Analyses, Réactions

Zététique sur Youtube, douter de tout sauf de soi-même

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[EDIT] 14 avril 2019 – voir aussi, plus bas, l'[EDIT] du 22/10/2019. Suite à la publication de l’article qui suit et une invitation aux Youtubers mis en cause à s’exprimer sur ma page Facebook, seul un Monde Riant a répondu par ces mots :

« Si j’avais pas 15 minutes à perdre, je devrais m’arrêter ici :
« La méthode scientifique deviendrait alors la mesure de toute connaissance », vu que cette phrase est déjà erronée et qu’il me semble que si certains d’entre nous la prétendent, on doit pas être beaucoup (et en vrai, j’ai jamais vu personne prétendre ça).
J’me suis arrêté pour de vrai à « arrogance autosatisfaite » à 3.23. »

Passons sur le fait que le travail de ce Youtuber consiste précisément à « perdre 15 minutes » sur des sujets avec lesquels il n’est pas d’accord et qu’il tente de déconstruire. Il devrait s’en donner à cœur joie ici aussi mais, apparemment, il est moins disposé à s’attaquer aux questions de fond qu’il évacue directement en me reprochant de souligner [son] « arrogance autosatisfaite ». Ce qu’il ne dit pas, c’est que je ne suis pas le premier à dénoncer leur posture arrogante, et certains l’expriment particulièrement bien, comme dans cette vidéo de Charles Robin : « Vous avez dit esprit critique? » Et dans cette vidéo, l’auteur lui aussi formule le reproche d’une méthode scientifique qui devrait être l’ultime outil pour atteindre la connaissance…

Enfin, dans sa dernière vidéo, Mr. Sam – que j’ai également mis en cause dans l’article qui suit mais qui n’a pas réagi – annonce justement (un heureux hasard?) qu’il arrête un de ses formats courts en vidéo, pourtant très populaire. Parmi les raisons invoquées : le niveau de qualité qui, avec le peu de temps à sa disposition, est pour lui insuffisant. Il souligne explicitement les trop nombreuses erreurs mais aussi le mépris qu’il emploie parfois dans le ton! Bien qu’étonné par une telle annonce, je dois dire que c’est extrêmement courageux de sa part et il faut saluer l’humilité, preuve s’il en faut d’intelligence, d’une telle décision et de telles précisions. Si d’aventure Mr. Sam devait lire ces lignes, qu’il n’hésite pas à me contacter par mail pour parler ensemble d’épistémologie. [EDIT BIS – 22/10/2019] Entre-temps, Mr. Sam a repris ses « Petits points d’interrogation« , en assumant le fait que ce serait des « vlogs » dont la qualité ne serait par conséquent pas forcément au rendez-vous parce qu’il prendrait moins de soin à vérifier ses sources… Le tout après avoir commis une critique (dont il reconnait lui-même la médiocrité) du débat entre Étienne Klein et Stéphane Foucart! Quand un apôtre de la « pensée critique » nous demande d’excuser la piètre qualité de ses vidéos qui doivent servir à « flatter l’algorithme de Youtube », que faut-il penser sinon que l’hôpital se fout de la charité? Moi qui avais cru reconnaître de l’humilité et de l’intelligence…


La zététique, c’est l’art du doute. On l’utilisait pour étudier rationnellement les phénomènes paranormaux. Avec le temps, son champ s’est étendu. La méthode scientifique deviendrait alors la mesure de toute connaissance.

Qu’est-ce que la méthode scientifique ? Un ensemble d’outils qui devraient normalement permettre de s’assurer que différents phénomènes sont bien reliés par de la causalité. Par exemple, si vous soupçonnez votre maison d’être hantée par le fantôme d’un arrière grand-oncle, la méthode scientifique doit vous permettre de le démontrer. Si vous pensez que le glyphosate est dangereux pour la santé, la méthode scientifique doit vous permettre de le démontrer… Vous avez compris le principe.

(Auto-)dérision 🙂

Sur Youtube, une large communauté de vidéastes se réclament de la zététique. Et c’est très bien. Très bien parce que cela donne lieu à une grande quantité de vidéos d’excellente facture, lesquelles discréditent le pire de la désinformation (du style « Révélation des pyramides »). Le problème, c’est que, comme nous allons le voir, les plus ardents défenseurs du doute systématique paradoxalement oublient d’appliquer à eux-mêmes les grands principes qu’ils imposent fort logiquement aux autres. L’art du doute se transforme alors en dogme et c’est l’ensemble de la pensée critique qui trinque. Voyons ça de plus près.

Douter de ses doutes ?

Commençons par une expérience de pensée. Un grand principe de la zététique est celui de la crédence : il s’agit de se demander quel degré de certitude on a vis-à-vis de ce qu’on dit/pense. Par exemple, lorsque je dis : « le glyphosate est mauvais pour la santé dans les proportions actuellement présentes dans les aliments », à quel point j’y crois ? 100% a priori ? Je n’aurais aucun doute là-dessus ? Un peu moins, disons 90% après avoir regardé le sujet d’Envoyé Spécial? Et plus que 40% après la campagne des zététiciens de Youtube ?

Bon, maintenant, faisons le même travail avec la méthode scientifique. À quel point un zététicien pense-t-il que la méthode scientifique seule peut permettre d’atteindre la connaissance ? S’il y croit à 100%, on a un problème : être certain que l’art du doute est la mesure de toute chose, c’est contradictoire. Mais d’autre part, douter – même de façon infime – de l’art du doute, c’est accepter, au moins infimement, qu’il y aurait d’autres façons de connaître. Autrement dit, que la zététique n’est pas la mesure de toute chose, ce contre quoi ils s’efforcent de lutter. On est là face à un avatar du paradoxe du menteur.

Jusqu’ici, dans leur immense majorité (et c’est bien là le propos de cet article…), les zététiciens de Youtube ont choisi la contradiction[1] : être certain de leur art du doute. Les vidéos de « Mr. Sam » sont éclairantes de ce point de vue, de même que la plupart des vidéos de « La Tronche En Biais » ou d’un « monde riant » affichent le même genre d’arrogance autosatisfaite. Pourtant, il apparaît clairement qu’un nombre incalculable de connaissances s’accumulent en-dehors du cadre strict de la méthode scientifique. Doutez-vous d’exister ? Si pas, comment démontrer votre existence scientifiquement ? Quel serait le « groupe contrôle » ? L’existence est une question philosophique, imperméable aux considérations méthodologiques. Malheureusement. Et il en va de même des questions morales, des émotions, etc.

Toute connaissance n’est pas scientifique

Il y a même d’autres espaces parfaitement rétifs à l’investigation scientifique « poppérienne ». Par exemple, je me suis beaucoup intéressé au rêve. Eh bien, qu’on le veuille ou non, le contenu du rêve est inaccessible à la méthode scientifique. Pire : il est impossible de prouver que nous rêvons ! On peut prouver l’activité cérébrale certes, mais pas le vécu phénoménologique. Allez dire ça à votre enfant qui s’éveille d’un cauchemar… Et il en va de même pour différentes expériences de transcendance, de la prise d’hallucinogènes avec ses « ego loss » jusqu’aux rencontres divines par des prophètes : qu’on y croie ou non n’y change rien. Ce n’est pas que l’expérience soit irréfutable (au sens de Popper), c’est qu’elle est singulière, unique et, à ce titre, non généralisable. Donc, non scientifique. Est-ce à dire qu’on n’y apprend rien ?

À ce moment, vous vous direz peut-être : « Certes, mais est-ce vraiment important ? » La réponse est : « oui », parce que les conséquences d’une position dogmatique sur la méthode scientifique peut mener à renforcer des préjugés là où on aurait souhaité le contraire, c’est-à-dire à agir contre son propre objectif et à finalement faire des erreurs. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu épistémologique : se tromper sur la causalité qui lie des phénomènes entre eux mène potentiellement à défendre l’indéfendable.

Passons en revue les outils principaux de la zététique et essayons de les appliquer à un « cas », par exemple celui des « théories du complot ». Je prends un tel exemple sensible à dessein : en effet, il fait tant consensus que la simple affirmation « c’est une théorie du complot ! » suffit généralement à discréditer un propos. Ainsi, le « complot pharmaceutique » est souvent moqué par les zététiciens qui critiquent les positions anti-glyphosates pour des questions sanitaires…

Les limites de la méthode zététique

Le premier outil de la zététique est la recherche systématique de l’erreur dans sa propre hypothèse. Imaginons, comme dit plus haut, une attaque terroriste, dans une démocratie européenne, faisant 17 morts. Tout porte à croire que l’extrême-gauche est responsable de l’attentat mais, moi, je défends une « théorie du complot ». Je dis au contraire que l’extrême-droite en est responsable et, en plus, que c’est la CIA et le MI6 qui étaient derrière. On a là tous les meilleurs aliments pour une bonne théorie du complot, non ?

Une fois ces éléments posés : comment puis-je tester mon hypothèse ? Sur quelle base m’assurer que ma position minoritaire n’est pas fausse ? Eh bien, je suis incapable de le faire : puisqu’un complot a vocation à être secret, tous les éléments que je trouverai et qui rendront responsables l’extrême-gauche ne peuvent que confirmer à la fois la théorie dominante (si on prend les « preuves » pour véritables) mais aussi ma théorie (si on prend les « preuves » comme des artefacts de l’opération sous faux-drapeau !) On n’est pas très avancé. À l’inverse, les tenants de l’hypothèse dominante peuvent chercher des preuves allant dans mon sens et leur hypothèse est d’autant renforcée qu’ils n’en trouvent pas. Ma théorie du complot sort perdante de l’usage du premier outil.  

Dans un deuxième temps, la zététique incite à formuler des hypothèses cohérentes et puis à les tester. Bon, honnêtement, je trouve mon hypothèse très cohérente – comme tous les tenants d’une théorie du complot : l’attentat vise à discréditer la Russie soviétique et le communisme en général tout en œuvrant à l’installation d’un pouvoir fasciste dans ce pays démocratique. Cohérent, non ? Toutefois, comment pourrais-je tester mon hypothèse ? Et comment mon contradicteur, soutenant l’hypothèse opposée, pourrait-il tester la sienne ? Nous ne le pouvons pas. En réalité, bien rares sont les cas où il est possible de mettre en place des protocoles d’expérimentations solides qui permettent de tester et retester ses hypothèses. C’est la raison pour laquelle les zététiciens aiment tant parler des questions de santé (en déconstruisant notamment les pseudo-médecines alternatives comme l’homéopathie) ou les soi-disant « dons » hors du commun de médiums qui ne toucheront (sans doute) jamais le pactole promis par James Randi. Dans ces deux cas, il est en effet possible de mettre en place ces fameux protocoles.

Le point suivant revient à considérer qu’une « affirmation extraordinaire nécessite des preuves extraordinaires ». Autrement dit, la charge de la preuve incombe au demandeur. Observez bien ce point, il est crucial. Ça veut dire que la zététique favorise, par nature, le sens commun, donc la pensée dominante. Dans la plupart des cas, ce n’est évidemment pas un souci mais, lorsqu’il s’agit de questions sensibles, comme la géopolitique, c’est beaucoup moins clair. Or, dans notre exemple, cet outil de la zététique joue absolument contre moi : non seulement c’est mon hypothèse du complot qui est décrite comme extraordinaire mais, en plus, je ne peux y apporter aucune preuve puisque précisément la nature du complot est de les cacher ! Cependant, il existe de nombreux pays dans lesquels le sens commun, la pensée dominante, inciterait à croire au complot comme hypothèse la plus probable. Cela veut dire que la propension à discréditer le complot dépend avant tout du contexte culturel, de croyances, de l’éducation, de l’expérience historique, du système politique dans lequel on se trouve, etc. Tout n’est pas ici démontrable, l’hypothèse défendue ne répond qu’à un principe dit « de parcimonie ».

L’idée de parcimonie renvoie à l’outil suivant de la zététique : le rasoir d’Ockham. Entre plusieurs hypothèses, il faudrait privilégier la moins coûteuse, c’est-à-dire celle qui fait le moins appel au mystère. Voici une anecdote en montrant les limites. En allant chercher mon fils à l’école il y a quelques jours (véridique), pour la dixième fois, je ne retrouve pas ses chaussures ! Comme d’habitude, l’ensemble de ses affaires sont éparpillées dans l’école, les chaussettes sont orphelines, la veste sous le toboggan, le pull dans le sable, etc. Et les chaussures ? Le rasoir d’Ockham m’invite à privilégier l’hypothèse selon laquelle il les a égarées comme le reste. Il s’ensuit qu’il se prend naturellement mes foudres et voilà mon petit bonhomme de quatre ans qui, en pleurs, pendant une heure (toujours aussi véridique), se met à chercher des chaussures…qu’il ne trouvera pas ! Pourquoi ? Parce qu’un autre minuscule, trouvant les chaussures à son goût, s’est dit qu’il les mettrait bien pour rentrer chez lui tandis que son papa, peu au fait des affaires de son fils, n’y a pas prêté attention. L’hypothèse « parcimonieuse » était la mauvaise : putain d’Ockham !

Et qu’en est-il du rasoir d’Ockham dans notre histoire de complot ? Eh bien, par définition, l’hypothèse du complot est nécessairement la plus coûteuse ! Elle implique des gens qui se coordonnent, qui servent des desseins éventuellement flous, qui arrivent à garder le secret tout en agissant de façon immorale, etc. En termes de parcimonie, aucun doute à avoir, les théories du complot ne tiennent pas le coup. Nada. Pschuiit. Au revoir. Oui, sauf que. Comme le rappelait Frédéric Lordon dans le Monde diplomatique, l’erreur en matière de complot serait autant d’en voir partout que d’en voir nulle part ! L’Histoire est émaillée de complots avérés et il n’est pas inconcevable de penser que celui que je mentionne depuis le début en fasse partie ! Mais là, étant donné les points qui précèdent, aucune raison d’aller chercher de ce côté-là. Conclusion : le complot est discrédité et on peut en rire comme les zététiciens de Youtube ne se privent pas de le faire.

Le hic, le souci…c’est que cette histoire de complot est depuis lors effectivement avérée. Nous sommes en 1969 quand les attaques terroristes de l’opération Gladio surviennent en Italie. Il s’agit de faire porter le chapeau à la gauche, tout en renforçant la droite dure, avec l’aimable soutien de la CIA et du MI6. Les outils de la zététique ne nous auront pas aidés. On aurait hurlé avec les loups et on se serait trompé. Sur une question aussi fondamentale que celle-là, ça fait tache.

La théorie : le chaînon manquant de la zététique

Alors, que manque-t-il aux outils de la zététique pour ne pas tomber dans ce genre de pièges ? Il leur manque la prise de conscience de ce qu’il n’existe pas d’hypothèse non soutenue par un cadre théorique ! Et c’est précisément ce point qui est toujours absent des débats zététiques dont j’ai pris connaissance. Le cadre théorique, c’est la paire de lunettes à travers laquelle on s’offre d’observer le réel. Pour compliquer le truc, il existe des sciences dans lesquelles les cadres théoriques se succèdent et d’autres où les cadres théoriques s’accumulent. Par exemple, la physique newtonienne a été littéralement remplacée à la suite des travaux d’Einstein. Alors que dans les sciences sociales, il est tout à fait possible d’observer un même phénomène avec les théories de Foucault, celles de Marx, celles de Bourdieu, de Latour, etc.

Le choix du cadre théorique nous informe alors de la position politique, voire morale, du chercheur (ou du zététicien). Il nous informe éventuellement des valeurs qu’il défend : quand je choisis les théories marxistes pour décrire le monde du travail, c’est parce que je soutiens des valeurs d’égalité ! Mais attention, de façon contre-intuitive, il faut bien comprendre que tandis qu’elles font voir des choses différentes, de bonnes théories demeurent valables quand bien même on serait en désaccord avec elles ! Autrement dit, ce qu’elles font voir est vrai (dans le sens où cela correspond aux faits), mais nécessairement partiel (dans le sens où une bonne théorie ne peut être capable de tout montrer). Ce qui n’empêche pas qu’une bonne théorie dans l’absolu puisse être incompatible avec un certain objet de recherche…

Ainsi, face à une théorie du complot, j’ai tendance à ne pas user d’outils comme le rasoir d’Ockham ou la responsabilité de la charge de la preuve parce que je sais que par nature ces outils faussent l’acuité de ma réflexion. J’essaie également d’appuyer ma réflexion sur plusieurs socles théoriques. Par exemple, que penser de la théorie du complot concernant le 11 septembre 2001 avec une théorie anti-impérialiste ? Eh bien, ce qui apparaît, c’est qu’on n’a pas besoin du complot pour faire sens des événements. Le complot est a priori rejeté. Je peux faire le même travail avec des théories vis-à-vis desquelles je suis plutôt hostile, comme celle du « clash des civilisations ». Et, pareil, l’opération sous faux drapeau n’y est pas cohérente, etc.

Cette façon de procéder n’implique malheureusement pas de ne plus faire d’erreur. Cependant, elle permet d’une part d’en limiter le nombre, d’autre part, d’en limiter l’amplitude parce qu’elle oblige à faire preuve de réserve et de modestie. Elle oblige à expliciter la position d’où on parle, ce qui nous pousse à croire ce que l’on croit. Elle oblige à embrasser l’adversité, même quand c’est désagréable, parce que ce faisant, on en apprend autant sur les autres que sur soi-même. Elle n’est pas synonyme de relativisme – comme dit plus haut, tout ne se vaut pas, mais elle est un garde-fou essentiel contre toute forme de dogmatisme parce que l’on sait, inévitablement, que tous les cadres théoriques, quels qu’ils soient, de la physique fondamentale à la psychologie sociale en passant par l’économie, sont amenés à évoluer, à gagner en nuances et en complexité.


[1] Il va de soi que c’est injuste pour les zététiciens qui ne verseraient pas dans ces travers. Quand on généralise, on simplifie, toujours. Je n’ai, par exemple, jamais pris en défaut « Hygiène mentale » sur ces points-là…


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Analyses

Comprendre les fusions d’entreprise (partie 5)

Pour la partie 1, voir ici
Pour la partie 2, voir ici
Pour la partie 3, voir ici
Pour la partie 4, voir ici

  • Et les États là-dedans ? Je veux dire : on a quand même du pouvoir comme citoyen ! C’est un peu notre responsabilité si on élit des gens qui agissent contre nos intérêts.
  • Il suffirait d’élire des gens « biens » ? Des politiques qui « tiendraient leur parole » ?
  • Mais oui ! Ce n’est pas si bête quand même…
  • Ou alors, ils ne peuvent tout simplement pas tenir parole. Regarde, Nicolas Hulot a fini par démissionner…

GM

General Motors

  • Oui, enfin, un ministre de l’écologie qui avait neuf voitures, bonjour l’intégrité quand même !
  • N’empêche. Il aurait pu continuer à être ministre. Or, même lui, avec le peu d’exigence qu’il avait de lui-même a fini par avaler trop de couleuvres !
  • Comment peut-on l’expliquer ?
  • Comme pour les patrons de l’industrie ou de la finance : l’absence de choix.
  • Je ne comprends pas.
  • Pour des tas de raisons, politiques et hommes d’affaires partagent les mêmes intérêts. Certains passent d’un milieu à un autre indifféremment, comme Barroso ex-Président de la Commission européenne passé chez Goldman Sachs. On appelle ça les « revolving doors ». Soit parce que comme ils se fréquentent sans cesse, ils deviennent amis. Voire même ils ont fait leurs études ensemble, ils appartiennent au même milieu socio-économique et socio-culturel.
  • Ok, mais ça ne fait pas tout…
  • C’est déjà beaucoup. Ils se fréquentent lors de repas d’affaires, au dîner du Siècle, au Bilderberg, dans la franc-maçonnerie, dans les divers dîners où on retrouve des politiques, des hommes d’affaires, des journalistes, etc.
  • Tu verses dans le complot là, non ? Tu vas bientôt me parler des Juifs ?
  • Mais non, pas du tout. Dans tous les milieux, il y a ce genre de rassemblement. Compare ça à la pétanque du dimanche midi sur la place du village ! Sauf que là, la différence, c’est qu’ils ont beaucoup plus de pouvoir. Et ils s’arrangent donc collectivement pour le conserver.
  • Je ne sais pas. Cette explication presque psychologisante me dérange un peu. Il doit bien y avoir des raisons plus…rationnelles.
  • Assurer ses intérêts présents et futurs est très rationnel. C’est le principe même du lobbyisme. Cela dit, tu as raison. Il y a des mécanismes purement économiques.
  • Que veux-tu dire ?
  • La plupart croit vraiment dans le dogme du libéralisme économique voulant que l’entrepreneuriat privé crée de l’emploi et que, par ruissellement, l’ensemble de la société en profitera. Les yeux fixés sur le PIB, qui ne s’intéresse qu’à la création de richesses et non à sa distribution, ils pensent qu’une augmentation de la production profite nécessairement à tout le monde.
  • Et donc ils favorisent les cadeaux économiques, comme les diminutions de taxes aux grandes entreprises, en pensant que de ce fait ils font d’une pierre deux coups ?
  • Voilà, on peut dire ça. Mais évidemment, on a tendance à croire avant tout à ce qui nous arrange.
  • Sauf que les grandes entreprises, corsetées par l’obligation de profit, elles n’en profitent pas pour engager des gens mais pour gagner en compétitivité.
  • Et comprends bien que comme on l’a dit plusieurs fois, c’est très sensé ! L’entreprise en question gagne alors la guerre économique, mais pour un temps très limité seulement, puisque très vite, les autres pays se calquent sur ces nouvelles normes et c’est la collectivité qui paie le prix fort.
  • Dis, c’est quoi la différence entre la productivité et la compétitivité en fait ?
  • La productivité, c’est arriver à faire plus avec moins. Produire plus de voitures avec moins d’ouvriers par exemple.
  • Et la compétitivité ?
  • C’est arriver à être « plus productif » que les autres !
  • Comme c’est relatif, c’est un jeu qui ne s’arrête jamais du coup…
  • En effet.
  • Et donc, aucun politique ne peut sortir de ce jeu-là ?
  • Tant qu’on reste dans le jeu capitaliste, non. Du coup, les gens croient de moins en moins à la politique. De moins en moins dans un pays qui serait géré par les pouvoirs publics.
  • Tu veux dire que ça participe à la croyance que seul le privé est capable de bonne gestion et qu’il faudrait donc qu’un pays soit géré comme une entreprise ? C’est complètement paradoxal.
  • Tout à fait. Et c’est exactement sur ce mythe-là qu’un Emmanuel Macron a été élu. Peu importe au final que cette vision puisse contribuer au problème plutôt qu’à la solution…c’est de l’ordre de la pensée magique.
  • Je vois. Au moins l’État est capable de prendre les bonnes décisions, au plus on considère que diminuer son pouvoir est la solution. Alors que c’est le problème.
  • Et tout ça est très cohérent avec un monde individualiste où il faut « performer ». Les notions de « collectif » nous passent complètement au-dessus aujourd’hui. Je voyais la une du Monde récemment sur le climat. Individuellement, les gens ne s’en foutent pas mais, collectivement, personne ne se bouge. Même pas moi.
  • Je suppose que les gens se sentent impuissants. Les décisions difficiles doivent être prises en amont, par le pouvoir politique.
  • …dont on vient de dire qu’il n’en avait plus les moyens !
  • Pourtant, c’est comme ça que fonctionne la démocratie ! Tu ne voudrais quand même pas d’une dictature !
  • Les dictatures s’accommodent très bien d’une pensée capitaliste. À ton avis, par qui Hitler faisait-il construire ses voitures ?
  • Je ne sais pas…
  • General Motors. Et le contraire est vrai aussi : rien n’indique qu’une société où l’économie serait publique ne puisse être démocratique.
  • Oui, bon, historiquement, tu conviendras que ce n’est pas gagné.
  • De quoi parles-tu ? De Cuba qui subit un embargo scandaleux et terrifiant depuis 1962 par les USA ? De l’URSS qui s’est construite en temps de guerre ? De la Chine de Mao ? Tout ça est vraiment comparable ?
  • Tu ne vas pas défendre Staline ! Et Mao !
  • Ni Reagan, ni Obama, ni Trump, ni l’UE ! Qui sait ce que Lumumba aurait pu faire s’il n’avait été assassiné ? De qui parles-tu ? D’Allende, de Torrijos, d’Arbenz, de Chavez, de Mossadegh, de Zelaya…tous morts. De mort suspecte pour la plupart. Ou renversés par des Coups d’état. Des USA en général. C’est trop facile de jeter l’opprobre sur une théorie politique en pointant le doigt vers une mise en pratique qui, souvent, a été mise en difficulté par ceux-là mêmes qui la critiquent.
  • On appelle ça l’argument de l’homme de paille, non ?
  • Ça y ressemble bien, oui. Puis de toute façon, ces mêmes démocrates qui sont censés nous diriger avec tellement d’éthique s’embarrassent peu des dictatures quand ça les arrange. On parlait des liens entre GM et les Nazis, mais ça vaut encore pour nos dirigeants avec l’Arabie saoudite ou le Qatar.
  • Je n’arrive pas à comprendre l’intérêt qu’ils ont à défendre des pays pareils. On ne partage rien avec eux ! Leurs idées rétrogrades, la lapidation…
  • Mais ce n’est pas la question. La question, c’est le business. L’Arabie saoudite est le deuxième importateur d’armes au monde.
  • Ils en font quoi de ces armes ?
  • Ils font la guerre. Ils financent le terrorisme.
  • Attends, il ne faut pas exagérer non plus. On ne peut quand même pas affirmer qu’il n’y avait pas de guerres avant le capitalisme et que toutes les guerres d’aujourd’hui sont des guerres du capitalisme.
  • C’est une bonne remarque. Je serais curieux de savoir ce que d’autres en pensent. Effectivement, il y a toujours eu des guerres. Chaque système économique a produit ses propres inégalités, ses propres luttes intestines mais aussi ses propres croyances. Les esclaves se sont révoltés, les cerfs ont cherché à avoir plus de droits. La révolte des paysans qui ont tenté de prendre Londres en 1381 a été écrasée…
  • Où veux-tu en venir ?
  • Il faut bien comprendre qu’il y a une évolution dans les rapports de production. D’une certaine façon, si on défend des valeurs d’égalité bien sûr, le servage représente un « mieux » par rapport à l’esclavage. Et le capitalisme est aussi un « mieux » par rapport au servage.
  • Te voilà en train de défendre le capitalisme ?
  • Non, pas du tout. Je montre simplement qu’il ne faut pas être binaire. L’historicité est importante. Il est aussi ridicule d’idéaliser les rapports de production précédents que de penser qu’il n’est pas possible de faire mieux que le capitalisme.
  • Ceux qui disent que le capitalisme est indépassable se trompent à ton avis ?
  • Bien entendu. Dans sa forme impérialiste, celle qu’on vit aujourd’hui, il est même plutôt récent.
  • Impérialiste ? Que veux-tu dire ?
  • On en revient à ta question initiale sur les guerres. Quand des patrons n’arrivent plus à exploiter leur propre main d’œuvre, ils exploitent la main d’œuvre ailleurs. Et les sols avec les matières premières.
  • Oui, et puis quoi ? Les colonies par exemple ?
  • En effet. Mais souviens-toi du principe de compétitivité : tous les acteurs économiques, pour ne pas disparaître avalés par les autres, sont obligés de faire pareil et même de faire plus que les autres. Avec comme conséquence un partage de la planète entre les seules grandes puissances du moment.
  • On peut dire que la conférence de Berlin illustre bien ce que tu dis ?
  • Tout à fait. Et la suite, tu la connais. L’Allemagne, arrivée plus tard dans le jeu colonial, s’est sentie flouée. La Première guerre mondiale, que si peu de gens arrivent à expliquer, n’est jamais qu’une nécessité de renégocier les territoires partagés précédemment.
  • Attends, quoi ? Là, je ne te suis plus.
  • C’est pourtant simple : si vous êtes six, vous divisez le gâteau en six ! Mais imagine qu’un septième arrive et que personne ne veut lui donner un morceau de sa part ?
  • S’il veut être sûr de manger, il se battra pour…
  • Tu as compris le principe des guerres impérialistes.
  • Et tu sous-entends qu’on pourrait appliquer cette grille de lecture à tous les conflits mondiaux ?
  • Si on n’occulte pas toutes les autres raisons, comme l’Histoire des peuples concernés, leurs croyances, leur culture, les conditions météorologiques, etc., oui. La forme que prennent les conflits est contingente mais que le capitalisme soit un mécanisme fondamental des guerres est évident.
  • Olà, évident ? Il faudrait pouvoir le prouver !
  • Comment reconnaît-on une bonne théorie ?
  • Je ne sais pas.
  • À sa capacité d’explication, certes, mais aussi à sa capacité de prédiction, comme le dirait le sociologue Karl E. Weick. Autrement dit, si on est en mesure de prédire les guerres et leurs conséquences grâce à cette théorie, on a de bonne chance de croire que cette théorie est performante.
  • Et c’est le cas ?
  • Oui, ça l’est. Par exemple, seuls les théoriciens qui défendaient ce genre de théories ont pu, dès le départ, prédire que la guerre en Libye serait un fiasco. Ce sont les mêmes qui dénonçaient les mensonges des armes de destruction massive en Irak bien avant que les médias mainstream reconnaissent qu’ils s’étaient fait berner.
  • Mais on dit aussi que cette théorie, pour faire simple disons la perspective marxiste-léniniste, est une mauvaise théorie parce qu’elle serait infalsifiable. Autrement dit, on arriverait toujours à tout expliquer avec cette théorie, une chose et son contraire !
  • Je ne pense pas que ce soit vrai. Je dis la chose suivante : si un gouvernement élu est capable de changer les règles du jeu capitaliste avec des réformes sans subir d’attaques de quelque nature par les autres pays capitalistes et sans le recours à la lutte sociale, je serai d’avis que cette théorie ne tient pas.
  • Donc cette théorie est falsifiable ?
  • Pour moi, oui. Puisqu’on est en mesure d’énoncer une situation fictive qui la rendrait caduque.
  • Ça me paraît un peu compliqué, je crois que je devrais revenir là-dessus plus tard. Mais je pense comprendre dans les grandes lignes.

Suite dans la partie 6

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