Analyses

Il est évident que la Chine.

Partie 1 – Chine, sujet tabou?

Si je vous parle de la Chine, quelle image vous vient naturellement en tête ?

Bien sûr, le pays fait la une de l’actualité récente, le coronavirus ayant commencé son expansion sur le marché de Wuhan. Le Figaro publiait il y a quelques jours un article parlant de 59000 morts de la maladie dans cette seule ville, chiffres venant frontalement contredire les 3329 victimes avancées entre autres par le média chinois CGTN pour tout le pays. Une « différence » que le média français n’hésite pas à qualifier de mensonge – accusant tout simplement l’OMS de couvrir la dictature…

Pendant ce temps, un journaliste de BFM TV, Emmanuel Lechypre, regarde apparemment amusé la diffusion de l’hommage aux milliers de victimes chinoises du covid-19 : « Ils enterrent des Pokemon! », chuchote-t-il dans un micro qu’il croit éteint. Humour, humour.

Quand donc l’on évoque la Chine…

Skyline of Wuhan from Yellow Crane Tower
Skyline of Wuhan from Yellow Crane Tower

Vous pensez certainement « censure » et absence de « liberté d’expression » ; vous pensez « dictature ». Peut-être que vous avez entendu parler du « génocide culturel des Ouïghours », comme le titrait Libération il y a moins d’un an. Un million de personnes en camps de « rééducation » pour apprendre à bien penser, à base de torture et de lavage de cerveau. Voilà qui fait également songer au Tibet et au Dalaï-Lama forcé de fuir son pays… Peut-être que vous songerez au fameux système de « crédit social », un dispositif d’évaluation étatique façon Black Mirror qui ferait frémir les plus adeptes du personal branding. Et ce n’est qu’une mise en bouche quant au catalogue des horreurs chinoises…

Sur la Chine, tout a été dit, non ? La Chine est le pays par excellence que nous, viscéralement attachés à la démocratie et à l’héritage des Lumières, devrions inlassablement dénoncer. Quitte à en écarter la possibilité de comprendre?

Je vous propose aujourd’hui d’ouvrir le dossier chinois. Il y aura plusieurs épisodes, un chaque lundi, lors desquels nous prendrons le temps de l’analyse et de la mise à distance. L’analyse sous la forme de la critique des sources : d’où vient ce que l’on sait ? Les sources sont-elles solides ? Comment peut-on à la fois être aussi assertif sur les exactions chinoises tout en admettant que nous n’en connaissons pas grand-chose – à la manière de l’article du Figaro évoqué ci-dessus ? Comment un État aussi peu regardant des droits de l’homme embrasse-t-il un peuple fier d’être chinois et peu enclin à l’insurrection – Hong-Kong faisant ici figure d’exception que l’histoire peut expliquer ? Serait-ce donc l’idée de Machiavel selon laquelle il vaut mieux être craint qu’être aimé si l’on ne peut avoir les deux ? L’interprétation du « système chinois » est-elle nécessairement univoque et la vérité forcément du côté occidental ?

Dans les pages qui suivent, je ne parlerai pas du coronavirus. Et pourtant, l’histoire commence bien là, par une anecdote personnelle. J’entre dans le parking duquel cet ami tout juste sort. Nous nous croisons et échangeons quelques mots. Il garde ses distances, se tient à quelques mètres de moi. Je peux voir à son visage qu’il est légitimement inquiet. Le virus prend, ce jour-là, de l’ampleur. La pandémie est proche en Belgique, le lockdown en ligne de mire. Il est inquiet pour sa santé, celle de sa famille certainement mais aussi celle des hôpitaux eux-mêmes qui, s’ils subissent de plein fouet la crise, ne seront plus en mesure d’assurer leurs missions « normales » : dialyses, accidentés de la route, etc. Pour ma part, j’essaie de relativiser. Je dis que l’exemple de la Chine montre qu’il est apparemment possible d’endiguer la propagation du virus – ce qui est, à tout le moins, une bonne nouvelle. Il me répond alors, agacé : « Bien entendu, c’est une dictature ! »

Théories et réfutation

Je m’étonne.

C’est qu’il me semble que si la Chine n’avait pas réussi à gérer la crise, il aurait très probablement pu s’exclamer de la même façon : « Bien entendu, c’est une dictature ! » Et si la crise y reprend ses droits aujourd’hui, à l’heure d’écrire ces lignes, peut-être est-ce encore une question de dictature?!

Karl Popper
Karl Popper

Depuis Popper (1963, voir l’excellent chapitre « Conjectures et réfutations »), l’on sait que lorsqu’une théorie (« c’est une dictature ») est capable de prouver une chose et son contraire, c’est que cette théorie n’est pas réfutable, donc qu’elle n’est pas valide. Le lien de causalité entre l’affirmation et ce qu’elle est censée démontrer s’effondre. Ça ne veut pas dire que la Chine n’est pas une dictature. Ça ne veut pas dire non plus que la Chine est une dictature. Ça ne veut juste rien dire du tout, dans ce contexte.

A-t-on le droit de dire ça ? A-t-on le droit, quant à une telle affirmation sur la Chine, de réserver son jugement ? De dire : cette situation précise ne me permet pas d’affirmer le caractère dictatorial de la Chine ?

Clarifions tout de suite ce point ; la Chine est une dictature. Elle se revendique telle dans sa constitution, dès son préambule : « Après la fondation de la République populaire de Chine, notre société est passée progressivement de la démocratie nouvelle au  socialisme. La transformation socialiste de la propriété privée des moyens de production a été réalisée, le système de l’exploitation de l’homme par l’homme aboli et le régime socialiste définitivement instauré. La dictature démocratique populaire, dirigée par la classe ouvrière et basée sur l’alliance des ouvriers et des paysans, qui, par essence, est une dictature du prolétariat, s’est consolidée et développée. »

Ce qui nous intéressera dans ce dossier est d’un autre ordre : puisque dictature il y a, de quoi la dictature chinoise est-elle le nom ? Autrement dit, jusqu’à quel point la référence marxiste à la dictature du prolétariat recouvre-t-elle l’acception du terme que nous avons aujourd’hui? De cette volonté d’exploration, de la réserve a priori qu’elle implique, ce jour-là, dans ce parking, cette connaissance m’a violemment fait le reproche. Réserver, à un instant « t » (j’insiste !), son jugement sur la Chine, sur la nature de son caractère dictatorial ou sur l’état de la liberté d’expression qui s’y exerce, semblait scandaleusement immoral quand bien même est-ce parce que l’on est bien trop conscient de sa propre ignorance.

Je repense alors à Étienne Chouard, sur le plateau télé du Média, sommé de donner son avis sur les chambres à gaz. Le voilà mal pris, Chouard bredouille qu’il ne connaît pas le dossier. Il ne connaît pas le dossier ? Stupéfaction ! Chouard est-il négationniste ? Est-ce que, sur les chambres à gaz, réserver son jugement n’est pas là, précisément, la forme discrète que prend l’abject, une façon pernicieuse de justifier l’injustifiable ?

Je prends l’exemple de Chouard car c’est bien à la figure immonde du négationniste que m’a comparé cette connaissance lorsque je réservais mon jugement sur la Chine. Je reviendrai en conclusions de ce dossier sur la comparaison et la position de Chouard, montrant qu’il y a, entre les deux situations, des éléments fondamentalement différents. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’argument sur lequel s’est appuyé cet ami pour attaquer ma position : « Il y a des évidences ! » Des évidences qu’on ne peut remettre en question : il est évident que la Chine. Point barre. Bégaudeau a très bien dénoncé ces fameuses « évidences » à plusieurs vitesses auxquelles une certaine classe sociale, privilégiée, aime tellement se référer.

Analysons de plus près l’argument de « l’évidence ».

L’évidence, cache-nez du dogmatisme

Le concept même d’évidence me semble, à moi, extrêmement dangereux. L’évidence, en français, désigne ce qui, parce qu’il s’impose à l’esprit, n’aurait besoin de preuves ni de justifications ; il est d’ailleurs intéressant de constater que le mot evidence, en anglais, signifie au contraire la preuve. Ainsi, l’évidence est nécessairement dogmatique, elle ne souffre la contradiction. Elle est de l’ordre de la vérité révélée, tautologique comme l’est le croyant qui, voulant démontrer l’existence de Dieu, s’appuie sur la Bible. Se parer du masque de l’évidence, c’est se faire l’artisan d’une police de la pensée supposée se mettre au service de la liberté d’expression, sacré paradoxe.

Leibniz, qui critiquera vertement la perspective cartésienne de l’évidence, considère qu’elle ne peut que porter atteinte à la vérité scientifique. Et pourtant, même Descartes pensait que le doute, « par accumulation des motifs qui peuvent le justifier », est « la meilleure façon de vérifier ce qui parmi nos croyances peut y résister » (Lamberto, 1981, p.549). Un doute qui ne peut mener bien entendu au relativisme, lequel pose autant problème que le dogmatisme évoqué plus haut. Non, tout ne se vaut pas. Tous les avis sur la Chine ne sont pas en même temps pertinents, ne sont pas vrais en même temps – ce qu’on nomme, en philosophie, le principe de non-contradiction.

L’esprit critique, comme praxis, ne consiste donc pas à renvoyer dos à dos des positions opposées (« la Chine permet la liberté d’expression » versus « la Chine ne permet pas la liberté d’expression », par exemple) mais il consiste plutôt en un travail méthodique de recherche et de critique des sources amenant, à mesure, à engranger un ensemble de connaissances que l’on pourra considérer comme suffisamment solides pour s’y appuyer et qui font honneur à la complexité sans souscrire en un dogmatisme moral par trop kantien.

C’est un travail que j’ai eu l’occasion de réaliser déjà par deux fois. D’abord à propos d’un article publié par le journal Le Soir évoquant une vidéo du Président Maduro ; puis à l’occasion de la publication des résultats d’un sondage sur Cuba. Le dossier chinois, ici présent, est à ce titre le plus gros travail de déconstruction des sources que j’ai eu l’occasion de réaliser à ce stade. C’est aussi le plus ambitieux.

J’insiste sur le fait que la vérité, en tant que construit discursif (Giraud, 2018), n’existe pas par elle-même. Elle est nécessairement une interprétation, un coup de projecteur, depuis une certaine position, sur une réalité sociale.

Ainsi, il me semble utile d’expliciter ma position : mon travail de déconstruction est le fait de quelqu’un défendant des valeurs de justice sociale reposant, dans ce cas, sur une lecture marxiste de la réalité. Le fait qu’un Marxism-friendly ouvre la boîte du consensus autour de la critique de la Chine est, en soi, loin d’être innocent. Toutefois, l’inverse est tout aussi vrai : qu’un socio-démocrate embourgeoisé, le même qui refuse le tropisme fasciste d’un gouvernement Macron ayant érigé la violence policière en système, s’exprime sur la Chine serait tout aussi symbolique. Ni l’un ni l’autre ne pourront se prévaloir d’une objectivité désincarnée. Tous deux piégés, en des lieux différents, ne pourront qu’avoir à cœur d’être les plus honnêtes possibles, de jamais ne sacrifier la rigueur sur l’autel de l’opinion, d’à tout moment chercher à faire coïncider les faits avec le discours sur les faits, en acceptant le caractère partial et partiel de ce discours, mais sans jamais le travestir.

J’ai donc proposé à cet ami de me soumettre le document qu’il estimait le plus solide sur la Chine et la liberté d’expression. Il n’est jamais trop tard pour apprendre, pour chercher, pour enquêter, pour faire bouger ses curseurs de crédence (les miens et les siens), encore moins pour exercer son esprit critique… Il m’a finalement renvoyé à la page du site web d’Amnesty International sur la Chine. Sa lecture fait effectivement froid dans le dos et, pour bien comprendre la suite de ce dossier, je vous invite à en prendre connaissance (ce n’est pas très long) et à vous faire une première opinion.

Je dois dire, à ce stade, que je pars avec plusieurs handicaps : je ne m’inventerai pas sinologue, je ne parle pas mandarin. De plus, je n’ai jamais été en Chine. Ce faisant, suis-je capable de produire quelque forme de connaissance ? Pour un aperçu, je vous donne rendez-vous lundi prochain, 13 avril, pour le second épisode où nous entrerons dans le vif du sujet en abordant la critique des sources dite « externe », les financements d’Amnesty, les pleins pouvoirs de la police chinoise et les détentions arbitraires. 

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Articles parus sur d'autres médias, Réactions

François Bégaudeau, punchliner marxiste

Petite pause dans la rédaction d’un gros article sur la Chine pour vous partager ma sélection des meilleures punchlines de l’ami Bégaudeau (2020), toutes issues de son «Histoire de ta bêtise».

Bégaudeau, F. (2020). Histoire de ta bêtise (Pluriel). Paris: Fayard.

Il y a des lectures qui apportent parce qu’elles confrontent…et puis celles qui portent parce qu’elles confortent! Ce bouquin appartient à la seconde catégorie. Le pur et noble plaisir de voir ciselée avec virtuosité une offensive mordante contre ces fake progressistes, dont le centrisme est une droite complexée mais sûre de son fait.

En le lisant, la bêtise de Raphaël Enthoven m’est apparue tout du long. Mais soyons honnêtes, ça aurait très bien pu être n’importe lequel de ses proches. De mes proches.

#Domination_et_bourgeoisie

« Ta pensée n’est pas unique, elle est dominante. » (p.22)

« Bourgeois celui qui a les ressources de sa pérennité. Tu n’auras pas la chance de chuter. » (p.217)

« Ta pulsion conciliatrice a un soubassement autoritaire. » (p.82)

« L’illusion d’une chance égale achète le silence des perdants. Le pauvre ainsi soutenu ne peut plus se plaindre, il ne doit s’en prendre qu’à lui-même, il a eu sa chance. Tu appelles équité ce pastiche d’égalité. » (p.84)

« Croisant un Noir, tu es comme Louis CK te peint dans un sketch : génial ! t’emballes-tu. C’est génial que tu sois noir, et que moi blanc, je te parle comme si de rien n’était, à ceci près qu’on trouve exceptionnel de se parler comme si de rien n’était. » (p.80)

« On reparlerait d’abord de ton art de neutraliser un discours subversif en l’infantilisant. » (p.110)

« Un prolo débarquant en sous-pull jaune dans une soirée commet une faute de goût, un bourgeois pareillement attifé vient de redéfinir le code. » (p.124)

« Bourgeois en herbe, tu me disais : l’égalité, c’est impossible, c’est utopique. Et moi, gauchiste en herbe : admettons que c’est impossible, mais la souhaites-tu ? Et toi : c’est utopique. Et moi : mais la souhaites-tu ? Et toi : c’est utopique. On avait de bonnes discussions. » (p.183)

« Ton point de vue est celui du pouvoir et le pouvoir ne pense pas. Le bourgeois ne pense pas car il est l’autre nom du pouvoir. […] Penser, ce serait penser contre toi et rien ne t’y dispose. » (p.190-191)

« Significativement, ta langue managériale a remplacé problème par sujet. Dans les débats, tu abordes le sujet du chômage, le sujet des déchets nucléaires. Plus rien n’est un problème. » (p.204)

« Dans tes dîners me frappait qu’il n’y arrivait rien. Tout était fait pour qu’ils se passent bien, qu’il ne se passe rien. La conversation était toujours nourrie, les verres toujours pleins de bon vin, on ne manquait de rien, c’était très réussi, c’était toujours raté. C’était raté parce que la vie avait été laissée dans le vestibule, coincée entre deux parapluies. La vie c’est-à-dire le conflit. Le conflit c’est-à-dire ce truc simple qui acte, avec plus ou moins d’énergie, que je ne suis pas toi et que tu n’es pas moi. Le conflit n’était pas au programme, le programme était de coaguler je et tu dans un nous. Par ces soirées nous mettions dans un pot commun nos capitaux symboliques, escomptant qu’ils s’augmentent mutuellement. Nous étions là pour nous additionner, non pour nous diviser. Personne n’allait embêter personne. Si quelqu’un cherchait la merde, il ne la trouverait pas. Il n’y avait de merde nulle part. C’était tout propre. » (p.212)

« Tu prends pour des qualités objectives de la société les bénéfices qu’elle t’octroie. » (p.50)

« La sociologie t’irrite. Expliquer c’est excuser […]. Ses principes fondateurs contreviennent aux tiens, établissant le caractère construit, c’est-à-dire non nécessaire et donc réversible, de toute organisation sociale. » (p.51-52)

« Tu accueilles mes péroraisons avec une bonhomie condescendante. […] Tu [les] appelles provocation pour te dispenser d’y réfléchir. Je suis bien mignon mais tu as autre chose à penser. Tu as une baraque à tenir – une société. » (p.54)

#Classes_sociales

« Qui es-tu ? Qui est « tu » ? Tu es celui que tout ébranlement des classes populaires inquiète et crispe en tant qu’il menace ta place. […] Tu es un bourgeois. […] Un bourgeois de gauche si tu y tiens. Sous les espèces de la structure, la nuance est négligeable. Tu peux être conjoncturellement de gauche, tu demeures structurellement bourgeois. […] Tu es de gauche si le prolo sait se tenir. Alors tu loues sa faculté d’endurer le sort – sa passivité. Tu appelles dignité sa résignation. » (p.34-35)

« Tenir à la liberté est aussi l’apanage de ta classe. » (p.40)

« Il faut donc que tous réussissent mais pas tous. L’école te sert de trieuse. » (p.84)

« Il faut être un bourgeois pour s’astreindre, vis-à-vis des pauvres, à des marques de respect que deux égaux n’ont nul besoin de se témoigner. » (p.92)

« Les stars de la téléréalité te déplaisent, non parce qu’elles sont sans œuvres, mais parce qu’elles sont sans classe. » (p.140)

« [Q]ualifier de populiste un mouvement qui flatte les bas instincts xénophobes et racistes suppose que le peuple ait le monopole desdits instincts – ce qui, note Rancière, oblitère, outre le racisme d’État, le racisme dispensé par les classes supérieures dont passé et présent offrent maints exemples. » (p.31)

#Public_privé

« Tu en tires, cheminots à l’appui, que l’atavisme fonctionnaire consiste surtout dans la défense d’un statut que tu as l’obscénité coutumière, toi né riche, de qualifier de privilégié. Que les fonctionnaires sont de gauche par corporatisme, et par reconnaissance du ventre vis-à-vis de l’État. Courte vue. Qui rate la profondeur de la question. Qui rate la puissance du fonctionnaire. Celle qui fait écrire à Friot que ce statut est révolutionnaire. » (p.144)

« Le fonctionnaire n’étant pas à son compte, ses actes ne sont pas strictement comptables, en tout cas pas sous les espèces du chiffre d’affaires. » (p.145)

#Marx

« Ta transition écologique ne sortira pas du cadre de la croissance et de l’accumulation. […] Éventuellement avec ses excès, car oui tu le déplores il y a des excès. Un jour tu moraliseras le capitalisme, ce sera un lundi de Pâques. » (p.44)

« L’illusion que tout peut changer est nécessaire pour que rien ne change. » (p.47)

« La transformation de la matière par intervention de l’homme s’appelle le travail. Les hommes sur lesquels le détenteur du capital se décharge de cette tâche s’appelle les travailleurs. » (p.153)

« Tu dénonces sous le nom d’économisme le pli marxiste d’expliquer une société par l’économie. […] La pierre d’angle de l’édifice marxiste ce n’est pas l’économie en soi mais le rapport social, ordonné au rapport de production. » (p.165)

« Le moteur de la croissance est la confiance dans la capacité de croissance. […] La croissance tient de la prophétie auto-réalisatrice. D’où ta mauvaise humeur contre les prophètes de malheur, les rabatteurs d’enthousiasme. » (p.171)

« Confronté à la baisse tendancielle du taux de profit au sein d’un marché saturé, le capital doit créer de la demande. L’extension coloniale n’y suffisant pas, il stimule la demande intérieure des pauvres qui ont cette qualité lucrative d’être nombreux. » (p.172-173)

« Les morts passés et futurs du communisme n’invalident pas les livres qui dessinent l’hypothèse communiste, parce qu’un fait est un citron et une pensée est une orange. Un citron n’invalide pas une orange. » (p.185)

« Marx a persisté. Le texte marxiste, sa vertigineuse acuité, ses concepts féconds ont survécu à leur supposée application. » (p.187)

« La pensée marxiste est forte parce que son adversaire est hégémonique, parce qu’il englobe jusqu’à ses contradicteurs, et souvent se les aliène. » (p.200)

#Sens_de_la_mesure

« L’élection par quoi le citoyen délègue et donc abdique sa souveraineté est le pic de jouissance de ta libido citoyenne » (p.9)

« Tu ne fais pas de politique, tu fais au mieux. Tu es raisonnablement technique, tu es postpolitique. » (p.192)

« Complotisme est un autre de ces mots exsangues que tu as installés au coeur des débats, et il te sert de pesticide. Vaporisé sur une parole, il en dissout instantanément le contenu en le psychiatrisant. […] Le complotisme ne se définit pas, il se repère. […] Comme l’antisémite subodore le juif dans toute manœuvre bancaire, tu sens le complotiste dans une conférence sur le rôle des Américains (sic) dans la création de l’espace européen. » (p.28)

« Un commerçant ne se situe jamais politiquement, il risquerait d’y perdre un peu de clientèle. […] Tu ne dis pas que tu es centriste, mais que tu es modéré. Tu as le sens de la mesure. Les extrêmes sont inaptes à la mesure, CQFD. » (p.174)

« La nuance est l’apanage de qui n’a pas besoin que la pensée se convertisse en acte. […] Sur nombre de sujets, tu ne fais pas du tout dans la nuance. Par exemple ton refus dèzextrêmes (sic) est sans nuance. […] Mais ce sont là des évidences, diras-tu. Car pour toi il y a des évidences. Ton doute chevillé au corps n’exclut pas des convictions indubitables. Tu ne doutes pas qu’Obama soit plus fréquentable que Poutine. […] Discuter de tout mais pas de l’indiscutable. Il y a une ligne rouge, au-delà de laquelle c’est la main encore tremblante d’intempérante colère que tu me ressers du champagne. Ta retenue sort de ses gonds quand tu te sens en danger. […] Quand les excessifs ne sont plus totalement insignifiants, tu te braques, tu braques les baïonnettes sur la plèbe vociférante. […] À moi qui m’étonne d’un tel excès venant d’un modéré, tu concèdes que tu t’es emporté. Tu es un modéré option emportement. […] Voici que toi le pondéré tu insultes vertement le camp des excessifs. » (p.176-179)

#Radicalité

« Un type de la gauche radicale n’est pas plus excessif qu’un centriste. […] Le remède radical qu’il préconise est à proportion de la radicalité du problème qu’il pointe ou subit. […] La décision radicale d’une femme battue de quitter le foyer, tu ne la trouves pas excessive. […] En l’espèce, la raison est dans la radicalité, la déraison dans la modération. La pertinence de la radicalité ne s’évalue donc pas dans l’absolu de la psychologie abstraite, mais dans le concret d’une situation. » (p.180)

« Jobs peut se pointer en col roulé et me parler en ami : ayant délégué la guerre, il n’a pas à se battre, ni à élever la voix. Il a relégué dans le hors-champs de son espace lounge les usines où de petites mains maculées fabriquent ses marchandises designées, épurées, stérilisées. » (p.213)

« Tu n’aimes pas la guerre. Tu ne veux pas savoir sur quelle guerre repose ta paix. » (p.20)

« Parce que l’Europe ne s’est pacifiée qu’en déplaçant les fronts sur d’autres continents. » (p.195)

#Développement_personnel

« Toi aussi tu veux ta part de rébellion, mais elle tiendra du mal-être individuel – non de la colère ou de la subversion qui ne sont pas à ton programme. Tu ne fais pas de politique, tu fais de l’introspection. » (p.111)

« Un scrupule de dominant t’est venu qui te pousse à faire savoir que tu souffres. Tu n’es pas si privilégié puisque tu souffres. Toi aussi tu as eu ton lot. Chacun a son lot, et toi pas moins qu’un autre. Tu le dis et répètes et finis par y croire. » (p.112)

« Le réel tu ne veux pas qu’il te rentre dedans ; tu ne veux pas le penser, tu veux en guérir – le réparer. La réparation est une variante bienveillante de la dissimulation. […] Toujours sous la main, trois ostéos miracles et pourquoi pas un psy car je somatise, tu l’affirmes. J’en ai plein le dos. Au minimum un peu de méditation me ferait du bien. Souviens-toi, sans cesse tu m’invitais à m’y adonner, promettant qu’elle m’apaiserait. Il t’échappait juste que je ne veux pas la paix. Je ne veux pas me guérir du réel. Je ne veux pas de ce bien-être devenu ton idole. » (p.210)

#Héritage

« Je suis fier de mon père, m’avais-tu dit un jour, et l’oxymore de ton mérite hérité tenait tout entier dans cette formule à l’envers. » (p.49)

« Des cheveux de bourgeois jusque dans le soin que tu mets à les négliger. » (p.93)

« Seul le capitaliste impénitent hérite sans vergogne. Toi tu es un nanti contrarié ; tu es de cette droite si complexée qu’elle a pu parfois se croire de gauche. » (p.155)

« Tu escamotes les facilitations de classe comme un magicien tait son truc. […] Les facilitations de classe sont si inhérentes à ta condition qu’elles te semblent un donné, un donné social que tu en viens à appeler nature et qui, ainsi renommé, ainsi maquillé, échappe à ta vue. » (p.156-157)

« Bourgeois des Lumières, tu ne saurais envisager qu’il n’y a pas plus de mérite à être talentueux qu’à être héritier, que dans les deux cas l’individu n’y est pour rien et Dieu pour tout. » (p.221)

#Structures

« Une des modalités de ta bêtise est de bloquer la pensée à l’échelon moral, c’est-à-dire en deçà de la pensée. » (p.58)

« Intuitivement, tu évites ces analyses structurelles. […] Tu t’arrêtes au cran bête, au cran moral. Là où manque la pensée prospère la morale. » (p.96)

« Prends une exaction, extrais-la de la structure qui la génère, il reste quoi ? Il reste un fait stupide comme une moule sans rocher, un fait sui generis, justiciable non d’une analyse mais d’une condamnation. » (p.100)

« Aveugle aux structures, tu dis que le capitalisme ne doit pas être éradiqué mais amendé. » (p.160)

« Admettons qu’il me soit absurdement apparu possible que la classe dominante offre à la masse l’opportunité de la destituer. » (p.19)

« La pensée radicale prend le mal à la racine. Elle rapporte les faits sociaux à des faits de structure, […] certaine que les mêmes causes produiront les mêmes effets, elle préconise de changer la structure. » (p.180)

Et parce que les attaques en règle ne valent que si l’on est capable de retourner le projecteur sur soi-même…

#Et_moi_dans_tout_ça

« J’appartiens à une classe supérieure dont je persiste à envisager, sinon souhaiter, la destitution. » (p.57)

« Je suis bien inconstant : alternativement je déteste et adore vérifier que tu persistes dans ton être bourgeois. Je veux que tu disparaisses et que tu dures. […] Ma vitalité a besoin de toi, de ton adversité. » (p.218)

« Égal à toi-même, émettant les signes dont j’ai savamment établi qu’ils te caractérisent, tu m’offres la satisfaction narcissique d’avoir vu juste. » (p.219)

« C’est la perversité propre à la pensée structurelle, d’aimer voir opérer la structure qu’elle déconstruit. » (p.220)

« Hypothèse provisoire : mon habitus non-bourgeois prime sur ma condition bourgeoise dans la formation de mon système d’opinions. » (p.62) 

« Mais es-tu bien certain que ta semaine dans un ashram ou tes week-ends sans connexion ne procèdent pas aussi de l’optimisation de potentiel. […] Es-tu encore capable d’une vacance véritable ? » (p.161)

« Je lis beaucoup plus que je ne lutte. » (p.71)

« Ma vie textuelle fait de moi un déviant. Elle m’intègre à la tripotée de tordus pour lesquels la pensée – sa force, sa rigueur, sa justesse, sa beauté – est un enjeu en soi. » (p.72)

« Žižek analyse l’anomalie apparente du soutien de l’intellectuel de gauche radicale à des actions politiques propres à renverser un ordre qui assure son confort. Le fait-il par masochisme ? Trop facile – aussi facile que de corréler cette pulsion louche à la mauvaise conscience. En accompagnant ces luttes de la voix et parfois des pieds, l’intellectuel ne joue pas contre son confort mais le consolide, suggère Žižek. En radicalisant ces préconisations, il les rend irréalisables et ainsi travaille à la pérennité de l’existant – de son existence bourgeoise. » (p.73-74)

« Je suis moins exposé à tes actes qu’à tes paroles. N’étant pas hôtesse d’accueil ou livreur Deliveroo, je n’ai pas à subir tes forfaitures, tes arbitrages iniques, ta sauvagerie mouchetée. » (p.75)

« Mais un marxiste se dédirait en tenant pour possible qu’une pensée n’émane pas d’une position sociale. Moi-même ai-je une seule seconde ici pensé hors de mes clous ? Même pervers, même séparé, j’occupe une position, et je n’ai rien dit ici qui l’ébranle. À quelques nuances autocritiques près, j’ai loué la radicalité, ma radicalité, et célébré la pensée qui est mon gagne-pain. En la valorisant, j’en conforte la valeur sur le marché, j’en fais monter la cote, et du même coup j’assure mes positions – boursières. Je te demande un bond auquel je suis inapte. Penser contre soi est une gageure. » (p.215)

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Analyses, Réactions

Julian Assange, oui mais non

Julian Assange comparaît à partir d’aujourd’hui devant la justice britannique qui doit se prononcer sur la demande d’extradition vers les USA. Plusieurs fois, dans mes posts Facebook, j’ai pris la défense de Julian Assange. Le combat qu’il a porté m’a toujours paru empiriquement efficace et philosophiquement crucial pour le droit à l’information.

Pas la liberté de la presse, non, le droit à l’information. Parce que « la presse », ça ne veut rien dire. Entre Pujadas et un journaliste freelance qui péniblement couvre les inondations sur une télé locale, y’a un gap aussi grand qu’entre des Gilets jaunes et feu Karl Lagerfeld. Sur un échantillon de journalistes au hasard, vous obtiendrez des classes sociales opposées…qui objectivement n’ont pas d’intérêts communs. Alors, le corporatisme, très peu pour moi.

Julian Assange

Par ailleurs, « la presse » a très peu soutenu Assange, même si elle se réveillera sans doute aujourd’hui, à la faveur de l’actualité. En dépit de l’acharnement dont il a été la victime, hors de tout cadre légal, un acharnement qui ne pouvait que me révolter.

Il fallait défendre Assange.

Et, depuis hier, je ne le défends plus.

Bien sûr, j’avais entendu – comme beaucoup – les accusations à son encontre. Outre la divulgation de crimes d’État qui ne pouvait que recevoir ma sympathie…il aurait violé. Deux femmes, Sofia Wilén et Anna Ardin. Je dis leur nom, parce que ça fait longtemps qu’elles ne sont plus anonymes et puis ça aide à s’identifier. Elle ne sont pas un concept. Ce sont deux femmes, avec chacune une vie, un taf, des amis, des gens qui les aiment. Les faits se sont déroulés, en Suède, en 2010. J’avais, à ce sujet, lu des articles qui démentaient les accusations de viol et rappelaient qu’elles n’avaient pas porté plainte. Articles convaincants de la part de médias alternatifs qui avaient toute ma confiance. D’autant plus que j’avais rencontré personnellement, il y a quelques années, le journaliste le plus impliqué dans la défense d’Assange en francophonie, Viktor Dedaj, et que je partageais ses combats politiques.

Un peu d’épistémo (rapidement)

Petit intermède à ce sujet. Faites ce que vous voulez, personne, absolument personne, ne peut s’extraire d’une forme de dépendance épistémique (comme le rappelait Hardwig en 1985). Tout n’est pas vérifiable. C’est désespérant mais c’est comme ça. Alors on s’appuie sur les textes et les auteurs en qui on a confiance, comme l’on ferait confiance au label « équitable » sur le sachet de chocolat. De ce point de vue, croire son voisin parce qu’on le trouve sympathique relève du même mouvement que croire une revue scientifique. Il s’agit de déléguer à l’autre, qu’on imagine plus compétent, l’accès la connaissance. Les différences résident dans la rigueur, la méthode, la révision par les pairs, la réfutabilité, etc. Ce n’est pas rien, évidemment, et je ne nie pas ces différences. Un article scientifique n’est PAS un propos de comptoir. Mais que vous soyez au bar ou en train de lire Nature, vous déléguez à un tiers l’accès à la connaissance. That’s all.  

Si vous souhaitiez faire vous-même la critique des sources, vous pourriez bien être vite bloqués. Il arrive que les sources ne soient pas disponibles, et parfois il nous manque les compétences (on ne s’appelle pas tous Odile Fillod…). Parfois c’est le temps qui manque. Parfois ce sont des accès payants à des articles. Ou la source est secrète et invérifiable. Ou, ou, oui. Alors, on délègue. Et il faut bien comprendre que cette délégation est rationnelle. Nous sommes programmés pour croire parce qu’il n’y a, a priori, pas de raison d’être suspicieux.

Ok.

Sauf que parfois, c’est notre propre perspective qui nous empêche d’aller voir plus loin. Parfois, on ne va pas plus loin parce que ce que l’on sait nous suffit et nous arrange. Parce que ça « colle » avec les valeurs qu’on défend et qu’il n’y a rien de pire, de plus difficile, qu’être remis en question dans ses croyances. Ça gratte. Ça fait mal. On est programmé pour croire, pas pour décroire.

Et Julian Assange dans tout ça?

Quand j’ai été contacté par le Comité Free Assange Belgium pour co-organiser une conférence de soutien, je n’ai pas hésité à apporter mon aide, malgré la charge de travail supplémentaire dans un agenda déjà chargé. J’ai réservé le local, j’en ai fait la promotion dans mes réseaux, j’ai accueilli l’orateur (le même Viktor Dedaj évoqué plus haut), je me suis occupé de la logistique pendant la soirée, etc. Le public est arrivé, un public déjà convaincu, un public qui aurait autant de difficulté que moi à décroire. Ce n’est pas une critique : toute personne défendant des positions hétérodoxes, radicales ou militantes sait combien l’entre soi est important pour retrouver des forces dans la lutte. Il n’y a là rien de surprenant.

Je n’ai pourtant pas modéré le débat et je n’y ai pas pris la parole. J’aurais pu, mais je ne l’ai pas fait. Comme si une intuition m’invitait à prendre du recul.

Après avoir subtilement retardé le moment de s’y référer, Dedaj a fini par évoquer « l’affaire suédoise » – autrement dit les agressions sexuelles de Sofia et d’Anna. Je ne vais pas entrer dans les détails juridiques (vous pourrez les trouver sur le site de Dedaj). Après tout, comme le rappelle l’excellente page « D’où » sur Facebook dans son dernier post, seul « un viol sur six » serait déclaré. Ce qui se passe au tribunal n’est pas représentatif de la réalité. Dedaj s’est toutefois appuyé sur le fait qu’aucune plainte pour viol n’avait été déposée et cela semblait lui suffire (comme cela suffit au World Socialist Web Site également). D’ailleurs, on ne reprochait à Assange que des rapports non protégés et, selon Dedaj, d’avoir « pénétré une des deux femmes pendant son sommeil, comme si c’était possible (sic) », clin d’œil, clin d’œil.

Pardon ?

« Comme si c’était possible » ? 

Cette phrase m’a glacé. J’ai compris, à cet instant précis, que je n’avais sans doute pas fait mon taf jusqu’au bout. Que la dépendance épistémique a bon dos. Que j’avais été aussi parmi ceux qui, refusant le risque de décroire, évitent de mettre le nez là où ça craint pour leurs certitudes. Dès la fin de la conférence, j’ai demandé à Dedaj si les dépositions des plaignantes étaient accessibles. La réponse était « oui ». Depuis plusieurs années, j’aurais pu les lire. Et je ne l’ai pas fait.

Aujourd’hui, je les ai lues. Et je vous engage à les lire vous aussi, là encore, sur le site de Viktor Dedaj (qui semble donc penser qu’elles constituent des arguments en faveur d’Assange). On y trouve l’extrême banalité de la violence des hommes envers les femmes. On y trouve l’abus de pouvoir justifié par l’admiration qu’une personne peut nourrir face à une personnalité connue. On y trouve l’égoïsme d’un homme qui place son plaisir avant tout le reste : avant le risque de maladies, avant le risque de grossesse dont il n’aura pas à s’occuper et, surtout, avant le consentement qui semble être une variable dont on peut largement se passer. Extrait de la déposition de Sofia :

« Ils se sont assoupis et elle s’est réveillée et l’a senti la pénétrer. Elle a aussitôt demandé : ’Portes-tu quelque chose ?’, et il a répondu : ’Toi’. Elle lui a dit : ’Tu as intérêt à ne pas avoir le SIDA’, et il a répondu, ’Bien sûr que non’. Elle sentait qu’il était trop tard. Il était déjà en elle et elle l’a laissé continuer. Elle n’a pas eu la force de lui dire une fois de plus. Elle avait parlé de préservatifs toute la nuit. Elle n’a jamais eu de rapports sexuels non protégés auparavant. Il a dit qu’il voulait éjaculer en elle ; il n’a pas dit quand il l’a fait, mais il l’a fait. Cela a beaucoup coulé par la suite. »

Témoignage d’Anna :

« Puis ils se sont allongés sur le lit, Anna sur le dos et Assange sur elle. Anna a senti qu’Assange voulait tout de suite insérer son pénis dans son vagin, ce qu’elle ne voulait pas parce qu’il ne portait pas de préservatif. Elle a donc essayé de tordre ses hanches sur le côté et de serrer ses jambes pour empêcher la pénétration. Anna a essayé à plusieurs reprises d’attraper un préservatif, mais Assange l’en a empêchée en lui tenant les bras et en lui écartant les jambes tout en essayant de la pénétrer avec son pénis sans préservatif. Anna dit qu’elle a fini par être au bord des larmes parce qu’elle était maintenue fermement et qu’elle n’a pas pu attraper un préservatif, et qu’elle a senti que ’ça pouvait mal finir’. »

« Anna et Assange ont recommencé à avoir des relations sexuelles et Anna dit qu’elle pensait qu’elle ’voulait juste en finir’. »

« Peu de temps après, Assange a éjaculé en elle et s’est retiré. Quand Assange a retiré le préservatif de son pénis, Anna a vu qu’il ne contenait pas de sperme. Quand Anna a commencé à bouger son corps, elle a remarqué que quelque chose ’coulait’ de son vagin. Anna comprit assez vite que ce devait être le sperme d’Assange. Elle l’a signalé à Assange, mais il l’a nié et lui a répondu que ce n’était que sa propre humidité (sic). Anna est convaincue que lorsqu’il s’est retiré d’elle la première fois, Assange a délibérément cassé le préservatif à son extrémité et a continué à copuler jusqu’à l’éjaculation. »

Un autre point est la tendance, pour les victimes, à reformuler les faits de telle sorte qu’ils justifient les actes de leur agresseur. Typiquement, ce réflexe très légitime d’autoprotection empêche de porter plainte. Double peine. Extrait du témoignage de Sofia :

« Elle lui a fait des commentaires sarcastiques d’un ton léger. Elle pense qu’elle essayait de minimiser, dans son propre esprit, l’importance de ce qui s’était passé. Lui, par contre, ne semblait pas s’en soucier. »

« Lorsqu’elle a parlé à ses amis par la suite, elle a compris qu’elle avait été victime d’un crime. Elle s’est rendue à l’hôpital Danderyd, puis à l’hôpital Söder où elle a été examinée et où des échantillons avec un kit de viol ont également été prélevés. »

On retrouve la violence et sa justification dans le témoignage d’Anna également :

« ’Tout est allé si vite’. Il lui a arraché ses vêtements et, ce faisant, a tiré sur son collier et l’a cassé. Anna a essayé de se rhabiller, parce que tout allait si vite et qu’elle se sentait mal à l’aise ; mais Assange les a immédiatement enlevés de nouveau. Anna affirme qu’en fait, elle sentait qu’elle ne voulait plus aller plus loin, mais qu’il était trop tard pour dire à Assange d’arrêter, car elle avait « laissé faire jusque-là  ». Elle pensait qu’elle ’n’avait qu’elle-même à blâmer’. Elle a donc permis à Assange d’enlever tous ses vêtements. »

Vous me direz : peut-être ces témoignages sont-ils des faux ? Et je répondrai comme j’ai toujours répondu quand cette même observation était faite à propos des documents publiés par Wikileaks : si personne n’en conteste l’authenticité (de l’accusation à la défense), il n’y a pas de raison d’y voir un faux.

Faut-il distinguer le journaliste du violeur ? Faut-il distinguer le chanteur du meurtrier ? Le violeur pédophile du cinéaste ? Le violeur pédophile de l’écrivain ? Le pédophile du politique ? Le producteur du violeur ? Le politique du violeur ? Les journalistes des harceleurs ? Le violeur du basketteur ? Etc. Ça commence à faire beaucoup de distinctions, non ? Que l’on soit clair : Wikileaks a, pour moi, une importance capitale, actuelle et historique, pour le droit à l’information. Wikileaks qui continue à fonctionner sans Assange, grâce à une communauté de hackers, grâce à la communauté du free software et de l’open source. Tous ces gens ont rendu possible un gigantesque pas dans l’accès à la connaissance par le public de graves crimes commis par les États. Wikileaks nourrit l’espoir. Ce droit à l’information est en danger. Je plaide avec ardeur pour conserver Wikileaks.

Mais Assange DOIT être jugé. Pas pour trahison envers les USA dont il n’est pas un ressortissant, sur une base absurde d’extraterritorialité, mais pour viol sur le sol suédois. Plus aucun homme ne devrait se sentir autorisé à passer outre le consentement d’une femme. C’est en honorant Polanski, en trouvant des circonstances atténuantes à Matzneff ou DSK que la société continue de faire perdurer un tel système d’oppression.

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Débat sur le projet de banque NewB

J’ai eu le plaisir de débattre en « live » du projet de banque NewB.

Avec qui? Le débat était organisé par Attac Bruxelles avec, comme intervenant.es, Aline Fares (CADTM et autrice des « chroniques d’une ex-banquière ») et moi-même, professeur à l’IHECS, analyste et auteur de ce blog. S’est ajouté par la suite Matthias Meirlaen, au nom de NewB – nous avons été prévenus la veille et je m’étais opposé à leur présence, considérant que leur temps de parole médiatique avait été amplement suffisant.

La question posée? NewB est-il un modèle bancaire alternatif…ou un miroir aux alouettes? J’y ai défendu une position à la fois critique et sceptique, en accord avec cet article-ci et cet autre article où j’explore la question de façon plus théorique.

Informations pratiques? Le débat a eu lieu ce mercredi 22 janvier 2020 à 19h à l’université Saint-Louis à Bruxelles (boulevard du jardin botanique, 43).

Il me semble qu’aucun projet ne devrait pouvoir se soustraire à la critique – surtout s’il cherche à rebattre les cartes en profondeur.

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Analyses, Réactions

Éthique, bio, équitable, RSE, social et solidaire…sont-ils vraiment « mieux que rien » ?

Il y a quelques jours, j’ai publié ici même un article de blog critiquant de façon argumentée le projet de banque belge éthique « NewB ». En Belgique francophone, le billet a fait grand bruit, d’autant plus que, jusqu’ici, NewB bénéficiait d’une forme d’unanimisme optimiste d’autant plus étrange à mes yeux qu’il était supporté par une campagne publicitaire de très grande ampleur peu en phase avec le concept « d’alternative économique ».

J’ai reçu quelques encouragements mais aussi de très nombreuses critiques. Les critiques n’ont pas porté sur les faits (les informations étaient vérifiées et sourcées), ni tellement sur la logique soutenant l’argumentaire (personne ne l’a déconstruite). En fait, l’essentiel de la critique se situait dans un registre moral. Par ce billet, je commettais un grand crime : « tuer l’espoir ». Pour justifier le reproche, une expression est revenue de nombreuses fois : « NewB n’est pas parfaite, mais c’est toujours mieux que rien ». Je me propose aujourd’hui d’explorer l‘argument du « mieux que rien » et de construire un appareillage théorique soutenant mon désaccord avec ce dernier.

L’image provient de cet article, sur le même sujet, et qui mérite d’être lu 🙂

Un préalable est nécessaire au déroulement de l’analyse qui suit : il faut admettre que c’est bien le capitalisme, en tant que mode de production économique mettant des acteurs privés en concurrence, qui nécessairement produit une prédation sociale et environnementale. La discussion ci-dessous consiste à penser la fin du capitalisme et les moyens à notre disposition pour y arriver et non pas à se demander si un capitalisme « sain » serait possible. En cela, la perspective est radicale. J’invite les lecteurs non convaincus par cette prémisse à prendre connaissance de ma série de dialogues sur les « fusions d’entreprises », laquelle a précisément pour objectif d’expliquer la mécanique du capitalisme de façon vulgarisée et dialectique.

Typologie des actions possibles « pour changer le monde »

Une fois acceptée une telle prémisse, je propose d’envisager deux grandes approches qui s’opposent face au caractère prédateur du capitalisme. Ces deux approches me semblent non seulement mutuellement exclusives mais elles me paraissent aussi exhaustives en ce que n’importe quelle démarche présentée comme une « solution » entrerait dans l’une ou l’autre de ces catégories.

La première est une approche que j’appelle « itérative », laquelle consiste à régler les problèmes visés en répétant un même processus. Par exemple, c’est à force d’acheter du bio et de le faire de plus en plus que l’ensemble de l’industrie agroalimentaire évoluerait vers une alimentation respectueuse de l’environnement et de la santé ; c’est à force de monter des organisations éthiques que le monde du travail le deviendrait ; c’est à force de prendre son vélo que par voie de contagion les gens abandonneraient la voiture au profit de la mobilité douce, etc. Dans cette approche, l’individu est non seulement acteur de changement (ses actions répétées modifient le réel), mais il porte également une responsabilité morale. En miroir, si son action permet de modifier le réel et qu’il n’agit pas, l’absence d’action est immorale.

Dans cette approche, que signifie « mieux que rien » ? Tout simplement que l’action d’individus concertés permet d’améliorer, ne fût-ce qu’un tout petit peu, l’ici et maintenant. La question de savoir si cette action concertée est en mesure, finalement, de renverser le mode de production économique capitaliste, est une question secondaire. Par exemple, le projet de banque NewB dont je pense qu’il s’inscrit dans une telle approche, est soutenu à la fois par des pro- et des anticapitalistes tandis que tous s’accordent sur le fait que le critiquer est immoral puisque c’est « mieux que rien ». Pourtant, être capable de décider si oui ou non un projet comme celui-là est en effet capable de changer le système est fondamental dès l’instant où l’on a accepté la prémisse explicitée ci-dessus (3ème paragraphe). La question devient alors : peut-on, de proche en proche, opérer un glissement d’un changement conjoncturel vers un changement structurel ? Autrement dit, par quels processus le « quantitatif » permet-il d’évoluer vers du « qualitatif » ?

La seconde approche est pour moi « téléologique ». Elle consiste à se focaliser sur la finalité et à envisager les actions à accomplir en vertu de cette finalité. Tous les « appels à la révolution » tombent forcément dans cette catégorie. En termes pratiques, elle est cependant assez pauvre parce que, comme elles sont soumises à la contingence, les actions à entreprendre ont peu de chance d’aboutir à ce qui est réellement souhaité. Il en résulte qu’une approche téléologique est ressentie comme naïve, voire contre-productive – comme si elle ne pouvait se réaliser que dans le discours et pas dans les actes. En effet, si on est incapable de dire « que faire » et que, de surcroît, tout ce qui « pourrait être fait », peut se retourner contre vous (comme le caractère sanglant d’une révolution), le discrédit d’une telle approche semble non seulement légitime mais surtout inévitable. C’est, en substance, le genre de critiques auxquelles j’ai été confronté suite à mon article sur NewB.

Faisons quand même le travail. Que signifie, dans cette approche, « mieux que rien » ? Il me semble que, en ce qui concerne l’approche téléologique, « mieux que rien » signifie tout ce qui pourrait accélérer l’avènement, faciliter, œuvrer à la réalisation de la fin visée, quitte à accepter que l’ici et maintenant ne bénéficiera pas (le bénéfice eût-il été minime) d’une action qu’on aurait pu entreprendre. Une perspective que n’aurait pas récusée un certain Machiavel pour qui la fin justifiait les moyens. Et, dit comme cela, on prend conscience que ce n’est pas si naïf. Ce qui est difficile à admettre est moins le type d’actions à accomplir que le poids moral qu’elles supposent. Par exemple, suis-je prêt à militer contre un « chouette » projet comme la banque NewB parce qu’il me semble être partenaire du capitalisme plutôt que précipiter sa fin ? La question subsidiaire, sous forme de défi moral, devient alors : peut-on « penser le renversement » en prenant soin de l’ici et maintenant ? N’est-ce pas contradictoire ? Ne devrions-nous pas conclure que toute action qui ne modifie pas structurellement le système de facto le renforce ?

Au vu de ce qui est dit plus haut, on comprend qu’une approche itérative semble naturellement à visée conjoncturelle, tandis qu’une approche téléologique semble naturellement à visée structurelle. Pourtant, nombreux sont ceux persuadés que le bio, le commerce équitable, la responsabilité sociétale des entreprises ou les banques éthiques sont en mesure de « changer le monde », donc d’agir « structurellement ». Et, d’autre part, toute approche téléologique doit nécessairement commencer quelque part, donc être inscrite dans la « conjoncture » ! En effet, comme le pensent les anthropologues, nous sommes toujours déjà immergés dans l’action et nous passons notre temps à construire du sens a posteriori, pour la justifier plus que pour l’anticiper.

Émerge ici en filigrane l’ossature d’une typologie en quatre temps : quels sont les projets, quelles sont les « solutions » 1) relevant d’une approche itérative à effets conjoncturels ; 2) relevant d’une approche itérative à effets structurels ; 3) relevant d’une approche téléologique à effets conjoncturels ; 4) relevant d’une approche téléologique à effets structurels ?

Les petits pas ne changeront pas le monde (1)

Qu’est-ce qu’une approche itérative à effets conjoncturels ? Hé bien ce sont toutes les initiatives que j’évoquais déjà dans mon article sur le film Demain. C’est aussi le cas du projet de banque NewB. Ces projets-là ne peuvent tout simplement pas être autre chose qu’un pansement parce qu’ils ont besoin du capitalisme, ils s’en nourrissent. La banque NewB a besoin du capital privé de Monceau et de l’argent public pour se lancer (et n’est pas assurée d’être solvable pour autant), le commerce équitable a besoin des revenus de privilégiés de ceux qui l’achètent, etc.

La dépendance d’avec le capitalisme est totale, si bien que le capitalisme a droit de vie et de mort sur des marchés qui ne seront jamais amenés à s’étendre. Le « commerce équitable » ne sera jamais qu’un rayon de grand magasin, correspondant au marché de niche qu’il vise. D’ailleurs, autant d’années après le film Demain, alors que des comités de quartier ont été créés et que les colibris s’épuisent dans tous les sens, alors que les fameuses « solutions » ont été mises en place, qu’est-ce qui a changé ? Mon article sur le film Après Demain en dresse le portrait affligeant. On a beau tourner le bidule dans tous les sens, jamais de telles actions ne seront à même de changer le mode de production économique. On ne peut tuer ce qui nous fait vivre.

Les petits pas, oui, mais hors système (2) 

L’ici et maintenant importe pourtant plus que jamais. C’est dans le concret de l’action de terrain qu’on comprend, dans sa chair, la politique. Est-il vraiment impossible d’avoir une pratique, une démarche de proche en proche certes mais qui toucherait les structures ? Qui ne serait pas le pansement d’un mode de production économique mortifère ? Je crois que c’est ce pari qu’ont cherché à réaliser les tenants du communisme libertaire et ce que perpétuent aujourd’hui les zadistes de tout poil et les squatteurs. Quelle est donc la différence fondamentale entre ces projets-là et ceux de la première catégorie ? Leur action est indépendante, elle est autonome vis-à-vis du mode de production. Bien sûr, les squats « appartiennent » au capital, les ZAD sont « réquisitionnées » de la même façon…mais leur démarche n’en dépend pas, elle pourrait s’établir semblablement dans un autre contexte, sans s’appuyer sur les acquis du capitalisme et sans bénéficier de ses capitaux.

Lors de ces expériences, les acteurs sociaux font sens du collectif, redécouvrent des valeurs liées à la collectivisation et opposées à la propriété lucrative privée, source du capitalisme. On peut les envisager de proche en proche, de façon itérative, des ZAD gagnant du terrain, s’étendant hors de leurs propres murs, prenant la taille d’une commune, d’une île, pourquoi pas d’un pays. On pourrait rêver comme le fait Alain Damasio dans « Les furtifs ». À partir du terrain, des textes se construisent, des chartes s’établissent, une constitution est co-créée, des lois la précisent. La perméabilité des frontières est discutée, de même que la redistribution de la production ou la négociation des échanges avec « l’extérieur capitaliste ». Il y a quelque chose de proprement enthousiasmant à envisager une telle itération à effets structurels !

Bien entendu, les défis sont à la hauteur du changement de paradigme : est-il possible de refuser les économies d’échelle dont a pu profiter le capitalisme et qui ont mené à une augmentation du confort ? Est-il si vrai que la sociocratie est plus respectueuse des gens qu’une hiérarchie lisible et renouvelable ? Que deviennent l’individu et ses aspirations singulières légitimes ? Fonctionne-t-on sans police et sans prison ? La démocratie s’envisage-t-elle nécessairement dans le cadre d’élections ? La représentation politique est-elle indépassable ? L’« extérieur capitaliste » n’a-t-il pas forcément intérêt à briser dans l’œuf de telles initiatives, comme le montrent la brutalité policière à Notre-Dame des Landes ou, historiquement, la répression sanglante de la Commune de Paris ? À quel point est-il possible de renverser nos propres cadres de pensée, comme l’illustre avec une admirable esthétique de l’absurde la « cosmologie du futur » d’Alessandro Pignocchi ?

Frapper fort, de l’intérieur (3)

La troisième catégorie envisage quant à elle une approche téléologique à effets conjoncturels. La grande différence avec la seconde catégorie, c’est qu’on envisage l’action à l’intérieur du système. La différence avec la première catégorie est que l’action ici ne bénéficie pas du système mais, au contraire, s’y oppose. D’autre part, il ne s’agit pas de reconstruire ex nihilo comme le feraient les zadistes, mais d’amener à des modifications radicales sans remettre en question les apports du système critiqué.

On explique comme ça l’existence de « partis révolutionnaires » (ce qui pourrait sonner comme un oxymore), d’une gauche radicale jouant le jeu des élections et de la représentation et qui, dans le débat public, amène de grandes thématiques que j’ai déjà relevées dans des articles précédents et issues du programme du Conseil national de la résistance : nationalisation des grands moyens de production, planification économique, production nationale, etc. La pratique de la grève peut à la fois relever de la première catégorie (améliorer la conjoncture sans toucher au système) mais aussi de cette approche puisqu’en touchant la conjoncture, on vise des changements structurels. Les propositions de salaire à vie de Bernard Friot entrent également dans cette catégorie, de même par exemple que les propositions de Pierre Rimbert du Monde diplomatique pour un financement de la presse d’intérêt général.

Il y a un immense problème à cette approche, souvent passé sous silence par ses apologues. De telles solutions ne peuvent être mises en place que par les détenteurs du pouvoir qui naturellement sont aussi les plus grands privilégiés de notre système inégalitaire. Leur demander de sabrer dans leurs propres privilèges a quelque chose d’éminemment contradictoire puisque leur accession au pouvoir témoigne déjà de ce qu’ils en acceptent le caractère prédateur.

Dans un monde où la conscience politique et la compréhension des causes de l’inégalité sont faibles, les exigences d’une approche téléologique à effets conjoncturels ont peu de chance d’être plébiscitées et ne présentent pas un grand risque pour les politiques en place. Une présence dans les médias garantit de satisfaire aux apparats de la pluralité ; il suffit ensuite de tourner en dérision ceux qui l’expriment aux moments adéquats. C’est chose plus ardue dans des pays où les classes dominées sont aussi très politisées, comme au Venezuela. Le miracle est alors possible et il arrive qu’un Hugo Chavez devienne président. Bien entendu, la répression est à la hauteur de l’événement et toutes les armes impérialistes seront utilisées pour éviter la contagion par l’exemple : coups d’État, ingérences, propagande, opérations sous faux drapeau, corruption, etc. Ne croyons pas trop vite que ce ne serait possible qu’ailleurs : les violences policières en France et en Belgique suffisent à montrer que lorsque le pouvoir en place est aux abois, il n’hésitera pas à user de toute l’amplitude des moyens à sa disposition. On comprend dès lors pourquoi j’insiste tellement sur le fait qu’augmenter la conscience politique, en particulier celle des masses dominées, est le plus grand enjeu lorsqu’il s’agit de penser au renversement de notre mode de production capitaliste.

Il n’en demeure pas moins que l’opposition frontale entre les classes exploitées et les classes qui exploitent peut difficilement éviter la violence. Il n’y a pas de changement profond sans risque et sans effort, tout simplement parce que quelque changement profond dont il s’agisse implique nécessairement que certains qui avaient plus auront moins. Si certains individus isolés peuvent exceptionnellement en accepter l’augure (après tout Karl Marx était un petit bourgeois, comme Ernesto Guevara), on ne saurait en attendre tel de l’ensemble d’une classe.

L’importance de la théorie et du rêve (4)

À moins de croire au mythe du Grand Soir (improbable dans l’absolu, impossible avec un faible niveau de conscience politique) et de ne pas avoir peur de couper des têtes au nom d’un avenir très incertain, je vois mal comment viser la finalité qu’est le renversement du capitalisme en ne touchant qu’aux structures… Mais en fait, comme cette catégorie n’implique pas l’ici et maintenant, elle devrait précisément être le lieu des conjectures, de la conceptualisation, de la théorisation politique, de la création artistique. Penser le monde de demain sans devoir s’attacher à penser ce qui y mène, c’est s’autoriser l’utopie, informer le présent en rêvant l’avenir.

Il y a sans doute lieu d’envisager deux temps distincts : celui de la transition d’un côté et celui du résultat visé d’autre part. On a sans doute tort de vouloir tout faire à la fois. Tandis que l’on sait que des alliances dans la révolte deviennent des concurrences une fois Goliath à terre. Tandis que l’on sait que les compétences pour accéder au pouvoir ne sont pas les mêmes que celles utiles au gouvernement. Toutefois, au cœur même de l’action, la théorie politique et les romans d’anticipation aident à réfléchir, délivrent aspirations et craintes, donnent sens et direction.

L’exercice consistant à élaborer un monde (partiellement) in abstracto pousse à exploser les cadres, à adopter ce que les ethnographes appellent une « posture d’étonnement », à balayer nos tenus pour acquis. Dans un univers de fiction, il nous est loisible d’ériger un monde sans droit de propriété ; ou une réalité dans laquelle êtres vivants, minéraux et intelligences artificielles détiendraient des droits égaux ; ou encore ce monde où certaines provinces seraient organisées sous le signe de l’égalité, d’autres sous celui de la liberté, d’autres encore basées sur l’honneur. À charge de chacun de mettre à l’épreuve ses ambitions folles et étranges car, dans la fiction, on produit des dictatures pour mieux s’en défaire et s’en protéger, on travaille la démocratie radicale par essais et erreurs, on invente, on corrige, on amende, on détruit. Par l’imagination et la connaissance, on construit sur les théories de ceux qui nous précèdent l’architecture des mondes suivants, que peut-être nous ne connaitrons jamais. Mais, par de subtils effets de percolation, les théories auront joué leur rôle dans l’émergence des sociétés futures.

Morale du « mieux que rien »

Les quatre approches théorisées supra méritent d’être comparées moralement. En philosophie morale, on se demande ce que l’on perd et ce que l’on gagne à opérer un certain choix : c’est ce qu’on appelle les « coûts d’opportunité ». Je voudrais les mesurer dans une perspective conséquentialiste et utilitariste. Il s’agit ici de s’intéresser aux conséquences des actes posés et de ne pas considérer une action comme bonne ou mauvaise dans l’absolu (au contraire du déontologisme kantien par exemple). L’utilitarisme (au sens philosophique et non pas au sens commun) consiste à considérer comme morale la recherche du bonheur pour le plus grand nombre. Autrement dit, l’approche la plus morale sera celle dont le coût d’opportunité est le plus faible lorsqu’on vise le bonheur du plus grand nombre à partir des conséquences de nos actions.

(1) Quelles sont les conséquences de la première catégorie ? Des petits pas positifs pour ceux qui les vivent, mais des pertes énormes par ailleurs. L’exploitation systémique des masses laborieuses continue, de même que les guerres impérialistes, la prédation environnementale à grande échelle, etc. La déculpabilisation de quelques-uns se fait au prix d’un massacre renforcé par ailleurs. Voilà pourquoi, d’un point de vue moral, je récuse avec force l’idée selon laquelle les « solutions » tombant sous le coup de cette première catégorie relèveraient du « mieux que rien ». Pour moi, ce n’est pas « mieux que rien » mais « pire que tout ». On ne se contente pas de laisser aller le monde, mais on se donne la bonne conscience illusoire que l’on fait quelque chose pour l’enrayer. On me rétorquera que certaines actions de proche en proche ont pu améliorer la vie des travailleurs (c’est, finalement, l’histoire des luttes sociales). C’est vrai. Mais elles ne l’ont fait qu’au prix fort : celui d’entériner un mode économique oppresseur, de laisser tomber les revendications les plus fortes du CNR, etc.

(2) Les « petits pas » hors-système ont le mérite de ne pas renforcer le monde qu’ils dénoncent, d’offrir une fenêtre vers un ailleurs possible. Bien entendu, dans un premier temps, ils ne touchent qu’une ridicule minorité de personnes – ce qui est gênant d’un strict point de vue utilitariste. En termes de « coûts d’opportunité », cette catégorie est cependant attractive : pas de responsabilité directe dans la prédation du système capitaliste, pas de responsabilité non plus dans des bains de sang révolutionnaires. Pour ceux qui font le choix de ce genre de vie et considérant que celui-ci ne peut être imposé, on imagine fort bien ce que retrouver de nouvelles formes de solidarité doit avoir d’enthousiasmant. Outre qu’il ne faut pas craindre les violences policières, faut-il également ne pas voir le progrès technologique, l’espérance de vie, le confort matériel et encore mille aspects résultant directement des économies d’échelle comme des valeurs en soi…

(3) De ce point de vue, la troisième catégorie est championne. À moins d’avoir fait partie des privilégiés, on y perd peu de ses acquis matériels, seule la richesse est redistribuée plus équitablement, les infrastructures sont conservées – elles n’ont fait que changer de propriétaire. Est-ce pourtant réaliste ? Un vrai conséquentialiste ne peut voir favorablement cette catégorie car il se fatiguerait à attendre et attendre encore les conséquences toujours reportées de ses marches revendicatives, de ses articles appelant au salaire à vie ou à un journalisme mutualisé. Car, bien sûr, les privilégiés n’ont aucun intérêt à se départir de leurs privilèges.

Le système aura peu à craindre tant l’action est inefficace. Et, comme dans la première catégorie, le système continuera d’y broyer nature et culture (si tant est qu’il y a un sens à distinguer les deux). Certes, si l’on n’est pas pressé (et donc pas directement victime…), on peut se contenter des menues actions dont on espère qu’un jour hypothétique elles trouveront à s’incarner dans une nouvelle réalité socio-économique. Alors, « mieux que rien » cette catégorie ? Pour les moins exploités d’entre nous, sans doute. Pour les autres, d’Haïti au Bangladesh en passant par les mines de coltan du Congo ou aux exclus du chômage d’ici, je suis moins sûr. Sinon, épuisé d’attendre, on pourrait bien se réveiller avec d’iconoclastes velléités révolutionnaires appelant à un Grand Soir !

(4) Pour cette dernière catégorie, on se retrouve dans une situation assez paradoxale. Dans sa version Grand Soir, le conséquentialiste a de quoi faire… La version idéale, dans une société où le peuple est politiquement mature et où les élites comprennent qu’il vaut mieux courber l’échine si elles veulent « garder la tête sur les épaules », offre un tableau où les conséquences sont grandement favorables à l’utilitariste : le bonheur des 99% est enfin la priorité ! Les coûts d’opportunité sont nuls – à moins bien sûr de s’appeler Bernard Arnault. Dans une version plus réaliste, avec un peuple politiquement immature et/ou divisé et des élites qui s’accrochent à leur pouvoir, c’est le bain de sang assuré avec des conséquences au moins aussi dramatiques. Pour tout le monde. Quant à savoir si c’est moral de jouer ainsi à quitte ou double…

Dans la dimension où elle n’embrasse qu’un travail conceptuel et prospectif, la quatrième catégorie passe du feu d’artifice…au sismomètre parfaitement plat : les coûts d’opportunité sont désespérément identiques à ceux du système auquel nous n’aurions pas touché, sauf à y inclure un avenir lointain et incertain. Pas de conséquences directes (ni même potentiellement indirectes), pas de « bonheur augmenté » (n’étant pour les quelques rares que la fiction détend). « Mieux que rien » sans doute, mais si faiblement qu’on est en droit de douter que ça en vaille réellement la peine.

Conclusions

Il y a bien une alternative qui n’a pas été évoquée et qui appartiendrait à la troisième catégorie : puisque le système économique est traversé d’insolubles contradictions internes qui mènent à des crises récurrentes et qui devraient, en toute logique, précipiter son effondrement, il serait encore possible d’œuvrer positivement à sa fin en en exagérant les traits. Un peu comme le font les libertariens (qui n’en ont cependant pas l’intention !) À qui se fera donc le pire des capitalistes au nom même de la lutte anticapitaliste… Si, pour un conséquentialiste utilitariste, la démarche n’est pas plus absurde (mais pas plus efficace) que pour les autres possibilités évoquées, on comprendra aisément qu’un adepte de l’éthique déontologique en frissonnerait d’horreur. Oui, il est de ces actions intrinsèquement mauvaises.

Quel bilan faut-il maintenant tirer de ce qui a été (longuement) développé ci-dessus ? D’abord, ô suprême étonnement !, qu’il n’y a pas de solution idéale. Chacune comporte ses avantages et ses inconvénients.

La première offre de faire l’expérience presque directe du « positif » de son action mais, lorsqu’on l’observe de plus près, elle porte la responsabilité des exploités d’aujourd’hui et de ceux de demain en permettant, par son action à la marge nourrie par le système, de conforter ce dernier dans le temps et dans l’espace (les guerres de l’impérialisme ou la malnutrition, par exemple, touchent moins les lecteurs du Radis que les magasins bio). Dans la mesure où son caractère proprement néfaste est relativement invisible (autre part et/ou autre temps), je ne suis pas étonné qu’elle semble moralement la meilleure. Mais c’est, à mon avis, une grave erreur due à la difficulté de se décentrer. Voilà pourquoi, pour NewB comme pour le film Demain, je m’inscris en faux.

S’il est important pour vous de vous impliquer dans une démarche concrète mais qui n’établit pas de liens incestueux avec le système dénoncé, il me semble que l’approche anarchiste (ou communiste libertaire) est encore la plus sensée. De plus, elle n’est pas mutuellement exclusive avec les autres catégories, de sorte que vous pourriez très bien participer à l’augmentation d’une conscience politique générale en allant manifester, en distribuant des tracts ou en réalisant des films documentaires tout en rejoignant votre communauté autonome le soir venu… Certes, l’effet de contagion est impossible à prévoir et cela requiert de votre part de laisser tomber une série de privilèges notamment liés au confort, tandis que la prédation perdure devant vos yeux spectateurs – sans doute jusqu’à la fin. Au moins aurez-vous été fidèle à vos valeurs.

Une honnêteté intellectuelle que l’on peut accorder aux tenants de la troisième et de la quatrième catégorie également, soit qu’ils militent au sein du système, sans résignation, car ils pensent encore que l’élite fera un jour le choix de se départir de ses privilèges, soit qu’ils espèrent que la population sera un jour mature pour un basculement intentionnel. Le cas de la Grèce ces dernières années ne rend pas très optimiste quant à ces deux conditions. Enfin, reste la littérature…

Il me semble qu’un choix moral est avant tout un choix conscient. Et si vous êtes arrivé au bout de cet article, peut-être aurez-vous une idée de la catégorie dans laquelle il faudrait ranger le Blog du Radis et ainsi pourrez juger de son utilité sociétale !

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NewB, l’ambulance et le cheval de Troie

[EDIT du 30/11/2019] Attention, un paragraphe très important a été ajouté ici plus-bas. J’y déconstruis le principe « un homme une voix » qui ne peut s’appliquer au cas de NewB comme on pourrait le croire. Un argument supplémentaire de poids en défaveur de ce projet décidément bien moins éthique qu’il n’y semble de prime abord.

« Je rêve d’une banque… », aurait dit Gad Elmaleh. Y’en a qui rêvent, y’en a d’autres qui la font, répondront les Belges de NewB. À grand renfort de campagne radiophonique, d’affichage Publifer dans les gares et de matraquage publicitaire sur Facebook, la coopérative d’économie sociale ambitionne de lever 30 millions d’€ d’ici au 27 novembre 2019. Tout ça pour créer ce qu’on appelle tous (ou presque) de nos vœux, j’ai nommé une «  banque éthique et durable au service d’une société respectueuse de la planète et des droits humains » (c’est eux qui le disent).

Pourtant, il reste des esprits chagrins qui osent encore la critique, même là ! Et, devinez quoi ? J’en fais partie. Du coup, on m’accuse de tirer sur l’ambulance, m’voyez. Alors, j’me fends d’un petit article sur le Radis, histoire de montrer qu’au jeu des métaphores, je trouve celle du cheval de Troie plus bien adaptée. Allons-y.

Opération séduction : check

Il faut dire que le projet a tout pour attirer le chaland conscient-de-tout-ce-qui-tourne-pas-rond, qui a envie de « faire quelque chose », de ne pas « juste » critiquer. Au chapitre de ce qui séduit, on retrouve toute l’étendue du champ lexical de l’économie sociale : la « transparence », l’« éthique », la « durabilité », le « respect », les « droits humains », la « planète », la logique de « projets », le « local », etc. Un vrai catalogue.

Oui, so what ? Pourquoi serait-ce critiquable ? N’est-ce pas formidable une banque où la tension salariale ne varie que de 1 à 5, où le retour sur investissement est limité à seulement 6%, où le droit de vote n’est pas proportionnel au capital investi, où la transparence est totale sur l’organisationnel et sur la nature des investissements qui seront « exclusivement éthiques ».

Autant d’éléments a priori opposés à la mécanique capitaliste où les propriétaires-actionnaires explosent leurs propres rémunérations au détriment des travailleurs, où les plus gros sont les vrais décideurs, où les sociétés écrans superposées assurent une parfaite opacité, où la pression organisationnelle nourrit chaque jour un peu plus l’aliénation et les burnouts et où, bien entendu, les investissements les plus profitables sont aussi les plus destructeurs pour l’environnement et les personnes. NewB serait donc, à ce titre, révolutionnaire, non ?

Théorie de l’entrisme

Est-il possible de s’opposer à un système de l’intérieur ? La question de l’entrisme est un classique des sciences politiques et implique deux mouvements opposés de « contagion » qu’on peut illustrer par des métaphores.

La première consiste à dire qu’on fait entrer le « ver dans la pomme », donc la banque éthique dans le système capitaliste pour tuer ce dernier de l’intérieur. Dans cette perspective, NewB serait une « solution » et mériterait un soutien indiscutable. Tout le monde verrait « que ça marche », les capitalistes prendraient peur et, pour ne pas perdre de parts de marché, commenceraient à imiter l’ESS (l’économie sociale et solidaire). Un gigantesque cercle vertueux se met en place, les banques deviendraient propres et, sans risque et sans effort, le système capitaliste serait réformé pour le meilleur.

Ok, on garde l’idée pour Walt Disney et on se penche sur la métaphore inverse. Je propose l’image de la « grenadine » qui ne pourra colorer l’eau dans laquelle on la dilue si on ne plonge qu’une goutte dans ce qui s’apparente à une citerne…

Alors, NewB, ver ou grenadine ? Il y a des éléments très concrets qu’il est possible d’analyser pour choisir entre ces deux métaphores.

Question de rentabilité

Un des arguments avancés par les soutiens de NewB est que la banque n’aura pas à dégager de « profits » mais pourra se contenter d’être « solvable ». Un premier problème, c’est que jusqu’ici les pertes s’accumulent, comme le rappelle un article de l’Echo, depuis la constitution de la société en 2011, avec 10.732.632 €  de pertes selon les comptes arrêtés au 30 juin 2019. Pour les profits, on repassera…mais pour la solvabilité aussi ! On me traitera d’esprit chagrin, on me dira que c’est normal « dans un premier temps ». N’empêche que les investisseurs ont plutôt intérêt à être conscients que tout ça devra être renfloué et que même leur marge « limitée à 6% » risque bien d’être un gouffre où ils perdent tout avant de songer à quelque retour. Il n’y qu’à voir les avertissements que NewB a été contrainte de bien exposer en même temps que son appel.

Pourquoi autant de difficultés pour obtenir l’agrément bancaire ? Et pourquoi autant de difficultés à être rentable ? Pour une simple raison : si être « éthique et durable » était économiquement viable en système capitaliste, ça fait longtemps que les plus gros capitalistes seraient devenus des parangons de vertus sociale et environnementale ! Z’imaginez la pub que ce serait si une organisation privée pouvait faire la démonstration d’une telle impeccabilité sans le risque d’une Élise Lucet à ses basques pour démonter le pot-aux-roses ? Autrement dit, l’éthique, le durable, tout le catalogue vu plus haut, entrent nécessairement en tension avec les objectifs économiques.

Il faut bien comprendre que la rentabilité et même la forme juridique de coopérative n’exclut pas les organisations des impératifs du mode économique capitaliste. Pour reprendre la métaphore exprimée plus haut, les valeurs de l’économie sociale sont diluées par la logique économique, une goutte de grenadine dans un bassin d’orage. Comme me le disait un acteur important de l’ESS : « C’est vrai qu’il faut parfois rogner sur ses valeurs ».

Capitalisme : ennemi ou partenaire ?

L’entrisme suppose plusieurs étapes : reconnaître l’ennemi, en apparence jouer son jeu et finalement le détruire quand il a la garde baissée. C’est la métaphore du ver dans la pomme.

Toutefois, à force de faire le jeu du capitalisme, le capitalisme devient ton partenaire. C’est ainsi que NewB a désigné Belfius personne morale agissant comme tiers-dépositaire responsable du cantonnement des fonds dans le cadre de l’offre. C’est ainsi que NewB collabore avec Rabobank Nederland pour le traitement bancaire des transactions réalisées avec sa carte de crédit prépayée, mais aussi avec Mastercard qui bénéficiait en 2017 d’une note de crédit de 80000€ en défaveur de NewB (là, c’est carrément l’ESS qui finance le capitalisme le plus abject !) C’est ainsi que NewB est entrée dans le capital de Monceau assurances dans une pure logique de fusion d’entreprises que je ne cesse de dénoncer (NewB distribue des produits d’assurances de Monceau)…

On découvre de surcroît dans le prospectus lié à l’offre que NewB « a contacté des organismes parapublics, des universités, des fondations, des sociétés commerciales actives ou non dans la finance au sens large et d’autre types d’entités pour leur expliquer le projet et leur proposer d’investir dans le capital de NewB » (p.48). La finance au sens large ? Késako ? Donc, si NewB promet de n’investir qu’éthiquement, elle sera moins regardante quant à l’origine des capitaux de ses propres coopérateurs ! Toute cette éthique, on en a plein les mains, je ne sais plus qu’en faire !

Parce que, voyez-vous, c’est là que se trouve un autre élément primordial. Qui, dans le système capitaliste, est à même d’investir dans un projet comme celui-là ? Depuis mon article sur le film « Demain », j’explique que c’est bien le capitalisme qui finance ce genre « d’alternatives », comme je dénonçais récemment que le capitalisme finance les pseudos mouvements sociaux radicaux comme Extinction Rebellion. On me rétorquera qu’il y a des ONG parmi les investisseurs, l’État, des gens comme vous et moi avec des idéaux. Certes. Et alors ? Les ONG fonctionnent comme des multinationales (je vous conseille l’excellent sketch de Jeremy Ferrari sur Action contre la faim) ; l’État en système capitaliste n’est que le bras exécutif du capitalisme (de façon très claire quand on voit le principe des revolving doors, mais aussi en termes de classe sociale, de cumuls de mandats d’administrateurs, quand on voit les lois votées toujours en faveur des plus riches ou des grosses entreprises, etc.) et, parmi les gens comme vous et moi, seuls les privilégiés du système ont des capitaux en excédents qu’ils peuvent se permettre d’investir !

Ainsi, on comprend que NewB n’est pas du tout une alternative au système mais constitue, au contraire, l’ouverture d’un nouveau marché bien intégré au mode de production capitaliste, exactement comme l’est le commerce équitable, le bio, etc. Si la viabilité d’un tel modèle est précaire, il est absolument certain que sans la perfusion du capitalisme, il serait totalement impensable. NewB a besoin de l’investissement du capitalisme dans son entreprise. Dès lors, elle ne peut évidemment se targuer d’être anticapitaliste, tout simplement parce que NewB ne serait possible qu’uniquement dans la mesure où elle demeure une marge, accessible à un public particulier, et non une norme bien trop peu profitable économiquement.

Or, rappelons-le : si les « concessions » faites au capital impliquent de modifier la nature « révolutionnaire » de NewB, alors l’action d’investir dans ce projet de banque est non seulement illusoire, mais elle est surtout contre-productive. Elle est un pansement permettant au système de perdurer et non une alternative qui s’y oppose et engage dans la lutte.

La banque, une bonne porte d’entrée ?

C’est qu’on a tendance à confondre système bancaire et capitalisme. À force de dénoncer les dérives des banques et de la finance, on en vient à prendre l’un pour l’autre. Or, il n’en est rien. L’instrument fondamental du capitalisme, c’est la propriété lucrative privée et la nécessité de profits qui en découle. Pour survivre, chaque entrepreneur-investisseur doit être plus concurrentiel que son voisin et dégager plus de profits. Sinon, il risque le rachat ou la faillite. Généralement, il le fait en diminuant ses coûts. Mais il peut aussi le faire en innovant, avec une offre – même de niche – qui n’existait pas auparavant, ce qui semble être le choix de NewB.

Bien sûr, le système bancaire facilite les processus propres au capitalisme, mais il n’en est pas la cause. Agir sur la banque, c’est agir sur une conséquence seulement – et penser qu’on peut utiliser l’un pour toucher l’autre, c’est faire preuve de beaucoup de naïveté, comme un certain Pascal Canfin, auteur d’un petit ouvrage intitulé « Ce que les banques ne vous disent pas », et qui, aujourd’hui, est eurodéputé de Macron !

Les « dérives » de la banque et de la finance privées ne sont que les symptômes de la maladie qu’est le capitalisme. NewB ne change rien à ces règles. Au contraire, elle s’inscrit dans ce système et tente d’en jouer le jeu.

Oui mais tout n’est pas à jeter quand même !

On serait tenté de se dire que « c’est mieux que rien ». Je pense le contraire. Quand on m’accuse de « tirer sur l’ambulance », on postule que le malade vaut la peine d’être sauvé ! Raison pour laquelle je suggère de plutôt voir NewB comme un cheval de Troie : c’est beau, sexy, attractif et on ne demande qu’à l’accueillir. Mais, quand on y regarde de plus près, on réalise que le principe même ne diffère en rien, comme on l’a vu plus haut, de ce contre quoi elle est censée lutter. Faire vivre NewB, c’est faire entrer le loup dans la bergerie, c’est accepter l’idée selon laquelle on ne pourrait « faire mieux » que reproduire toujours les mêmes erreurs. Exit la posture révolutionnaire ! Exit les propositions économiques de Bernard Friot ! Exit les exigences du CNR au sortir de la seconde guerre mondiale !

Pour faire un parallèle : quelle est la meilleure façon d’assurer qu’un SDF reste à la rue? En lui offrant une petite pièce. Jamais assez pour s’en sortir (c’est-à-dire pour changer de système) mais parfait pour rester dans la même situation, ni pire, ni meilleure à long terme. Est-ce que le SDF sera content de pouvoir se payer une bière ou un café? Oui. Est-ce moralement acceptable de lui offrir cette bière ou ce café? Sans doute. Est-ce qu’on participe, collectivement, par la charité, à ce que les gens à la rue le restent? Aussi, malheureusement. NewB est une forme de charité appliquée au secteur bancaire.

Sans compter qu’il y a encore beaucoup de choses à dire sur le caractère « sexy » de NewB.

[EDIT 30/11/20149] En ce qui concerne le principe « un homme une voix », on en conclut un peu vite que tous les coopérateurs auraient le même poids dans les prises de décision. C’est complètement faux. Lisez plutôt cet extrait du prospectus (p.11) : « Les Parts de NewB de chaque catégorie donnent le droit de participer à l’Assemblée Générale des Coopérateurs et d’y exercer un droit de vote. Chaque Coopérateur, dispose d’une voix, quels que soient la catégorie et le nombre de Parts qu’il possède. Les décisions de l’Assemblée Générale doivent cependant […] être approuvées à la fois par (i) une majorité absolue des voix présentes et représentées des Coopérateurs de catégorie A, une majorité absolue des voix présentes et représentées des Coopérateurs de catégorie B et une majorité absolue des voix présentes et représentées des Coopérateurs de catégorie C. Les trois (3) actionnaires du groupe Monceau sont les seuls Coopérateurs de catégorie C et peuvent dès lors s’opposer au vote d’une décision. »

La voilà la grande et belle démocratie de la coopérative NewB! Dans les faits, le plus gros coopérateur a un droit de veto. C’est aussi simple que ça! Et ce plus gros contributeur était jusqu’ici l’acteur capitaliste par excellence : Monceau. Entre-temps, d’autres coopérateurs de part « C » se sont rajoutés, essentiellement des acteurs financés par la collectivité (universités, finance.brussels, etc.) Si on peut être en partie rassuré par le fait que Monceau ne pourra plus avoir seul la majorité absolue, demandons-nous s’il est normal que de l’argent public soit ainsi privatisé par une banque! Demandons-nous, comme je le fais aussi dans cet article, ce que veut dire « public » dans un État capitaliste où les classes dirigeantes partagent les intérêts du privé. Les choix des universités en matières économiques mériteraient un article en soi…

En ce qui concerne les salaires, on apprenait en 2017 déjà que le coût salarial annuel pour le comité de direction était de 165.000€ (loin des barèmes du non-marchand, n’est-ce pas !). Mais il y a encore plus amusant pour une organisation qui place l’éthique au sommet de ses valeurs. Par exemple, NewB a créé un « Comité de nomination et de rémunération » chargé entre autres de la « politique de rémunération de NewB ainsi que de sa cohérence ». Ce comité est composé de trois personnes dont Bernard Bayot qui se trouve être, en même temps, le Président du Conseil d’administration. Ou comment décider de sa propre rémunération, quoi ! Les onze administrateurs seront en effet rémunérés (jusqu’ici, ils ne l’étaient pas), pour une manne de maximum 100.000€, soit un peu moins de 10000€/administrateur/an. Au regard des standards bancaires, c’est rien. Au regard de l’ESS, c’est énorme. À chacun de juger…

On se demande aussi comment NewB tracera la ligne entre ce qu’elle considère comme « éthique et durable » et ce qui ne le serait pas (surtout dans la mesure où, comme dit plus haut, elle est prête à accepter des capitaux venant de la finance « au sens large »). Les éoliennes, c’est durable ? Les voitures électriques, durable ? Le bio qui vient de l’autre bout du monde ? Le commerce équitable qui se fiche des ouvriers agricoles et ne rémunère correctement que le producteur, éthique ? Qu’est-ce qui fondamentalement peut être considéré comme « éthique et durable » dans un monde où la rentabilité (ou même la solvabilité) seule pousse à « rogner sur les valeurs », même des plus vertueux ?

Le fantasme du projet « pur »

Oui mais voilà, immergés, contraints et forcés, dans un système prédateur, avons-nous d’autres choix que de parier sur des initiatives du type NewB ? Il est clair que s’exclure complètement d’un système au seul motif qu’on est en désaccord avec celui-ci mène tout droit à une vie d’ermite sans aucune utilité sociétale. Autrement dit : nous nageons nécessairement en pleines compromissions.

Au nombre de ces compromissions, lesquelles seraient acceptables ? Ne vaut-il mieux pas investir dans NewB plutôt qu’acheter Coca-Cola ? Je crois qu’il s’agit d’une fausse alternative. Les deux participent d’un même mouvement, comme j’ai tenté de le montrer dans cet article. Nous devrions alors nous reporter sur d’autres types d’actions, à visée structurelle. Des actions portant sur les causes dont la première est la propriété lucrative privée.

Voilà pourquoi je rappelle à qui veut l’entendre les quelques propositions du (feu) programme du Conseil national de la résistance : évincer les monopoles, empêcher les grandes puissances économiques et financières de diriger l’économie ; il faut y ajouter la planification économique, la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt collectif, la production nationale et, surtout, la nationalisation des grands moyens de production. Autant dire qu’un tel programme est incompatible avec le capitalisme. Atteindre des objectifs comme ceux-là consiste moins à être « pur et irréprochable » que de penser les conditions d’une société égalitaire, pour tous. Une telle démarche implique de refuser la facilité, de ne pas se laisser aveugler par des projets qui semblent très séduisants mais qui, au final, servent la cause combattue.

Il faut accepter qu’il n’y a pas de solution prête-à-embrasser. Qu’avant toute chose, il faut augmenter le niveau de conscience politique général, faire un effort incessant de pédagogie, continuer sans relâche l’étude des mécanismes du mode de production dans lequel nous vivons ; il faut faire collectif, profiter des manifestations pour parler entre nous, déconstruire les fausses bonnes idées. Le travail intellectuel est aussi crucial que l’action sur le terrain et c’est à l’endroit de leur convergence que naissent les alternatives que le capitalisme ne pourra pas récupérer car elles seront construites sur ses cendres et non sur ses deniers.  

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Merci à tous les contributeurs de ma page Facebook qui ont, par leurs commentaires, alimenté la réflexion – dans un sens comme dans l’autre.

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Nouveaux mouvements sociaux : faire le tri

Ce mardi 10 septembre, j’étais invité à l’émission « Autrement » sur la chaîne de télévision belge bruxelloise BX1. Dans un format comme celui-là, il n’est évidemment pas possible de tout dire. Je propose ci-dessous une courte typologie des (mal nommés) « nouveaux mouvements sociaux ». On verra que derrière des caractéristiques paraissant similaires se cachent parfois des différences fondamentales.

Rester au sein du système ou en changer ?

Je suis arrivé sur le plateau avec la ferme intention de passer ce message : aucun effet réel ne peut advenir des mouvements sociaux, quels qu’ils soient, si on n’explicite pas les causes des symptômes qu’on dénonce. Autrement dit, c’est bien le mode de production économique qu’est le capitalisme qui, parce qu’il oblige nécessairement au profit et donc à la croissance, broie le vivant. Le premier enjeu en ce qui concerne l’environnement et la justice sociale est donc de travailler à la sortie du capitalisme. Or, l’immense majorité des « nouveaux mouvements sociaux » ne réclame pas un tel basculement.

Hier soir, lors de l’émission, Extinction Rebellion suggérait de laisser des assemblées citoyennes prendre les décisions – en comptant sur le fait que ces dernières feraient d’elles-mêmes le diagnostic décrit plus haut. Toutefois, je ne vois pas bien comment elles pourraient arriver à de telles conclusions si la causalité est presque systématiquement invisibilisée.

Youth for climate souhaite des « changements profonds » mais continue de compter sur le privétat, au sein de nos institutions, pour les atteindre – sans reconnaître qu’il leur est tout simplement impossible d’y parvenir, non pas tant par manque de volonté mais par risque de perdre alors la guerre économique.

La campagne Tam Tam, également évoquée, consiste aussi en un appel aux politiques. Lorsqu’on défend des valeurs progressistes, on ne peut qu’être d’accord avec leurs revendications, mais les moyens qu’ils mettent en place ne peuvent malheureusement opérer de basculement structurel. D’ailleurs, ces trois associations ont dû, jusqu’ici, faire le constat de leur échec.

Enfin, le collectif Haren Observatory fonctionne selon d’autres principes, inspirés sans doute d’une posture libertaire. Ici, même si la parole n’est pas « officielle » parce qu’ils se refusent à devoir parler d’une seule voix, on comprend que l’intention est effectivement radicale – le libertarisme s’appuyant fondamentalement sur la fin de la propriété lucrative privée et, de facto, sur le renversement du capitalisme. La très belle bande dessinée d’Alessandra Pignocchi décrit merveilleusement, de l’intérieur, le combat de la ZAD de Notre-Dame des Landes.

Pacifique ou violent ?

On oublie parfois que la résistance à l’oppression est le quatrième droit naturel garanti par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. L’usage de la violence sous la forme d’émeutes, de révoltes, de révolutions est une des formes qu’elle peut prendre. Pourtant, ici encore, les trois associations nommées plus haut – Extinction Rebellion, Youth for Climate, campagne Tam Tam – rejettent la violence comme mode d’action. À noter que ce refus peut être soutenu tant pour des raisons morales que pour des raisons stratégiques.

On peut en effet trouver qu’il est moralement contradictoire de faire usage de la violence pour s’opposer à des mécanismes violents… On peut aussi estimer que la violence est contreproductive dans la mesure où elle demeure souvent incomprise par les non-militants. Ainsi, à travers le prisme des médias, la violence se fait spectacle de désolation et non pas mode d’action légitime. La couverture médiatique des actions des Black Blocs lors des manifestations des gilets jaunes l’illustre bien. Les cibles de cette violence ne sont pas précisées (panneaux publicitaires, représentants d’un pouvoir jugé oppresseur, grandes enseignes capitalistes, etc.) et les raisons qui président à leur choix encore moins. L’impression retenue est celle d’une violence aveugle qui aurait pu s’exprimer contre soi. Le rejet viscéral est par conséquent tout à fait logique.

En réalité, des actions violentes n’auraient de sens que dès l’instant où elles s’accompagnent d’une pédagogie, d’un argumentaire dont pourraient se saisir les journalistes. Encore faudrait-il que ces derniers puissent s’en faire le relais, tant ils sont eux-mêmes victimes des conditions objectives de leur travail : manque de temps, précarisation, pressions diverses et souvent internalisées de la part des propriétaires de leurs médias, etc.

La désobéissance gagne ses lettres de noblesse

Lors de l’émission d’hier, je rappelais cette punchline de la rappeuse Keny Arkana : « Vos lois sont immorales, ma délinquance a des principes. » Il semble que si la violence est le « pas supplémentaire que l’on se refuse à poser », la désobéissance civile a petit à petit gagné les esprits. D’une certaine façon, les marches des jeunes pour le climat, en « grève » vis-à-vis de leur école, sont des formes de désobéissance. La marque de fabrique d’Extinction Rebellion consiste précisément à ne pas négocier, jusqu’à l’arrestation. Enfin, une ZAD est, par définition, une occupation illégale.

Sur le principe, il s’agit de considérer qu’une loi peut être inique, comme je le rappelle dans cet article, et, qu’à ce titre, le devoir moral serait de ne pas la respecter. Ainsi, s’il peut être illégal d’héberger des migrants chez soi, ou de les aider à se rendre dans un autre pays, d’aucuns pourraient considérer qu’il serait immoral de rester dans le cadre de la loi : à l’instar de l’impératif catégorique kantien, le devoir de venir en aide s’impose de lui-même, sans autre justification.

Il semble toutefois évident que désobéissance civile et violence ne peuvent être toujours distingués. Par exemple, les charges violentes de la police contre la ZAD de Notre-Dame des Landes ont nécessairement appelé à des ripostes de la part des militants. La désobéissance s’inscrit dans un continuum depuis l’acte de s’abstenir d’agir (comme lors d’une occupation où les militants s’attachent littéralement) à des actions posées positivement (pour se protéger, protéger un proche, etc.), lesquelles peuvent parfois inclure des actes de violence.

On peut dès lors anticiper un glissement progressif de l’opinion publique vers une acceptation de plus en plus large d’actions violentes. Le soutien qu’a reçu le gilet jaune et boxeur professionnel Christophe Dettinger dans sa confrontation musclée avec la police en est peut-être une illustration. Ce glissement se renforce par la prise de conscience progressive qu’en dépit des images d’Epinal voulant que l’action non-violente soit efficace (l’argument « Luther King »…qui finira assassiné), ce sont bien les luttes et les modes d’actions contraignants (dont la grève) qui ont été historiquement décisifs pour l’acquisition de droits sociaux.

D’où vient l’argent ?

Comme je le rappelle régulièrement, personne n’est assez stupide pour financer une organisation qui agit contre ses intérêts. C’est précisément pour cette raison qu’il est essentiel de comprendre les structures de financements des organisations que l’on voudrait soutenir. De multiples problèmes émergent à partir de la question des financements : au plus une organisation a de budget, au plus elle sera en mesure d’effectuer des actions visibles, frappantes, influentes, rassembleuses. Mais – et ô combien ce mais est important ! – au plus une organisation est financée, au plus elle est tributaire des intérêts de ceux qui la financent. Que les fonds soient publics ou qu’ils soient privés. L’indépendance, c’est la précarité. N’importe quel média le sait.

Par qui Extinction Rebellion est-il financé ? Une organisation prônant la radicalité et la désobéissance civile ne peut être soutenue que par des militants radicaux et désobéissants, n’est-ce pas ? Eh bien, en fait, non. Pas du tout. C’est même tout le contraire. Un article datant de juillet 2019, paru dans le très sérieux journal britannique The Independent, explique qu’ER et d’autres activistes du climat ont reçu un demi-million de livres de milliardaires US, lesquels ont promis des millions supplémentaires dans les mois qui suivraient[1]… (À noter qu’il semble que la branche française du mouvement a refusé ces dons…)

Pourquoi ces milliardaires font-ils une chose pareille ? Sur son site, le Climate Emergency Fund explique : « Les individus et les groupes ont besoin de notre support, parce qu’ils mettent en place des actions légales et non-violentes pour exiger que nos leaders passent à l’action pour bannir les pratiques écologiques destructrices et sauver la vie autant que faire se peut ».

Well. C’est évidemment l’hôpital qui se fout de la charité : tous ces philanthropes participant plus que quiconque, par leurs activités lucratives, à la destruction de la planète donneraient de l’argent à des militants pour que ceux-ci aient de quoi les empêcher de faire leur business. Et, dans la même veine, on penserait donc qu’ils ont mal lu le principe-même d’ER qui prône la désobéissance ? Sont-ils si naïfs ces milliardaires ?

En fait, des ONG arrosées par des capitaux US, provenant des plus grandes fortunes comme celle de George Soros, c’est partout, tout le temps. J’ai eu la chance d’éditer il y a quelques années la très belle enquête d’Ahmed Bensaada sur le financement par ces mêmes fonds du printemps arabe et de toutes les révolutions colorées. Bien entendu, AUCUNE de ces révolutions n’a débouché sur une quelconque situation en défaveur de ceux qui ont donné le pognon… Alors, naïfs, vraiment, ces philanthropes ? Certainement pas. D’excellents stratèges, ça oui. D’excellents stratèges qui forment des militants…à la non-violence, du conflit dans les Balkans jusqu’aux parapluies de Hong-Kong, la même que celle prônée par ER, grâce aux bons offices du philosophe US Gene Sharp qui, comme par hasard, est cité dans cette interview de Roger Hallam, fondateur d’ER.

Il ne s’agit pas de remettre ici en question les intentions très nobles d’ER et de ses militants mais d’expliciter qu’ils sont un des instruments dont le capitalisme a le secret. De la même façon que l’ASBL Mandat climatique, fer de lance de la pétition Sign for my future, était financée par Coca-Cola, la KBC, etc.

Conclusions

On voit bien qu’il ne suffit pas de soutenir les revendications explicites d’un mouvement social pour être soi-même citoyen. Faut-il d’abord se positionner soi-même au regard de la diversité des points de vue.

Par exemple, pensez-vous que le mode de production économique capitaliste est réformable ? Si pas, il ne vous reste plus beaucoup d’organisations dans lesquelles vous engager… Êtes-vous prêts à soutenir des actions violentes ? À soutenir des pratiques désobéissantes ? Êtes-vous prêts à vous engager bénévolement dans des organisations soutenues par les plus grands milliardaires – les mêmes qui détruisent la planète, exportent la guerre, renversent les régimes qui ne leur plaisent pas au nom d’une démocratie dont l’absence ne les dérange guère dans les pays du Golfe ? Êtes-vous un internationaliste citadin ou pensez-vous que l’engagement part des ronds-points, de la prise de conscience locale, par le vécu dans la chair de ses propres conditions précaires ? Voyez-vous justice sociale et environnement comme s’opposant ?  

Historiquement, le syndicalisme a eu le rôle d’assurer à la fois une convergence des luttes, garante d’une masse critique pesant dans le rapport de forces, tout en maintenant des revendications radicales. Mais la crainte de Marx et Engels quant à l’émergence d’une bourgeoisie prolétarienne s’est éminemment confirmée. Comme le rappelait Jean-Pierre Page dans un autre livre que j’ai édité il y a quelques années, le syndicalisme révolutionnaire a pratiquement disparu, au profit d’un réformisme achevant le divorce entre élites syndicales, au contact constant du grand patronat, et syndicalistes de la rue.

La conséquence est une envie politique qui émerge à nouveau chez les citoyens : jeunes, gilets jaunes, classes moyennes, milieux intellectuels, etc. Ces différents publics appartiennent de facto à une même classe : ils partagent des conditions matérielles objectives (en termes, par exemple, de pouvoir d’achat). Ce qu’ils ont perdu, c’est la conscience d’appartenir à une même classe sociale : celle de ceux qui n’ont que leur force de travail, celle de ceux qui ne sont pas propriétaires de leurs moyens de production. Il apparaît que reprendre conscience d’appartenir à cette classe est un prérequis indispensable à tout effort de lutte. Rien de tel, pour cela, que reconstruire du collectif à travers les multiples organisations évoquées plus haut.  


[1] À noter que ce site web affirme que l’Open Society Foundation de George Soros fait partie des organisations finançant Extinction Rebellion.

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