
  • Tu verses dans le complot là, non ? Tu vas bientôt me parler des Juifs ?
  • Mais non, pas du tout. Dans tous les milieux, il y a ce genre de rassemblement. Compare ça à la pétanque du dimanche midi sur la place du village ! Sauf que là, la différence, c’est qu’ils ont beaucoup plus de pouvoir. Et ils s’arrangent donc collectivement pour le conserver.
  • Je ne sais pas. Cette explication presque psychologisante me dérange un peu. Il doit bien y avoir des raisons plus…rationnelles.
  • Assurer ses intérêts présents et futurs est très rationnel. C’est le principe même du lobbyisme. Cela dit, tu as raison. Il y a des mécanismes purement économiques.
  • Que veux-tu dire ?
  • La plupart croit vraiment dans le dogme du libéralisme économique voulant que l’entrepreneuriat privé crée de l’emploi et que, par ruissellement, l’ensemble de la société en profitera. Les yeux fixés sur le PIB, qui ne s’intéresse qu’à la création de richesses et non à sa distribution, ils pensent qu’une augmentation de la production profite nécessairement à tout le monde.
  • Et donc ils favorisent les cadeaux économiques, comme les diminutions de taxes aux grandes entreprises, en pensant que de ce fait ils font d’une pierre deux coups ?
  • Voilà, on peut dire ça. Mais évidemment, on a tendance à croire avant tout à ce qui nous arrange.
  • Sauf que les grandes entreprises, corsetées par l’obligation de profit, elles n’en profitent pas pour engager des gens mais pour gagner en compétitivité.
  • Et comprends bien que comme on l’a dit plusieurs fois, c’est très sensé ! L’entreprise en question gagne alors la guerre économique, mais pour un temps très limité seulement, puisque très vite, les autres pays se calquent sur ces nouvelles normes et c’est la collectivité qui paie le prix fort.
  • Dis, c’est quoi la différence entre la productivité et la compétitivité en fait ?
  • La productivité, c’est arriver à faire plus avec moins. Produire plus de voitures avec moins d’ouvriers par exemple.
  • Et la compétitivité ?
  • C’est arriver à être « plus productif » que les autres !
  • Comme c’est relatif, c’est un jeu qui ne s’arrête jamais du coup…
  • En effet.
  • Et donc, aucun politique ne peut sortir de ce jeu-là ?
  • Tant qu’on reste dans le jeu capitaliste, non. Du coup, les gens croient de moins en moins à la politique. De moins en moins dans un pays qui serait géré par les pouvoirs publics.
  • Tu veux dire que ça participe à la croyance que seul le privé est capable de bonne gestion et qu’il faudrait donc qu’un pays soit géré comme une entreprise ? C’est complètement paradoxal.
  • Tout à fait. Et c’est exactement sur ce mythe-là qu’un Emmanuel Macron a été élu. Peu importe au final que cette vision puisse contribuer au problème plutôt qu’à la solution…c’est de l’ordre de la pensée magique.
  • Je vois. Au moins l’État est capable de prendre les bonnes décisions, au plus on considère que diminuer son pouvoir est la solution. Alors que c’est le problème.
  • Et tout ça est très cohérent avec un monde individualiste où il faut « performer ». Les notions de « collectif » nous passent complètement au-dessus aujourd’hui. Je voyais la une du Monde récemment sur le climat. Individuellement, les gens ne s’en foutent pas mais, collectivement, personne ne se bouge. Même pas moi.
  • Je suppose que les gens se sentent impuissants. Les décisions difficiles doivent être prises en amont, par le pouvoir politique.
  • …dont on vient de dire qu’il n’en avait plus les moyens !
  • Pourtant, c’est comme ça que fonctionne la démocratie ! Tu ne voudrais quand même pas d’une dictature !
  • Les dictatures s’accommodent très bien d’une pensée capitaliste. À ton avis, par qui Hitler faisait-il construire ses voitures ?
  • Je ne sais pas…
  • General Motors. Et le contraire est vrai aussi : rien n’indique qu’une société où l’économie serait publique ne puisse être démocratique.
  • Oui, bon, historiquement, tu conviendras que ce n’est pas gagné.
  • De quoi parles-tu ? De Cuba qui subit un embargo scandaleux et terrifiant depuis 1962 par les USA ? De l’URSS qui s’est construite en temps de guerre ? De la Chine de Mao ? Tout ça est vraiment comparable ?
  • Tu ne vas pas défendre Staline ! Et Mao !
  • Ni Reagan, ni Obama, ni Trump, ni l’UE ! Qui sait ce que Lumumba aurait pu faire s’il n’avait été assassiné ? De qui parles-tu ? D’Allende, de Torrijos, d’Arbenz, de Chavez, de Mossadegh, de Zelaya…tous morts. De mort suspecte pour la plupart. Ou renversés par des Coups d’état. Des USA en général. C’est trop facile de jeter l’opprobre sur une théorie politique en pointant le doigt vers une mise en pratique qui, souvent, a été mise en difficulté par ceux-là mêmes qui la critiquent.
  • On appelle ça l’argument de l’homme de paille, non ?
  • Ça y ressemble bien, oui. Puis de toute façon, ces mêmes démocrates qui sont censés nous diriger avec tellement d’éthique s’embarrassent peu des dictatures quand ça les arrange. On parlait des liens entre GM et les Nazis, mais ça vaut encore pour nos dirigeants avec l’Arabie saoudite ou le Qatar.
  • Je n’arrive pas à comprendre l’intérêt qu’ils ont à défendre des pays pareils. On ne partage rien avec eux ! Leurs idées rétrogrades, la lapidation…
  • Mais ce n’est pas la question. La question, c’est le business. L’Arabie saoudite est le deuxième importateur d’armes au monde.
  • Ils en font quoi de ces armes ?
  • Ils font la guerre. Ils financent le terrorisme.
  • Attends, il ne faut pas exagérer non plus. On ne peut quand même pas affirmer qu’il n’y avait pas de guerres avant le capitalisme et que toutes les guerres d’aujourd’hui sont des guerres du capitalisme.
  • C’est une bonne remarque. Je serais curieux de savoir ce que d’autres en pensent. Effectivement, il y a toujours eu des guerres. Chaque système économique a produit ses propres inégalités, ses propres luttes intestines mais aussi ses propres croyances. Les esclaves se sont révoltés, les cerfs ont cherché à avoir plus de droits. La révolte des paysans qui ont tenté de prendre Londres en 1381 a été écrasée…
  • Où veux-tu en venir ?
  • Il faut bien comprendre qu’il y a une évolution dans les rapports de production. D’une certaine façon, si on défend des valeurs d’égalité bien sûr, le servage représente un « mieux » par rapport à l’esclavage. Et le capitalisme est aussi un « mieux » par rapport au servage.
  • Te voilà en train de défendre le capitalisme ?
  • Non, pas du tout. Je montre simplement qu’il ne faut pas être binaire. L’historicité est importante. Il est aussi ridicule d’idéaliser les rapports de production précédents que de penser qu’il n’est pas possible de faire mieux que le capitalisme.
  • Ceux qui disent que le capitalisme est indépassable se trompent à ton avis ?
  • Bien entendu. Dans sa forme impérialiste, celle qu’on vit aujourd’hui, il est même plutôt récent.
  • Impérialiste ? Que veux-tu dire ?
  • On en revient à ta question initiale sur les guerres. Quand des patrons n’arrivent plus à exploiter leur propre main d’œuvre, ils exploitent la main d’œuvre ailleurs. Et les sols avec les matières premières.
  • Oui, et puis quoi ? Les colonies par exemple ?
  • En effet. Mais souviens-toi du principe de compétitivité : tous les acteurs économiques, pour ne pas disparaître avalés par les autres, sont obligés de faire pareil et même de faire plus que les autres. Avec comme conséquence un partage de la planète entre les seules grandes puissances du moment.
  • On peut dire que la conférence de Berlin illustre bien ce que tu dis ?
  • Tout à fait. Et la suite, tu la connais. L’Allemagne, arrivée plus tard dans le jeu colonial, s’est sentie flouée. La Première guerre mondiale, que si peu de gens arrivent à expliquer, n’est jamais qu’une nécessité de renégocier les territoires partagés précédemment.
  • Attends, quoi ? Là, je ne te suis plus.
  • C’est pourtant simple : si vous êtes six, vous divisez le gâteau en six ! Mais imagine qu’un septième arrive et que personne ne veut lui donner un morceau de sa part ?
  • S’il veut être sûr de manger, il se battra pour…
  • Tu as compris le principe des guerres impérialistes.
  • Et tu sous-entends qu’on pourrait appliquer cette grille de lecture à tous les conflits mondiaux ?
  • Si on n’occulte pas toutes les autres raisons, comme l’Histoire des peuples concernés, leurs croyances, leur culture, les conditions météorologiques, etc., oui. La forme que prennent les conflits est contingente mais que le capitalisme soit un mécanisme fondamental des guerres est évident.
  • Olà, évident ? Il faudrait pouvoir le prouver !
  • Comment reconnaît-on une bonne théorie ?
  • Je ne sais pas.
  • À sa capacité d’explication, certes, mais aussi à sa capacité de prédiction, comme le dirait le sociologue Karl E. Weick. Autrement dit, si on est en mesure de prédire les guerres et leurs conséquences grâce à cette théorie, on a de bonne chance de croire que cette théorie est performante.
  • Et c’est le cas ?
  • Oui, ça l’est. Par exemple, seuls les théoriciens qui défendaient ce genre de théories ont pu, dès le départ, prédire que la guerre en Libye serait un fiasco. Ce sont les mêmes qui dénonçaient les mensonges des armes de destruction massive en Irak bien avant que les médias mainstream reconnaissent qu’ils s’étaient fait berner.
  • Mais on dit aussi que cette théorie, pour faire simple disons la perspective marxiste-léniniste, est une mauvaise théorie parce qu’elle serait infalsifiable. Autrement dit, on arriverait toujours à tout expliquer avec cette théorie, une chose et son contraire !
  • Je ne pense pas que ce soit vrai. Je dis la chose suivante : si un gouvernement élu est capable de changer les règles du jeu capitaliste avec des réformes sans subir d’attaques de quelque nature par les autres pays capitalistes et sans le recours à la lutte sociale, je serai d’avis que cette théorie ne tient pas.
  • Donc cette théorie est falsifiable ?
  • Pour moi, oui. Puisqu’on est en mesure d’énoncer une situation fictive qui la rendrait caduque.
  • Ça me paraît un peu compliqué, je crois que je devrais revenir là-dessus plus tard. Mais je pense comprendre dans les grandes lignes.

Suite dans la partie 6

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Désarroi, déjà roi. La charité, s’il vous plaît

En ces fêtes de fin d’année, se confronter à la pauvreté est doublement pénible : d’abord parce qu’elle nous renvoie à notre propre statut – souvent acquis injustement par l’héritage – de privilégié ; d’autre part parce que la pauvreté semble inéluctable : on serait, face à elle, impuissant. Acculés à donner une réponse, beaucoup d’entre nous pratiquons l’aumône, le don (apparemment) sans contrepartie. Notons que les trois grandes religions monothéistes en font un point central de leur doctrine. On l’appelle « charité » dans le christianisme, « tsedaka » dans le judaïsme et « zakat » en islam.

charity

Man giving alms to the poor

Outre les grandes religions, de nombreux « avatars » contemporains ont vu le jour à travers les appels aux dons des ONG, des restos du cœur et, maintenant en Belgique francophone, de l’action Viva for Life dont l’édition 2017 s’est finie il y a trois jours. Depuis quatre ans, la radio Vivacité et, avec elle, toute la RTBF, organise une « action de mobilisation » au profit des « 40000 bébés (…) qui vivent chez nous dans la pauvreté ». Il s’agit bien d’une classique « collecte d’argent », répondant donc au principe fondamental de l’aumône, mais dont la mise en scène est quelque peu…particulière : « Pendant 6 jours et 6 nuits, 3 animateurs se sont enfermés sans manger (pas de nourriture solide) dans un studio de verre sur une place publique en vue de récolter des dons ». La métaphore doit parler d’elle-même : il s’agit d’artificiellement se mettre « en situation de pauvreté » pour pousser à l’action de don.

Évidemment, de nombreuses critiques pleuvent chaque année contre un barnum médiatique qui semble à la fois éthiquement indécent (faire semblant d’être pauvre pour six jours laisse sans voix) mais aussi structurellement inutile (sinon, il ne faudrait pas réitérer l’initiative chaque année). Passons également les intérêts économiques en termes d’audience (et donc de vente d’espaces publicitaires aux annonceurs)… L’indécence a culminé cette année lorsque le gouvernement fédéral a fait un don de 100 000€ à l’association. Ainsi, l’État censé être garant de politiques qui devraient lutter structurellement contre la pauvreté se « contente » d’un « don » qui, en réalité, ne résout rien. Rares sont les moments où la délégation de ses missions par une autorité à la société civile aura été aussi visible.

Qu’en penser ? Il va de soi que les associations qui reçoivent en effet les dons des citoyens (et du gouvernement fédéral) sont bien contentes de ces nouveaux moyens leur permettant de faire avancer leur cause. Alors ? Bien ou pas bien ? On est ici face au paradoxe du prisonnier que j’ai déjà eu l’occasion de décrire plusieurs fois : l’intérêt particulier des acteurs individuels est en contradiction avec l’intérêt collectif. Individuellement, il est préférable de recevoir ces dons mais, collectivement, comme ces dons ne peuvent atteindre tout le monde en même temps et qu’ils ne résolvent rien des causes de la pauvreté, ces dons sont au mieux inutiles, au pire ils renforcent le système inégalitaire.

Apprendre à pêcher

Si l’on se situe du point de vue de celui qui « donne », on peut favoriser une dimension processuelle où il ne s’agit pas seulement de donner un produit mais de fournir l’apprentissage qui autonomise la personne qui reçoit (selon l’adage « apprends-lui à pêcher, il mangera tous les jours »). Si l’on se situe du point de vue de celui qui reçoit, il ne s’agirait pas seulement de recevoir « à court terme » mais, là aussi, de « capitaliser » en vue de l’autonomie.

Ce qui est intéressant ici, c’est que dans les deux cas, l’individu (donneur ou receveur) est posé comme en proie à un « mal » qui lui est indépendant, la pauvreté, et qui est, comme le dirait Losurdo (p.83), « absolutisée » : on vient en aide aux pauvres parce que la pauvreté leur est tombée dessus (pas de chance !). Sans autre cause qu’elle-même, la pauvreté n’a pas à être « dépassée ». Or, si l’on n’absolutise pas la pauvreté, si l’on reconnaît que la pauvreté est engendrée par différents phénomènes qu’il s’agit de comprendre et contre lesquels il faut lutter, l’inutilité, l’inanité de la lutte contre le seul symptôme apparaît très clairement.

Une opération unique annuelle (et monnayable), comme Viva for life, n’a aucune chance de résoudre le problème qui la justifie. Bien au contraire : comment s’assurer que la personne sans domicile fixe qui fait la quête aujourd’hui pourra bel et bien être là demain pour encore tendre la main ? En lui donnant une pièce. Laquelle sera toujours insuffisante pour un véritable avenir (lequel impliquerait de s’intéresser à ce qui lui arrivé, à ses problèmes de santé, à ses compétences, à la motivation qui lui reste, au logement qui est une condition sine qua non, etc.) mais, cette même pièce, ajoutée aux quelques autres reçues avant et après, lui permettra très exactement de demeurer dans les mêmes conditions, ni pires ni meilleures. Ainsi, la pyramide des privilégiés jusqu’aux plus exclus est renforcée dans ses fondations tout en offrant à ceux qui donnent un alibi à leur culpabilité.

Et donc quoi ?

Face à un tel constat, on ne peut que se sentir impuissant. D’autant que le sourire de celui qui reçoit fait tellement chaud au cœur qu’on éprouve beaucoup de peine à voir son acte comme plus nocif que positif. Une véritable réponse à la pauvreté ne peut pourtant s’envisager que dans le cadre d’actions structurelles visant à s’attaquer aux causes : qu’est-ce qui provoque un tel délitement social que des personnes se retrouvent à la rue ? Quelles sont les causes des guerres provoquant les migrations ? Pourquoi décide-t-on d’exclure du chômage ? Et d’exclure du CPAS ? Pourquoi les licenciements ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi…

La tension qui oppose la charité d’un côté avec le refus d’un système qui provoque de telles inégalités dans son ensemble n’est qu’une version alternative (ou « locale ») de l’opposition entre posture réformiste et posture révolutionnaire que j’ai eu l’occasion de décrire ici à travers une critique du film « Demain » et ici à travers un dialogue fictif sur les alternatives au capitalisme. La charité ne remet pas en question ses propres privilèges. Elle est sans risque. Elle fait croire qu’il est possible d’augmenter la justice sociale indépendamment de sa propre position de privilégié. Elle évacue les articulations entre les phénomènes en les présentant comme distincts. Une illusion, bien sûr : notre PIB est en croissance parce que nous faisons la guerre là-bas et vendons des armes à Daesh ou à l’Arabie saoudite, parce que nous licencions à tout va, parce que nous sous-payons les ouvriers africains, parce que, parce que, parce que.

Refuser la charité, c’est mettre à l’épreuve sa propre responsabilité, son propre consentement à ce qui produit l’injustice. Et ce n’est que lorsque, à sa mesure, nous agissons contre ces structures, que l’on peut trouver du sens, pour une fois, à dépouiller le collectif de la pièce pour un « café chaud » que l’on donne à l’individu.

***

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Financer les oppositions démocratiques, c’est quoi le problème?

Une partie de la critique de l’impérialisme s’intéresse aux financements des mouvements d’opposition à travers le monde. Différents auteurs, comme Ahmed Bensaada[1], ont ainsi pu montrer combien les États-Unis (mais aussi l’Union européenne et, de façon plus générale, tous les partenaires « occidentaux ») ont financé, formé et aidé des groupes d’opposition lors des révolutions « de couleur », lors du Printemps arabe ou encore à Hong-Kong[2]. Du reste, ce n’est ni un secret, ni une surprise : une connaissance travaillant pour une agence de l’ONU me confiait récemment que dans les cercles de l’aide internationale « tout le monde sait ça » mais que, à l’évidence, il faut bien que quelqu’un puisse aider les oppositions démocratiques…

puppet

Le chien et la marionnette

C’est une vraie question, faut-il « aider » les oppositions « démocratiques » et, si oui, comment ? Le problème : toutes les révolutions financées par les USA et leurs alliés ont, d’une part, mené à encore plus de souffrances et ont, d’autre part, continué de satisfaire les intérêts occidentaux à travers différentes formes de néocolonialisme. Ces deux éléments suffisent à considérer ces financements comme des outils d’ingérence, au service des intérêts voraces de pouvoirs hégémoniques et non pas au service de la démocratie.

Toutefois, lorsqu’on a dit ça, nous ne sommes guère avancés. En effet, quels financements, aides ou formations seraient légitimes dans une perspective défendant les valeurs d’égalité ? Cet article entend mener une réflexion sur la souveraineté des peuples mais aussi leur solidarité.

Que veut-on changer ?

La question du changement souhaité est difficile parce qu’elle est très dépendante des différents contextes. Je me souviens que l’avocate spécialisée en droits des étrangers, Selma Benkhelifa, me partageait l’absurdité de vouloir apporter la « liberté d’expression » ou la liberté « vestimentaire » à des femmes afghanes dont la première nécessité était de pouvoir nourrir leur famille décimée par la guerre[3]. Alors que Trump vient d’annoncer renforcer sa présence dans le pays presque quinze après l’invasion US, la question reste pleinement d’actualité. Autrement dit, il faut bien se garder de projeter sur « l’autre » nos propres besoins qui correspondent à nos propres contextes. Ainsi, des exigences de changements vers plus de démocratie ou de véritables velléités de changement de paradigme économique n’appelleront pas des moyens de lutte semblables.

De la même façon, le consensus au sein même de la population peut avoir des degrés différents. Rares sont les pays où une classe privilégiée ne profite pas d’un statu quo. Qui plus est, au sein d’une population susceptible d’exiger plus d’égalité, les demandes peuvent différer – selon l’âge (avoir vécu sous une dictature marionnette de la France peut rendre frileux quant à une nouvelle ingérence de ce pays), selon l’éducation, selon les conditions économiques, selon la conscience politique, etc. Ce qu’il faut en revanche garder à l’esprit, c’est que lorsqu’une majorité au sein d’un peuple se soulève contre son gouvernement, la force de frappe est immense. Avec ou sans financements étrangers.

Le contexte doit également considérer les gouvernements concernés par les demandes. Et nos « démocraties européennes » n’échappent pas à la règle. Même quand les contestations sur la loi travail en France ont été méprisées par les gouvernements successifs, je doute que la population aurait été prête à abandonner sa souveraineté et à voir l’Élysée bombardée par un pays tiers… Aujourd’hui que le Président Macron persiste et signe le détricotage du droit du travail, je continue de douter que les Français, même les plus critiques, souhaiteraient voir M. Poutine s’en mêler (pour choisir un exemple du « camp adverse »). Il y a là le principe de souveraineté des États.

Vous me direz, Macron n’est pas Poutine ! Il y a de dangereux « dictateurs » dont il semble évident que leur éviction ne peut qu’être au bénéfice de la démocratie. Le terrain est glissant parce que, selon les positions défendues par les parties en présence, le « dictateur » n’est pas toujours celui qu’on pense. Barack Obama a reçu un prix Nobel de la Paix par anticipation là où son action ultérieure a été aussi belliqueuse (voire plus encore) que les administrations précédentes. Le Président philippin Rodrigo Duterte semble en Occident faire consensus contre lui alors qu’une lecture alternative de son action est possible – selon, bien entendu, les valeurs que l’on souhaite défendre[4]. Le caractère « dictatorial » d’un chef d’État doit, avant tout autre, être évalué par son propre peuple qui seul est légitime. En ce sens, le principe de « responsabilité de protéger » ne devrait s’envisager que dans le cadre strict de la négociation et de la médiation. Dans tous les cas où elle est utilisée pour justifier ou aider à former une action violente, elle est un déni de la souveraineté des États.

Si ce sont des demandes d’évolutions, il appartient aux peuples concernés de mettre en place leurs actions sachant que n’importe quelle aide ou financements étrangers ne peut que faire pire. Pourtant, si l’on regarde l’Histoire récente, on remarque que ce sont les solutions négociées qui ont été systématiquement écartées au profit de « solutions » violentes, lesquelles impliquaient dès le départ des intérêts étrangers : Palestine, Syrie, Libye, etc. et maintenant peut-être la Corée du Nord. À chaque fois, les « leaders » contestés (par leur peuple et/ou par des pays tiers) étaient prêts au dialogue mais la force a été privilégiée.

S’il s’agit d’une volonté de changement de paradigme, les forces à fédérer doivent partager les mêmes intérêts de classe. Une classe dominante ne saurait appuyer la révolution d’une classe dominée sans en instrumentaliser sa fin. La question de savoir s’il est possible de réaliser une révolution anticapitaliste seul dans son coin constitue un autre débat qui a pu mettre en concurrence, au sein de la gauche, des sensibilités complètement opposées mais cet aspect, bien qu’essentiel, sort de la thématique propre à cet article.

Pas de financements étrangers, mais une question de valeurs

L’absence de financements étrangers devrait par conséquent être un principe général. Pourquoi ? Parce que n’importe quel financement fait de celui qui le reçoit un obligé. Cela a été mis en évidence par les anthropologues comme Mauss avec le principe de « don contre don » en ce qui concerne les relations sociales[5], mais c’est peut-être encore plus vrai dans une dimension macro en ce qui concerne les relations internationales. Il n’y a qu’à voir, concrètement, l’état des pays dans lesquels des révolutions ont été « financées » par l’étranger.

Tout processus révolutionnaire contient déjà suffisamment de difficultés pour n’avoir pas à « gérer » les intérêts des autres : constituer une base suffisante en nombre et légitime aux yeux de la majorité, convaincre que le risque de révolution est préférable au statu quo alors même que l’issue est nécessairement incertaine, fédérer avant différentes forces qui peuvent avoir en commun la finalité – comme le renversement du gouvernement – mais qui peuvent défendre des agendas et des positions idéologiques diamétralement opposées, tenir le coup après alors qu’éclateront au grand jour toutes les divergences, se mettre d’accord sur les moyens (il n’y a pas de processus révolutionnaire « pur », donc quelle compromission accepter ?), etc.

Partant de cela, aucun financement étranger ne serait acceptable ? Eh bien, il faut en appeler, à mon avis, aux valeurs défendues. Pour un libéral, défendant des valeurs de droite et soutenant le système capitaliste, nul doute que le financement par Soros de toutes ces oppositions « démocratiques » ne pose aucun problème. De la même façon, pour celui qui adopte une perspective anti-impérialiste, le financement et/ou les soutiens logistiques par des pays ou des organisations luttant contre les hégémonies pourraient être acceptables. Ainsi, s’il s’agit de défendre des populations opprimées, une association entre les différentes gauches latino-américaines semble légitime. Un panarabisme émancipateur, viscéralement anticolonial, ne poserait pas de problème éthique, etc.

Comme il n’existe pas de relations internationales dépourvues d’intérêts, il est évident qu’il y a des agendas politiques et économiques dans toutes ces associations – c’est inévitable. L’objectif étant d’arriver à un monde où aucun acteur ne peut seul prétendre à l’hégémonie.

La voie du milieu : le monde multipolaire

C’est la raison pour laquelle un monde multipolaire est souhaitable. Non parce que ce dernier garantirait un paradis sur terre et une paix éternelle, mais parce qu’aucun acteur ne pourrait asseoir seul une domination criminelle sur le reste du monde. Toute velléité de prise de pouvoir par un acteur constituerait de facto une alliance de ses opposants. Une telle situation peut mettre en scène des tensions nombreuses mais dont le degré reste relativement faible.

Dès lors, ce qui est en théorie souhaitable à un niveau international pourrait l’être à un niveau local. Ce qui m’avait frappé en étudiant les financements du Réseau Syrien des Droits de l’Homme était l’uniformité idéologique (et donc la cohérence politique) de ceux-ci, répliquant localement une « hégémonie » macro[6]. On peut imaginer qu’une organisation trouve des financements dont les intérêts s’opposent et jouer sur cette pluralité pour faire avancer son propre agenda. Mais cette proposition est évidemment empreinte de naïveté car quel pays, quelle organisation accepterait d’entrer dans un tel jeu ?

 

Source: Investig’Action

Notes:

[1] http://www.michelcollon.info/boutique/fr/livres/29-arabesque-.html

[2] http://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=294:hong-kong-un-virus-sous-le-parapluie&catid=46:qprintemps-arabeq&Itemid=119

[3] http://www.investigaction.net/fr/Selma-Benkhelifa-Le-mariage-a-neuf/

[4] http://www.investigaction.net/fr/philippines-le-president-duterte-pour-les-nuls/

[5] Mauss, M. (1923). Essai sur le don forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. L’Année sociologique (1896/1897-1924/1925)1, 30-186.

[6] http://www.investigaction.net/fr/qui-se-cache-derriere-le-reseau/

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Revues de presse

#5 Revue de presse

On commence par un « divers », par pure conscience professionnelle consistant à suivre mes dossiers :

  • 20% des Turcs et Maghrébins de Belgique affirment avoir été victime de discriminations lors d’une recherche d’emploi. T’as pigé Sammy Mahdi, Président des jeunes CD&V ? Ce que j’aime beaucoup, c’est que les médias qui relaient cette info n’ont pas cru bon de faire le lien avec les dernières émeutes à Bruxelles – ce que j’ai tenté de faire dans mon article publié il y a quelques jours. Ce qui est fou aussi, c’est que ces 20% ne concernent que ceux qui peuvent l’affirmer ! Le vrai chiffre est certainement beaucoup plus élevé, comme pourraient le confirmer tous ceux qui ont travaillé, par exemple, dans l’immobilier locatif (là je parle de discrimination au logement, évidemment)… Cette moyenne est aussi beaucoup plus grande que la moyenne européenne, ce qui fait de nous, cocorico, un pays particulièrement raciste.
  • Une info à compléter avec celle-ci : en Belgique, trois travailleuses sur 4 ont subi de la discrimination, des préjudices ou des tensions au travail sur base de leur grossesse ou maternité. Voilà, voilà. Et si t’es une femme maghrébine ? Bah, tu vas te cacher. Mais pas sous une burqa, hein, parce que là aussi tu vas te faire emmerder.
sunshine

There’s more sunshine than rain!

Fusions / Acquisitions / Concurrences, etc.

  • Encore des bonnes nouvelles pour Monsanto/Bayer : tandis que l’UE a prolongé de 5 ans l’autorisation du glyphosate, les autorités US de la concurrence ont bien entendu approuvé la fusion entre les deux géants.
  • C’est sous le titre « ArcelorMittal vient au secours d’une PME française » que le journal Les Échos annonce le rachat complet de Lorraine Tubes par le géant de l’acier. Qui leur explique que ça n’a rien d’une faveur, bien au contraire ? Moi, je suis fatigué…
  • CVS au USA, c’est comme les « bics » en Belgique : la marque est tellement associée au produit qu’on en oublie que c’est une marque. Imaginez alors l’importance de l’annonce de CVS Health qui a annoncé la reprise de l’assureur Aetna pour 58 milliards d’euros ! Monopoles, monopoles, monopoles.
  • Les promoteurs immobiliers français Nafilyan & Partners ont été rachetés par Immobel.
  • Ponant, une compagnie française, double la taille de sa flotte en rachetant Pasteels-Navicruise (croisière haut de gamme). Un marché naval en pleine concentration également, comme on l’a vu récemment. Euronav annonce d’ailleurs 20 millions de plus-values sur un seul tanker qui en vaut deux fois plus. 20 millions directement volés aux travailleurs, by the way.
  • Ikea poursuit sa diversification en ouvrant deux hôtels en Belgique. Comme un accordéon, le capitalisme inspire en concentrant des activités économiques, en rachetant et en se diversifiant et expire en revendant des départements, en licenciant, en délocalisant.
  • Ice-watch annonce un partenariat avec Moulinsart. Ice-Wath dont je rappelle qu’ils ont racheté la société française Patton en 2014.
  • Au chapitre des perdants : Toshiba se retire du nucléaire en Grande-Bretagne, après avoir revendu son département cartes mémoire à Apple il y a quelques semaines. Le chant du cygne ? La mort d’une géante naine ? Pas pour rien que même les plus gros s’efforcent de toujours grossir : on ne le dira jamais assez, ce n’est pas par cupidité, c’est par volonté de survie.

Licenciements collectifs, réductions de personnel

  • General Electric veut supprimer 4500 emplois en Europe. Craintes à Charleroi. Il s’agit de licenciements sur le seul secteur des activités Energie Alstom. Pour rappel, GE avait racheté Alstom en 2015. Et comme on le sait : rachat un jour suppose licenciements collectifs le lendemain…
  • 4400 agents en moins à la SNCB d’ici 2020. Ça pourrait ne choquer personne : finalement, on ne parle pas de licenciements secs. On oublie alors deux choses : c’est autant de personnes qui ne seront pas engagées alors que le chômage demeure un problème fondamental pour les gens au quotidien et pour les caisses de l’État ; ensuite, c’est encore plus de pression sur les travailleurs SNCB qui restent alors que 80.000 Belges sont en burn-out chaque année. Heureusement que la SNCB continue d’offrir un service au top, que le budget est par ailleurs maintenu et qu’on ne prépare pas du tout les futures privatisations. Comment ? C’est tout le contraire ?
  • Alors ça c’est amusant : la direction de Truflo Rona, qui a annoncé début octobre son intention de fermer le site d’Herstal (105 emplois à la poubelle, quand même) s’est elle-même « cambriolée » pour honorer une commande de pièces bloquées lors des négociations avec les syndicats.

Divers

  • Un petit divers sans importance : le travail des enfants au Ghana. Figurez-vous que Barry Callebaut (le chocolat, là, celui qui est juste devant vous sous forme de Saint-Nicolas pour vos mioches) veut éradiquer le travail des enfants…pour 2025! On rappelle à cette entreprise que c’était une promesse pour 2020 ? On rappelle que ce qui est présenté comme une initiative spontanée si positive dans La Libre est juste affreusement hypocrite parce que si cette entreprise ne volait pas le travail des ouvriers en les sous-payant, ils n’auraient pas besoin de faire bosser leurs gosses ?
  • Le G20 découvre qu’il y a un problème de surcapacité (comprenez : crise de surproduction) avec l’acier ! Bon, leur compréhension du phénomène, comme souvent dans ces cas-là, c’est que c’est à cause de la Chine. Pour les autres, les crises de surproduction du capitalisme ont été décrites il y a pas moins de 170 ans par un homme barbu qui n’était pas le Père Noël.
  • 150 millions de vues pour une pub Samsung sur Youtube. Si vous vous demandez comment c’est possible, rappelez-vous les fermes à clics. Certains estiment que plus de 50% des données sur le web serait juste…des fakes. Tout ça pollue l’environnement et crée de l’esclavage moderne. Mais bon, ça se passe loin d’ici, donc on s’en fout.
  • L’accord de Bâle III a été signé ce jeudi, lequel devra imposer des conditions pour ne plus revivre la crise financière de 2008. On rit avant ou après avoir analysé sérieusement ce texte ? (Quelqu’un s’y colle ? Je suis preneur, mais j’ai piscine.)
  • Macron, en petite visite de courtoisie au Qatar, y a signé jeudi des contrats de plus de dix milliards d’euros (essentiellement des avions de combat). Pour plus de paix dans le monde car, comme le dit l’adage « qui vis pacem para bellum ». Heureusement que le Qatar est une vraie démocratie, comme le rappelle Amnesty dans son rapport.
  • Le géant chinois de l’automobile BYD s’installe en grande pompe au Maroc. Il semble que la question de l’impérialisme de la Chine doive se poser de plus en plus, sinon comme fait avéré, peut-être comme fait en devenir.
  • Le Président Maduro a annoncé un projet de cryptomonnaie, le Petro, pour lutter contre l’hyperinflation. J’espère revenir prochainement avec des infos de mon envoyé spécial à Caracas (ahaha, j’adore dire ça…)
  • On nous annonce qu’un Brexit « dur » (comprenez : fin du libre-échange, retour aux règles classiques de l’OMC) serait dommageable pour le secteur belge de la viande. M’enfin, c’est bien le libre-échange alors ? Disons que s’il y a du protectionnisme, autant que ce soit chez soi plutôt que chez les autres…
  • ABinbev est accusé d’abus de position dominante en Belgique dans le secteur de la bière, et donc accusé de nous faire payer trop cher son (infâme) breuvage (qui, soit dit en passant, augmente encore de 3% – le prix, pas le degré d’alcoolémie)… Dites, les gars, reprocher à un monopole d’abuser de sa position de monopole, c’est pas comme lâcher un pédophile dans un jardin d’enfants en s’étonnant qu’il est le premier à vouloir changer les couches ?! Pour rappel, la Ginette, la Triple Karmeliet, la Kwak et d’autres encore n’ont plus rien d’artisanal, sont des purs produits ABinbev, hein, au cas où vous vous posiez la question.
  • Trop bien, on a droit maintenant au « Startup manifesto », pour que tout le monde devienne en-tre-pre-neur. Dites, juste une question super naïve : lorsque tout le monde sera entrepreneur, c’est qui qui va bosser dans l’usine ? Parce que si c’est l’entrepreneur lui-même, il ne serait pas « plus ouvrier qu’entrepreneur », mais sans la protection sociale ? Autrement dit, c’est pas un peu la fabrique de la précarité, ça, qu’on nous vendrait avec du strass un peu puant ?
  • Les premiers vols du low cost d’Air France « Joon » ont eu lieu la semaine passée. Un dossier que j’ai pas mal suivi à l’époque. La Direction avait renvoyé dos à dos les syndicats et les pilotes dans une pure stratégie « diviser pour régner », que j’avais illustrée grâce au paradoxe du prisonnier.

C’est tout pour cette semaine. On me dit qu’il n’y aura que des bonnes nouvelles la semaine prochaine. À moins que ce soit encore une Fake News.

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Bitcoin : monnaie capitaliste

Un événement historique s’est produit mercredi passé : en tant que propriétaire de Bitcoins, vous auriez reçu 10.000$ en vendant un seul d’entre eux ! Sachant qu’il ne valait que 0.001$ en 2009… Pour l’instant, on maîtrise mal les enjeux. Qui gagne, qui perd? Quel est l’avenir du Bitcoin? Cette monnaie est-elle vraiment une alternative au système actuel? Une monnaie pirate, une monnaie de révolté, une monnaie underground? Rien n’est moins sûr. 

Le principe fondamental de l’argent

Imaginons que vous vouliez manger des pois chiches. Ça tombe bien, votre voisin en a justement ! Vous avez un paquet de sucre que vous voudriez échanger contre sa boîte de pois chiches mais, pas de chance, il a aussi du sucre et n’est pas intéressé par le vôtre. Lui, ce qu’il voudrait, c’est des carottes…que vous n’avez pas. Vous risquez bien de ne pas manger de pois chiches ce soir ! Sauf qu’une invention formidable vous permet malgré tout d’effectuer cet échange : l’argent. Comment cela fonctionne-t-il ? Très simple : la valeur de chaque produit est « traduite » en une unité universelle. Ainsi, mon sucre vaudra par exemple 1.5 Radis (le Radis étant l’unité de mesure dans mon exemple) et la boîte de pois chiches 0.70 Radis. Il me suffit de donner ces 0.70 Radis à mon voisin qui pourra les utiliser pour acheter ses carottes.

coins

Diverses monnaies brésiliennes

 

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’argent n’a pas de « valeur en soi ». Mon billet de « Radis » est en papier, et ce n’est pas le caractère – même luxueux – du papier qui lui confère sa valeur. La valeur de mon billet de « Radis » vient de ce qu’il est un « valant pour » : il « vaut pour » n’importe quel produit pouvant s’échanger avec lui.

Et le Bitcoin ?

Le Bitcoin est une monnaie « comme les autres ». Comme mon fictif Radis, des Euros ou des Dollars, il est possible d’utiliser des Bitcoins comme unité universelle permettant d’acheter tout et n’importe quoi : des carottes, des applications sur Internet, de la drogue ou encore d’autres monnaies. Mais, en même temps, ce n’est pas une monnaie « comme les autres ». La différence la plus évidente, c’est que le Bitcoin est une monnaie immatérielle, il n’existe pas de pièces et de billets de Bitcoins. Les achats avec Bitcoins se feront donc toujours via des moyens électroniques. On dit également que le Bitcoin est une crypto-monnaie. Derrière ce terme se cache deux caractéristiques qui peuvent paraître contradictoires : la garantie de l’anonymat d’une part, la garantie de la traçabilité d’autre part. En clair, quand on échange des Bitcoins, on peut être certain que le Bitcoin appartenait bien à quelqu’un d’autre auparavant, même si on n’en connaît pas l’identité. Il n’y a donc pas de fausse monnaie possible.

Ce tour de force, normalement de la responsabilité d’une banque – qui s’assure, lorsque vous faites par exemple un virement à quelqu’un, que vous disposiez bien, en effet, de cet argent – est rendu possible par une invention fascinante : les blockchains. Les blockchains sont, dans ce contexte, des « carnets » dans lesquels sont listés, dans des « blocs » (comme des « pages du carnet ») tous les échanges en Bitcoins effectués sur toute la planète d’une personne vers une autre personne (en fait d’un compte vers un autre compte puisqu’un cryptage permet l’anonymat). La copie de cette « liste » n’est pas gardée en mémoire à un endroit particulier mais de façon décentralisée, chez tous les utilisateurs. Évidemment, comme il y a énormément de transactions en même temps, il y a un risque d’avoir des « listes » légèrement différentes d’un utilisateur à un autre. Pour s’assurer qu’il n’existe « qu’une seule liste », à chaque fois qu’une page (un « bloc ») est remplie, la résolution d’un calcul est exigée. Le « bloc » de celui qui a résolu le calcul, pour peu que le reste du réseau valide en effet son contenu en reconnaissant toutes les transactions qu’il contient, vient compléter le reste de la « liste » (le reste du carnet). C’est sur cette nouvelle base commune que le prochain bloc peut alors être rempli, et ainsi de suite.

C’est aussi à l’occasion de la résolution de ce calcul que de nouveaux Bitcoins sont créés : comme ce calcul demande de grandes ressources, les ordinateurs effectuant ce « travail » sont rémunérés en Bitcoins créés à cette occasion, comme le travail d’extraction de l’or dans une mine. Pas seulement, en fait. Les « mineurs » (c’est par ce terme qu’on nomme les ordinateurs et, par conséquent les personnes qui se trouvent derrière) sont aussi rémunérés en percevant des commissions sur chaque transaction effectuée, comme n’importe quel autre système de paiement par carte où une commission est également prélevée.

Un élément important est qu’on sait que la création de Bitcoins est théoriquement infinie mais est, en pratique, amenée à se tarir : petit à petit, les « mineurs » ne seront plus rémunérés par la création de nouveaux Bitcoins mais majoritairement par des commissions sur les transactions. On sait même précisément quand ce phénomène se produira : lorsqu’il y aura plus ou moins 21 millions de Bitcoins sur le marché.

Pourquoi faire en sorte que de nouveaux Bitcoins ne soient plus créés ? C’est assez simple à comprendre. À mesure que de nouveaux Bitcoins sont créés, la valeur de chacun de ceux-ci diminue. En effet, ce qui est rare est cher. Dans n’importe quelle économie, on ne peut faire « tourner la planche à billets » sans arrêt, sous peine de dévaluer fortement la monnaie et assister à une importante inflation. Certes tout le monde aurait « beaucoup d’argent », mais cet argent ne vaudrait rien du tout ! En ce qui concerne les monnaies traditionnelles, c’est le rôle des banques centrales de contrôler cette inflation via les politiques monétaires. Comme le Bitcoin est décentralisé, il n’y a pas de banque centrale pour le contrôler. La quantité limitée de Bitcoins répond dès lors en partie à ce problème.

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Federal Reserve, Manhattan

Pourtant, aujourd’hui, c’est justement le contraire qui se passe. Alors que des Bitcoins continuent à être créés, ils valent de plus en plus. Essayons de comprendre.

D’abord, s’il est vrai que de nouveaux Bitcoins sont créés, les calculs nécessaires pour y parvenir sont de plus en plus difficiles – ce qui réinstaure un phénomène de « rareté ». Effectuer ces calculs n’est pas à la portée de n’importe qui. Il faut une puissance de calcul gigantesque, des infrastructures importantes, également très gourmandes en énergie. En fait, « miner » du Bitcoin n’est pas très rentable, sauf pour quelques acteurs économiques et dans des lieux singuliers (comme dans les pays où l’électricité est bon marché, par exemple en Chine). Ce qui est rare étant aussi ce qui est cher, cela explique que le Bitcoin continue, sur le long terme, à prendre de la valeur.

Ensuite, comme sur tout marché, la loi de l’offre et de la demande est applicable : tant que des gens voudront acheter des Bitcoins, le Bitcoin continuera de prendre de la valeur. Ce qui est fort demandé coûte plus cher et continue de prendre de la valeur, surtout lorsque le phénomène est associé à de la rareté.

Échange ou spéculation ?

C’est ici qu’il est intéressant de revenir au principe même de l’utilité de l’argent. Si l’argent n’a pas de « valeur en soi » mais n’est qu’un « valant pour », c’est-à-dire un outil pour faciliter les échanges, il n’y aurait aucune raison de thésauriser et donc peu de raison de vouloir accumuler des Bitcoins. Beaucoup des lecteurs du Radis pourront investir leur argent dans une entreprise via des actions, dans une maison, etc. mais savent que laisser de l’argent dormir sur un compte d’épargne rapporte peu. Pourquoi, dans ce cas, y a-t-il une telle demande de Bitcoins aujourd’hui ? Ce serait d’autant moins compréhensible que le Bitcoin est une monnaie comme une autre, avec laquelle on procède à des échanges similaires !

En réalité, l’énorme demande et le succès du Bitcoin ne sont pas liés à sa qualité d’être une monnaie permettant l’échange. Au contraire. Les acheteurs du Bitcoin voient en cette monnaie dont le succès n’est pas (encore) démenti l’opportunité de gagner de l’argent en pariant sur le fait que le cours va continuer de grimper. Pour faire simple, il s’agit de spéculation. Et comme il n’y a pas de banque centrale pour contrôler les cours de façon top-down via des politiques monétaires, il en résulte une extrême volatilité. Par exemple, en trois jours seulement début novembre, le Bitcoin avait perdu 1000$ pour finalement ensuite repartir de façon croissante.

Vous allez me dire : pourquoi pas ? Si certains veulent prendre des risques avec de l’argent fictif qui ne renvoie qu’à lui-même, où est le problème ? Après tout, si le cours chute après l’achat de Bitcoins et que tout est perdu, les spéculateurs n’auront que la monnaie de leur pièce, si j’ose dire. C’est à ce moment, à mon avis, qu’il convient de garder son esprit critique.

Une perspective de gauche sur le Bitcoin

Dans sa philosophie, le Bitcoin est un pur produit du libertarianisme. Cette doctrine pose la liberté de l’individu comme essentielle, l’individu et le droit de propriété sur tout ce qu’il aurait acquis. Une conception qui rejette l’État et toute institution qui viserait à limiter (par exemple, dans le cas du Bitcoin, par une politique monétaire) ou à contraindre les individus dans leurs rapports économiques et sociaux. Éthiquement, le principe de non-agression est d’application : pas question d’agresser physiquement les autres. Mais en pratique, ça ne tient pas la route. Des actions engagées librement causent régulièrement des dommages aux autres sans que la volonté de faire du tort soit explicite. Par exemple, une entreprise « libre », devant réaliser des profits pour survivre, prendra des mesures de réduction de coûts qui toucheront ses employés mais aussi la concurrence. Par conséquent, le libertarianisme favorise surtout une jungle où seuls subsistent les plus forts.

Quel rapport avec le Bitcoin ? Eh bien, le Bitcoin ressemble précisément à cette jungle dépourvue de pouvoir régulateur. Et le Bitcoin n’existe pas non plus hors du contexte capitaliste. Si une série d’acteurs économiques – un ami, une sœur ou que sais-je – décident de spéculer « gentiment » (avec des montants assez bas) sur le Bitcoin, ils prennent leurs propres risques ; mais des acteurs de plus en plus gros proposent maintenant d’investir dans le Bitcoin via des produits financiers particuliers. Certes, étant donné la volatilité de cette monnaie, le risque est grand. Mais est grande aussi l’opportunité de gagner beaucoup en peu de temps. Et c’est bien ça qui les intéresse ! Depuis les débuts du capitalisme, le problème a toujours été de maximiser les profits en trouvant des débouchés pour ses excès de capitaux. Ainsi, les excès de capitaux obtenus grâce au vol des ressources de l’Amérique et les empires coloniaux ont permis à l’Occident de prendre les devants lors de la Première Révolution industrielle. Cette dernière a, évidemment, permis de renforcer l’avantage concurrentiel, produisant de nouveaux capitaux en excès qu’il fallait réinvestir. Un réinvestissement certes, mais toujours dans l’idée de maximiser le profit : d’où l’intérêt de l’exploitation des hommes dans les colonies et ensuite de l’exploitation des matières premières. Mais lorsqu’il n’y a plus ni hommes ni territoires à conquérir, il faut se disputer ce que chacun s’est déjà accaparé et c’est ainsi que naissent les guerres mondiales.

Le Bitcoin est, à ce titre, un excellent moyen pour les capitalistes « libres » d’utiliser leurs excédents de capitaux en espérant de super profits sans lever le petit doigt et, en bons libertariens, sans que leur action soit mises à mal par quelque pouvoir dominant. Difficile à dire si, déjà aujourd’hui, certaines institutions sont prêtes à se mettre en péril en jouant à ce nouveau casino, mais rien n’indique qu’elles ne le seraient pas, bien au contraire. Or, que se passe-t-il lorsqu’une grande institution bancaire met sa propre existence en danger ? Lors de la crise amorcée en 2008, les États ont considéré que les banques étaient « too big to fail ». Ils ont donc été obligés de les renflouer, pour « limiter la casse ». Une nouvelle fois, on assisterait à une privatisation des profits (tant que ça marche, les acteurs privés qui en ont les moyens se remplissent les poches) et une socialisation des pertes (quand ça foire, les acteurs publics sont obligés d’en payer le prix, ce qui a des conséquences directes sur les budgets nationaux, notamment en termes de dépenses sociales). À noter que ce genre de problèmes émerge de causes combinées : pas seulement une perte de confiance subite dans le Bitcoin, mais une conjonction de facteurs qui se renforcent mutuellement avec un événement déclencheur comme l’a pu l’être la crise des subprimes en 2008.

Une dernière réflexion me semble importante : on pourrait croire que les Bitcoins se créent dans un éther sans l’intervention de personne. Rien de plus faux. Les machines qui permettent de réaliser les calculs sont remplis de métaux, dont des minerais de conflits (ce sont des ordinateurs qui travaillent). À la base, de vrais mineurs, ouvriers, en chair et en os, sous-payés pour leur travail et très loin des opportunités de la spéculation. Ces mêmes machines consomment également énormément d’énergie et constituent de ce fait un coût environnemental sérieux. De mon point de vue, le Bitcoin s’inscrit parfaitement dans la logique capitaliste et, s’il constitue une prouesse technique et résulte d’une conception brillante, il n’en demeure pas moins une monnaie qui détourne la fonction première et saine de l’argent pour en faire un outil capitaliste de spéculation risquant de toucher à terme les mêmes personnes déjà dominées.

Article aussi publié sur le site d’Investig’Action.

 

 

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Vendre son pétrole en Yuans

Vendre le pétrole en Yuans et en assurer la convertibilité en or. Cet événement vous paraît anodin? Dites-vous qu’il annonce les plus grands bouleversements géopolitiques depuis un siècle. Espérons que l’animal blessé – les USA – ne s’accrochera pas à ses privilèges par la voie militaire (comme ils l’ont toujours fait) et que l’avènement d’un monde multipolaire se fera dans le respect de la souveraineté des peuples avec une émancipation qui se généraliserait. Restons attentifs, aussi, au système économique qui soutiendra ces changements. Aucune raison d’être optimiste sur ces différents points (notamment avec un risque de conflits mineurs exacerbés), mais aucune raison non plus, pour une fois, d’être plus pessimiste que ce que le contexte actuel nous incite à être.

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Une interview impossible sur la Corée du Nord

– Alors, M. L’expert X, qu’est-ce que les Nations unies vont faire contre cette nouvelle provocation de la Corée du Nord?

– La menacer militairement et augmenter les sanctions économiques!

– Ah oui! Logique, je suppose que ça a été utile de telles mesures par le passé?

– En fait, pas vraiment.

– C’est-à-dire?

– Hé bien, les menaces militaires n’ont fait que renforcer Pyongyang dans sa conviction qu’il était en danger…

– Et les sanctions économiques?

– Elles affament le peuple.

– Donc, ça ne va rien changer?

– Ah si!

– Comment ça?

– Ça risque d’être encore pire.

– Il y aurait d’autres solutions?

– La voie diplomatique. Parler, même en secret. Arriver à un accord où chacun peut démontrer qu’il a gagné – comme les Belges font à chaque création de gouvernement​, quoi. Et puis, la fin des embargos et le respect de la souveraineté des États.

– Ils n’ont même pas essayé ça?

– Non, même pas.

– Mais si on laisse les Nord-coréens seuls, c’est de la non-assistance à personne en danger?

– Peut-être. Mais ces sanctions font encore pire, elles mettent en danger directement. Et puis, personne ici n’a prétendu que c’était pour le peuple qu’il y avait toute cette surenchère.

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