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François Bégaudeau, punchliner marxiste (et sexiste)

[EDIT 21/05/2020] Parfois je me dis que je devrais checker le passif de chaque mec dont je parle avant de le relayer #Assange, tant la norme semble être le « sexisme jusqu’à preuve du contraire » Voici donc la petite saillie « c’est de l’humour, hein » de Bégaudeau :

On appréciera bien sûr l’homophobie de son comparse, tant qu’à faire. Suite à ce message, Ludivine Bantigny répondait sur Twitter :

Autant dire que je ne suis pas ravi-ravi d’avoir écrit ce qui suit ci-dessous sans m’être assuré que l’égalitarisme de Bégaudeau ne s’arrêtait pas à la frontière des privilèges qui le favoriseraient directement. Soyons clairs : fustiger le capitalisme et le cortège de souffrances qu’il implique en sachant très bien que ça ne nous atteindra pas est beaucoup moins risqué que fustiger la domination masculine quand on est soi-même dépositaire de tous les privilèges qu’elle t’octroie et que, par ailleurs, faire le taf d’allié (au sens de Dupuis-Déri) t’amputerait directement d’une bonne part de ceux-ci.

Je suggère donc de lire la suite en gardant ça en tête.[/EDIT]

Petite pause dans la rédaction d’un gros article sur la Chine pour vous partager ma sélection des meilleures punchlines de l’ami Bégaudeau (2020), toutes issues de son «Histoire de ta bêtise».

Bégaudeau, F. (2020). Histoire de ta bêtise (Pluriel). Paris: Fayard.

Il y a des lectures qui apportent parce qu’elles confrontent…et puis celles qui portent parce qu’elles confortent! Ce bouquin appartient à la seconde catégorie. Le pur et noble plaisir de voir ciselée avec virtuosité une offensive mordante contre ces fake progressistes, dont le centrisme est une droite complexée mais sûre de son fait.

En le lisant, la bêtise de Raphaël Enthoven m’est apparue tout du long. Mais soyons honnêtes, ça aurait très bien pu être n’importe lequel de ses proches. De mes proches.

#Domination_et_bourgeoisie

« Ta pensée n’est pas unique, elle est dominante. » (p.22)

« Bourgeois celui qui a les ressources de sa pérennité. Tu n’auras pas la chance de chuter. » (p.217)

« Ta pulsion conciliatrice a un soubassement autoritaire. » (p.82)

« L’illusion d’une chance égale achète le silence des perdants. Le pauvre ainsi soutenu ne peut plus se plaindre, il ne doit s’en prendre qu’à lui-même, il a eu sa chance. Tu appelles équité ce pastiche d’égalité. » (p.84)

« Croisant un Noir, tu es comme Louis CK te peint dans un sketch : génial ! t’emballes-tu. C’est génial que tu sois noir, et que moi blanc, je te parle comme si de rien n’était, à ceci près qu’on trouve exceptionnel de se parler comme si de rien n’était. » (p.80)

« On reparlerait d’abord de ton art de neutraliser un discours subversif en l’infantilisant. » (p.110)

« Un prolo débarquant en sous-pull jaune dans une soirée commet une faute de goût, un bourgeois pareillement attifé vient de redéfinir le code. » (p.124)

« Bourgeois en herbe, tu me disais : l’égalité, c’est impossible, c’est utopique. Et moi, gauchiste en herbe : admettons que c’est impossible, mais la souhaites-tu ? Et toi : c’est utopique. Et moi : mais la souhaites-tu ? Et toi : c’est utopique. On avait de bonnes discussions. » (p.183)

« Ton point de vue est celui du pouvoir et le pouvoir ne pense pas. Le bourgeois ne pense pas car il est l’autre nom du pouvoir. […] Penser, ce serait penser contre toi et rien ne t’y dispose. » (p.190-191)

« Significativement, ta langue managériale a remplacé problème par sujet. Dans les débats, tu abordes le sujet du chômage, le sujet des déchets nucléaires. Plus rien n’est un problème. » (p.204)

« Dans tes dîners me frappait qu’il n’y arrivait rien. Tout était fait pour qu’ils se passent bien, qu’il ne se passe rien. La conversation était toujours nourrie, les verres toujours pleins de bon vin, on ne manquait de rien, c’était très réussi, c’était toujours raté. C’était raté parce que la vie avait été laissée dans le vestibule, coincée entre deux parapluies. La vie c’est-à-dire le conflit. Le conflit c’est-à-dire ce truc simple qui acte, avec plus ou moins d’énergie, que je ne suis pas toi et que tu n’es pas moi. Le conflit n’était pas au programme, le programme était de coaguler je et tu dans un nous. Par ces soirées nous mettions dans un pot commun nos capitaux symboliques, escomptant qu’ils s’augmentent mutuellement. Nous étions là pour nous additionner, non pour nous diviser. Personne n’allait embêter personne. Si quelqu’un cherchait la merde, il ne la trouverait pas. Il n’y avait de merde nulle part. C’était tout propre. » (p.212)

« Tu prends pour des qualités objectives de la société les bénéfices qu’elle t’octroie. » (p.50)

« La sociologie t’irrite. Expliquer c’est excuser […]. Ses principes fondateurs contreviennent aux tiens, établissant le caractère construit, c’est-à-dire non nécessaire et donc réversible, de toute organisation sociale. » (p.51-52)

« Tu accueilles mes péroraisons avec une bonhomie condescendante. […] Tu [les] appelles provocation pour te dispenser d’y réfléchir. Je suis bien mignon mais tu as autre chose à penser. Tu as une baraque à tenir – une société. » (p.54)

#Classes_sociales

« Qui es-tu ? Qui est « tu » ? Tu es celui que tout ébranlement des classes populaires inquiète et crispe en tant qu’il menace ta place. […] Tu es un bourgeois. […] Un bourgeois de gauche si tu y tiens. Sous les espèces de la structure, la nuance est négligeable. Tu peux être conjoncturellement de gauche, tu demeures structurellement bourgeois. […] Tu es de gauche si le prolo sait se tenir. Alors tu loues sa faculté d’endurer le sort – sa passivité. Tu appelles dignité sa résignation. » (p.34-35)

« Tenir à la liberté est aussi l’apanage de ta classe. » (p.40)

« Il faut donc que tous réussissent mais pas tous. L’école te sert de trieuse. » (p.84)

« Il faut être un bourgeois pour s’astreindre, vis-à-vis des pauvres, à des marques de respect que deux égaux n’ont nul besoin de se témoigner. » (p.92)

« Les stars de la téléréalité te déplaisent, non parce qu’elles sont sans œuvres, mais parce qu’elles sont sans classe. » (p.140)

« [Q]ualifier de populiste un mouvement qui flatte les bas instincts xénophobes et racistes suppose que le peuple ait le monopole desdits instincts – ce qui, note Rancière, oblitère, outre le racisme d’État, le racisme dispensé par les classes supérieures dont passé et présent offrent maints exemples. » (p.31)

#Public_privé

« Tu en tires, cheminots à l’appui, que l’atavisme fonctionnaire consiste surtout dans la défense d’un statut que tu as l’obscénité coutumière, toi né riche, de qualifier de privilégié. Que les fonctionnaires sont de gauche par corporatisme, et par reconnaissance du ventre vis-à-vis de l’État. Courte vue. Qui rate la profondeur de la question. Qui rate la puissance du fonctionnaire. Celle qui fait écrire à Friot que ce statut est révolutionnaire. » (p.144)

« Le fonctionnaire n’étant pas à son compte, ses actes ne sont pas strictement comptables, en tout cas pas sous les espèces du chiffre d’affaires. » (p.145)

#Marx

« Ta transition écologique ne sortira pas du cadre de la croissance et de l’accumulation. […] Éventuellement avec ses excès, car oui tu le déplores il y a des excès. Un jour tu moraliseras le capitalisme, ce sera un lundi de Pâques. » (p.44)

« L’illusion que tout peut changer est nécessaire pour que rien ne change. » (p.47)

« La transformation de la matière par intervention de l’homme s’appelle le travail. Les hommes sur lesquels le détenteur du capital se décharge de cette tâche s’appelle les travailleurs. » (p.153)

« Tu dénonces sous le nom d’économisme le pli marxiste d’expliquer une société par l’économie. […] La pierre d’angle de l’édifice marxiste ce n’est pas l’économie en soi mais le rapport social, ordonné au rapport de production. » (p.165)

« Le moteur de la croissance est la confiance dans la capacité de croissance. […] La croissance tient de la prophétie auto-réalisatrice. D’où ta mauvaise humeur contre les prophètes de malheur, les rabatteurs d’enthousiasme. » (p.171)

« Confronté à la baisse tendancielle du taux de profit au sein d’un marché saturé, le capital doit créer de la demande. L’extension coloniale n’y suffisant pas, il stimule la demande intérieure des pauvres qui ont cette qualité lucrative d’être nombreux. » (p.172-173)

« Les morts passés et futurs du communisme n’invalident pas les livres qui dessinent l’hypothèse communiste, parce qu’un fait est un citron et une pensée est une orange. Un citron n’invalide pas une orange. » (p.185)

« Marx a persisté. Le texte marxiste, sa vertigineuse acuité, ses concepts féconds ont survécu à leur supposée application. » (p.187)

« La pensée marxiste est forte parce que son adversaire est hégémonique, parce qu’il englobe jusqu’à ses contradicteurs, et souvent se les aliène. » (p.200)

#Sens_de_la_mesure

« L’élection par quoi le citoyen délègue et donc abdique sa souveraineté est le pic de jouissance de ta libido citoyenne » (p.9)

« Tu ne fais pas de politique, tu fais au mieux. Tu es raisonnablement technique, tu es postpolitique. » (p.192)

« Complotisme est un autre de ces mots exsangues que tu as installés au coeur des débats, et il te sert de pesticide. Vaporisé sur une parole, il en dissout instantanément le contenu en le psychiatrisant. […] Le complotisme ne se définit pas, il se repère. […] Comme l’antisémite subodore le juif dans toute manœuvre bancaire, tu sens le complotiste dans une conférence sur le rôle des Américains (sic) dans la création de l’espace européen. » (p.28)

« Un commerçant ne se situe jamais politiquement, il risquerait d’y perdre un peu de clientèle. […] Tu ne dis pas que tu es centriste, mais que tu es modéré. Tu as le sens de la mesure. Les extrêmes sont inaptes à la mesure, CQFD. » (p.174)

« La nuance est l’apanage de qui n’a pas besoin que la pensée se convertisse en acte. […] Sur nombre de sujets, tu ne fais pas du tout dans la nuance. Par exemple ton refus dèzextrêmes (sic) est sans nuance. […] Mais ce sont là des évidences, diras-tu. Car pour toi il y a des évidences. Ton doute chevillé au corps n’exclut pas des convictions indubitables. Tu ne doutes pas qu’Obama soit plus fréquentable que Poutine. […] Discuter de tout mais pas de l’indiscutable. Il y a une ligne rouge, au-delà de laquelle c’est la main encore tremblante d’intempérante colère que tu me ressers du champagne. Ta retenue sort de ses gonds quand tu te sens en danger. […] Quand les excessifs ne sont plus totalement insignifiants, tu te braques, tu braques les baïonnettes sur la plèbe vociférante. […] À moi qui m’étonne d’un tel excès venant d’un modéré, tu concèdes que tu t’es emporté. Tu es un modéré option emportement. […] Voici que toi le pondéré tu insultes vertement le camp des excessifs. » (p.176-179)

#Radicalité

« Un type de la gauche radicale n’est pas plus excessif qu’un centriste. […] Le remède radical qu’il préconise est à proportion de la radicalité du problème qu’il pointe ou subit. […] La décision radicale d’une femme battue de quitter le foyer, tu ne la trouves pas excessive. […] En l’espèce, la raison est dans la radicalité, la déraison dans la modération. La pertinence de la radicalité ne s’évalue donc pas dans l’absolu de la psychologie abstraite, mais dans le concret d’une situation. » (p.180)

« Jobs peut se pointer en col roulé et me parler en ami : ayant délégué la guerre, il n’a pas à se battre, ni à élever la voix. Il a relégué dans le hors-champs de son espace lounge les usines où de petites mains maculées fabriquent ses marchandises designées, épurées, stérilisées. » (p.213)

« Tu n’aimes pas la guerre. Tu ne veux pas savoir sur quelle guerre repose ta paix. » (p.20)

« Parce que l’Europe ne s’est pacifiée qu’en déplaçant les fronts sur d’autres continents. » (p.195)

#Développement_personnel

« Toi aussi tu veux ta part de rébellion, mais elle tiendra du mal-être individuel – non de la colère ou de la subversion qui ne sont pas à ton programme. Tu ne fais pas de politique, tu fais de l’introspection. » (p.111)

« Un scrupule de dominant t’est venu qui te pousse à faire savoir que tu souffres. Tu n’es pas si privilégié puisque tu souffres. Toi aussi tu as eu ton lot. Chacun a son lot, et toi pas moins qu’un autre. Tu le dis et répètes et finis par y croire. » (p.112)

« Le réel tu ne veux pas qu’il te rentre dedans ; tu ne veux pas le penser, tu veux en guérir – le réparer. La réparation est une variante bienveillante de la dissimulation. […] Toujours sous la main, trois ostéos miracles et pourquoi pas un psy car je somatise, tu l’affirmes. J’en ai plein le dos. Au minimum un peu de méditation me ferait du bien. Souviens-toi, sans cesse tu m’invitais à m’y adonner, promettant qu’elle m’apaiserait. Il t’échappait juste que je ne veux pas la paix. Je ne veux pas me guérir du réel. Je ne veux pas de ce bien-être devenu ton idole. » (p.210)

#Héritage

« Je suis fier de mon père, m’avais-tu dit un jour, et l’oxymore de ton mérite hérité tenait tout entier dans cette formule à l’envers. » (p.49)

« Des cheveux de bourgeois jusque dans le soin que tu mets à les négliger. » (p.93)

« Seul le capitaliste impénitent hérite sans vergogne. Toi tu es un nanti contrarié ; tu es de cette droite si complexée qu’elle a pu parfois se croire de gauche. » (p.155)

« Tu escamotes les facilitations de classe comme un magicien tait son truc. […] Les facilitations de classe sont si inhérentes à ta condition qu’elles te semblent un donné, un donné social que tu en viens à appeler nature et qui, ainsi renommé, ainsi maquillé, échappe à ta vue. » (p.156-157)

« Bourgeois des Lumières, tu ne saurais envisager qu’il n’y a pas plus de mérite à être talentueux qu’à être héritier, que dans les deux cas l’individu n’y est pour rien et Dieu pour tout. » (p.221)

#Structures

« Une des modalités de ta bêtise est de bloquer la pensée à l’échelon moral, c’est-à-dire en deçà de la pensée. » (p.58)

« Intuitivement, tu évites ces analyses structurelles. […] Tu t’arrêtes au cran bête, au cran moral. Là où manque la pensée prospère la morale. » (p.96)

« Prends une exaction, extrais-la de la structure qui la génère, il reste quoi ? Il reste un fait stupide comme une moule sans rocher, un fait sui generis, justiciable non d’une analyse mais d’une condamnation. » (p.100)

« Aveugle aux structures, tu dis que le capitalisme ne doit pas être éradiqué mais amendé. » (p.160)

« Admettons qu’il me soit absurdement apparu possible que la classe dominante offre à la masse l’opportunité de la destituer. » (p.19)

« La pensée radicale prend le mal à la racine. Elle rapporte les faits sociaux à des faits de structure, […] certaine que les mêmes causes produiront les mêmes effets, elle préconise de changer la structure. » (p.180)

Et parce que les attaques en règle ne valent que si l’on est capable de retourner le projecteur sur soi-même…

#Et_moi_dans_tout_ça

« J’appartiens à une classe supérieure dont je persiste à envisager, sinon souhaiter, la destitution. » (p.57)

« Je suis bien inconstant : alternativement je déteste et adore vérifier que tu persistes dans ton être bourgeois. Je veux que tu disparaisses et que tu dures. […] Ma vitalité a besoin de toi, de ton adversité. » (p.218)

« Égal à toi-même, émettant les signes dont j’ai savamment établi qu’ils te caractérisent, tu m’offres la satisfaction narcissique d’avoir vu juste. » (p.219)

« C’est la perversité propre à la pensée structurelle, d’aimer voir opérer la structure qu’elle déconstruit. » (p.220)

« Hypothèse provisoire : mon habitus non-bourgeois prime sur ma condition bourgeoise dans la formation de mon système d’opinions. » (p.62) 

« Mais es-tu bien certain que ta semaine dans un ashram ou tes week-ends sans connexion ne procèdent pas aussi de l’optimisation de potentiel. […] Es-tu encore capable d’une vacance véritable ? » (p.161)

« Je lis beaucoup plus que je ne lutte. » (p.71)

« Ma vie textuelle fait de moi un déviant. Elle m’intègre à la tripotée de tordus pour lesquels la pensée – sa force, sa rigueur, sa justesse, sa beauté – est un enjeu en soi. » (p.72)

« Žižek analyse l’anomalie apparente du soutien de l’intellectuel de gauche radicale à des actions politiques propres à renverser un ordre qui assure son confort. Le fait-il par masochisme ? Trop facile – aussi facile que de corréler cette pulsion louche à la mauvaise conscience. En accompagnant ces luttes de la voix et parfois des pieds, l’intellectuel ne joue pas contre son confort mais le consolide, suggère Žižek. En radicalisant ces préconisations, il les rend irréalisables et ainsi travaille à la pérennité de l’existant – de son existence bourgeoise. » (p.73-74)

« Je suis moins exposé à tes actes qu’à tes paroles. N’étant pas hôtesse d’accueil ou livreur Deliveroo, je n’ai pas à subir tes forfaitures, tes arbitrages iniques, ta sauvagerie mouchetée. » (p.75)

« Mais un marxiste se dédirait en tenant pour possible qu’une pensée n’émane pas d’une position sociale. Moi-même ai-je une seule seconde ici pensé hors de mes clous ? Même pervers, même séparé, j’occupe une position, et je n’ai rien dit ici qui l’ébranle. À quelques nuances autocritiques près, j’ai loué la radicalité, ma radicalité, et célébré la pensée qui est mon gagne-pain. En la valorisant, j’en conforte la valeur sur le marché, j’en fais monter la cote, et du même coup j’assure mes positions – boursières. Je te demande un bond auquel je suis inapte. Penser contre soi est une gageure. » (p.215)

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Ce que le film Après Demain ne vous a (toujours) pas dit

Podcast audio :

Article aussi publié par Investig’action et par le site Le Grand soir.

Si le film Demain a été un tel succès et qu’il a touché tant la société civile que les décideurs politiques et le monde marchand, pourquoi les résultats sont-ils aussi minces ? Désolé, le film Après Demain ne vous apportera pas de réponse, même s’il est obligé de faire un constat d’échec du bout des lèvres. Pire : le nouveau documentaire de Cyril Dion, accompagné cette fois par la journaliste environnementale Laure Noualhat, est confus, trompeur et très intéressé. Ils y confirment l’indigence de leur analyse économique et politique, mais aussi l’incapacité à se défaire de leurs œillères. La caution « autocritique » qu’aurait dû apporter Noualhat fait un « flop » qu’on ne saurait attribuer qu’à l’ (auto)censure ou à l’ignorance. Essayons de comprendre.

Je ne vais pas faire traîner un scoop qui n’existe pas. Lorsque j’ai écrit ma première critique sur le film Demain – un article abondamment relayé et je vous en remercie ! – j’ai très précisément expliqué l’erreur originelle de Cyril Dion et Mélanie Laurent : le fait d’occulter l’acteur le plus important de la société capitaliste, c’est-à-dire le capitaliste lui-même ! Et je vous le donne en mille, qui est à nouveau absent de ce second opus ? Bingo, le capitaliste ! Comme si le changement climatique pouvait se résoudre sans rapport de force, sans luttes et qu’il n’y avait pas, à la base de l’inaction politique, des intérêts complètement opposés.

apres_demain

Les « lobbies et multinationales » ne sont évoqués dans le film qu’une seule fois et ils sont considérés comme les causes des dérèglements et non comme les conséquences du mode de production spécifique qu’est le capitalisme. Le problème ? Nous pousser à croire qu’il suffirait de réguler ces derniers pour que tout aille mieux. D’autre part, la seule fois que le terme « capitalisme » est prononcé, c’est pour en blâmer la version « triomphante », un peu comme lorsque Edwy Plenel nous assure que le capitalisme n’est pas « spontanément » démocratique. Il suffirait de lui forcer la main, quoi… On est là dans le vocabulaire des « excès » du capitalisme qu’il faudrait juguler et dans le refus de considérer qu’un capitalisme « sans excès » n’est tout simplement pas possible.

L’article qui suit est structuré de la façon suivante : je montre que Dion et Noualhat nient la dimension systémique du capitalisme, qu’ils occultent les victoires des capitalistes, qu’ils font croire que les capitalistes font partie de la solution et non pas du problème et, enfin, qu’ils souscrivent à la dangereuse idéologie du volontarisme, mettant tout le poids de la responsabilité sur les individus. Enfin, je reviens sur trois points essentiels à la critique : la question de la rentabilité économique des « solutions » qu’ils proposent, leur faisabilité réelle ou fantasmée et, enfin, le danger d’une approche psychologisante.

Premier point donc, Cyril Dion et Laure Noualhat ignorent (ou feignent d’ignorer) qu’en régime de propriété privée, les acteurs économiques sont en concurrence. Pour survivre, c’est-à-dire ne pas tomber en faillite ou être rachetés, ils n’ont d’autres choix que vendre plus et diminuer leurs coûts. Deux aspects inconciliables avec le respect de l’environnement et le respect des travailleurs. J’ai détaillé précisément ces mécanismes dans une série d’articles sous forme de dialogues sur le Blog du radis.

Il est important de noter ici que même un producteur « local » de fruits et légumes est soumis aux mêmes règles : la proximité d’une grande enseigne de distribution à côté de chez lui le place de facto en situation de concurrence. Personne ne peut se soustraire à ces lois, quelle que soit la forme juridique adoptée, coopératives comprises. Or, à ce jeu, ce sont toujours les économies d’échelle qui gagnent, autrement dit les gros acteurs économiques. Les « petits pas » font marcher ceux qui peuvent se le permettre, les « gilets jaunes » continueront à aller chez Aldi. Non par choix mais par nécessité.

Si on veut changer ce principe, il faut en changer les règles fondamentales, celles du capitalisme. Après Demain reconnaît que les seules initiatives qui durent dans le temps sont celles qui ont pu intégrer des élus locaux. Bien sûr, puisqu’il y a là l’amorce d’une modification structurelle. Mais comme les élus locaux sont bien peu de choses au regard des grandes enseignes et des grandes industries, il faudrait pouvoir convaincre les élus nationaux, les parlementaires européens, voire toucher l’échelle mondiale. Là où les décisions se prennent vraiment…c’est-à-dire là où les lobbies sont sur le terrain depuis le départ ! La récente campagne « l’affaire du siècle » exprime – enfin !- publiquement que les petits pas ne peuvent suffire, mais elle fait preuve de naïveté en ne mettant pas en cause le système dans ses structures.

Second point, Après Demain continue d’affirmer quant à lui que les fameux « petits pas » peuvent, de proche en proche, changer le monde, comme si, entre-temps, les capitalistes regardaient le nouveau monde advenir sans broncher. C’est évidemment complètement faux. Il ne sera pas nécessaire de lister de façon exhaustive, depuis la diffusion de Demain, les preuves de l’inaction environnementale – une inaction qui, dans un contexte de réchauffement, correspond à une régression puisqu’elle ne suppose pas le statu quo. Il ne sera pas non plus nécessaire de lister les régressions pures et simples. Pour autant, rappelons quand même quelques faits marquants.

D’abord la prolongation pour cinq ans de l’autorisation du glyphosate dans l’Union européenne, ensuite la signature du CETA (on sait qu’en favorisant le commerce, on augmente la pollution) et enfin l’autorisation donnée par Macron pour le forage par Total en Guyane avec des conséquences environnementales désastreuses. Le New York Times a listé pas moins de 78 lois fédérales contre le climat décidées par l’administration Trump. En France, la nouvelle loi de finance allège le barème pour les véhicules les plus polluants, alors que nous savons les marchés incapables d’anticiper sur le long terme en ce qui concerne le prix du baril (aucune chance qu’il explose pour cause de rareté). Les Britanniques autorisent à nouveau l’exploitation du gaz de schiste, cette année a une nouvelle fois battu un record dans la production et la consommation de pétrole et la consommation de pesticides a encore augmenté en 2017 en France. On sait par ailleurs que Lafarge, GDF-Suez et leurs petits copains financent les sénateurs climato-sceptiques outre-Atlantique, et grâce à la London School of Economics, il est possible d’avoir une vue sur tous les litiges concernant les lois touchant au changement climatique dans le monde… Tout ça ne concerne que les derniers mois ou années. Vive les petits pas pour changer le monde !

En réalité, il y a un abîme séparant l’augmentation réelle de la conscience du changement climatique chez les citoyens du monde, et l’absence de décisions réelles, influentes. Et pour cause ! Les décisions nécessaires, comme je le répète inlassablement, obligeraient à revoir l’ensemble du système de production capitaliste. Comme ceux qui font les lois sont aussi ceux qui en profitent, aucune chance que cela change.

Troisième point, et non des moindres. Après Demain essaie même de nous faire croire que les acteurs économiques capitalistes font partie de la solution et pas du problème ! Ils parlent de « changer les entreprises de l’intérieur » et donnent une véritable tribune à Emmanuel Faber, PDG de Danone. Dans un émouvant (sarcasme) extrait de discours, celui-ci avance sans sourciller que leur objectif est de « servir la souveraineté alimentaire des populations ». Heu, en fait, non. Le but de Danone est de faire du profit. Pas de répondre exactement à une demande. Sinon, on ne jetterait pas autant de bouffe, on ne nous droguerait pas au sucre, etc. Selon le film pourtant, même les grosses multinationales comme Danone peuvent devenir « responsables », au sens écologique et social du terme. Danone sera (au futur, quand même) labellisé Bcorp en 2020 et sa filiale US l’est déjà. Alors, preuve que j’exagère ?

Moi, c’est le genre d’info qui m’interpelle, et du coup je vais voir de plus près. B Corporation est un organisme privé de certification. Pour être certifié, il faut rencontrer une série de critères sociaux et environnementaux. D’accord, mais lesquels ? C’est là que ça se complique, parce que selon la taille de votre entreprise et votre secteur d’activité, les exigences seront différentes. Une espèce de certification à la carte, dont le processus est éminemment opaque et le résultat par conséquent impossible à juger. De plus, le label s’obtient sur base de ce que vous déclarez et personne a priori ne viendra vérifier. Enfin, on sait que la plupart des grandes multinationales ont d’innombrables filiales et travaillent avec des fournisseurs qui, eux, ne sont pas susceptibles d’être certifiés. Facile du coup de rejeter la responsabilité au cas où un scandale devait éclater. J’appelle ça de l’enfumage…

Quatrième point, le documentaire Après Demain joue la carte de la culpabilisation des individus. La parole est donnée à Anne Hidalgo, maire de Paris, et Nicolas Hulot, ancien ministre de la transition écologique, lequel affirme qu’il n’y a pas non plus « un million de gens qui descendent dans la rue pour demander de manger bio ». Alors qu’évidemment, quand il s’agit du foot, tout le monde est sur les Champs-Élysées ! Que dire ? D’abord que c’est faux. La marche pour le climat à Bruxelles le 2 décembre 2018 a réuni 75000 personnes. Le chiffre est à peine croyable pour la petite capitale belge. Résultat ? Deux jours plus tard, à la Cop24, le premier ministre belge Charles Michel se faisait remplacer par la ministre du développement durable Marie-Christine Marghem laquelle y rejetait deux directives pour le climat.

Les individus, eux, se mobilisent. C’est au niveau institutionnel, et donc structurel, que ça coince, comme expliqué plus haut. Mais il n’empêche que c’est une habitude : si le changement climatique n’est pas combattu à sa juste valeur, c’est la faute aux gens qui n’en font pas assez, comme l’expliquait sans rire Élise Lucet au JTerre de quelques joyeux Youtubeurs. On est dans la veine du discours volontariste voulant que le chômeur porte la responsabilité de ne pas avoir de travail, que le bonheur dépend de son développement personnel ou qu’il appartient à chacun de faire attention à ses données personnelles.

Ce n’est pas tout. Comme je l’expliquais déjà dans mon article sur le film Demain, l’immense hypocrisie de Cyril Dion est de faire croire que, parce que des alternatives existent, elles seraient accessibles à tous. Or, il est maintenant évident qu’acheter équitable, bio, respectueux des animaux et des personnes, c’est payer plus cher. Par exemple, Après Demain évoque une école Montessori. Magnifique, d’autant qu’on y paie en proportion de ses revenus…c’est-à-dire entre 150 et 400€/mois, soit entre 10 et 28 fois plus cher qu’une année de licence à la fac! Et de passer vite à autre chose comme si c’était normal, comme si le premier « gilet jaune » venu pouvait se le payer.

Le film évoque aussi des potagers sur des toits plats de bâtiments de la Poste. Le PDG, Philippe Wahl, y est tout sourire mais tout le monde « oublie » de nous dire que les postiers motivés sont bénévoles et que la responsabilité leur revient de tout mettre en place et de gérer. On n’appelle pas ça du travail gratuit ?

D’autant qu’il n’est pas étonnant que Cyril Dion et Laure Noualhat se focalisent tant sur la nourriture, le secteur où il est le plus facile de « penser local ». Alors on est obligé de faire des petits arrangements avec la vérité, mine de rien, pour les autres secteurs économiques. Par exemple en ce qui concerne l’énergie éolienne. Bien sûr, on passe sous silence le coût environnemental de leur fabrication et de leur acheminement, mais surtout on s’efforce de taire que jamais l’éolien ne pourra satisfaire nos besoins énergétiques actuels, comme le répète régulièrement Jean-Marc Jancovici. Sinon, il faudrait remettre en question le principe même de croissance, consubstantiel au capitalisme.

Grâce à Arrêts sur images, on découvre d’autres éléments bien nauséabonds. Ainsi, les mérites d’Enercoop, une coopérative de production d’électricité verte, sont vantés dans le docu…mais sans dire qu’elle est partenaire de Kaizen, une revue fondée par Cyril Dion himself. Le conflit d’intérêts ne s’arrête pas là puisque Pocheco, une entreprise dont la publicité est faite dans Demain mais aussi dans Après Demain, est un actionnaire important de la même revue ! L’histoire de cette dernière entreprise est d’ailleurs un cas d’école. En effet, depuis la diffusion du film Demain, Emmanuel Druon, le directeur prônant un « management alternatif », est rattrapé par des accusations lui reprochant d’être harcelant et tyrannique. Entre-temps, le marché du papier s’est écroulé, la boîte n’était plus rentable, elle a licencié en masse et a effectué un glissement de l’industrie vers la consultance, pour donner des conseils à L’Oréal et à…Danone ! Chassez la rentabilité financière par la porte, elle reviendra par la fenêtre.

Et puisqu’il faut bien remplacer par quelque chose les considérations matérielles concrètes qu’il est trop difficile de tordre à son avantage, Dion et Noualhat s’embarquent dans des considérations psychologisantes. Peu importe la vérité, tant qu’on raconte une belle histoire qui donne envie d’y croire (sic). What ? Au chapitre des belles histoires racontées par de beaux conteurs, on aura au moins cette fois échappé à Pierre Rabhi (qui avait lui aussi reçu Emmanuel Faber, PDG de Danone…). Pourtant, Cyril Dion, qui aime placer ses amis comme on vient de le voir, avait cofondé avec Rabhi le mouvement des Colibris. Faut croire qu’ils ont été tous deux légèrement échaudés par le dossier que Jean-Baptiste Malet a consacré au « paysan » dans l’édition d’août 2018 du Monde diplomatique.

Qu’importe, les premières « stars » venues feront l’affaire, comme l’écrivain à succès Harari, recommandé par Zuckerberg, Obama et Gates. On comprendra qu’il ne représente pas un gros risque pour le capitalisme. On retrouve une énième fois Rob Hopkins, grand prêtre du mouvement dit de la Transition, qui continue de faire semblant de croire à une « révolution tout en douceur » en dépit de l’évidence (argumentée) et Nicolas Hulot qui, au moment du tournage n’avait pas encore démissionné. Oui, ça la fout mal au moment de la diffusion, on perd un peu de son pouvoir de persuasion quand on a reconnu entre-temps sa plus parfaite impuissance, même avec le pouvoir qui était le sien. Last but not least, la parole est donnée à plusieurs reprises à Muhammad Yunus, le « banquier des pauvres » qui avait reçu le prix Nobel de la paix en 2006. Son credo ? Le business au service de la résolution des problèmes… Sauf que le microcrédit ne sort personne de la misère, qu’il est inaccessible aux plus pauvres, qu’il masque le rapport de causalité faisant que certains sont obligés d’y souscrire, etc. Bref, on est loin d’une idée révolutionnaire.

Le film Après Demain est une fable bourrée de conflits d’intérêts, d’inexactitudes, de faux enthousiasme et d’ignorance politico-économique. Cyril Dion et sa comparse faussement critique Laure Noualhat ont même le culot de terminer par un extrait du discours de Martin Luther King pour montrer la puissance des histoires, la force des rêves. Au même titre que Jean-Baptiste Malet a révélé que, dans la légende du colibri relayée abondamment par Rabhi, le petit oiseau finalement meurt d’épuisement, nous devrions peut-être rappeler à Cyril Dion que Luther King a été assassiné et que le racisme envers les afro-américains est toujours féroce. Permettez-moi d’avoir des rêves plus positifs…pour après Après Demain.


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Sur le même sujet, lire aussi :
Ma critique du film « Demain »,
Un dialogue sur les choix à poser entre autonomisme, réformisme et révolution.

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Le PTB, la citrouille qui fait peur ?

Article également paru dans la Libre Belgique du 14 novembre 2018.

Bouh ! Halloween est pourtant derrière nous, mais les thuriféraires de la doxa économique persistent à utiliser la gauche…pour faire peur. Le problème ? La carte blanche rédigée par Corentin de Salle et Mikaël Petitjean dans la Libre du 8 novembre 2018 repose sur un sophisme dit de « l’homme de paille ». Cet argument consiste à présenter erronément la position de son contradicteur pour le décrédibiliser ensuite sur la base-même des erreurs volontairement introduites. Subtil et dévastateur.

pumpkin

Une citrouille bien rouge qui fait peur!

Quel est ce fameux argument fallacieux ? Celui de faire croire que les mesures prônées par un parti de la gauche dite « radicale » sont possibles en demeurant dans le système capitaliste actuel. Or, précisément, la gauche « radicale » s’emploie à démontrer que, structurellement, le système capitaliste ne peut faire autrement que produire les inégalités qu’elle dénonce. Discuter de tel ou tel coût de l’une ou l’autre « mesure » est vain si l’on reste dans ledit système. Exemple : la semaine de quatre jours n’a effectivement aucun sens si les entreprises n’ont d’autre choix que d’être en compétition pour leur survie… Et, en effet, le cadre européen étant capitaliste, il est peu probable de sortir de ce système économique tout en restant dans les institutions européennes. C’est d’une telle évidence qu’il est surprenant de devoir le préciser.

En réalité, les mesures de la gauche « radicale » essentielles s’opposent à la nature du système capitaliste : la propriété privée et, par voie de conséquence, le système concurrentiel. Les exigences du Conseil National de la Résistance l’exprimaient bien : nationalisation des secteurs économiques répondant aux besoins premiers, fin des monopoles, planification, autonomie nationale – pour prendre les plus importantes qui ont aussi été historiquement celles les moins appliquées. Ainsi, ce que les deux auteurs présentent ironiquement comme une conséquence « fatale », tellement angoissante et dommageable que sa seule énonciation suffirait à la discréditer, est en réalité un prérequis indispensable à une politique de gauche : la collectivisation des grands moyens de production, la fin de la croissance économique pour elle-même, la redistribution des richesses produites, la fin du vol de la plus-value, etc.

On comprend alors que l’exercice de « politique-fiction » de M. de Salle et de M. Petitjean relève soit de la mauvaise foi, soit de l’ignorance. Ce n’est pas une excuse : si le capitalisme est un système économique dont la mécanique produit nécessairement des inégalités, sa longévité s’appuie sur des idéologues qui en font la publicité en dépit des innombrables preuves de son caractère criminel – qu’il s’agisse des victimes humaines ou de l’environnement.

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Ce que cachait la popularité d’Obama à Cuba

Je tombe récemment sur une analyse à mon avis très pertinente du Youtubeur « le Stagirite » portant sur la fameuse « épidémie » de complotisme. Le Stagirite s’est employé à déconstruire ce « pseudo-sondage » en montrant que celui-ci ne tient pas la route… J’en profite pour republier une semblable déconstruction que j’avais pu faire concernant la pseudo popularité d’Obama sur l’île de Cuba il y a maintenant trois ans. Si l’événement lui-même n’est plus d’actualité, il me semble que le processus critique qui sous-tend l’analyse est, lui, intemporel. Bonne lecture.

cuba

Cuba Libre

Le 8 avril 2015, l’AFP informe qu’un sondage « secret » mené à Cuba révèle l’énorme popularité de Barack Obama sur l’île (80% d’opinions favorables). Les chiffres sont comparés à l’opinion très partagée des Cubains vis-à-vis de leur Président, Raul Castro (47%). La lecture de l’enquête devrait ainsi être unanime : Cuba est une dictature dont le peuple veut se sortir le plus rapidement possible ! Mais faut-il croire ce sondage ? Réponse en trois étapes : Qui a fait le sondage ? Comment a-t-il été réalisé ? Quels sont les résultats mis en exergue ?

Qui a réalisé ce sondage?

Le sondage a été réalisé par Bendixen et Amandi International, une entreprise privée étatsunienne basée à Miami. La question essentielle est la suivante : une telle entreprise peut-elle réaliser une enquête neutre et fiable ?

En réalité, Bendixen et Amandi Inernational est une entreprise de communication et de consultance (1) dont l’objectif est de fournir des « solutions » à des « clients » (2) , certainement pas de produire une vérité sociologique. Dans le cas du sondage cubain, les « clients » sont Univision Noticias, un gigantesque réseau médiatique hispanophone aux USA et le quotidien renommé The Washington Post. Ce sont eux qui ont commandé le sondage. Pour autant, qui peut expliquer pourquoi des médias d’une telle importance n’ont pas fait cette demande à un laboratoire de recherche universitaire, dont l’objectivité est assurée par un ensemble de procédures complexes qui garantissent notamment l’indépendance entre le sujet d’une recherche, les chercheurs et le commanditaire (3) ? Cela aurait été bien utile car les conflits d’intérêts sont ici évidents. La liste des clients de Bendixen et Amandi International parle d’elle-même : la Banque mondiale en fait partie, différentes multinationales comme Coca-Cola, mais aussi l’Open Society Institute de George Soros et…le candidat présidentiel Barack Obama ! Le même qui sera plébiscité par cette enquête-ci quelques années plus tard ! Bendixen et Amandi International sait plaire à ses clients…

On peut aussi se demander quelle est la « solution » que devait apporter l’entreprise à travers cette enquête. Certes, au vu des résultats publiés et largement diffusés par tous les médias occidentaux, l’image du Président américain ressort largement valorisée tandis que celle du dirigeant cubain est écorchée. Ce n’est pas la première fois non plus que de telles enquêtes d’opinion sont utilisées pour déstabiliser un Président latino. On pense par exemple au sondage de ce début d’année annonçant une cote de popularité au plus bas pour le Président vénézuélien Maduro. Réalisé par l’entreprise privée Datanalisis (dirigée par un ancien directeur de banque), il avait été relayé par Globovision, le média privé violemment anti-chaviste (4). Ce sondage précédait de quelques semaines l’allocution de Barack Obama dans laquelle il désignait le Venezuela comme une « {menace extraordinaire et inhabituelle pour la sécurité nationale} » (5) – avant de procéder à différentes sanctions économiques.

Dans le cas du sondage cubain, il y a également une dimension temporelle importante. L’enquête sort quelques jours avant le sommet « historique » de samedi passé où Barack Obama et Raul Castro devaient se rencontrer (6) . Or, les résultats du sondage sont parfaitement taillés pour influer sur le cours des négociations. D’autre part, est-ce qu’une enquête réalisée par une entreprise privée d’un des deux négociateurs dans le pays de l’autre et à son insu, laquelle conclut à l’incroyable popularité du premier, est vraiment le meilleur moyen d’entrer sainement dans des négociations « historiques » ?

Cependant, si la « solution » apportée par Bendixen et Amandi est pour partie une construction positive de « l’image » d’Obama, l’enquête sait aussi se faire factuelle. On y lit notamment une question qui ressemble plus à une étude de marché qu’à une enquête d’opinion : « {Considérant l’expansion des relations commerciales, quels produits ou services américains voudriez-vous le plus trouver à Cuba ?} » (7) Voilà qui a le mérite d’être clair – car l’éventuelle fin de l’embargo étatsunien signifie aussi l’ouverture d’un nouveau marché que le plus important acteur capitaliste au monde ne peut pas négliger.

Comment le sondage a-t-il été réalisé?

S’il y a lieu de douter des intentions de Bendixen et Amandi International lorsque l’entreprise effectue ce sondage, il n’en reste pas moins que le plus efficace est encore de juger directement sur pièce la méthodologie de recherche employée. On sait que les qualités essentielles d’une bonne recherche scientifique sont sa transparence et sa complétude. En effet, non seulement le lecteur doit pouvoir comprendre toutes les étapes de la recherche mais, en plus, il doit disposer de toutes les informations nécessaires pour pouvoir en jauger la validité. Est-ce le cas ici ?

Trois documents concernant le sondage sont à disposition du visiteur sur le site de l’entreprise : le premier consiste en une présentation de la synthèse des résultats de l’enquête, le second est un document succinct présentant la méthodologie et le troisième est le questionnaire adressé aux répondants avec les réponses condensées en pourcentage. Malheureusement, les données mises à disposition sont non seulement incomplètes mais elles sont aussi floues sur des aspects fondamentaux. D’abord, il manque un élément essentiel : à quelle question le sondage devait-il répondre ? Le titre « Enquête nationale sur les Cubains vivant à Cuba » ne donne aucune information. Or, sans connaître la question de recherche, comment comprendre les questions posées ? Par exemple, quel est le lien entre la perception d’Obama par les Cubains et les produits américains que ces derniers voudraient voir arriver sur le marché de leur pays ? Comment s’assurer de la cohérence de ces questions ? Pire, comment être sûr qu’elles ne visent pas un objectif particulier et partisan ?

Certains éléments sont même contradictoires : par exemple, Bendixen et Amandi International expliquent dans leur méthodologie que l’enquête téléphonique a été rejetée au profit de rencontres en face-à-face (en dépit des difficultés que cela supposait) car seulement 15% des Cubains auraient le téléphone (8). Pourtant, à la question de savoir s’ils ont le téléphone, les répondants répondent « oui » pour 60% d’entre eux (9). Si les répondants disent la vérité, c’est que l’échantillon des Cubains rencontrés n’est pas représentatif de l’ensemble de la population cubaine et de facto met en péril la scientificité de l’enquête. S’ils mentent en ces proportions, comment s’assurer qu’ils ne mentiront pas aux autres questions ? L’exemple des téléphones n’est pas anodin car il est plus facile de « faire dire » à quelqu’un ce qu’on veut entendre dans une rencontre en face-à-face que par téléphone et d’en éliminer ensuite les preuves. D’ailleurs, on ne sait pas si les rencontres ont été enregistrées ou si seuls les formulaires complétés constituent les données finalement traitées.

Poursuivons malgré tout en considérant que l’entreprise de consultance est de bonne foi (après tout, ils auraient pu cacher l’information concernant les téléphones !). La méthodologie indique un échantillon de 1200 ménages rencontrés en 10 jours et détaille un processus de rencontres aléatoires au porte-à-porte (appelé « grille Kish »). Ainsi, des sondeurs mandatés par Bendixen et Amandi International ont parcouru l’ensemble de l’île de Cuba, à la recherche de 1200 ménages d’accord pour répondre à des questions parfois embarrassantes sur la perception qu’ils ont de la réalité de leur pays. Une telle manœuvre est-elle possible « en secret », sans jamais éveiller les soupçons des autorités (10) et tout en se disant que, toujours d’après l’enquête, un Cubain sur deux demeure favorable à Castro ? Il eût pourtant fallu d’une seule personne seulement pour les dénoncer et mettre en péril toute l’enquête !

Admettons cependant une telle démarche en dépit de sa haute improbabilité et essayons de compléter les informations manquantes dans la méthodologie fournie par l’entreprise de consultance : comment les sondeurs se sont-ils présentés auprès des répondants ? Ont-ils précisé l’identité et la nature du commanditaire du sondage ? Ont-ils précisé la question de recherche – manquante – à laquelle l’enquête devait répondre ? S’ils se sont effectivement présentés complètement et honnêtement, combien de refus auront été essuyés (11) ? Cette question est d’autant plus fondamentale que les répondants auraient, pour 75% d’entre eux, affirmé « {ne pas pouvoir s’exprimer librement} » et devoir « {être prudents} » sur ce qu’ils disent (12) . Apparemment, ça ne les a pas empêchés de s’ouvrir complètement à de parfaits inconnus… Et si les sondeurs ne se sont pas présentés complètement, qu’ont-ils dit ? Ont-ils menti ? S’ils ont travesti la vérité sur ce point, comment faire confiance aux autres données récoltées ? Il semble que toutes ces questions auraient mérité des réponses détaillées dans la méthodologie fournie par les consultants.

À ce stade, c’est tout simplement la réalité du sondage qui est mise en question. Mais de la même façon qu’il était impossible pour les Irakiens de « prouver » l’absence d’armes de destruction massive sur leur sol (comment donner la preuve que quelque chose n’existe pas ?), il est impossible de « prouver » que le sondage est une invention (13) . Poussons dès lors l’exercice jusqu’au bout en analysant les questions elles-mêmes, lesquelles font aussi partie de la « solution » apportée au « client », que le sondage ait existé ou non puisque les résultats, eux, sont présentés comme bien réels et agissent par conséquent comme s’ils l’étaient.

Quels sont les résultats?

L’enquête aborde essentiellement des questions économiques et politiques. Le problème le plus important tient au fait que la synthèse présente les questions comme ouvertes – c’est-à-dire en laissant la liberté de la réponse – alors que le questionnaire les présente comme fermées (le répondant doit alors choisir parmi plusieurs réponses). Or, cette différence mène à d’importantes contradictions : par exemple, aucun des verbatim (14) (pourtant tous très critiques envers le système économique) repris dans la synthèse n’évoque l’embargo…alors que 96% des gens, selon le sondage lui-même, souhaiteraient la fin de celui-ci ! Ainsi, l’économie cubaine apparaît comme désastreuse dans son principe, sans que ne soit établi de lien avec l’embargo dans les faits. Cette ellipse est très pratique car elle permet ensuite de présenter le capitalisme étatsunien sous un jour extrêmement favorable : les Cubains reçoivent de l’argent de leurs parents exilés aux USA, ils veulent que des produits américains soient disponibles sur leur sol et ont, dans leur grande majorité, une âme d’entrepreneurs.

Ce faisant, l’enquête passe très vite sur les dimensions du régime cubain plébiscitées par la population : les soins de santé recueillent 68% d’opinions favorables et l’enseignement 72% mais ces chiffres ne seront pas détaillés ! Les questions portent plutôt sur la politique. Les groupes d’opposition (sans que des exemples précis ne soient donnés) sont considérés positivement. Le « manque de liberté » est évoqué tout au long de l’enquête mais, là non plus, il n’y a pas d’exemples précis et, finalement, Barack Obama recueille 80% d’opinions favorables. À ce propos – et tout en insistant sur la probabilité que ces chiffres soient créés de toute pièce, faut-il s’étonner de la popularité du premier Président des USA qui ouvrirait la voie du dialogue depuis 53 ans (15) , qui plus est dans une situation économique difficile dont la responsabilité essentielle doit être imputée à la fonction de cette même personne ? Quant au « manque » de popularité de Raul Castro (47% d’opinions favorables), qu’en penserait François Hollande qui rechute (16) à 30% d’opinions favorables en février 2015, malgré « l’effet Charlie » (17) ?

Conclusions

Au terme de l’analyse du sondage réalisé par Bendixen et Amandi International, on peut émettre quelques hypothèses vraisemblables sur la « solution » qu’apporte l’entreprise de consultance à ses clients étatsuniens. De manière générale, cette enquête (partiellement vraie ou complètement fausse) est un élément qui participe à un mouvement global de positionnement des USA face aux futures négociations avec Cuba.

Il s’agit d’abord, d’un point de vue économique, de présenter le peuple cubain comme lassé du système communiste et désireux d’entrer de plein pied dans le capitalisme cher aux USA. Ainsi, ce sont les valeurs de la consommation et de l’entrepreneuriat individuel qui sont mises en exergue. De ce point de vue, les USA se posent également comme un partenaire économique potentiellement privilégié avec une série de produits qu’ils pourraient exporter sur l’île. Il s’agit ensuite de montrer combien les Cubains sont favorables aux pays traditionnellement considérés comme « ennemis » par le gouvernement des USA (Venezuela, Bolivie, Russie, etc. (18) ) tout en insistant sur une perception positive des groupes d’opposition, ce qui peut légitimement faire craindre un scénario de financement et de formation de ces derniers par les USA comme récemment en Ukraine, au Venezuela ou à Hong-Kong (19).

Fruit d’un travail d’occultation de la vérité, de réarrangement des impératifs scientifiques et avec la complicité plus ou moins ignorante des médias traditionnels dominants, le sondage de Bendixen et Amandi International est un cas d’école de médiamensonge typique de la propagande étatsunienne.

Source: Investig’Action

Notes
1. Et non pas un « institut de recherche » comme la présente The Washington Post ici : http://www.washingtonpost.com/world/the_americas/poll-shows-vast-majority-of-cubans-welcome-closer-ties-with-us/2015/04/08/6285bfe4-d8c3-11e4-bf0b-f648b95a6488_story.html

2. Voir la section « about us » sur leur site Internet : http://bendixenandamandi.com/about

3. Le CIS (Centro de Investigaciones Sociologicas, Mexico) présenté comme « partenaire scientifique » pour ce sondage n’est non plus lié à aucune université. Il s’agit aussi d’une entreprise privée qui répond à des commandes extérieures.

4. http://www.acrimed.org/article3196.html

5. http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-paul-baquiast/120315/le-venezuela-extraordinaire-menace-pour-les-etats-unis

6. http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20150412.OBS6983/rencontre-obama-castro-que-ce-sont-ils-dit.html

7. Voir la question 53 : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Cuba_Final_Toplines.pdf

8. Voir la note méthodologique : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Final_Methodology_for_Poll_of_Cubans_Living_in_Cuba.pdf

9. Voir les questions 63 et 64 : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Cuba_Final_Toplines.pdf

10. Qui plus est sachant qu’une enquête « test » aurait été réalisée plus tôt. Voir la méthodologie : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Final_Methodology_for_Poll_of_Cubans_Living_in_Cuba.pdf

11. The Washington Post évoque le chiffre de 61% de refus, voir ici : http://www.washingtonpost.com/world/the_americas/surveying-cubans-under-the-castro-government/2015/04/08/c42ff560-da4a-11e4-8103-fa84725dbf9d_story.html Comment s’assurer que ces ménages qui ont refusé ne dénonceront pas les sondeurs ? Comment s’assurer, également, que les 39% restants sont représentatifs de l’ensemble de la population ?

12. Voir la question 31 : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Cuba_Final_Toplines.pdf

13. Les hypothèses suivantes sont plausibles : l’échantillon a été beaucoup plus petit que 1200 ménages ; le sondage a pu être réalisé de façon non aléatoire ou auprès de Cubains expatriés ; certains résultats ont pu être réarrangés ; le sondage a aussi pu être inventé de toute pièce.

14. Un verbatim est un extrait d’entretien transcrit mot pour mot.

15. Les USA mettaient en place l’embargo sur Cuba en février 1962.

16. Il avait atteint 18% d’opinions favorables !

17. http://www.lesechos.fr/politique-societe/politique/0204146193628-popularite-apres-leffet-charlie-rechute-brutale-pour-hollande-et-valls-1091613.php

18. Voir les questions de 32 à 43 : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Cuba_Final_Toplines.pdf

19. Voir les agissements de la NED (National Endowment for Democracy) : http://www.investigaction.net/Hong-Kong-un-virus-sous-le.html?lang=fr

Source: [Journal de Notre Amérique n°3->http://investigaction.net/Le-Journal-de-Notre-Amerique-no3.html%5D, Investig’Action, Avril 2015.

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Désarroi, déjà roi. La charité, s’il vous plaît

En ces fêtes de fin d’année, se confronter à la pauvreté est doublement pénible : d’abord parce qu’elle nous renvoie à notre propre statut – souvent acquis injustement par l’héritage – de privilégié ; d’autre part parce que la pauvreté semble inéluctable : on serait, face à elle, impuissant. Acculés à donner une réponse, beaucoup d’entre nous pratiquons l’aumône, le don (apparemment) sans contrepartie. Notons que les trois grandes religions monothéistes en font un point central de leur doctrine. On l’appelle « charité » dans le christianisme, « tsedaka » dans le judaïsme et « zakat » en islam.

charity

Man giving alms to the poor

Outre les grandes religions, de nombreux « avatars » contemporains ont vu le jour à travers les appels aux dons des ONG, des restos du cœur et, maintenant en Belgique francophone, de l’action Viva for Life dont l’édition 2017 s’est finie il y a trois jours. Depuis quatre ans, la radio Vivacité et, avec elle, toute la RTBF, organise une « action de mobilisation » au profit des « 40000 bébés (…) qui vivent chez nous dans la pauvreté ». Il s’agit bien d’une classique « collecte d’argent », répondant donc au principe fondamental de l’aumône, mais dont la mise en scène est quelque peu…particulière : « Pendant 6 jours et 6 nuits, 3 animateurs se sont enfermés sans manger (pas de nourriture solide) dans un studio de verre sur une place publique en vue de récolter des dons ». La métaphore doit parler d’elle-même : il s’agit d’artificiellement se mettre « en situation de pauvreté » pour pousser à l’action de don.

Évidemment, de nombreuses critiques pleuvent chaque année contre un barnum médiatique qui semble à la fois éthiquement indécent (faire semblant d’être pauvre pour six jours laisse sans voix) mais aussi structurellement inutile (sinon, il ne faudrait pas réitérer l’initiative chaque année). Passons également les intérêts économiques en termes d’audience (et donc de vente d’espaces publicitaires aux annonceurs)… L’indécence a culminé cette année lorsque le gouvernement fédéral a fait un don de 100 000€ à l’association. Ainsi, l’État censé être garant de politiques qui devraient lutter structurellement contre la pauvreté se « contente » d’un « don » qui, en réalité, ne résout rien. Rares sont les moments où la délégation de ses missions par une autorité à la société civile aura été aussi visible.

Qu’en penser ? Il va de soi que les associations qui reçoivent en effet les dons des citoyens (et du gouvernement fédéral) sont bien contentes de ces nouveaux moyens leur permettant de faire avancer leur cause. Alors ? Bien ou pas bien ? On est ici face au paradoxe du prisonnier que j’ai déjà eu l’occasion de décrire plusieurs fois : l’intérêt particulier des acteurs individuels est en contradiction avec l’intérêt collectif. Individuellement, il est préférable de recevoir ces dons mais, collectivement, comme ces dons ne peuvent atteindre tout le monde en même temps et qu’ils ne résolvent rien des causes de la pauvreté, ces dons sont au mieux inutiles, au pire ils renforcent le système inégalitaire.

Apprendre à pêcher

Si l’on se situe du point de vue de celui qui « donne », on peut favoriser une dimension processuelle où il ne s’agit pas seulement de donner un produit mais de fournir l’apprentissage qui autonomise la personne qui reçoit (selon l’adage « apprends-lui à pêcher, il mangera tous les jours »). Si l’on se situe du point de vue de celui qui reçoit, il ne s’agirait pas seulement de recevoir « à court terme » mais, là aussi, de « capitaliser » en vue de l’autonomie.

Ce qui est intéressant ici, c’est que dans les deux cas, l’individu (donneur ou receveur) est posé comme en proie à un « mal » qui lui est indépendant, la pauvreté, et qui est, comme le dirait Losurdo (p.83), « absolutisée » : on vient en aide aux pauvres parce que la pauvreté leur est tombée dessus (pas de chance !). Sans autre cause qu’elle-même, la pauvreté n’a pas à être « dépassée ». Or, si l’on n’absolutise pas la pauvreté, si l’on reconnaît que la pauvreté est engendrée par différents phénomènes qu’il s’agit de comprendre et contre lesquels il faut lutter, l’inutilité, l’inanité de la lutte contre le seul symptôme apparaît très clairement.

Une opération unique annuelle (et monnayable), comme Viva for life, n’a aucune chance de résoudre le problème qui la justifie. Bien au contraire : comment s’assurer que la personne sans domicile fixe qui fait la quête aujourd’hui pourra bel et bien être là demain pour encore tendre la main ? En lui donnant une pièce. Laquelle sera toujours insuffisante pour un véritable avenir (lequel impliquerait de s’intéresser à ce qui lui arrivé, à ses problèmes de santé, à ses compétences, à la motivation qui lui reste, au logement qui est une condition sine qua non, etc.) mais, cette même pièce, ajoutée aux quelques autres reçues avant et après, lui permettra très exactement de demeurer dans les mêmes conditions, ni pires ni meilleures. Ainsi, la pyramide des privilégiés jusqu’aux plus exclus est renforcée dans ses fondations tout en offrant à ceux qui donnent un alibi à leur culpabilité.

Et donc quoi ?

Face à un tel constat, on ne peut que se sentir impuissant. D’autant que le sourire de celui qui reçoit fait tellement chaud au cœur qu’on éprouve beaucoup de peine à voir son acte comme plus nocif que positif. Une véritable réponse à la pauvreté ne peut pourtant s’envisager que dans le cadre d’actions structurelles visant à s’attaquer aux causes : qu’est-ce qui provoque un tel délitement social que des personnes se retrouvent à la rue ? Quelles sont les causes des guerres provoquant les migrations ? Pourquoi décide-t-on d’exclure du chômage ? Et d’exclure du CPAS ? Pourquoi les licenciements ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi…

La tension qui oppose la charité d’un côté avec le refus d’un système qui provoque de telles inégalités dans son ensemble n’est qu’une version alternative (ou « locale ») de l’opposition entre posture réformiste et posture révolutionnaire que j’ai eu l’occasion de décrire ici à travers une critique du film « Demain » et ici à travers un dialogue fictif sur les alternatives au capitalisme. La charité ne remet pas en question ses propres privilèges. Elle est sans risque. Elle fait croire qu’il est possible d’augmenter la justice sociale indépendamment de sa propre position de privilégié. Elle évacue les articulations entre les phénomènes en les présentant comme distincts. Une illusion, bien sûr : notre PIB est en croissance parce que nous faisons la guerre là-bas et vendons des armes à Daesh ou à l’Arabie saoudite, parce que nous licencions à tout va, parce que nous sous-payons les ouvriers africains, parce que, parce que, parce que.

Refuser la charité, c’est mettre à l’épreuve sa propre responsabilité, son propre consentement à ce qui produit l’injustice. Et ce n’est que lorsque, à sa mesure, nous agissons contre ces structures, que l’on peut trouver du sens, pour une fois, à dépouiller le collectif de la pièce pour un « café chaud » que l’on donne à l’individu.

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