Analyses

Qu’est-ce que l’égalité? Comment y parvenir?

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Souvent associée à la gauche politique, la valeur « d’égalité » est une notion cruciale quand il s’agit de défendre des idéaux de justice sociale. L’intérêt de l’article qui suit est de faire le point, de manière synthétique, sur les grands enjeux qui animent le débat autour de l’égalité. Sans fausse naïveté, c’est-à-dire sans croire qu’il serait possible de construire dès demain une société égalitaire, mais sans un relativisme excessif qui nous ferait considérer que « puisqu’il n’y a rien à faire, ne faisons rien ». Un tel discours, dans un monde où ceux qui exploitent le mieux sortent gagnants, revient en effet à laisser les inégalités se creuser.

Si elle implique de mettre en question l’égalité en tant que notion philosophique, mon ambition est, en suivant sur ce point Hegel, d’ancrer ma réflexion dans le concret de la politique, sans me contenter d’un débat sur des catégories purement abstraites. Nous naviguons ici dans des eaux troubles où un signifiant, le mot « égalité » (et son antonyme « inégalité »), renvoient à des signifiés très différents mais qu’on serait tenté de considérer de façon similaire parce qu’un même mot les désigne. Des « régimes » d’égalité peuvent alors donner l’illusion de s’opposer alors que si l’opposition existe bien, elle ne s’opère pas sur le concept d’égalité en tant que tel.

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Vive le monde libre des entrepreneurs tous égaux!

Le libéralisme économique, par exemple, garantit à tous d’être égaux dans la liberté d’entreprendre. Toutefois, dans un système capitaliste, d’une telle « égalité » résulte un régime de concurrence où les « meilleurs » gagnent et, avec eux, sont restaurées les inégalités. Paradoxal ? En fait, non. Dans ce cas, l’idée « d’égalité » est, dès le départ, biaisée, puisque chaque « entrepreneur en herbe » part avec des ressources différentes (capital de départ, originalité du concept défendu, capacités de construire son réseau, etc.). Ainsi, la liberté d’entreprendre s’oppose fondamentalement au principe d’égalité lequel doit, pour sa part, tenir compte des différences entre les personnes.

Égalité et différences

En effet, la recherche d’égalité ne nie pas les différences qui existent, évidemment, entre les personnes, les groupes, les cultures, etc. Hegel nous dit à ce propos[1] que la recherche d’égalité n’a de sens qu’entre des choses qui ne sont pas identiques. Par exemple, c’est bien parce qu’il y a des personnes aux talents divers que l’égalité doit permettre de compenser, de résoudre, une forme d’injustice naturelle, « ontologique ». A contrario, là où l’inégalité doit être « résolue », c’est qu’on considère qu’elle lie des êtres, des situations dont la similarité, à tout le moins le caractère comparable, apparaissent essentiels. Par exemple, c’est au nom de la « commune humanité » que l’esclavage, processus au plus haut point inégalitaire, devait être aboli.

Autrement dit, la recherche d’égalité doit être défendue parce que, précisément, on reconnait à la fois les différences entre les êtres, à la fois leur appartenance à une même communauté. Ce n’est pas anodin. Dans le débat qui oppose par exemple les spécistes aux antispécistes, là se situe leur pierre d’achoppement : les premiers reconnaissent les différences entre animaux et humains mais récusent l’idée selon laquelle faire partie de la catégorie des vivants serait suffisant pour accorder aux uns et aux autres les mêmes droits ; « Il y a des différences et on n’est pas les mêmes ». Les seconds, les antispécistes, reconnaîtront les différences et acteront d’une même appartenance.

L’égalité reconnaît donc les différences. Elle les chérit. Dire, comme on l’entend parfois, que l’idéal d’égalité fait comme si on était tous les mêmes est donc ridicule et parfaitement inexact.

Dans son « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes », Rousseau introduit une autre distinction très pertinente. Pour lui, les différences « naturelles ou physiques » (différences d’âge, de santé, de force, etc.) appartiennent à une catégorie qu’on ne saurait mélanger à celle des inégalités qui naissent de l’action des humains et persistent grâce à leur consentement. On ne peut dès lors considérer de la même façon les difficultés vécues par un handicapé de naissance de celles d’un ouvrier dans une chaîne de production, exploité par un patron et, plus largement, par le système capitaliste dont on a montré de nombreuses fois son caractère intrinsèquement inégalitaire.

Là apparaît le débat autour des moyens d’actions pour lutter contre l’inégalité : par exemple, si l’on considère que l’homme est en soi un être égoïste, orgueilleux, nous nous trouverons bien en peine de faire quoi que ce soit pour éliminer les inégalités conséquentes de cet égoïsme. Au contraire, si on considère l’égoïsme, l’individualisme, la compétition, comme naissant avant tout d’un système économique particulier, l’inaction au niveau structurel poserait un problème moral pour qui défend des valeurs d’égalité.

Égalité absolue et égalité relative

On a bien compris qu’il s’agissait de dépasser la définition classique de l’égalité voulant que cette dernière puisse seulement lier deux choses ne présentant aucune différence quantitative et qualitative[2]. Toutefois, les problèmes ne font que commencer. Parce qu’une fois qu’on a reconnu à l’égalité la capacité de tenir compte (voire tirer profit) des différences, on se heurte malgré tout à une série de paradoxes, de contradictions, voire de concurrences entre « égalités ». Distinguons ici l’égalité absolue (stricte) de l’égalité relative.

Analysons la question de l’égalité absolue en prenant l’exemple du salaire. L’égalité suppose ici, comme le fait la définition classique de l’égalité, que chacun reçoive strictement la même chose. Seulement voilà, quel sens cela aurait-il si l’on tient compte de ce que les besoins d’une famille monoparentale sont différents de ceux où il y a deux revenus ? Si l’on considère que certains sont plus efficaces au travail là où d’autres sont des collègues « plus agréables » ? Et si l’un, parce qu’il est très sportif, doit manger plus qu’un autre, casanier ? Si la situation de handicap, ou une maladie dégénérative, obligent à des soins constants et coûteux alors qu’un autre jouit d’une parfaite santé ? Tous ces gens, avec leurs différences, devraient-ils recevoir strictement la même chose, en vertu du seul principe théorique que l’égalité absolue est garantie ?

Même – voire surtout – en étant guidé par un idéal de justice sociale, on se rend compte de l’absurdité d’une telle égalité absolue. Alors, on serait tenté de lui substituer une égalité relative ; une égalité « sur mesure », en fonction des besoins qui caractérisent chaque personne. En théorie, l’idée est bonne mais, bien entendu, la mise en pratique est impossible. Car sur quelle base une telle égalité pourrait-elle se mettre en place ? Quels critères prendre en compte ? Où s’arrêter ? Comment s’assurer de la bonne foi des personnes concernées ? N’est-ce pas la porte ouverte à un pouvoir central, totalitaire, qui déciderait pour les autres de ce que doit être leur bonheur ? N’est-ce pas non plus un incitant à la corruption la plus vile où, sous la table, il s’agirait de « maximiser » ses chances d’obtenir plus ?

Égalité en droit et égalité des chances

Nos sociétés, dites « démocratiques », ont apporté deux réponses à cette aporie. La première est l’égalité des droits. La seconde est l’égalité des chances.

Le droit dit que, indépendamment de votre origine, de votre classe, de votre situation matérielle, professionnelle ou familiale. il existe des textes – une constitution et des lois – qui garantissent à tous d’être traités de façon…égale. Personne ne peut être « au-dessus » des lois. L’égalité en droit est donc un pléonasme. Le concept n’apporte rien de plus que celui de « droit » tout court.

Ce n’est pas tout. S’il est vrai, en théorie, que chaque citoyen doit être traité de façon égale devant la loi, la réalité est parfois différente. On voit, par exemple, comment les grands fraudeurs fiscaux évitent constamment la prison ferme là où un jeune sans-papier affamé avait pris trois mois ferme pour le vol d’un fromage ! Et même lorsque l’égalité devant la loi est respectée, c’est souvent le contenu de la loi qui est inique. Faut-il rappeler qu’il a fallu attendre 1948 pour que les femmes puissent voter en Belgique ? Jusque-là, hommes et femmes étaient effectivement égaux devant la loi (en effet, tous les hommes votaient, aucune femme ne votait…), mais c’est la loi elle-même qui consacrait l’injustice.

Enfin, l’égalité devant la loi est hypocrite. Paraissant se suffire à elle-même, elle nie en fait les grands systèmes d’exploitation et de création d’inégalités. Quelle est encore la valeur de l’expression « naître libres et égaux en dignité et en droits » de la déclaration universelle des droits de l’homme si, dès la naissance, chaque être humain est en fait pris dans un système de production économique qui détermine largement sa place sur l’échelle des inégalités et cristallise la reproduction sociale ?

Autrement dit, la nécessité d’une égalité devant la loi est certes une évidence, mais elle est tout à fait insuffisante. Il faut lui adjoindre une égalité prévue dans la loi ; c’est-à-dire des textes qui structurellement interdisent, s’opposent aux grands mécanismes de constitution des inégalités. L’égalité en droit, dans le contexte du capitalisme mondialisé, n’a de sens que si le droit lui-même est révolutionnaire.

L’égalité des chances, proche du concept d’équité, envisage que des formes d’inégalités puissent se faire au profit des victimes des inégalités. La « discrimination positive » en est un exemple parlant : s’il faut donner plus d’argent à une école fréquentée par des élèves en difficultés (socio-économiques, primo-arrivants), il s’agit de viser plus « d’égalité sociale », laquelle passe par des « inégalités dans l’octroi des subsides » (certaines écoles reçoivent plus d’argent, d’autres moins). Autre exemple : vous venez d’une ZEP (zone d’éducation prioritaire) française ? Pas de problème ! Votre accès à Sciences Po pourra éventuellement se faire hors concours grâce aux conventions éducation prioritaire. Côté pile, on se réjouit qu’une institution si élitiste fasse de la mixité sociale un de ses objectifs. Côté face, on s’interroge : cet accès privilégié est-il en mesure d’apporter un changement aux inégalités dont il est la conséquence ? Autrement dit : y aurait-il moins d’inégalités, sur le moyen et sur le long terme, grâce à ce dispositif « inégalitaire » ? Si la réponse est « non », alors il faut en conclure que la discrimination positive, plutôt que s’attaquer aux inégalités, les institutionnalise. Qu’elle ne les combat pas mais qu’elle les gère. Ce qui est très différent.

En réalité, il y a dans la discrimination positive le même ressort que dans le principe de charité. À un niveau sociétal, il s’agit de libérer un peu de pression, d’éviter une explosion sociale en donnant juste ce qu’il faut pour déminer, par anticipation, tout risque insurrectionnel. Ainsi, comme je le mentionnais dans un article portant sur la charité :

« Comment s’assurer que la personne sans domicile fixe qui fait la quête aujourd’hui pourra bel et bien être là demain pour encore tendre la main ? En lui donnant une pièce. Laquelle sera toujours insuffisante pour un véritable avenir [mais qui], ajoutée aux quelques autres reçues avant et après, lui permettra très exactement de demeurer dans les mêmes conditions, ni pires ni meilleures. » 

La conclusion est sensiblement similaire à celle concernant l’égalité en droit : l’égalité des chances n’est qu’une tentative de réponse à des inégalités conjoncturelles, des inégalités dont la résolution est possible par la voie de réformes. À ce titre, les particularismes de la réponse ne reflètent que ceux de la question posée : on ne cherche à résoudre que ce que l’on reconnaît déjà comme étant une inégalité ! Elle est toutefois incapable de remettre en cause les mécanismes structurels de domination.

Les arguments en faveur des inégalités

Est-ce donc à dire que l’égalité est impossible ? Si tel est le cas, chantons les louanges des inégalités ? Eh bien, aussi étonnant que cela puisse paraître, il y a des arguments allant en ce sens.

ruissellement

La théorie du ruissellement!

La théorie du « ruissellement » est une théorie selon laquelle les revenus des plus riches, en étant réinjectés dans l’économie, vont nécessairement augmenter la richesse de tout le monde. Elle défend donc rationnellement la présence d’inégalités. De nombreuses critiques ont montré l’inanité de cette théorie. Parmi les critiques adressées au concept de ruissellement, Jean Ziegler soulignait dans « Les Nouveaux Maîtres du monde » que ce qui caractérise les revenus des plus riches, c’est précisément qu’ils ne sont pas réinjectés dans l’économie réelle. D’ailleurs, il n’est pas difficile de comprendre que, passé un certain niveau de revenus, il est impossible de consommer tout ce que l’on gagne.

Un second argument, récurrent, avance que les inégalités seraient un facteur de motivation. Pour illustrer ce point, l’histoire suivante que j’ai encore vu partagée sur Facebook récemment :

« Un professeur d’économie […] s’est retrouvé un jour à devoir arrêter ses cours à une classe entière, celle-ci ayant affirmé et insisté pour dire que le socialisme était le système idéal et que personne n’étant plus ni pauvre ni riche, tout le monde serait heureux ! Extraordinaire, non ! Le professeur annonça : « OK! Nous allons, si vous le voulez bien, tenter une petite expérience en classe… Dorénavant, je prendrai la moyenne de toutes vos notes, vous aurez alors tous la même note, ainsi personne ne sera mal noté, ni n’aura de très bonnes notes. […] »

Vous avez compris le principe : après un ou deux tests, les plus assidus sont dégoûtés par leur note « égale mais injuste », ne travaillent plus, et l’ensemble de la classe finit par échouer.

Derrière l’évidence se cache ici un simplisme qui rend caduque la métaphore : cette belle histoire nie la complexité de la motivation au travail. On n’étudie pas seulement pour des points, mais pour apprendre, pour comprendre le monde, pour trouver un emploi plus tard, pour être fier de soi, pour faire plaisir à ses proches, etc. Il en est de même pour n’importe quel job : combien de personnes ne racontent-elles pas qu’elles ont quitté un emploi bien rémunéré au profit d’un autre « qui avait du sens » ? Réduire l’homme et sa motivation à des points ou un salaire est parfaitement stupide.

Par ailleurs, de nombreuses pédagogies envisagent un enseignement sans notes. Lorsque j’ai soutenu ma thèse de doctorat, je savais que le résultat ne serait pas « quantifié ». En revanche, un dossier très complet, reprenant l’avis circonstancié des différents membres de mon comité de thèse, rendait compte de mon travail. Aurais-je abandonné en milieu de parcours parce que mon travail ne trouverait pas de traduction sous la forme de points ? Qui pour croire ça ? De plus, les incitants matériels, comme les bonus financiers, peuvent être étonnamment contreproductifs. La fameuse expérience de la bougie montrait combien il n’y a pas de relation de causalité évidente entre performance et avantages financiers.

redbait

Gare au totalitarisme rouge!

Un troisième argument en faveur des inégalités est construit « en creux ». Il s’agit de montrer que la recherche d’égalité mène nécessairement au totalitarisme. À force d’exemples, usant et abusant de reductio ad Stalinum, votre interlocuteur vous fait le reproche de ce que votre « bon cœur » fait le jeu des pires dictateurs que la planète a pu connaître. Malheureusement, cet argument ne dit en fait rien du concept d’égalité lui-même. Il y a eu tout autant de « dictateurs » du bord politique opposé et dont le programme semblait consacrer les…inégalités. Que l’on songe seulement à Hitler, Mussolini, Franco, Pinochet, etc. qui, tous, ont fait affaire avec les entreprises capitalistes.

Toutefois, il y a dans ce troisième argument l’évocation de mécanismes sous-jacents qu’il serait trop facile de balayer d’un revers de mains. Par exemple, on sait que l’auto-organisation (c’est-à-dire une forme d’égalité dans les processus organisationnels) mène à une bureaucratisation, laquelle annihile…l’auto-organisation. Par exemple, co-construire des règles ensemble, de façon égalitaire, mène ensuite à se soumettre à ces règles, éventuellement de façon inflexible, et à ceux qui les représentent. Ce genre de phénomènes se retrouvent à différentes échelles : c’est une partie de l’histoire de la bureaucratisation soviétique, mais aussi celle de la vie quotidienne dans des squats ou encore, comme j’ai pu le montrer dans ma thèse, celle de la dimension organisationnelle de Wikipédia. Notons cependant que la bureaucratisation n’est pas l’apanage des organisations socialistes ou anarchistes…

Le quatrième argument que je souhaite évoquer voudrait que la solidarité volontaire soit plus efficace que l’égalité imposée par le haut. C’est l’argument préféré du libertarianisme qui prend pour exemple le charity business et l’ensemble des fondations privées récoltant des fonds au profit des miséreux. Les arguments avancés plus haut concernant le principe de charité s’appliquent ici également : si la solidarité volontaire fonctionnait vraiment, on n’en aurait tout simplement plus besoin !

Enfin, un dernier argument en faveur des inégalités rend compte de ce que le problème est moins l’existence d’inégalités que celle de la pauvreté. Imaginons par exemple une société très inégalitaire mais dans laquelle les personnes aux revenus les plus bas peuvent malgré tout disposer d’un niveau de confort semblable aux plus privilégiés de notre société capitaliste actuelle. Dans une telle société, les inégalités sont-elles encore un problème ? Ce cas de figure inciterait à penser que les inégalités ne posent pas de problème moral en elles-mêmes mais seulement si elles impliquent que les plus pauvres ne soient pas en mesure de subvenir à leurs besoins et d’accéder au confort.

Outre qu’une telle configuration est purement hypothétique et ne se retrouve pas dans la réalité, il y a plusieurs éléments à opposer à un tel argument. D’abord, la pauvreté se définit toujours de façon relative. Dans une société nomade de chasseurs-cueilleurs, il n’y a pas de propriété, il n’y a pas de domicile fixe, il y a fort peu de possessions. Est-ce à dire que les chasseurs-cueilleurs étaient pauvres ? Catégoriser de la sorte ces sociétés, c’est pécher par anachronisme. On est pauvre relativement au contexte qui est le nôtre. Posséder un smartphone, dans la société actuelle, s’apparente plus à un besoin qu’à un désir, ce qui n’était évidemment pas le cas il y a encore quelques années.

surtravail

Qu’est-ce que le surtravail?

Toutefois, le problème le plus important de l’argument de l’inégalité « acceptable » (pourvu qu’il y ait absence de pauvreté qui, elle, ne le serait pas), réside dans le fait de masquer la causalité qui explique la polarité de l’échelle des inégalités. Autrement dit, c’est parce que les riches sont riches que les autres sont pauvres, ce qui est le sens de la phrase de Vautrin dans le Père Goriot de Balzac : « Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu’il a été proprement fait. » Ainsi, comme l’a très bien montré Marx, la richesse des classes propriétaires des moyens de production, par exemple les actionnaires des grandes entreprises, s’explique au moins[3] par le surtravail, c’est-à-dire « le travail que fournit l’ouvrier au-delà du temps nécessaire pour produire sa force de travail et non payé par le patron »[4].

Il en résulte que si l’on accepte moralement des inégalités sous prétexte qu’elles ne provoquent pas de pauvreté, il faut en même temps accepter moralement que ces inégalités soient malgré tout construites sur le vol !

Quelques tentatives de réponses

Les réflexions qui précèdent font craindre qu’il y ait quelque chose d’insoluble dans notre rapport à l’égalité. Un égalitarisme aveugle est forcément impossible et totalitaire, là où les inégalités demeurent pourtant à combattre. Toutefois, un peu comme dans les paradoxes de Zénon, ce n’est pas parce que l’horizon est inatteignable qu’on ne s’approche pas de sa cible en s’y rendant !

La réponse la plus sage se situe dans un entre-deux : des inégalités, oui, mais à quel point ? Quel degré d’inégalité serait moralement acceptable ? Il va de soi qu’il n’y a pas de réponse univoque, que cela dépend des sensibilités et des valeurs défendues par chacun. Par exemple, n’importe quelle famille résout au quotidien ces « contradictions de l’égalité » : à partir du salaire (ou des revenus) de la famille, une redistribution s’opère en fonction des besoins de chacun. Des sentiments d’injustice peuvent éventuellement émerger, des conflits profonds traversent certainement quelques familles mais, en tout cas, personne ne pense que vivre en famille soit impossible ou se fasse forcément selon des principes dictatoriaux parce qu’il y aurait à mettre en place une redistribution équitable ! Rien n’indique ainsi que ce qui est possible pour une famille ne le soit pas à l’échelle de la société…

Rien ? En fait, si. Il y a bien une différence majeure entre une famille et la société capitaliste. Cette différence est induite par le système capitaliste lui-même : l’exigence de faire des profits ; c’est-à-dire la causalité qui lie la richesse des uns aux ressources réduites – voire à la pauvreté – des autres. À un niveau structurel donc, il s’agit de combattre les causes profondes des inégalités. À un niveau conjoncturel, il s’agit de réguler les inégalités inévitables.

Structurellement, le point essentiel revient à se débarrasser de la propriété lucrative. La proposition de « salaire à vie » de Bernard Friot est, à ce titre, très intéressante. Friot suggère d’étendre à l’ensemble des secteurs économiques répondant aux besoins fondamentaux le principe de cotisations. Ainsi, le travail serait découplé du salaire, garantissant à tous un « salaire à vie », indépendant de son occupation. Les entreprises ne paieraient pas leur salaire directement aux travailleurs mais à une caisse publique qui se chargerait de redistribuer à tous les citoyens un salaire – comme une pension, comme les allocations familiales, comme les remboursements des soins de santé. Évidemment, ceci ne s’envisage que si lesdites entreprises n’ont pas pour mission de « dégager de la plus-value ». Le principe même de « salaire à vie » est incompatible avec le capitalisme.

Dans un tel système, le salaire n’est pourtant pas le même pour tout le monde. Friot suggère différents barèmes, de 1500€ à 6000€ nets, en fonction des qualifications du travailleur. Des concours pourraient permettre de passer d’un barème à l’autre. Rien n’empêche, sur cette base, d’apporter des amendements, de préciser, de complexifier, etc. Voilà en tout cas une fourchette « d’inégalités acceptables », vis-à-vis de laquelle il est possible de se situer.

Différents outils statistiques peuvent aider à « penser » les inégalités conjoncturelles, à décider collectivement des objectifs, puis à inscrire dans la loi les moyens d’y parvenir. Évoquons ici rapidement la courbe de Lorenz qui représente graphiquement les inégalités de revenus dans une société, son interprétation à travers le coefficient de Gini, l’indice d’Atkinson qui répond à l’incapacité du coefficient de Gini à distinguer les inégalités dans les hauts et les bas revenus, etc. Ces différents indices permettent d’objectiver – au moins partiellement – une situation inégalitaire et de décider ensuite des politiques pour la réduire. Une évaluation récurrente sera alors en mesure de vérifier l’effet des politiques mises en place.

Les inégalités ne sont pas une fatalité et l’égalité n’est pas le vœu pieu d’utopistes attardés. Il est possible de lutter structurellement contre les inégalités systémiques du capitalisme, et de penser des « inégalités justes » à un niveau conjoncturel.


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Sur le même sujet, lire aussi :
La question de la charité
Ma série d’articles sur les mécanismes du capitalisme


Notes

[1] Voir cet excellent article de Denis Collin : http://denis-collin.viabloga.com/news/hegel-liberte-et-egalite

[2] http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=2256127800;

[3] Parce qu’il s’agit parfois d’esclavage pur et simple et/ou qu’il y a des moyens complémentaires de s’enrichir comme l’évasion fiscale.

[4] https://fr.wiktionary.org/wiki/surtravail

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Ce que le film Après Demain ne vous a (toujours) pas dit

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Article aussi publié par Investig’action et par le site Le Grand soir.

Si le film Demain a été un tel succès et qu’il a touché tant la société civile que les décideurs politiques et le monde marchand, pourquoi les résultats sont-ils aussi minces ? Désolé, le film Après Demain ne vous apportera pas de réponse, même s’il est obligé de faire un constat d’échec du bout des lèvres. Pire : le nouveau documentaire de Cyril Dion, accompagné cette fois par la journaliste environnementale Laure Noualhat, est confus, trompeur et très intéressé. Ils y confirment l’indigence de leur analyse économique et politique, mais aussi l’incapacité à se défaire de leurs œillères. La caution « autocritique » qu’aurait dû apporter Noualhat fait un « flop » qu’on ne saurait attribuer qu’à l’ (auto)censure ou à l’ignorance. Essayons de comprendre.

Je ne vais pas faire traîner un scoop qui n’existe pas. Lorsque j’ai écrit ma première critique sur le film Demain – un article abondamment relayé et je vous en remercie ! – j’ai très précisément expliqué l’erreur originelle de Cyril Dion et Mélanie Laurent : le fait d’occulter l’acteur le plus important de la société capitaliste, c’est-à-dire le capitaliste lui-même ! Et je vous le donne en mille, qui est à nouveau absent de ce second opus ? Bingo, le capitaliste ! Comme si le changement climatique pouvait se résoudre sans rapport de force, sans luttes et qu’il n’y avait pas, à la base de l’inaction politique, des intérêts complètement opposés.

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Les « lobbies et multinationales » ne sont évoqués dans le film qu’une seule fois et ils sont considérés comme les causes des dérèglements et non comme les conséquences du mode de production spécifique qu’est le capitalisme. Le problème ? Nous pousser à croire qu’il suffirait de réguler ces derniers pour que tout aille mieux. D’autre part, la seule fois que le terme « capitalisme » est prononcé, c’est pour en blâmer la version « triomphante », un peu comme lorsque Edwy Plenel nous assure que le capitalisme n’est pas « spontanément » démocratique. Il suffirait de lui forcer la main, quoi… On est là dans le vocabulaire des « excès » du capitalisme qu’il faudrait juguler et dans le refus de considérer qu’un capitalisme « sans excès » n’est tout simplement pas possible.

L’article qui suit est structuré de la façon suivante : je montre que Dion et Noualhat nient la dimension systémique du capitalisme, qu’ils occultent les victoires des capitalistes, qu’ils font croire que les capitalistes font partie de la solution et non pas du problème et, enfin, qu’ils souscrivent à la dangereuse idéologie du volontarisme, mettant tout le poids de la responsabilité sur les individus. Enfin, je reviens sur trois points essentiels à la critique : la question de la rentabilité économique des « solutions » qu’ils proposent, leur faisabilité réelle ou fantasmée et, enfin, le danger d’une approche psychologisante.

Premier point donc, Cyril Dion et Laure Noualhat ignorent (ou feignent d’ignorer) qu’en régime de propriété privée, les acteurs économiques sont en concurrence. Pour survivre, c’est-à-dire ne pas tomber en faillite ou être rachetés, ils n’ont d’autres choix que vendre plus et diminuer leurs coûts. Deux aspects inconciliables avec le respect de l’environnement et le respect des travailleurs. J’ai détaillé précisément ces mécanismes dans une série d’articles sous forme de dialogues sur le Blog du radis.

Il est important de noter ici que même un producteur « local » de fruits et légumes est soumis aux mêmes règles : la proximité d’une grande enseigne de distribution à côté de chez lui le place de facto en situation de concurrence. Personne ne peut se soustraire à ces lois, quelle que soit la forme juridique adoptée, coopératives comprises. Or, à ce jeu, ce sont toujours les économies d’échelle qui gagnent, autrement dit les gros acteurs économiques. Les « petits pas » font marcher ceux qui peuvent se le permettre, les « gilets jaunes » continueront à aller chez Aldi. Non par choix mais par nécessité.

Si on veut changer ce principe, il faut en changer les règles fondamentales, celles du capitalisme. Après Demain reconnaît que les seules initiatives qui durent dans le temps sont celles qui ont pu intégrer des élus locaux. Bien sûr, puisqu’il y a là l’amorce d’une modification structurelle. Mais comme les élus locaux sont bien peu de choses au regard des grandes enseignes et des grandes industries, il faudrait pouvoir convaincre les élus nationaux, les parlementaires européens, voire toucher l’échelle mondiale. Là où les décisions se prennent vraiment…c’est-à-dire là où les lobbies sont sur le terrain depuis le départ ! La récente campagne « l’affaire du siècle » exprime – enfin !- publiquement que les petits pas ne peuvent suffire, mais elle fait preuve de naïveté en ne mettant pas en cause le système dans ses structures.

Second point, Après Demain continue d’affirmer quant à lui que les fameux « petits pas » peuvent, de proche en proche, changer le monde, comme si, entre-temps, les capitalistes regardaient le nouveau monde advenir sans broncher. C’est évidemment complètement faux. Il ne sera pas nécessaire de lister de façon exhaustive, depuis la diffusion de Demain, les preuves de l’inaction environnementale – une inaction qui, dans un contexte de réchauffement, correspond à une régression puisqu’elle ne suppose pas le statu quo. Il ne sera pas non plus nécessaire de lister les régressions pures et simples. Pour autant, rappelons quand même quelques faits marquants.

D’abord la prolongation pour cinq ans de l’autorisation du glyphosate dans l’Union européenne, ensuite la signature du CETA (on sait qu’en favorisant le commerce, on augmente la pollution) et enfin l’autorisation donnée par Macron pour le forage par Total en Guyane avec des conséquences environnementales désastreuses. Le New York Times a listé pas moins de 78 lois fédérales contre le climat décidées par l’administration Trump. En France, la nouvelle loi de finance allège le barème pour les véhicules les plus polluants, alors que nous savons les marchés incapables d’anticiper sur le long terme en ce qui concerne le prix du baril (aucune chance qu’il explose pour cause de rareté). Les Britanniques autorisent à nouveau l’exploitation du gaz de schiste, cette année a une nouvelle fois battu un record dans la production et la consommation de pétrole et la consommation de pesticides a encore augmenté en 2017 en France. On sait par ailleurs que Lafarge, GDF-Suez et leurs petits copains financent les sénateurs climato-sceptiques outre-Atlantique, et grâce à la London School of Economics, il est possible d’avoir une vue sur tous les litiges concernant les lois touchant au changement climatique dans le monde… Tout ça ne concerne que les derniers mois ou années. Vive les petits pas pour changer le monde !

En réalité, il y a un abîme séparant l’augmentation réelle de la conscience du changement climatique chez les citoyens du monde, et l’absence de décisions réelles, influentes. Et pour cause ! Les décisions nécessaires, comme je le répète inlassablement, obligeraient à revoir l’ensemble du système de production capitaliste. Comme ceux qui font les lois sont aussi ceux qui en profitent, aucune chance que cela change.

Troisième point, et non des moindres. Après Demain essaie même de nous faire croire que les acteurs économiques capitalistes font partie de la solution et pas du problème ! Ils parlent de « changer les entreprises de l’intérieur » et donnent une véritable tribune à Emmanuel Faber, PDG de Danone. Dans un émouvant (sarcasme) extrait de discours, celui-ci avance sans sourciller que leur objectif est de « servir la souveraineté alimentaire des populations ». Heu, en fait, non. Le but de Danone est de faire du profit. Pas de répondre exactement à une demande. Sinon, on ne jetterait pas autant de bouffe, on ne nous droguerait pas au sucre, etc. Selon le film pourtant, même les grosses multinationales comme Danone peuvent devenir « responsables », au sens écologique et social du terme. Danone sera (au futur, quand même) labellisé Bcorp en 2020 et sa filiale US l’est déjà. Alors, preuve que j’exagère ?

Moi, c’est le genre d’info qui m’interpelle, et du coup je vais voir de plus près. B Corporation est un organisme privé de certification. Pour être certifié, il faut rencontrer une série de critères sociaux et environnementaux. D’accord, mais lesquels ? C’est là que ça se complique, parce que selon la taille de votre entreprise et votre secteur d’activité, les exigences seront différentes. Une espèce de certification à la carte, dont le processus est éminemment opaque et le résultat par conséquent impossible à juger. De plus, le label s’obtient sur base de ce que vous déclarez et personne a priori ne viendra vérifier. Enfin, on sait que la plupart des grandes multinationales ont d’innombrables filiales et travaillent avec des fournisseurs qui, eux, ne sont pas susceptibles d’être certifiés. Facile du coup de rejeter la responsabilité au cas où un scandale devait éclater. J’appelle ça de l’enfumage…

Quatrième point, le documentaire Après Demain joue la carte de la culpabilisation des individus. La parole est donnée à Anne Hidalgo, maire de Paris, et Nicolas Hulot, ancien ministre de la transition écologique, lequel affirme qu’il n’y a pas non plus « un million de gens qui descendent dans la rue pour demander de manger bio ». Alors qu’évidemment, quand il s’agit du foot, tout le monde est sur les Champs-Élysées ! Que dire ? D’abord que c’est faux. La marche pour le climat à Bruxelles le 2 décembre 2018 a réuni 75000 personnes. Le chiffre est à peine croyable pour la petite capitale belge. Résultat ? Deux jours plus tard, à la Cop24, le premier ministre belge Charles Michel se faisait remplacer par la ministre du développement durable Marie-Christine Marghem laquelle y rejetait deux directives pour le climat.

Les individus, eux, se mobilisent. C’est au niveau institutionnel, et donc structurel, que ça coince, comme expliqué plus haut. Mais il n’empêche que c’est une habitude : si le changement climatique n’est pas combattu à sa juste valeur, c’est la faute aux gens qui n’en font pas assez, comme l’expliquait sans rire Élise Lucet au JTerre de quelques joyeux Youtubeurs. On est dans la veine du discours volontariste voulant que le chômeur porte la responsabilité de ne pas avoir de travail, que le bonheur dépend de son développement personnel ou qu’il appartient à chacun de faire attention à ses données personnelles.

Ce n’est pas tout. Comme je l’expliquais déjà dans mon article sur le film Demain, l’immense hypocrisie de Cyril Dion est de faire croire que, parce que des alternatives existent, elles seraient accessibles à tous. Or, il est maintenant évident qu’acheter équitable, bio, respectueux des animaux et des personnes, c’est payer plus cher. Par exemple, Après Demain évoque une école Montessori. Magnifique, d’autant qu’on y paie en proportion de ses revenus…c’est-à-dire entre 150 et 400€/mois, soit entre 10 et 28 fois plus cher qu’une année de licence à la fac! Et de passer vite à autre chose comme si c’était normal, comme si le premier « gilet jaune » venu pouvait se le payer.

Le film évoque aussi des potagers sur des toits plats de bâtiments de la Poste. Le PDG, Philippe Wahl, y est tout sourire mais tout le monde « oublie » de nous dire que les postiers motivés sont bénévoles et que la responsabilité leur revient de tout mettre en place et de gérer. On n’appelle pas ça du travail gratuit ?

D’autant qu’il n’est pas étonnant que Cyril Dion et Laure Noualhat se focalisent tant sur la nourriture, le secteur où il est le plus facile de « penser local ». Alors on est obligé de faire des petits arrangements avec la vérité, mine de rien, pour les autres secteurs économiques. Par exemple en ce qui concerne l’énergie éolienne. Bien sûr, on passe sous silence le coût environnemental de leur fabrication et de leur acheminement, mais surtout on s’efforce de taire que jamais l’éolien ne pourra satisfaire nos besoins énergétiques actuels, comme le répète régulièrement Jean-Marc Jancovici. Sinon, il faudrait remettre en question le principe même de croissance, consubstantiel au capitalisme.

Grâce à Arrêts sur images, on découvre d’autres éléments bien nauséabonds. Ainsi, les mérites d’Enercoop, une coopérative de production d’électricité verte, sont vantés dans le docu…mais sans dire qu’elle est partenaire de Kaizen, une revue fondée par Cyril Dion himself. Le conflit d’intérêts ne s’arrête pas là puisque Pocheco, une entreprise dont la publicité est faite dans Demain mais aussi dans Après Demain, est un actionnaire important de la même revue ! L’histoire de cette dernière entreprise est d’ailleurs un cas d’école. En effet, depuis la diffusion du film Demain, Emmanuel Druon, le directeur prônant un « management alternatif », est rattrapé par des accusations lui reprochant d’être harcelant et tyrannique. Entre-temps, le marché du papier s’est écroulé, la boîte n’était plus rentable, elle a licencié en masse et a effectué un glissement de l’industrie vers la consultance, pour donner des conseils à L’Oréal et à…Danone ! Chassez la rentabilité financière par la porte, elle reviendra par la fenêtre.

Et puisqu’il faut bien remplacer par quelque chose les considérations matérielles concrètes qu’il est trop difficile de tordre à son avantage, Dion et Noualhat s’embarquent dans des considérations psychologisantes. Peu importe la vérité, tant qu’on raconte une belle histoire qui donne envie d’y croire (sic). What ? Au chapitre des belles histoires racontées par de beaux conteurs, on aura au moins cette fois échappé à Pierre Rabhi (qui avait lui aussi reçu Emmanuel Faber, PDG de Danone…). Pourtant, Cyril Dion, qui aime placer ses amis comme on vient de le voir, avait cofondé avec Rabhi le mouvement des Colibris. Faut croire qu’ils ont été tous deux légèrement échaudés par le dossier que Jean-Baptiste Malet a consacré au « paysan » dans l’édition d’août 2018 du Monde diplomatique.

Qu’importe, les premières « stars » venues feront l’affaire, comme l’écrivain à succès Harari, recommandé par Zuckerberg, Obama et Gates. On comprendra qu’il ne représente pas un gros risque pour le capitalisme. On retrouve une énième fois Rob Hopkins, grand prêtre du mouvement dit de la Transition, qui continue de faire semblant de croire à une « révolution tout en douceur » en dépit de l’évidence (argumentée) et Nicolas Hulot qui, au moment du tournage n’avait pas encore démissionné. Oui, ça la fout mal au moment de la diffusion, on perd un peu de son pouvoir de persuasion quand on a reconnu entre-temps sa plus parfaite impuissance, même avec le pouvoir qui était le sien. Last but not least, la parole est donnée à plusieurs reprises à Muhammad Yunus, le « banquier des pauvres » qui avait reçu le prix Nobel de la paix en 2006. Son credo ? Le business au service de la résolution des problèmes… Sauf que le microcrédit ne sort personne de la misère, qu’il est inaccessible aux plus pauvres, qu’il masque le rapport de causalité faisant que certains sont obligés d’y souscrire, etc. Bref, on est loin d’une idée révolutionnaire.

Le film Après Demain est une fable bourrée de conflits d’intérêts, d’inexactitudes, de faux enthousiasme et d’ignorance politico-économique. Cyril Dion et sa comparse faussement critique Laure Noualhat ont même le culot de terminer par un extrait du discours de Martin Luther King pour montrer la puissance des histoires, la force des rêves. Au même titre que Jean-Baptiste Malet a révélé que, dans la légende du colibri relayée abondamment par Rabhi, le petit oiseau finalement meurt d’épuisement, nous devrions peut-être rappeler à Cyril Dion que Luther King a été assassiné et que le racisme envers les afro-américains est toujours féroce. Permettez-moi d’avoir des rêves plus positifs…pour après Après Demain.


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Sur le même sujet, lire aussi :
Ma critique du film « Demain »,
Un dialogue sur les choix à poser entre autonomisme, réformisme et révolution.

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Trois questions à Edwy Plenel

Ce lundi 17 décembre 2018, pour la première conférence de son cycle baptisé « Warm up », la section Presse-information de l’IHECS (Institut des hautes études des communications sociales) recevait Edwy Plenel, fondateur et président de Mediapart. L’occasion pour Le blog du radis de mieux cerner Mediapart.

Ancien directeur du journal le Monde, Edwy Plenel peut s’enorgueillir d’un bilan exceptionnel comme journaliste et comme chef d’entreprise. D’un point de vue journalistique d’abord, Mediapart est reconnu pour avoir révélé de grandes affaires : du scandale des caisses d’épargne à l’affaire Karachi, de Cahuzac à l’affaire libyenne. D’un point de vue commercial également, sa réussite est totale car dans un environnement hostile où Internet ne semblait viable que dans la gratuité, Mediapart a fait le choix payant…d’être payant. Et ainsi garantir, a priori, son indépendance.

EmmanuelPlenel

Votre serviteur pose ses questions à Edwy Plenel qui a bon dos!

Mediapart selon Plenel

Prenant directement ses distances avec son passé trotskyste, Plenel introduit sa prise de parole en rappelant qu’il ne décrit pas Mediapart comme un journal de gauche. Il ne s’agit pas tant de critiquer la dualité gauche-droite que d’en extraire le journaliste qui serait au-dessus/à côté de cette dualité. Il définit plutôt son journal comme prenant radicalement au sérieux l’idéal démocratique qu’il comprend comme étant un idéal d’égalité. Que la valeur « d’égalité » soit au cœur même d’une politique dite « de gauche » n’aura échappé à personne, mais ce ne sera ni la première ni la dernière contradiction de Plenel ce jour-là.

L’intérêt essentiel de sa conférence pour les étudiants aura été de remettre l’investigation au centre de la motivation journalistique tout en rappelant que le droit de savoir est un enjeu essentiel en démocratie. Ça ne mange pas de pain mais à une époque où on leur parle surtout de contrats précaires, de polyvalence non spécialisée, de formats courts, etc., je suppose qu’entendre ce discours est crucial pour eux.

Ce qui étonne plus est son corporatisme. Ainsi, ce n’est pas tant qu’il y aurait des journalistes défendant des idées (voire des intérêts) différentes et s’insérant, de ce fait, dans des groupes sociaux distincts qu’un groupe social distinct des autres qui serait celui des journalistes ! Vraiment ? Pourtant, les journalistes ne partagent pas tous les mêmes valeurs et le seul point commun d’être « journaliste », en soi, ne dit pas grand-chose. Sauf que, comme nous le verrons, Plenel (ab)use de ce tenu pour acquis afin de justifier une absence de positionnement clair. Mon propos est qu’entretenir cette confusion lui permet, justement, d’aller dans le sens du vent, voire de pratiquer l’enfumage intensif.

Positionnement politique et éthique de Mediapart

J’ai donc adressé à Edwy Plenel trois questions visant à lui donner la possibilité de clarifier son positionnement politique et éthique.

1) « Vous avez précisé en début de conférence que Mediapart n’était pas un journal de gauche, mais un journal qui défendait la démocratie et donc l’égalité. Or, le capitalisme produit nécessairement des inégalités. Êtes-vous donc un journal anticapitaliste ? »

La réponse de Plenel est un exemple type de la langue de bois. Il commence en disant : « bien sûr que le capitalisme n’est pas spontanément démocratique ». L’adverbe « spontanément » est très important car il suppose qu’en forçant un peu, le capitalisme pourrait bien le devenir. Tout en donnant l’impression d’une critique contre le capitalisme, il affirme ici en fait une position socio-démocrate classique.

Il poursuit en déclarant que le capitalisme n’est qu’une « forme donnée d’économie de marché qui lui précédait. » Il s’agit ici d’un argument par dissociation, comme le soulignait Perelman dans son Empire rhétorique : l’idée est de distinguer économie de marché (qui serait bonne) du capitalisme (qui en serait une version avariée). Il va de soi que je récuse personnellement une telle distinction : dès l’instant où des marchandises s’échangent librement dans un système de propriété privée, la concurrence apparaît inéluctablement et, avec elle, le cortège d’inégalités que nous connaissons. Plenel réaffirme donc, une nouvelle fois, sa pensée socio-démocrate réformiste.

D’ailleurs, cette position se précise lorsqu’il affirme qu’à Mediapart ils critiquent beaucoup le « libéralisme économique, le néolibéralisme, l’ultralibéralisme. […] c’est-à-dire un libéralisme qui a perdu sa moitié […] politique ». Il ajoute que « nous avons des pouvoirs ultra-capitalistes, ultra-autoritaires. » Comprenez bien que le problème, ce sont en fait les préfixes : ultra-, néo-. Sans cela, le capitalisme, ça n’est pas si mal… D’autre part, prôner le libéralisme politique, c’est vanter les mérites de l’individu sur le collectif. Ce qui est un choix tout à fait respectable, mais relève d’un positionnement fort qui, à mon sens, entre clairement en contradiction avec l’idéal d’égalité proclamé plus avant.

Il termine enfin sa réponse par une envolée lyrique contre Trump, Bolsonaro, la Chine, Poutine, etc. en mettant l’ensemble dans un même sac et en rappelant que l’ennemi de tous ces gens était le journaliste – sans distinction. Retour d’un corporatisme aveugle. Fait intéressant, ses derniers mots vont à l’égalité, une nouvelle fois, qui ne doit, je cite, « pas seulement [être] sociale » mais qui doit être une réponse « à toutes les discriminations, de genre, de sexe » dont l’égalité dans la « création ». L’idéal d’égalité via la focalisation sur les discriminations, c’est la gauche Hollande, celle qui permet de passer pour un progressiste sur les questions de société en menant une politique de droite sur le plan économique. D’ailleurs, quelle est cette égalité de créer ? Qu’est-ce donc ça ? Ne dit-on pas liberté de créer plutôt ? Voire même liberté d’entreprendre ?

2) Ma deuxième question à Plenel portait sur les rapports qu’entretient Mediapart avec le pouvoir judiciaire : « Est-il arrivé qu’un magistrat vous donne un filon pour que vous puissiez investiguer et que, grâce à votre enquête, il puisse se saisir de l’affaire ? Ce qui fait craindre un risque d’instrumentalisation du journal. »

Plenel comprend que la question est sensible. D’abord, la réponse fuse, directe, sans ambages : « Non. Ça ne s’est jamais passé. » Dont acte. J’ai des sources qui disent le contraire mais, comme tout ça est invérifiable, partons du principe qu’il ne ment pas. Toutefois, comme il sent que la réponse risque d’être trop courte, il s’embarque ensuite dans un plaidoyer à sa propre gloire, rappelant qu’à Mediapart, ils « follow the money » (sic) et qu’ils ont révélé de nombreux scandales financiers. Ce qui est très noble et tout à fait exact…mais n’a rien à voir avec la question posée. Il plaide ensuite pour un journalisme d’alerte, avec son propre agenda voir ce que les magistrats ne voient pas – tout en reconnaissant qu’il est très facile d’avoir de bonnes relations avec le pouvoir judiciaire pour avoir accès aux dossiers. Lequel, effectivement, se saisit des affaires ensuite, « mais sans avoir eu de filon avant ». Bon.

3) Ma troisième question portait justement sur le lanceur d’alerte, Julian Assange. « Assange est en train de crever à l’ambassade d’Équateur. À quel genre de compromission vous êtes-vous plié pour ne pas avoir à subir le même traitement ? » Il y a une pointe de provocation dans ma question, mais est-ce exagéré quand on sait la relative mansuétude dont il a fait preuve lors de son interview du Président Macron en compagnie de Jean-Jacques Bourdin ? Plenel était resté strictement dans les limites imposées par le genre : un zeste d’irrévérence pour ne pas passer pour un collabo (un petit mot à l’égard de la réception par Macron du Prince d’Arabie saoudite, le mot « répression » lâché quant à Notre-Dame des Landes) mais rien qui puisse remettre structurellement en cause le système économique défendu par Jupiter.

La réponse de Plenel à ma question est en deux temps. D’abord, il rappelle « [qu’] Assange, comme Snowden et Manning resteront trois héros malheureux de cette aire potentiellement démocratique et aujourd’hui régressive ». À propos d’Assange, il dit qu’« évidemment », on lui a fait « payer le prix fort ». Si c’est d’une telle évidence, pourquoi lui, Plenel, n’a-t-il payé le prix fort de rien ? Dans un deuxième temps, il se fend d’une saillie anti-Wikileaks qui aurait diffusé des « matériaux bruts non travaillés, dont on sait maintenant qu’ils auraient été en partie fournis par la Russie. » Faudra m’expliquer en quoi le fait que des matériaux soient diffusés par la Russie est un problème tant que ces informations sont vraies et vérifiées… À moins que l’on suppose que Wikileaks soit « à la solde » d’un pays qui est le seul à avoir accordé l’asile à Snowden ?

Si Plenel « touche du bois » quant « à mon souhait qu’il soit un jour mis en résidence, interné ou emprisonné » (sic – mais on dira que c’est une réponse provocante à une question provocante !), la question est en substance la suivante : est-il possible, sans censure ni autocensure, de tout dire, même à Mediapart ? Il me semble que si Mediapart peut « tout dire », c’est parce que ce que Mediapart veut dire n’est en réalité pas très dérangeant.

Fake news, objectivité, réalité, vérité

Au-delà du positionnement politique de Plenel dont on a compris qu’il était socio-démocrate, c’est-à-dire relevant d’un capitalisme réformiste, il est intéressant de se pencher sur sa façon de voir le journalisme.

Considérons d’abord ce que j’ai appelé au début de cet article son corporatisme. Pour Plenel, le journalisme est un métier, lequel suppose des compétences qui ne sont pas à la portée du premier venu. Ainsi, il ne croit pas au « journalisme citoyen » et dresse une barrière entre « amateurs » et « professionnels ». C’est le même principe qui sous-tend le site du Monde Les décodeurs et leur Decodex : comme le citoyen lambda n’est pas capable de se faire son propre jugement, des professionnels seront là pour lui dire ce qui est bon ou pas et ce qui est vrai ou faux. Le journaliste est là pour prêcher la bonne parole, pour lui apporter, comme dirait la campagne belge anti-fake news, une information « d’origine contrôlée ».

Je suis férocement opposé à une telle conception. La guerre en Libye, les armes de destruction massive en Irak, le charnier de Timisoara ou, encore hier, les images falsifiées de France 3 sur les « gilets jaunes », c’est ça, l’origine contrôlée? Et si, à la place de lire la presse « contrôlée pour vous », vous commenciez à contrôler vous-même la presse, quelle qu’elle soit? Exercer son esprit et ses compétences critiques, n’est-ce pas comme ça qu’on est garant de la démocratie?

C’est le propos que j’ai toujours défendu, notamment à travers cet article, une introduction à la critique des sources et une déconstruction d’un exemple parmi d’autres des « fake news » du quotidien, colportées par la presse mainstream autant que par les presses alternatives. Pour moi, l’information n’est PAS un pré carré! Nous dire ce qu’on doit penser, ce n’est pas émanciper, c’est soumettre! L’enjeu démocratique est moins dans un journalisme « univoquement professionnel » que dans la capacité de chaque citoyen à pouvoir lui-même déconstruire les messages éventuellement contradictoires qui lui sont adressés. D’ailleurs, l’information n’est pas le seul fait des journalistes : elle provient également du monde académique, du monde associatif, des intellectuels, du monde politique, etc.

Enfin, à travers sa conférence, Plenel a partagé sa vision sur la nature des faits. Il reprend à son compte le vocable des « fake news » et le rôle des journalistes pour lutter contre ces derniers. Qu’implique la notion de fake news ? Qu’il y a des faits et que, en tant que tels, il serait possible d’en dire une vérité. Or, si la nature des faits est indiscutable (« il se passe des choses », c’est la réalité), la seule évocation de ces faits est déjà de l’ordre du discours (donc de la mise en correspondance située entre ce qui est dit et ce qui est réel, c’est-à-dire la vérité). De ce point de vue, la distinction entre éditorial, articles d’investigation, brèves, etc. relève plus d’une stratégie de mise en visibilité plus ou moins grande de l’opinion de l’auteur qui s’appuie sur des cadres théoriques rigoureux ou, au contraire, sur des clichés éhontés.

Conclusions

Edwy Plenel et, avec lui, Mediapart, défend un journalisme corporatiste, ancré dans une tradition socio-réformiste du capitalisme. Il excelle dans l’investigation et la publicité de scandales qui sont toutefois toujours présentés comme des effets conjoncturels, des dysfonctions d’un système qui, par nature, pourrait ne pas être mauvais.

Mediapart est à la presse écrite ce que Cash investigation est au reportage télévisuel : sous couvert d’être les chiens de garde de la démocratie, ils laissent penser, en creux, qu’il n’y a pas de causes structurelles aux déviances qu’ils se font un point d’honneur à dénoncer. D’ailleurs, Élise Lucet ne disait-elle pas auprès de cette bande de joyeux Youtubeurs du JTerre qu’elle était convaincue que « les entreprises sont sensibles aux modes de pression » et que, sous pression, elles changeront ? Comme si ces mêmes entreprises avaient tout le loisir d’être éthiques et que leur ignominie était un choix.

 

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Le PTB, la citrouille qui fait peur ?

Article également paru dans la Libre Belgique du 14 novembre 2018.

Bouh ! Halloween est pourtant derrière nous, mais les thuriféraires de la doxa économique persistent à utiliser la gauche…pour faire peur. Le problème ? La carte blanche rédigée par Corentin de Salle et Mikaël Petitjean dans la Libre du 8 novembre 2018 repose sur un sophisme dit de « l’homme de paille ». Cet argument consiste à présenter erronément la position de son contradicteur pour le décrédibiliser ensuite sur la base-même des erreurs volontairement introduites. Subtil et dévastateur.

pumpkin

Une citrouille bien rouge qui fait peur!

Quel est ce fameux argument fallacieux ? Celui de faire croire que les mesures prônées par un parti de la gauche dite « radicale » sont possibles en demeurant dans le système capitaliste actuel. Or, précisément, la gauche « radicale » s’emploie à démontrer que, structurellement, le système capitaliste ne peut faire autrement que produire les inégalités qu’elle dénonce. Discuter de tel ou tel coût de l’une ou l’autre « mesure » est vain si l’on reste dans ledit système. Exemple : la semaine de quatre jours n’a effectivement aucun sens si les entreprises n’ont d’autre choix que d’être en compétition pour leur survie… Et, en effet, le cadre européen étant capitaliste, il est peu probable de sortir de ce système économique tout en restant dans les institutions européennes. C’est d’une telle évidence qu’il est surprenant de devoir le préciser.

En réalité, les mesures de la gauche « radicale » essentielles s’opposent à la nature du système capitaliste : la propriété privée et, par voie de conséquence, le système concurrentiel. Les exigences du Conseil National de la Résistance l’exprimaient bien : nationalisation des secteurs économiques répondant aux besoins premiers, fin des monopoles, planification, autonomie nationale – pour prendre les plus importantes qui ont aussi été historiquement celles les moins appliquées. Ainsi, ce que les deux auteurs présentent ironiquement comme une conséquence « fatale », tellement angoissante et dommageable que sa seule énonciation suffirait à la discréditer, est en réalité un prérequis indispensable à une politique de gauche : la collectivisation des grands moyens de production, la fin de la croissance économique pour elle-même, la redistribution des richesses produites, la fin du vol de la plus-value, etc.

On comprend alors que l’exercice de « politique-fiction » de M. de Salle et de M. Petitjean relève soit de la mauvaise foi, soit de l’ignorance. Ce n’est pas une excuse : si le capitalisme est un système économique dont la mécanique produit nécessairement des inégalités, sa longévité s’appuie sur des idéologues qui en font la publicité en dépit des innombrables preuves de son caractère criminel – qu’il s’agisse des victimes humaines ou de l’environnement.

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Analyses, Articles parus sur d'autres médias, Contribution externe

Du volontarisme à la culpabilisation des individus : des idéologies qui nous aliènent

Contribution externe de Julien Lecomte
Visitez son site « Philosophie, médias et société » ici


Le « self-made man » désigne l’homme qui « se fait tout seul » : « il était pauvre et le voilà riche grâce à sa volonté et à son travail ».

Cette notion est représentative d’une idéologie qui fait peser une grande responsabilité sur les individus et sur leur volonté : « nous pouvons changer les choses, améliorer notre condition – voire le monde (ou sommes responsables de ses dysfonctionnements) – en fonction de notre volonté individuelle ».

Cette sur-responsabilisation des individus occulte parfois une remise en cause plus profonde des systèmes.

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Analyses

Comprendre les fusions d’entreprise (partie 5)

Pour la partie 1, voir ici
Pour la partie 2, voir ici
Pour la partie 3, voir ici
Pour la partie 4, voir ici

  • Et les États là-dedans ? Je veux dire : on a quand même du pouvoir comme citoyen ! C’est un peu notre responsabilité si on élit des gens qui agissent contre nos intérêts.
  • Il suffirait d’élire des gens « biens » ? Des politiques qui « tiendraient leur parole » ?
  • Mais oui ! Ce n’est pas si bête quand même…
  • Ou alors, ils ne peuvent tout simplement pas tenir parole. Regarde, Nicolas Hulot a fini par démissionner…
GM

General Motors

  • Oui, enfin, un ministre de l’écologie qui avait neuf voitures, bonjour l’intégrité quand même !
  • N’empêche. Il aurait pu continuer à être ministre. Or, même lui, avec le peu d’exigence qu’il avait de lui-même a fini par avaler trop de couleuvres !
  • Comment peut-on l’expliquer ?
  • Comme pour les patrons de l’industrie ou de la finance : l’absence de choix.
  • Je ne comprends pas.
  • Pour des tas de raisons, politiques et hommes d’affaires partagent les mêmes intérêts. Certains passent d’un milieu à un autre indifféremment, comme Barroso ex-Président de la Commission européenne passé chez Goldman Sachs. On appelle ça les « revolving doors ». Soit parce que comme ils se fréquentent sans cesse, ils deviennent amis. Voire même ils ont fait leurs études ensemble, ils appartiennent au même milieu socio-économique et socio-culturel.
  • Ok, mais ça ne fait pas tout…
  • C’est déjà beaucoup. Ils se fréquentent lors de repas d’affaires, au dîner du Siècle, au Bilderberg, dans la franc-maçonnerie, dans les divers dîners où on retrouve des politiques, des hommes d’affaires, des journalistes, etc.
  • Tu verses dans le complot là, non ? Tu vas bientôt me parler des Juifs ?
  • Mais non, pas du tout. Dans tous les milieux, il y a ce genre de rassemblement. Compare ça à la pétanque du dimanche midi sur la place du village ! Sauf que là, la différence, c’est qu’ils ont beaucoup plus de pouvoir. Et ils s’arrangent donc collectivement pour le conserver.
  • Je ne sais pas. Cette explication presque psychologisante me dérange un peu. Il doit bien y avoir des raisons plus…rationnelles.
  • Assurer ses intérêts présents et futurs est très rationnel. C’est le principe même du lobbyisme. Cela dit, tu as raison. Il y a des mécanismes purement économiques.
  • Que veux-tu dire ?
  • La plupart croit vraiment dans le dogme du libéralisme économique voulant que l’entrepreneuriat privé crée de l’emploi et que, par ruissellement, l’ensemble de la société en profitera. Les yeux fixés sur le PIB, qui ne s’intéresse qu’à la création de richesses et non à sa distribution, ils pensent qu’une augmentation de la production profite nécessairement à tout le monde.
  • Et donc ils favorisent les cadeaux économiques, comme les diminutions de taxes aux grandes entreprises, en pensant que de ce fait ils font d’une pierre deux coups ?
  • Voilà, on peut dire ça. Mais évidemment, on a tendance à croire avant tout à ce qui nous arrange.
  • Sauf que les grandes entreprises, corsetées par l’obligation de profit, elles n’en profitent pas pour engager des gens mais pour gagner en compétitivité.
  • Et comprends bien que comme on l’a dit plusieurs fois, c’est très sensé ! L’entreprise en question gagne alors la guerre économique, mais pour un temps très limité seulement, puisque très vite, les autres pays se calquent sur ces nouvelles normes et c’est la collectivité qui paie le prix fort.
  • Dis, c’est quoi la différence entre la productivité et la compétitivité en fait ?
  • La productivité, c’est arriver à faire plus avec moins. Produire plus de voitures avec moins d’ouvriers par exemple.
  • Et la compétitivité ?
  • C’est arriver à être « plus productif » que les autres !
  • Comme c’est relatif, c’est un jeu qui ne s’arrête jamais du coup…
  • En effet.
  • Et donc, aucun politique ne peut sortir de ce jeu-là ?
  • Tant qu’on reste dans le jeu capitaliste, non. Du coup, les gens croient de moins en moins à la politique. De moins en moins dans un pays qui serait géré par les pouvoirs publics.
  • Tu veux dire que ça participe à la croyance que seul le privé est capable de bonne gestion et qu’il faudrait donc qu’un pays soit géré comme une entreprise ? C’est complètement paradoxal.
  • Tout à fait. Et c’est exactement sur ce mythe-là qu’un Emmanuel Macron a été élu. Peu importe au final que cette vision puisse contribuer au problème plutôt qu’à la solution…c’est de l’ordre de la pensée magique.
  • Je vois. Au moins l’État est capable de prendre les bonnes décisions, au plus on considère que diminuer son pouvoir est la solution. Alors que c’est le problème.
  • Et tout ça est très cohérent avec un monde individualiste où il faut « performer ». Les notions de « collectif » nous passent complètement au-dessus aujourd’hui. Je voyais la une du Monde récemment sur le climat. Individuellement, les gens ne s’en foutent pas mais, collectivement, personne ne se bouge. Même pas moi.
  • Je suppose que les gens se sentent impuissants. Les décisions difficiles doivent être prises en amont, par le pouvoir politique.
  • …dont on vient de dire qu’il n’en avait plus les moyens !
  • Pourtant, c’est comme ça que fonctionne la démocratie ! Tu ne voudrais quand même pas d’une dictature !
  • Les dictatures s’accommodent très bien d’une pensée capitaliste. À ton avis, par qui Hitler faisait-il construire ses voitures ?
  • Je ne sais pas…
  • General Motors. Et le contraire est vrai aussi : rien n’indique qu’une société où l’économie serait publique ne puisse être démocratique.
  • Oui, bon, historiquement, tu conviendras que ce n’est pas gagné.
  • De quoi parles-tu ? De Cuba qui subit un embargo scandaleux et terrifiant depuis 1962 par les USA ? De l’URSS qui s’est construite en temps de guerre ? De la Chine de Mao ? Tout ça est vraiment comparable ?
  • Tu ne vas pas défendre Staline ! Et Mao !
  • Ni Reagan, ni Obama, ni Trump, ni l’UE ! Qui sait ce que Lumumba aurait pu faire s’il n’avait été assassiné ? De qui parles-tu ? D’Allende, de Torrijos, d’Arbenz, de Chavez, de Mossadegh, de Zelaya…tous morts. De mort suspecte pour la plupart. Ou renversés par des Coups d’état. Des USA en général. C’est trop facile de jeter l’opprobre sur une théorie politique en pointant le doigt vers une mise en pratique qui, souvent, a été mise en difficulté par ceux-là mêmes qui la critiquent.
  • On appelle ça l’argument de l’homme de paille, non ?
  • Ça y ressemble bien, oui. Puis de toute façon, ces mêmes démocrates qui sont censés nous diriger avec tellement d’éthique s’embarrassent peu des dictatures quand ça les arrange. On parlait des liens entre GM et les Nazis, mais ça vaut encore pour nos dirigeants avec l’Arabie saoudite ou le Qatar.
  • Je n’arrive pas à comprendre l’intérêt qu’ils ont à défendre des pays pareils. On ne partage rien avec eux ! Leurs idées rétrogrades, la lapidation…
  • Mais ce n’est pas la question. La question, c’est le business. L’Arabie saoudite est le deuxième importateur d’armes au monde.
  • Ils en font quoi de ces armes ?
  • Ils font la guerre. Ils financent le terrorisme.
  • Attends, il ne faut pas exagérer non plus. On ne peut quand même pas affirmer qu’il n’y avait pas de guerres avant le capitalisme et que toutes les guerres d’aujourd’hui sont des guerres du capitalisme.
  • C’est une bonne remarque. Je serais curieux de savoir ce que d’autres en pensent. Effectivement, il y a toujours eu des guerres. Chaque système économique a produit ses propres inégalités, ses propres luttes intestines mais aussi ses propres croyances. Les esclaves se sont révoltés, les cerfs ont cherché à avoir plus de droits. La révolte des paysans qui ont tenté de prendre Londres en 1381 a été écrasée…
  • Où veux-tu en venir ?
  • Il faut bien comprendre qu’il y a une évolution dans les rapports de production. D’une certaine façon, si on défend des valeurs d’égalité bien sûr, le servage représente un « mieux » par rapport à l’esclavage. Et le capitalisme est aussi un « mieux » par rapport au servage.
  • Te voilà en train de défendre le capitalisme ?
  • Non, pas du tout. Je montre simplement qu’il ne faut pas être binaire. L’historicité est importante. Il est aussi ridicule d’idéaliser les rapports de production précédents que de penser qu’il n’est pas possible de faire mieux que le capitalisme.
  • Ceux qui disent que le capitalisme est indépassable se trompent à ton avis ?
  • Bien entendu. Dans sa forme impérialiste, celle qu’on vit aujourd’hui, il est même plutôt récent.
  • Impérialiste ? Que veux-tu dire ?
  • On en revient à ta question initiale sur les guerres. Quand des patrons n’arrivent plus à exploiter leur propre main d’œuvre, ils exploitent la main d’œuvre ailleurs. Et les sols avec les matières premières.
  • Oui, et puis quoi ? Les colonies par exemple ?
  • En effet. Mais souviens-toi du principe de compétitivité : tous les acteurs économiques, pour ne pas disparaître avalés par les autres, sont obligés de faire pareil et même de faire plus que les autres. Avec comme conséquence un partage de la planète entre les seules grandes puissances du moment.
  • On peut dire que la conférence de Berlin illustre bien ce que tu dis ?
  • Tout à fait. Et la suite, tu la connais. L’Allemagne, arrivée plus tard dans le jeu colonial, s’est sentie flouée. La Première guerre mondiale, que si peu de gens arrivent à expliquer, n’est jamais qu’une nécessité de renégocier les territoires partagés précédemment.
  • Attends, quoi ? Là, je ne te suis plus.
  • C’est pourtant simple : si vous êtes six, vous divisez le gâteau en six ! Mais imagine qu’un septième arrive et que personne ne veut lui donner un morceau de sa part ?
  • S’il veut être sûr de manger, il se battra pour…
  • Tu as compris le principe des guerres impérialistes.
  • Et tu sous-entends qu’on pourrait appliquer cette grille de lecture à tous les conflits mondiaux ?
  • Si on n’occulte pas toutes les autres raisons, comme l’Histoire des peuples concernés, leurs croyances, leur culture, les conditions météorologiques, etc., oui. La forme que prennent les conflits est contingente mais que le capitalisme soit un mécanisme fondamental des guerres est évident.
  • Olà, évident ? Il faudrait pouvoir le prouver !
  • Comment reconnaît-on une bonne théorie ?
  • Je ne sais pas.
  • À sa capacité d’explication, certes, mais aussi à sa capacité de prédiction, comme le dirait le sociologue Karl E. Weick. Autrement dit, si on est en mesure de prédire les guerres et leurs conséquences grâce à cette théorie, on a de bonne chance de croire que cette théorie est performante.
  • Et c’est le cas ?
  • Oui, ça l’est. Par exemple, seuls les théoriciens qui défendaient ce genre de théories ont pu, dès le départ, prédire que la guerre en Libye serait un fiasco. Ce sont les mêmes qui dénonçaient les mensonges des armes de destruction massive en Irak bien avant que les médias mainstream reconnaissent qu’ils s’étaient fait berner.
  • Mais on dit aussi que cette théorie, pour faire simple disons la perspective marxiste-léniniste, est une mauvaise théorie parce qu’elle serait infalsifiable. Autrement dit, on arriverait toujours à tout expliquer avec cette théorie, une chose et son contraire !
  • Je ne pense pas que ce soit vrai. Je dis la chose suivante : si un gouvernement élu est capable de changer les règles du jeu capitaliste avec des réformes sans subir d’attaques de quelque nature par les autres pays capitalistes et sans le recours à la lutte sociale, je serai d’avis que cette théorie ne tient pas.
  • Donc cette théorie est falsifiable ?
  • Pour moi, oui. Puisqu’on est en mesure d’énoncer une situation fictive qui la rendrait caduque.
  • Ça me paraît un peu compliqué, je crois que je devrais revenir là-dessus plus tard. Mais je pense comprendre dans les grandes lignes.

Suite dans la partie 6

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Réactions

L’absurdité des tests de QI, en 7 arguments


Mise à jour 18/02/2019 – Pour la controverse quant aux biais culturels des tests, voir notamment la page Wikipedia traitant (de l’absence) des liens entre groupes racisés et intelligence. Notons aussi la méta-analyse évoquée par un commentaire ci-dessous, elle-même contredite par d’autres recherches.


Á une époque où on ne peut ouvrir Youtube sans entendre parler de « douance », de « zèbres », de « gifted », de « surdouance », de « HP » (pas les imprimantes) et autres mots barbares, je m’essaie à ce rapide soliloque pour en finir, une fois pour toutes – en ce qui me concerne – avec cette imposture que sont les tests de QI.

Le Graal pour les thuriféraires de cette imbécillité ? 130 ! Le fameux palier à partir duquel vous ferez partie des « hors normes ». Perso, mon Graal, c’est 42. Mais pour d’autres raisons

smart

Les enfants de parents purs et intelligents

  1. Les Lapons sont sous-doués

Il y a cette anecdote en anthropologie qui raconte qu’un explorateur canadien observait des ours polaires en Laponie[1]. Les Lapons lui demandèrent alors quelle était la couleur du pelage des ours présents dans son pays. Il leur dit : « À votre avis ? Ce sont des ours polaires ! » Les Lapons expliquèrent alors que sans les avoir vus, ils ne pouvaient répondre.

Est-ce à dire que les Lapons ne sont pas intelligents ? Non. Simplement, la forme syllogistique leur était étrangère : Tous les ours polaires sont blancs / Or, les ours de l’explorateur sont des ours polaires / Donc, les ours de l’explorateur sont blancs. À vrai dire, les Lapons font même plutôt preuve de sagesse : à moins d’avoir vu l’intégralité des ours polaires, il est impossible d’affirmer qu’ils sont tous blancs… On ne peut en effet, en science, affirmer qu’une théorie est vraie. On ne peut que démontrer qu’elle est fausse, comme l’exposait bien Karl Popper avec le principe de falsifiabilité.

Il en va de même pour les tests de QI : la maîtrise du langage, des axiomes, des tenus pour acquis de la culture du test est une condition sine qua non à sa réussite. L’universalité de ces tests est complètement remise en question, ce qui diminue d’autant leur intérêt supposé. Une fois qu’on a dit ça, on se confronte en effet à un autre énorme problème. Où commence et où s’arrête cette culture ? Ne peut-on considérer que ceux qui réussissent le mieux ces tests ne sont pas forcément très intelligents mais correspondent juste parfaitement aux attendus culturels que ces tests sous-tendent ?

  1. C’est une instrumentalisation politique !

Le titre est évidemment un peu provoc’ mais il renvoie à une vérité historique méconnue. Profitant de ce que ces tests sont culturellement marqués alors qu’on les considérait comme universels, ils ont été très pratiques pour « classer » les immigrants d’Europe de l’Est sur le continent de l’oncle Sam, puis pour justifier les coupes dans les dépenses sociales, défavorisant de facto la population noire. Ils servaient ainsi le dessein suprématiste d’une « race blanche » et les délires eugénistes au détriment de tous ceux qui ne partageaient pas la même culture, la même langue et/ou les conditions socio-économiques. Les tests de QI ont donc servi des projets politiques évidents et il n’est pas interdit de penser que, sous des formes peut-être moins explicites, ils continuent de le faire aujourd’hui.

D’une certaine façon, les tests de QI sont, comme le décrivait Althusser pour l’Église et le système scolaire, un « appareil idéologique d’État », c’est-à-dire une institution qui inculque « des façons de voir » et s’assure de la reproduction des classes sociales dans les justes proportions (c’est-à-dire dans les proportions qui maintiennent tel quel le système). Ainsi, les riches occupent leur place de privilégiés non par effraction, mais de façon tout à fait légitime : elle leur est due par leur intelligence. C’est notamment ce qu’a pu révéler l’affaire du psychologue Birt en Grande-Bretagne.

Comme me le partageait un copain, directeur d’une salle de sport à Molenbeek : « Dans le Brabant Wallon, dès qu’un enfant bouge un peu, il est HP ! Chez nous à Molenbeek, c’est un hyperactif. Et on le drogue à la rilatine… » Le test de QI sert alors de caution scientifique, venant appuyer par les chiffres non pas une réalité objective, mais une projection bien utile au maintien d’un système de domination.

  1. Parfaitement solubles dans le capitalisme

En se focalisant sur certaines compétences logiques ou matricielles, sous le couperet d’un chronomètre, ils mettent en évidence des valeurs relatives à la performance, à l’optimisation du temps et de ses propres ressources, à l’efficacité, à la mise en concurrence par les chiffres, et à la réflexion intensive dans le strict périmètre de la norme attendue. De ce point de vue, les tests de QI servent parfaitement le capitalisme qui n’invite pas à penser hors de lui-même. Ils poussent à considérer l’Homme comme un être « rationnel », un homo economicus que pourtant la moindre décision émotionnelle suffit à contredire !

Les tests de QI renvoient au mythe de la quantification que l’on observe partout. Qu’importe si l’on fait dire ce qu’on veut aux chiffres, aux data, pourvu qu’on puisse réaliser de jolis graphiques que personne (ou presque) n’interrogera. Si les mots ont un poids et que les photos créent le choc, les chiffres, eux, cumulent ces deux pouvoirs – non contents d’être des symboles, ils deviennent des icônes. Ce qui passe à la trappe, ce faisant, c’est l’inventivité, la pensée hors des cadres, la créativité…

Le test de QI attend littéralement un certain type de réponse. Ce qu’il mesure n’est donc pas une réponse vraie à une question absolue, mais la réponse adéquate par rapport à ce que les autres répondent normalement. En réalité, ils sont tellement déconnectés du monde réel et de ses problèmes que ce que mesure vraiment ces tests de QI…c’est la capacité de quelqu’un à répondre à un test de QI ! Tautologie très éclairante.

  1. L’intelligence ? De la logique seulement.

Peu importe que la pensée humaine soit entièrement organisée autour des métaphores, qu’il soit impossible de réfléchir sans analogies, même au cœur de la physique fondamentale… Théorie des cordes ? Quelles cordes ? Qu’importe tout ça. Pour le test de QI, l’intelligence n’est pas analogique, elle est logique. Tout court. Et si votre logique n’est pas celle attendue par les suites de symboles à compléter, vous n’aurez pas l’occasion de vous exprimer à ce sujet. Autrement dit, les personnes qui initialement conçoivent le test de QI imposent leur logique au test et la prennent pour étalon.

On serait alors tenté d’intégrer d’autres compétences à ces fameux tests, histoire qu’ils ne soient pas le seul reflet de la focale mise sur la logique. Sauf que, ce faisant, on renforce d’autant le gap entre les différentes origines socio-économiques. Ajoutez, par exemple, des questions de vocabulaire et le gamin de Molenbeek qui ne parle même pas français à la maison s’en sortira particulièrement mal. Qu’importe d’ailleurs si lui est déjà bilingue à huit ans…contrairement à son homologue des banlieues bourgeoises.

  1. Suffit de s’entraîner !

Un des axiomes de Mensa, une organisation britannique dont les tentacules s’étendent sur toute la planète et qui organise des petites sauteries au sein de la communauté des QI supérieurs, considère que le QI est quelque chose d’inné. Pourquoi ? Parce que, comme précisé plus haut, il ne faudrait pas mélanger les torchons et les serviettes.

Or, on considère aujourd’hui en psychologie que le QI n’est que le « diagnostic passager de certaines fonctions cérébrales ». Si ce n’est qu’un diagnostic passager, on suppose aisément qu’il peut changer avec le temps. Selon que le cerveau est peu, moyennement ou beaucoup sollicité. Je repense à ces vidéos touchantes où Jacques Duez, prof de morale, interviewait ses élèves de primaire sur des questions philosophiques. Les retrouvant des années plus tard, on mesure combien avec le temps et l’usage, le cerveau pouvait s’être émancipé ou…rabougri.

D’ailleurs, on peut même s’améliorer ! S’entraîner ! Un ami me partageait récemment avoir été stressé à cause de ces fameux tests de matrices dans une procédure de recrutement. Il s’est donc préparé avec l’un de ces livres…qui lui a été tellement utile qu’il a, le jour J, eut le temps de vérifier toutes ses réponses. Deux fois. Jamais une caractéristique innée n’aura été si bien supportée par de l’acquis ! Et ce n’est pas tout : les résultats sont influencés par une série de facteurs externes, qui n’ont aucun rapport avec l’intelligence, comme le stress face aux examens, la fatigue, la capacité de concentration, la confiance en soi et l’estime de soi, etc.

  1. Oui, mais ça en aide certains…

Tout d’abord, on a parfaitement le droit de se sentir aidé par des choses irrationnelles. Je n’ai absolument rien contre les religions, l’astrologie, l’ésotérisme et que sais-je encore. Mais il ne faut pas non plus confondre la foi et la connaissance. Et on ne perd rien à « croire » en connaissance de cause !

Du reste, le test de QI peut très bien (enfin, très bien, toute proportion gardée et compte tenu des réserves formulées dans cet article) continuer à être un des outils utiles à des diagnostics, par exemple concernant les déficiences mentales. Ce qui était, d’ailleurs, son but lorsqu’Alfred Binet l’a conçu. Mais nous serons d’accord sur le fait qu’il y a une marge entre considérer le test de QI comme un des outils utiles au psychologue et le considérer comme l’étalon universel et incontesté de classement de l’intelligence au regard d’une population entière.

Enfin, si ça en aide certains, ça en détruit d’autres… Qui ne sera que « hyperactif » aux yeux de ses parents – sans la caution de la « surdouance », qui ne pourra « légitimer » son hypersensibilité, hyperactivité, hyper-ajoutez-n’importe-quoi-derrière avec une intelligence hors norme…

  1. Quelle définition de l’intelligence ?

En réalité, on est bien en peine de définir l’intelligence. Est-ce de la logique ? De la mémoire ? De l’adaptation ? Du raisonnement ? De la connaissance ? La capacité à articuler ces compétences entre elles ? Demandez-vous alors où réside la pertinence dans le fait de mesurer quelque chose qu’on ne connaît pas !

J’irai même plus loin : les tests dits « qualitatifs » sont tout aussi absurdes. Outre l’indigence de certaines de ces rencontres[2] – indigence laborieusement cachée derrière du vocabulaire aussi pompeux que celui de cet article -, ils cachent souvent un bon petit business des familles. Certes, là encore, la liste des critères qui feront de vous un bon HP en puissance n’est pas inutile – il se pourrait même que vous vous y retrouviez ici où là, mais ce genre de liste est, à l’instar de n’importe quel horoscope, bien trop soumis à l’effet barnum pour qu’on puisse y donner du crédit. Est HP, finalement, celui qui se reconnaît HP. Tautologie encore.

Mais du coup, refuser les catégories, n’est-ce pas se voiler la face ? N’est-ce pas nier qu’il existe des gens différents, éventuellement en souffrance ? Soyons clairs : reconnaître la réalité du racisme et la souffrance des minorités subissant les discriminations n’implique pas de reconnaître la légitimité du concept de race !

Il en va de même pour le QI. S’il est évident qu’il existe des intelligences multiples et complexes, des gens naturellement (très) curieux ou qui développent leur curiosité avec l’âge, des gens qui comprennent plus vite, qui retiennent mieux ou qui apportent des solutions innovantes à des problèmes anciens ; s’il est vrai que certains cumulent des caractéristiques comme celles-là, la réification de ces qualités par un test très contestable en une catégorie chiffrée supposant a priori ses propres frontières pose plus de problèmes qu’elle n’en résout.

On peut refuser cette facilité, le pouvoir trompeusement magique du « mot diagnostic » qui suffirait à tout expliquer ! On peut simplement rendre hommage à la complexité de l’humain et à la singularité des individus. Et si certains, se reconnaissant des caractéristiques communes, ont de quoi partager ensemble, c’est parfait. Mais cela ne devrait pas impliquer des classements qui font advenir le réel plus qu’ils n’en seraient la représentation.


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[1] Bon, je ne suis plus du tout certain de cette anecdote. Prenons-là comme une allégorie et n’en parlons plus !

[2] Pas d’autre choix ici que de me croire sur parole.

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