Analyses

Manifestement, je serais complotiste!

Neuf questions aux intervenantes

[Billet initialement publié sur Facebook. L’analyse détaillée du second volet est aussi sur le blog par ici.]

J’ai écouté ce matin, avec grand intérêt, la nouvelle « livraison » de l’excellent podcast d’Élisabeth Feytit « Meta de choc ». Le sujet de cette nouvelle série est le complotisme et son invitée est l’autrice des livres « L’ère du complotisme » et « Obsession ». Je précise toutefois que je ne réagis qu’au podcast, je n’ai pas (encore) lu les livres.

Mon intérêt était d’autant plus marqué que ces épisodes adressent une question souvent laissée de côté par la sphère sceptique, la géopolitique. Question qui, comme vous le savez si vous me lisez, me passionne également.

Mais voilà, j’ai été extrêmement déçu – irrité, même – par ce premier volet. J’en profite ici pour adresser quelques questions. Il semble en effet que, selon les critères que l’intervenante prend en compte, j’appartiens à la catégorie de celleux « aveuglé·es par leurs postulats anti-impérialistes » (sic). Quant à moi, j’ai vécu cette première écoute comme une longue entreprise de discrédit, pas toujours rationnelle, de la position anti-impérialiste. Voilà, l’opposition franche est posée, j’en viens à mes questions.

Ceci n’est pas un complot mais une compote. Photo trouvée ici : https://p2.piqsels.com/preview/48/94/348/apple-sauce-chunky-applesauce-bowl.jpg (Non, je n’avais pas de meilleure idée de blague ;))

1) Vous définissez le complot [EDIT] (et votre définition du complotisme est sensiblement la même, vous y ajoutez seulement une notion d’obsession, ce qui est une attaque d’ordre moral et non d’ordre factuel – or, on ne reproche pas à Eric Jonckheere d’être « obsédé » contre Éternit!]] comme une référence à « une collusion d’intérêts qui se ferait de façon cachée ». Je suppose donc que s’il s’agit de désigner des collusions d’intérêts qui ne sont pas cachées, on ne pourrait considérer comme « complotiste » cette désignation. Or, l’anti-impérialisme rend essentiellement compte de collusions qui ne sont pas cachées :

a) d’abord à travers une lecture théorique qui montre que ces collusions sont le résultat de dynamiques économiques et non intentionnelles dont la logique est apparente – comme l’ont montré Marx puis Lénine ;

b) ensuite, il existe de nombreuses preuves de « collusions », soit que des archives ont été ouvertes (archives US sur l’embargo de Cuba, par exemple), que les preuves historiques sont suffisantes (Gladio), que des déclarations de responsables politiques en charge l’affirment (Brzezinski sur l’Afghanistan), que des rapports sont explicites (comme celui du Project for a New American Century), etc.

Est-il alors encore pertinent de taxer de « complotisme » les questions posées par l’anti-impérialisme dans les cas de nouveaux conflits ? On peut bien sûr relativiser ces sources, remettre en question leur authenticité ou leur degré d’influence historique. Mais la discussion est alors sensiblement différente de celle portant sur un discours qui serait « caché ».

2) Vous reconnaissez l’existence historique de certains complots et dites quelques mots, notamment, sur le renversement d’Allende fomenté par les USA. En revanche, vous ne dites rien des raisons économiques et politiques ayant poussé les USA à renverser Allende. Or, il est légitime d’estimer que, si de mêmes causes produisent les mêmes effets, les causes du renversement d’Allende peuvent avoir poussé les USA à renverser d’autres gouvernements qui ne leur plaisaient pas en usant de complots similaires. Il semble d’ailleurs que d’autres coups d’État similaires fassent consensus. N’est-il pas important de le rappeler ? Ne faut-il pas considérer, dès lors, qu’il est logique, lorsque des bouleversements géopolitiques sont en cours, de se demander si les USA n’y trouvent pas un intérêt semblable à celui trouvé dans ces différents renversements ? Comment faites-vous pour vous assurer, à chaque nouvelle guerre, qu’il ne s’agit pas d’un « nouveau Chili » ? Pensez-vous que le Chili soit une « aberration historique », un événement nécessairement unique et singulier ? Si oui, qu’est-ce qui vous fait penser une telle chose ?

Salvador Allende – Crédits photos : File:Salvador Allende Gossens-.jpg. (2022, March 28). Wikimedia Commons, the free media repository. Retrieved 20:20, May 23, 2022 from https://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=File:Salvador_Allende_Gossens-.jpg&oldid=644816873.

3) Peut-être se peut-il que j’interprète mal mais j’ai perçu certaines formes de pensée dichotomique dans votre critique des anti-impérialistes. Comme si dénoncer les ingérences occidentales – notamment états-uniennes (réelles ou supposées, là n’est même pas la question ici) – revenait à donner son blanc-seing à des régimes autocratiques et à dénier toute légitimité aux mouvements démocratiques demandant plus de droits ? Est-il possible d’envisager que ces mouvements ont été potentiellement gangrénés par les extrémistes, comme en témoignent les horreurs commises par les fameux casques blancs ? Est-il possible d’envisager que ces mouvements, tout légitimes qu’ils soient, ont été instrumentalisés notamment par les USA, comme le montre Ahmed Bensaada dans son livre « Arabesque$ » ? Quel est pour vous le niveau de preuve suffisant pour en effet pouvoir parler de « complot » ? Sur ces questions, il n’y a pas de démarche expérimentale possible. Donc, on fait comment ?

4) Vous semblez être sûre de la correspondance de votre position avec les faits, notamment sur la Syrie. Pouvez-vous expliquer votre méthode ? Par exemple, comment vous êtes-vous assurée que votre ami prêtre en Syrie était plus crédible que les discours anti-impérialistes « complotistes », tout en ignorant le terrain et la langue ? Je pose la question parce que, pour ma part, j’ai aussi un témoignage personnel : celui de restaurateurs syriens près de chez moi. Ils sont aussi chrétiens et m’ont dit que, sans Assad, leur communauté aurait été décimée par l’État islamique, qu’heureusement Assad avait été là ! Alors, qui croire ? Et pourquoi ? Comment faire quand des témoignages s’opposent ? Doit-on, par exemple, passer sous silence le soutien précoce à Assad par la population syrienne, objectivé par un sondage qatari paru dans le Gulf Times en décembre 2012 ?

5) Ne pensez-vous pas que votre développement est tautologique en ce que vous partez de la prémisse que vous avez « raison » (vous savez ce qui relève du complotisme et ce qui n’en est pas – AKA votre position) pour conclure sur le fait que les autres ont tort… Pensez-vous que la focale mise sur la « sémantique » ou sur le « discours » est à même, méthodologiquement, de sortir de cette tautologie dans la mesure où toute nouvelle analyse de ce que disent les anti-impérialistes (comme par exemple ce long post) pourra de facto entrer dans l’une de vos catégories préconstruites ?

6) Une réflexion récurrente serait, selon vous, complotiste par sa seule récurrence ; ce que vous appelez « mantra » ou « obsession ». Or si l’on considère qu’une même cause produit de mêmes effets, il est logique de chercher s’il n’y a pas des points communs entre plusieurs événements géopolitiques apparemment différents. Par exemple, si l’on considère la volonté de maintien de son hégémonie par les USA comme cause de son implication dans différents coups d’État (dont celui contre le Chili d’Allende), alors il est logique de se demander de façon récurrente si chaque coup d’État ne serait pas potentiellement (j’insiste sur le fait que c’est une éventualité à réfuter et non une certitude à confirmer) une énième itération de cette volonté hégémonique ?

7) S’il peut arriver que certains questionnements que vous nommez « complotistes » soient des raisonnements motivés, est-ce bien différent dans votre camp politique ? Ne pensez-vous pas que les a priori (qu’ils se révèlent pertinents ou non par la suite) sont autant le fait de celleux qui voient des complots partout que de celleux qui n’en voient nulle part ? Que si les un·es semblent vouloir, à tout moment, nier la légitimité de l’ordre existant, les autres semblent avoir un tropisme tout aussi pernicieux tendant à vouloir maintenir ce même ordre ?

8 ) De façon plus générale, ceci traversant l’ensemble de ce premier volet et sur base de l’ensemble des points développés ci-dessus, qu’est-ce qui justifie l’emploi au singulier du terme « complotisme » ? Cela a-t-il du sens de mettre dans une même boîte les complotismes que vous dites d’extrême-droite et « d’extrême-gauche » ? De comparer Qanon avec l’anti-impérialisme ? Lors même que le critère principal – à savoir le caractère « caché » des complots – est valable chez les premiers mais pas chez les seconds ?

9) Vous projetez une intention malveillante chez celleux que vous appelez « idéologues du conspirationnisme », mais vous ne citez pas de nom. Vous dites que ces derni·ères « exploitent les fragilités des gens ». Ainsi, vous supposez a) qu’iels se savent mentir, b) qu’iels le font à dessein pour faire du tort. Cette remarque est-elle vraiment généralisable ? Ne peut-on imaginer que, selon les thématiques, certain·es croient pour de bon ce qu’iels avancent, sont de bonne foi et, qui plus est, ont « de bonnes raisons du croire » (raisons avec lesquelles vous pourriez, bien entendu, être en désaccord) ?

Je serais ravi d’échanger autour de ces questions, notamment en attendant le second volet de cette série vendredi prochain. Lequel volet, peut-être, apportera également des réponses aux questions posées ci-dessus.

Pour écouter l’émission et vous faire votre propre avis : https://metadechoc.fr/podcast/complotisme-si-loin-si-proche/

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Méta de choc et complotisme : la géopolitique, l’échec de la pensée critique?

Étant donné la longueur de l’analyse, je rouvre mon blog pour ce billet. 😉

Le second volet du podcast Meta de choc « Complotisme : si loin, si proche » d’Élisabeth Feytit est sorti ce vendredi. Ai-je été plus convaincu par le volet 2 que je ne l’ai été par le volet 1 (dont vous trouverez l’analyse ici)? Malheureusement non et je vais vous expliquer pourquoi.

Je tiens à préciser, avant de commencer cette critique, que j’apprécie énormément le podcast Meta de choc. C’est avant tout ma déception pour un travail par ailleurs admirable qui me fait réagir. Par ailleurs, les propos tenus dans le podcast rendent compte d’un certain courant de la littérature et de l’expression publique sur le complotisme. Il ne s’agit pas de viser les personnes qui s’expriment dans le podcast mais de déconstruire/d’analyser une posture qui me paraît poser problème.

Soyons de bon compte d’abord : pour celleux qui n’y connaissent vraiment rien, sont toujours utiles un petit retour sur le faux que furent les « protocoles des Sages de Sion », la propagande historique des cigarettiers, quelques banalités en éducation aux médias sur les réseaux sociaux. Pourquoi pas. Au moins sur ces points abordés, je n’ai rien à dire. Mais, à ce prix, on a une fois encore une pensée qui pose énormément de problèmes et ne permet à mon sens pas du tout de cerner ce que « complotisme » veut dire, ni même de savoir si ce terme à quelque valeur que ce soit.

Image d’illustration prise sur le blog de Meta de choc, ici : https://metadechoc.fr/podcast/complotisme-si-loin-si-proche/

Cela commence mal dès la question initiale posée dans ce second volet. Élisabeth Feytit se demande quelle serait « l’origine », « l’initiateur » de ce mode de pensée. Le hic, c’est qu’il ne s’agit pas d’UNE dérive sectaire ! Pas de Raël en vue, pas de Ron Hubbard non plus. En fait, le conspirationnisme (ou complotisme) désigne un « mode de pensée » renvoyant à des faits qui tantôt sont réels, tantôt son fake (puisqu’il y a des complots avérés et d’autres non) – sans que l’on sache a priori, c’est-à-dire lors de la formulation de ladite pensée, à quelle catégorie elle appartiendra ; d’autre part, le conspirationnisme renvoie à des idéologies, des positionnements couvrant l’ensemble du spectre politique – donc pouvant s’opposer. Ce n’est certainement PAS une pensée cohérente – au contraire des « croyances » analysées habituellement dans le podcast. Lui donner un acte de naissance historique est une manœuvre artificielle qui fait courir le risque de tout mettre dans le même sac.

Tout se vaut…tant que c’est l’ennemi

Très vite dans le podcast, anti-impérialisme sera associé à…évangélisme – grâce à l’évocation du cas de Kémi Seba. Que l’anti-impérialisme soit directement lié à la gauche révolutionnaire marxiste, peu suspecte d’être religieuse, ne semble bizarrement pas déterminant. L’intervenante se sert alors de l’exception Kémi Seba comme d’un épouvantail. L’avantage, imparable pour elle, c’est de pouvoir ensuite procéder à une odieuse entreprise de confusion, en mettant dans un même sac et sans sourciller extrême-droite, antisémitisme, anti-impérialisme, anticolonialisme, antisionisme. Parce que, voyez-vous, il y a « continuum entre ces thématiques ». Une confusion « antisémitisme – antisionisme » validée un peu plus tard par Élisabeth Feytit elle-même.

Hein ? Quoi ? Comment ? Pourquoi ?

Marx et Lénine, tous deux d’origine juive, seraient heureux d’entendre ça ! D’ailleurs, l’appellation antisémite et anticommuniste de « judéo-bolchevique » n’entre pas dans le « logiciel » tel qu’exprimé dans le podcast. Zut, on fait quoi alors ? Plus proche de nous, l’Union Progressiste des Juifs de Belgique doit aussi être heureuse d’apprendre qu’elle est suspecte d’être antisémite, parce qu’inscrite dans un « continuum » ! Quelle bêtise. Sans compter qu’il y a  presque un réflexe raciste dans ce discours qui ose affirmer qu’en « Afrique, on a besoin de leaders ». Bah tiens. Les « Africains·es » seront, elleux aussi, content·es de l’apprendre. C’est quoi l’idée derrière, hein ? Pouvez-vous être plus explicite ? En même temps, les leaders africains au service de l’Afrique, l’Occident en a fait quoi ? Qu’est devenu Lumumba ? Sankara ? Assassinés par le « complotisme » ou par les « complots » ? Que la gauche marxiste révolutionnaire ait activement lutté contre Soral et ses copains, jusqu’à lui consacrer un très gros ouvrage juste pour le critiquer, ne semble pas non plus poser de questions.

Soyons clairs : il n’y a AUCUN continuum. Il s’agit d’OPPOSANTS politiques que RIEN ne lie.

Tout est récit : confondre les faits et les discours

Dans cette perspective, la réalité matérielle semble ne plus exister. Il n’y a que des « récits », des « imaginaires », des « discours », des « glissements sémantiques », voire des « hold-up sémantiques », des « symboles cassés » ou au contraire reconstruits, des « idéologies », des « logiciels » de pensée, etc. À quelle matérialité renvoient tous ces concepts ? Peu importe, apparemment. Le discours devient cause et conséquence du réel. « Au commencement était le verbe », n’est-ce pas ?

L’analyse qui s’ensuit est d’une indigence manifeste. « Au plus il y a du symbolisme dans l’actualité, au plus il y aura de complotisme. » Va démontrer une affirmation pareille ! Va la réfuter ! « L’antisémitisme est probablement le discours le plus ancré dans l’histoire de nos sociétés, donc forcément le conspirationnisme est lié à ça. » Va démontrer une affirmation pareille ! Va la réfuter ! Si Thierry Meyssan a eu du succès, c’est parce que le « récit » de Bush n’avait pas convaincu. Va démontrer une affirmation pareille ! Va la réfuter ! Etc.

Marx et Engels ont parfaitement montré, dans ce livre, les dangers de ne voir le monde qu’en termes de « discours »

L’avantage avec une telle façon de voir les choses, c’est précisément que la matérialité des faits passe au second plan. Par exemple, lorsqu’on affirme dans le podcast que le 11 septembre 2001, c’est la fin de deux générations qui n’avaient pas connu la guerre, elle « oublie » opportunément que l’absence de guerres sur NOS territoires ne nous a pas empêchés de massivement la pratiquer…chez les autres. Qui pour oublier le Vietnam et le napalm ? La guerre de Corée ? Les guerres d’indépendance ? Le Congo ? La Rhodésie du Sud ? Les attaques de Cuba, de la république dominicaine, du Panama – et j’en passe – par les USA ? Les souffrances de la Palestine ? La guerre d’Afghanistan ? Les armées occidentales en URSS ? Faut-il ne vivre que dans les discours pour oser affirmer que 2001 marque le retour de la guerre. Ainsi, ce qui est présenté comme « cause » d’une nouvelle perception, AKA « le retour de la guerre », est avant tout une « conséquence » de conflits multiples, et parfois particulièrement sanglants.

Ce n’est PAS du discours. Tout sauf du discours.

Du continuum à la pensée dichotomique

Si, quand l’argument l’arrange, l’intervenante est prête à mettre dans un même sac conceptuel des positions politiques tout à fait opposées, elle sait aussi, là encore quand ça l’arrange, pratiquer la pensée binaire. Ainsi, il y aurait d’un côté les « démocrates » qui ne remettent pas en cause le « système » et de l’autre, des « anti-système » qui tendent vers le « conspirationnisme ». De quel « système » parle-t-on, peu importe apparemment. De quel conspirationnisme parle-t-on, peu importe aussi. L’idée est surtout de construire une opposition artificielle permettant, en miroir, de valider celleux « qui font confiance ».

Jusqu’à un retournement de situation particulièrement surprenant (inquiétant ?) : l’experte nous explique que « le logiciel démocratique a besoin de balises », « de savoir que ça c’est non négociable ». Le doute, la remise en question, l’esprit critique – des notions dont on pensait précisément qu’elles étaient l’indice d’une bonne santé démocratique – deviennent, dans un curieux renversement déjà dénoncé par Charlotte Barbier dans cette conférence, la preuve d’une démocratie qui va mal. L’intervenante ira jusqu’à dire que « le doute est un poison parce que, pour qu’une société fonctionne, elle doit reconnaître des figures d’autorité ». Elle ajoute que « [l]e doute vise à saper la confiance minimale nécessaire ». On croit rêver… Comprenant sans doute l’aberration d’une telle parole, elle est contrainte de compléter : « En dictature ce serait bien, mais en démocratie ça pose problème. » Ah. Et comment-qu’on-sait-qu’on-est-en-démocratie ? Bah parce qu’on y est, non ? C’est simple. Par contre, si les Chinois·es se sentent en démocratie aussi, elleux se trompent, elleux se font avoir par la propagande. Tout ça est d’une telle évidence.

La démocratie, ce n’est PAS la confiance aveugle. C’est, au contraire, le doute rigoureux et la possibilité de demander des comptes.

Révolutions arabes : jamais assez d’ingérences

Le dernier point sur lequel je voudrais revenir est l’approche problématique des mal nommés Printemps arabes. Pour elle, les choses sont limpides : des mouvements démocratiques populaires spontanés, malheureusement non soutenus par l’Occident, ont été réprimés par des dictatures puis des islamistes ont profité du chaos. C’est, en substance, le discours mainstream sur la question. Face à ce discours, le « complotisme » sert à « justifier les dictatures et vilipender les démocraties ». Well, well, well.

Que peut-on dire de cette perspective ? Je ne vais pas revenir précisément sur ces différents points qui mériteraient un article – un livre – rien qu’à ce sujet. Sauf qu’en fait, des livres, il y en a déjà eu. À commencer par ce bouquin de Ahmed Bensaada « Araquesque$ », livre que j’ai eu le plaisir d’éditer chez Investig’Action il y a quelques années. Ce livre revient sur les différents cas égyptien, tunisien, yéménite, algérien, syrien et libyen. Magnifiquement documenté, ce travail explore en détails les liens entre « les mouvements démocratiques » (qui, contrairement à ce qu’affirme le podcast, ne sont ni esseulés et spontanés) et, notamment, « l’administration US ».

J’insiste : PAS de COMPLOT ici. Tout ça est transparent, documenté, connu de toustes, cohérent avec la politique US impérialiste.

Ahmed Bensaada, auteur du livre « Arabesque$, enquête sur le rôle des États-Unis dans les révoltes arabes », image empruntée ici : https://www.aps.dz/algerie/105463-l-universitaire-ahmed-bensaada-plaide-pour-un-encadrement-juridique-du-financement-des-ong

Des exemples ?
Je n’en prends qu’un par pays. Mais sachez qu’il y en a de nombreux. Tous sourcés dans ce livre que je ne peux que vous conseiller. Vous verrez que les sources ne sont pas d’obscurs blogs conspirationnistes. J’insiste aussi pour dire que l’instrumentalisation par les USA des révoltes ne signifie pas que ces révoltes aient été illégitimes. Ça veut juste dire qu’elles ont été instrumentalisées, ni plus, ni moins. Le dire n’implique ni complot (ce n’est pas caché), ni complotisme (pas de récit sans preuve).

Égypte ? Omar Afifi, ex-policier égyptien exilé aux USA depuis 2008, trois ans avant le « printemps », avait déjà publié sur Youtube des vidéos de conseils au parfait révolutionnaire. Afifi a reçu une bourse de la NED (National Endowment for Democracy) en 2008-2009 (voir p.19 de ce document de la NED).

Tunisie ? Slim Amamou, cyberdissident bien connu de la révolution tunisienne, participait dès mai 2009 à des ateliers organisés au Caire par le gouvernement US et par l’Open Society de George Soros (comme en témoigne cet article du Guardian).

Yémen ? Entsar Qadhi a reçu la formation et du financement de l’IRI, le NDI et Freedom House (comme en témoigne cet excellent article du New-York Times).

Algérie ? La contestation a été organisée par la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), parmi laquelle on retrouvait la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme. Cette dernière a été financée par la NED américaine (National Endowment for Democracy) en 2002, 2004, 2005, 2006 et 2010, pour un montant minimum de 120000$.

Syrie ? Osama Monajed, figure cyberactiviste importante du début du printemps syrien, déclare, dans un documentaire consacré au « philosophe US des révolutions » Gene Sharp, venir à Boston, au siège de l’Albert Einstein Institution depuis « 2006 ou 2007 ».  

Libye ? Le véritable échec des révolutions « calmes » chères à Popovic, son plus fidèle artisan au service de l’impérialisme. Impossible de donner « UN » exemple emblématique tant ce scénario est plus proche des ingérences militaires que de la révolution non-violente. Je renvoie à la p.159 du livre de Bensaada pour envisager ça en détails.

Bref, l’important est ailleurs : loin de constater un Occident qui aurait fait preuve de lâcheté en ne soutenant pas les révoltes arabes, on fait au contraire face à un Occident (et surtout les USA) artisan des révoltes et s’assurant de les faire évoluer dans son sens. Ces mouvements démocratiques populaires ne sont pas spontanés, ils sont hyper soutenus par l’Occident que ce soit d’une point de vue financier, logistique et idéologique.

Le lien entre islamistes et Occident mériterait, lui aussi, un traitement particulier mais je n’ai pas le temps de le faire ici. Sachez juste que la ligne de démarcation très claire qui s’emploie à décrire de façon simpliste les « bons » et les « méchants » n’a jamais existé. J’en veux pour preuve les fameux « casques blancs syriens », mis à l’honneur à l’époque par Netflix, des « sauveteurs » dont au moins certains étaient des djihadistes financés par l’USAID (une autre agence US), comme le révélait le célèbre journaliste Max Blumenthal dans ces articles (voir ici et ici).

« Les démocraties occidentales n’ont globalement pas répondu à l’appel des révolutionnaires ». Vraiment ? Ainsi, pouvoir affirmer qu’on est « dans une question de droits de l’homme, pas dans une question de c’est l’impérialisme, c’est le système » est vraiment inquiétant. Un pays démocratique est un pays qui peut décider pour lui-même, sans ingérence, sans instrumentalisation. Ça paraît pourtant assez clair.

Conclusions

Je m’arrête ici de cette analyse déjà beaucoup plus longue que souhaité. Que retenir en quelques mots ?

  1. Chercher « un·e initiateur·rice » au complotisme n’a aucun sens ; on ne peut trouver de source unique à un phénomène qui dit une chose et son contraire
  2. Le terme de « complotisme » en tant que concept ne faisant référence qu’à « un certain type de récit » est non-pertinent puisqu’il ne permet pas de discriminer entre des discours fantaisistes et une analyse matérielle du monde
  3. Reprocher le « confusionnisme » des complotistes en le pratiquant avec ardeur soi-même est contradictoire et ne peut que polariser les débats
  4. Une perspective « discursive » du monde (« idéaliste » auraient dit Marx et Engels) fait courir le risque  de nier la réalité matérielle « hors discours », notamment, dans le cas qui nous occupe, les nombreuses guerres, les crimes, les exactions dont l’Occident s’est rendu coupable depuis la fin de la seconde guerre mondiale
  5. Voir le monde en termes binaires « les démocrates » contre les « soutiens aux dictatures » est une insulte à la complexité historique du monde, aux enjeux, aux forces en présence et, au final, à la recherche de vérité
  6. La démocratie exige le doute rigoureux et non la confiance aveugle. L’esprit critique ne se réalise pas dans la soumission à l’autorité, quelle qu’elle soit, d’où qu’elle vienne
  7. L’Occident, et les USA avant tout, a massivement préparé et soutenu les révoltes dites du « printemps » arabe ; ces dernières ont été instrumentalisées, sans que cela ne dise quoi que ce soit de la légitimité desdites révoltes.

J’attends avec effroi le troisième volet. Bien entendu, je reste ouvert à tout débat contradictoire. Jusqu’ici, cet appel n’a pas été entendu.

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Fake news, attrapez-les toutes!

Jamais les informations n’auront été aussi contradictoires, quel que soit le média qui les diffuse. Alors comment peut-on faire pour décider du juste degré de confiance ou de méfiance face à l’actualité ? Je vous propose de passer par trois étapes : 𝟭) Connaître vos valeurs ; 𝟮) Comprendre le contexte du message ; 𝟯) Vérifier le contenu du message

𝗗𝗼𝘀𝘀𝗶𝗲𝗿 𝗖𝗵𝗶𝗻𝗲. Que sait-on vraiment de la situation des droits de l’homme en Chine ?
𝗗𝗼𝘀𝘀𝗶𝗲𝗿 𝗡𝗲𝘄𝗕. Les promesses de la banque « éthiques » sont-elles vérifiées dans les faits ?
𝗗𝗼𝘀𝘀𝗶𝗲𝗿 « 𝗗𝗲𝗺𝗮𝗶𝗻 ». Les petits pas en faveur du climat sont-ils devenus grands ?
𝗩𝗲𝗻𝗲𝘇𝘂𝗲𝗹𝗮. Maduro a-t-il censuré sa télévision ?
𝗖𝘂𝗯𝗮. Obama y était-il si populaire ?

𝗦𝗢𝗨𝗥𝗖𝗘𝗦 𝗩𝗜𝗗𝗘́𝗢𝗦

Sur la notion de vérité, l’excellente vidéo de M. Phi
La vidéo de « Partager c’est sympa » sur le film Holdup
Les curseurs de crédence et la pensée bayésienne (Hygiène mentale)
Construire une fake news (G Milgram)
Pourquoi Didier Raoult divise-t-il autant ? (La Tronche en biais)
Sur les publications scientifiques (Hygiène mentale)

𝗔𝗥𝗧𝗜𝗖𝗟𝗘𝗦

Le complotisme de l’anticomplotisme (Le Monde diplomatique)
Qui possède quoi dans les médias français ? (Le Monde diplomatique)
Perspective féministe sur la confection de masques (Axelle mag)
Debunk d’Holdup (La menace théoriste)

𝗟𝗜𝗩𝗥𝗘𝗦 (et articles scientifiques)

de Selys, G. (Ed.). (1990). Médiamensonges (Vol. 1). Editions Aden.
Hardwig, J. (1985). Epistemic dependence. The Journal of philosophy82(7), 335-349.
Halkin, L. E. (1966). Éléments de critique historique.
Popper, K. (2014). Conjectures and refutations: The growth of scientific knowledge. routledge.
Sutton, R. I., & Staw, B. M. (1995). What theory is not. Administrative science quarterly, 371-384.

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Zététique sur Youtube, douter de tout sauf de soi-même

Podcast audio

[EDIT] 14 avril 2019 – voir aussi, plus bas, l'[EDIT] du 22/10/2019. Suite à la publication de l’article qui suit et une invitation aux Youtubers mis en cause à s’exprimer sur ma page Facebook, seul un Monde Riant a répondu par ces mots :

« Si j’avais pas 15 minutes à perdre, je devrais m’arrêter ici :
« La méthode scientifique deviendrait alors la mesure de toute connaissance », vu que cette phrase est déjà erronée et qu’il me semble que si certains d’entre nous la prétendent, on doit pas être beaucoup (et en vrai, j’ai jamais vu personne prétendre ça).
J’me suis arrêté pour de vrai à « arrogance autosatisfaite » à 3.23. »

Passons sur le fait que le travail de ce Youtuber consiste précisément à « perdre 15 minutes » sur des sujets avec lesquels il n’est pas d’accord et qu’il tente de déconstruire. Il devrait s’en donner à cœur joie ici aussi mais, apparemment, il est moins disposé à s’attaquer aux questions de fond qu’il évacue directement en me reprochant de souligner [son] « arrogance autosatisfaite ». Ce qu’il ne dit pas, c’est que je ne suis pas le premier à dénoncer leur posture arrogante, et certains l’expriment particulièrement bien, comme dans cette vidéo de Charles Robin : « Vous avez dit esprit critique? » Et dans cette vidéo, l’auteur lui aussi formule le reproche d’une méthode scientifique qui devrait être l’ultime outil pour atteindre la connaissance…

Enfin, dans sa dernière vidéo, Mr. Sam – que j’ai également mis en cause dans l’article qui suit mais qui n’a pas réagi – annonce justement (un heureux hasard?) qu’il arrête un de ses formats courts en vidéo, pourtant très populaire. Parmi les raisons invoquées : le niveau de qualité qui, avec le peu de temps à sa disposition, est pour lui insuffisant. Il souligne explicitement les trop nombreuses erreurs mais aussi le mépris qu’il emploie parfois dans le ton! Bien qu’étonné par une telle annonce, je dois dire que c’est extrêmement courageux de sa part et il faut saluer l’humilité, preuve s’il en faut d’intelligence, d’une telle décision et de telles précisions. Si d’aventure Mr. Sam devait lire ces lignes, qu’il n’hésite pas à me contacter par mail pour parler ensemble d’épistémologie. [EDIT BIS – 22/10/2019] Entre-temps, Mr. Sam a repris ses « Petits points d’interrogation« , en assumant le fait que ce serait des « vlogs » dont la qualité ne serait par conséquent pas forcément au rendez-vous parce qu’il prendrait moins de soin à vérifier ses sources… Le tout après avoir commis une critique (dont il reconnait lui-même la médiocrité) du débat entre Étienne Klein et Stéphane Foucart! Quand un apôtre de la « pensée critique » nous demande d’excuser la piètre qualité de ses vidéos qui doivent servir à « flatter l’algorithme de Youtube », que faut-il penser sinon que l’hôpital se fout de la charité? Moi qui avais cru reconnaître de l’humilité et de l’intelligence…


La zététique, c’est l’art du doute. On l’utilisait pour étudier rationnellement les phénomènes paranormaux. Avec le temps, son champ s’est étendu. La méthode scientifique deviendrait alors la mesure de toute connaissance.

Qu’est-ce que la méthode scientifique ? Un ensemble d’outils qui devraient normalement permettre de s’assurer que différents phénomènes sont bien reliés par de la causalité. Par exemple, si vous soupçonnez votre maison d’être hantée par le fantôme d’un arrière grand-oncle, la méthode scientifique doit vous permettre de le démontrer. Si vous pensez que le glyphosate est dangereux pour la santé, la méthode scientifique doit vous permettre de le démontrer… Vous avez compris le principe.

(Auto-)dérision 🙂

Sur Youtube, une large communauté de vidéastes se réclament de la zététique. Et c’est très bien. Très bien parce que cela donne lieu à une grande quantité de vidéos d’excellente facture, lesquelles discréditent le pire de la désinformation (du style « Révélation des pyramides »). Le problème, c’est que, comme nous allons le voir, les plus ardents défenseurs du doute systématique paradoxalement oublient d’appliquer à eux-mêmes les grands principes qu’ils imposent fort logiquement aux autres. L’art du doute se transforme alors en dogme et c’est l’ensemble de la pensée critique qui trinque. Voyons ça de plus près.

Douter de ses doutes ?

Commençons par une expérience de pensée. Un grand principe de la zététique est celui de la crédence : il s’agit de se demander quel degré de certitude on a vis-à-vis de ce qu’on dit/pense. Par exemple, lorsque je dis : « le glyphosate est mauvais pour la santé dans les proportions actuellement présentes dans les aliments », à quel point j’y crois ? 100% a priori ? Je n’aurais aucun doute là-dessus ? Un peu moins, disons 90% après avoir regardé le sujet d’Envoyé Spécial? Et plus que 40% après la campagne des zététiciens de Youtube ?

Bon, maintenant, faisons le même travail avec la méthode scientifique. À quel point un zététicien pense-t-il que la méthode scientifique seule peut permettre d’atteindre la connaissance ? S’il y croit à 100%, on a un problème : être certain que l’art du doute est la mesure de toute chose, c’est contradictoire. Mais d’autre part, douter – même de façon infime – de l’art du doute, c’est accepter, au moins infimement, qu’il y aurait d’autres façons de connaître. Autrement dit, que la zététique n’est pas la mesure de toute chose, ce contre quoi ils s’efforcent de lutter. On est là face à un avatar du paradoxe du menteur.

Jusqu’ici, dans leur immense majorité (et c’est bien là le propos de cet article…), les zététiciens de Youtube ont choisi la contradiction[1] : être certain de leur art du doute. Les vidéos de « Mr. Sam » sont éclairantes de ce point de vue, de même que la plupart des vidéos de « La Tronche En Biais » ou d’un « monde riant » affichent le même genre d’arrogance autosatisfaite. Pourtant, il apparaît clairement qu’un nombre incalculable de connaissances s’accumulent en-dehors du cadre strict de la méthode scientifique. Doutez-vous d’exister ? Si pas, comment démontrer votre existence scientifiquement ? Quel serait le « groupe contrôle » ? L’existence est une question philosophique, imperméable aux considérations méthodologiques. Malheureusement. Et il en va de même des questions morales, des émotions, etc.

Toute connaissance n’est pas scientifique

Il y a même d’autres espaces parfaitement rétifs à l’investigation scientifique « poppérienne ». Par exemple, je me suis beaucoup intéressé au rêve. Eh bien, qu’on le veuille ou non, le contenu du rêve est inaccessible à la méthode scientifique. Pire : il est impossible de prouver que nous rêvons ! On peut prouver l’activité cérébrale certes, mais pas le vécu phénoménologique. Allez dire ça à votre enfant qui s’éveille d’un cauchemar… Et il en va de même pour différentes expériences de transcendance, de la prise d’hallucinogènes avec ses « ego loss » jusqu’aux rencontres divines par des prophètes : qu’on y croie ou non n’y change rien. Ce n’est pas que l’expérience soit irréfutable (au sens de Popper), c’est qu’elle est singulière, unique et, à ce titre, non généralisable. Donc, non scientifique. Est-ce à dire qu’on n’y apprend rien ?

À ce moment, vous vous direz peut-être : « Certes, mais est-ce vraiment important ? » La réponse est : « oui », parce que les conséquences d’une position dogmatique sur la méthode scientifique peut mener à renforcer des préjugés là où on aurait souhaité le contraire, c’est-à-dire à agir contre son propre objectif et à finalement faire des erreurs. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu épistémologique : se tromper sur la causalité qui lie des phénomènes entre eux mène potentiellement à défendre l’indéfendable.

Passons en revue les outils principaux de la zététique et essayons de les appliquer à un « cas », par exemple celui des « théories du complot ». Je prends un tel exemple sensible à dessein : en effet, il fait tant consensus que la simple affirmation « c’est une théorie du complot ! » suffit généralement à discréditer un propos. Ainsi, le « complot pharmaceutique » est souvent moqué par les zététiciens qui critiquent les positions anti-glyphosates pour des questions sanitaires…

Les limites de la méthode zététique

Le premier outil de la zététique est la recherche systématique de l’erreur dans sa propre hypothèse. Imaginons, comme dit plus haut, une attaque terroriste, dans une démocratie européenne, faisant 17 morts. Tout porte à croire que l’extrême-gauche est responsable de l’attentat mais, moi, je défends une « théorie du complot ». Je dis au contraire que l’extrême-droite en est responsable et, en plus, que c’est la CIA et le MI6 qui étaient derrière. On a là tous les meilleurs aliments pour une bonne théorie du complot, non ?

Une fois ces éléments posés : comment puis-je tester mon hypothèse ? Sur quelle base m’assurer que ma position minoritaire n’est pas fausse ? Eh bien, je suis incapable de le faire : puisqu’un complot a vocation à être secret, tous les éléments que je trouverai et qui rendront responsables l’extrême-gauche ne peuvent que confirmer à la fois la théorie dominante (si on prend les « preuves » pour véritables) mais aussi ma théorie (si on prend les « preuves » comme des artefacts de l’opération sous faux-drapeau !) On n’est pas très avancé. À l’inverse, les tenants de l’hypothèse dominante peuvent chercher des preuves allant dans mon sens et leur hypothèse est d’autant renforcée qu’ils n’en trouvent pas. Ma théorie du complot sort perdante de l’usage du premier outil.  

Dans un deuxième temps, la zététique incite à formuler des hypothèses cohérentes et puis à les tester. Bon, honnêtement, je trouve mon hypothèse très cohérente – comme tous les tenants d’une théorie du complot : l’attentat vise à discréditer la Russie soviétique et le communisme en général tout en œuvrant à l’installation d’un pouvoir fasciste dans ce pays démocratique. Cohérent, non ? Toutefois, comment pourrais-je tester mon hypothèse ? Et comment mon contradicteur, soutenant l’hypothèse opposée, pourrait-il tester la sienne ? Nous ne le pouvons pas. En réalité, bien rares sont les cas où il est possible de mettre en place des protocoles d’expérimentations solides qui permettent de tester et retester ses hypothèses. C’est la raison pour laquelle les zététiciens aiment tant parler des questions de santé (en déconstruisant notamment les pseudo-médecines alternatives comme l’homéopathie) ou les soi-disant « dons » hors du commun de médiums qui ne toucheront (sans doute) jamais le pactole promis par James Randi. Dans ces deux cas, il est en effet possible de mettre en place ces fameux protocoles.

Le point suivant revient à considérer qu’une « affirmation extraordinaire nécessite des preuves extraordinaires ». Autrement dit, la charge de la preuve incombe au demandeur. Observez bien ce point, il est crucial. Ça veut dire que la zététique favorise, par nature, le sens commun, donc la pensée dominante. Dans la plupart des cas, ce n’est évidemment pas un souci mais, lorsqu’il s’agit de questions sensibles, comme la géopolitique, c’est beaucoup moins clair. Or, dans notre exemple, cet outil de la zététique joue absolument contre moi : non seulement c’est mon hypothèse du complot qui est décrite comme extraordinaire mais, en plus, je ne peux y apporter aucune preuve puisque précisément la nature du complot est de les cacher ! Cependant, il existe de nombreux pays dans lesquels le sens commun, la pensée dominante, inciterait à croire au complot comme hypothèse la plus probable. Cela veut dire que la propension à discréditer le complot dépend avant tout du contexte culturel, de croyances, de l’éducation, de l’expérience historique, du système politique dans lequel on se trouve, etc. Tout n’est pas ici démontrable, l’hypothèse défendue ne répond qu’à un principe dit « de parcimonie ».

L’idée de parcimonie renvoie à l’outil suivant de la zététique : le rasoir d’Ockham. Entre plusieurs hypothèses, il faudrait privilégier la moins coûteuse, c’est-à-dire celle qui fait le moins appel au mystère. Voici une anecdote en montrant les limites. En allant chercher mon fils à l’école il y a quelques jours (véridique), pour la dixième fois, je ne retrouve pas ses chaussures ! Comme d’habitude, l’ensemble de ses affaires sont éparpillées dans l’école, les chaussettes sont orphelines, la veste sous le toboggan, le pull dans le sable, etc. Et les chaussures ? Le rasoir d’Ockham m’invite à privilégier l’hypothèse selon laquelle il les a égarées comme le reste. Il s’ensuit qu’il se prend naturellement mes foudres et voilà mon petit bonhomme de quatre ans qui, en pleurs, pendant une heure (toujours aussi véridique), se met à chercher des chaussures…qu’il ne trouvera pas ! Pourquoi ? Parce qu’un autre minuscule, trouvant les chaussures à son goût, s’est dit qu’il les mettrait bien pour rentrer chez lui tandis que son papa, peu au fait des affaires de son fils, n’y a pas prêté attention. L’hypothèse « parcimonieuse » était la mauvaise : putain d’Ockham !

Et qu’en est-il du rasoir d’Ockham dans notre histoire de complot ? Eh bien, par définition, l’hypothèse du complot est nécessairement la plus coûteuse ! Elle implique des gens qui se coordonnent, qui servent des desseins éventuellement flous, qui arrivent à garder le secret tout en agissant de façon immorale, etc. En termes de parcimonie, aucun doute à avoir, les théories du complot ne tiennent pas le coup. Nada. Pschuiit. Au revoir. Oui, sauf que. Comme le rappelait Frédéric Lordon dans le Monde diplomatique, l’erreur en matière de complot serait autant d’en voir partout que d’en voir nulle part ! L’Histoire est émaillée de complots avérés et il n’est pas inconcevable de penser que celui que je mentionne depuis le début en fasse partie ! Mais là, étant donné les points qui précèdent, aucune raison d’aller chercher de ce côté-là. Conclusion : le complot est discrédité et on peut en rire comme les zététiciens de Youtube ne se privent pas de le faire.

Le hic, le souci…c’est que cette histoire de complot est depuis lors effectivement avérée. Nous sommes en 1969 quand les attaques terroristes de l’opération Gladio surviennent en Italie. Il s’agit de faire porter le chapeau à la gauche, tout en renforçant la droite dure, avec l’aimable soutien de la CIA et du MI6. Les outils de la zététique ne nous auront pas aidés. On aurait hurlé avec les loups et on se serait trompé. Sur une question aussi fondamentale que celle-là, ça fait tache.

La théorie : le chaînon manquant de la zététique

Alors, que manque-t-il aux outils de la zététique pour ne pas tomber dans ce genre de pièges ? Il leur manque la prise de conscience de ce qu’il n’existe pas d’hypothèse non soutenue par un cadre théorique ! Et c’est précisément ce point qui est toujours absent des débats zététiques dont j’ai pris connaissance. Le cadre théorique, c’est la paire de lunettes à travers laquelle on s’offre d’observer le réel. Pour compliquer le truc, il existe des sciences dans lesquelles les cadres théoriques se succèdent et d’autres où les cadres théoriques s’accumulent. Par exemple, la physique newtonienne a été littéralement remplacée à la suite des travaux d’Einstein. Alors que dans les sciences sociales, il est tout à fait possible d’observer un même phénomène avec les théories de Foucault, celles de Marx, celles de Bourdieu, de Latour, etc.

Le choix du cadre théorique nous informe alors de la position politique, voire morale, du chercheur (ou du zététicien). Il nous informe éventuellement des valeurs qu’il défend : quand je choisis les théories marxistes pour décrire le monde du travail, c’est parce que je soutiens des valeurs d’égalité ! Mais attention, de façon contre-intuitive, il faut bien comprendre que tandis qu’elles font voir des choses différentes, de bonnes théories demeurent valables quand bien même on serait en désaccord avec elles ! Autrement dit, ce qu’elles font voir est vrai (dans le sens où cela correspond aux faits), mais nécessairement partiel (dans le sens où une bonne théorie ne peut être capable de tout montrer). Ce qui n’empêche pas qu’une bonne théorie dans l’absolu puisse être incompatible avec un certain objet de recherche…

Ainsi, face à une théorie du complot, j’ai tendance à ne pas user d’outils comme le rasoir d’Ockham ou la responsabilité de la charge de la preuve parce que je sais que par nature ces outils faussent l’acuité de ma réflexion. J’essaie également d’appuyer ma réflexion sur plusieurs socles théoriques. Par exemple, que penser de la théorie du complot concernant le 11 septembre 2001 avec une théorie anti-impérialiste ? Eh bien, ce qui apparaît, c’est qu’on n’a pas besoin du complot pour faire sens des événements. Le complot est a priori rejeté. Je peux faire le même travail avec des théories vis-à-vis desquelles je suis plutôt hostile, comme celle du « clash des civilisations ». Et, pareil, l’opération sous faux drapeau n’y est pas cohérente, etc.

Cette façon de procéder n’implique malheureusement pas de ne plus faire d’erreur. Cependant, elle permet d’une part d’en limiter le nombre, d’autre part, d’en limiter l’amplitude parce qu’elle oblige à faire preuve de réserve et de modestie. Elle oblige à expliciter la position d’où on parle, ce qui nous pousse à croire ce que l’on croit. Elle oblige à embrasser l’adversité, même quand c’est désagréable, parce que ce faisant, on en apprend autant sur les autres que sur soi-même. Elle n’est pas synonyme de relativisme – comme dit plus haut, tout ne se vaut pas, mais elle est un garde-fou essentiel contre toute forme de dogmatisme parce que l’on sait, inévitablement, que tous les cadres théoriques, quels qu’ils soient, de la physique fondamentale à la psychologie sociale en passant par l’économie, sont amenés à évoluer, à gagner en nuances et en complexité.


[1] Il va de soi que c’est injuste pour les zététiciens qui ne verseraient pas dans ces travers. Quand on généralise, on simplifie, toujours. Je n’ai, par exemple, jamais pris en défaut « Hygiène mentale » sur ces points-là…


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