Analyses

Comprendre les fusions d’entreprises (partie 3)

Pour la partie 1, voir ici.
Pour la partie 2, voir ici.

  • Dans les propositions de loi actuelles, la réduction du temps de travail n’est proposée que dans le but d’augmenter encore la flexibilité des travailleurs, comme on le voit chez Auto 5. Il faut voir aussi si ça se traduit effectivement en nouvelles embauches. Pour l’instant, je reste sceptique.
  • Et pourquoi pas ?
  • Parce qu’on se rend compte que, jusqu’ici, même les « cadeaux » aux entreprises ne se traduisent pas en nouvelles embauches.
  • Quels cadeaux ?
  • Par exemple la baisse de ce qu’ils appellent les « charges sociales ».
unemployed

Huttes de fortune pour chômeurs à la rue

  • Il y a beaucoup d’infos en une fois. D’abord, pourquoi tu mets des guillemets autour de « charges sociales » ? Ensuite, tu ne vas quand même pas me dire que les entreprises ne paient pas trop de charges et trop d’impôts ? Mon frère est indépendant, il est saigné à blanc par l’État. Je te suis jusqu’ici, mais là, ça me gonfle. À vous entendre, à gauche, vous défendez toujours les employés, les ouvriers et jamais ceux qui prennent des risques.
  • Ok, ok. Une chose à la fois. Je réponds à ta première question : je mets « charges sociales » entre guillemets parce que ce ne sont en fait pas des « charges », c’est un salaire indirect.
  • Pardon ?
  • Ces cotisations te permettent, si tu as un souci un jour, d’être assuré. Et comme tout le monde n’a pas les mêmes soucis, ni en même temps, ni de façon absolue, eh bien ce salaire « solidaire » permet à chacun d’être protégé de la même façon, indépendamment de son cas particulier. D’ailleurs, ces patrons râlent moins quand c’est eux qui sont en burnout et qu’ils jouissent de la sécurité sociale.
  • D’accord, je comprends l’argument. Mais tu vas pas me dire que toutes ces charges ne sont pas exagérées quand même…
  • Ça dépend pour qui !
  • Comment ça ?
  • Eh bien, la Belgique par exemple est un des pays les plus taxés…pour les petits ! Les petits comme les ouvriers, les employés, mais aussi les petits indépendants, les petits patrons.
  • …mais pas pour les multinationales ou les très riches, c’est ça ?
  • Dans ce cas, la Belgique est plutôt un paradis fiscal.
  • Si je comprends bien, ça veut dire qu’en réalité, les patrons de PME ou de TPE partagent plus d’intérêt avec leurs employés et ouvriers qu’avec les gros patrons ?
  • C’est tout à fait ça. Les partis de droite s’efforcent bien de cacher cette collusion d’intérêts et de présenter toujours un programme dans lequel on pourrait croire que les « charges » vont diminuer pour tout le monde. Si les petits patrons se mettaient « avec » les ouvriers, employés, chômeurs, etc., ils constitueraient une force sociale énorme !
  • Puis, quand j’y pense, un indépendant qui bosse tout seul comme un dingue, peut-être que ça le rassure de savoir qu’il est « patron », mais il est en même temps son propre employé…et son ouvrier ! Bon, en même temps, le chantage aux délocalisations par les grosses boîtes qui ne veulent pas payer ces « charges sociales », il est en revanche bien réel, lui !
  • Ça, c’est sûr. Une des raisons pour lesquelles le rapport de forces entre les syndicats et le patronat est tellement en défaveur des « petits ». Cela dit, il n’y a pas que la délocalisation qui est possible, on peut aussi faire venir une main d’œuvre bon marché !
  • Comme la nouvelle directive sur le travail détaché ?
  • Par exemple, oui. L’immigration, aussi. On fait venir des gens quand on a besoin de main d’œuvre, comme dans les années ‘60, ou on profite des migrants qui sont là et qu’on sous-paie parce que, de toute façon, ils n’iront pas se plaindre. Je me souviens que le syndicat des patrons flamand, le Voka, s’était prononcé en faveur de l’immigration, précisément pour cette raison.
  • Donc, quand les patrons et autres politiques se prononcent contre l’immigration, c’est comme pour le chômage, de l’hypocrisie ?
  • Dans les deux cas, ils en profitent. Mais, attention, ils ne sont en faveur de cette immigration que dans la mesure où ils peuvent encore plus compresser les salaires.
  • C’est-à-dire ?
  • Eh bien, si ces immigrés ont un statut semblable aux Belges, ils devront être payés pareil. Et là, ça n’intéresse plus les patrons ! Il faut que ce soit une main d’œuvre illégale, corvéable à merci.
  • Je comprends bien tout ça, mais alors pourquoi Théo Francken renvoie les immigrés dans leur pays avec autant de violence si son intérêt est plutôt de les garder ?
  • Excellente question. Bon, avec toutes les guerres et les désastres environnementaux, on a un vrai « roulement » de l’immigration. Du coup, on en profite tandis qu’ils sont en situation d’illégalité, et on les remballe quand il faut se prononcer et éventuellement leur donner les mêmes droits qu’aux autres citoyens.
  • Je vois. C’est absolument horrible. Ça répond aussi à d’autres objectifs de les remballer ?
  • Ça donne l’impression aux citoyens qu’on les écoute, parce qu’on ne peut pas « accueillir toute la misère du monde ». Ça répond aussi aux préjugés racistes. Et, finalement, ça évite de se demander pourquoi tous ces gens se retrouvent chez nous…
  • Ok, ça fait beaucoup. La question des causes des migrations, je propose qu’on laisse ça pour plus tard.
  • C’est toi qui le dis !
  • Par contre, le coup de toute la misère du monde, il y a une part de vrai là-dedans, non ?
  • De toute façon, il faut vraiment relativiser « toute la misère du monde ». La misère du monde, elle se contente à 90% des cas de rester bien sagement chez elle. L’immigration est avant tout régionale, entre pays limitrophes. Pour le reste, difficile à dire. Je suppose que ça dépend des « marchés ». L’idée selon laquelle les étrangers prendraient notre boulot me fait rire…jaune, quand on voit la discrimination à tous les étages. Si ce sont des jobs dont les Belges ne veulent pas, l’argument tient-il toujours ? Si on sait qu’on aura du mal à payer les pensions plus tard et donc qu’on a besoin de plus de travailleurs, l’argument tient-il toujours ?
  • Et ça, c’est seulement si cette main d’œuvre devient légale…
  • Tout à fait. Ce qui est sûr, c’est que monter les « petites gens » les uns contre les autres, à coup d’instrumentalisation raciste, ça permet d’éviter que ces gens justement se mettent ensemble pour avoir des revendications.
  • Comme pour la collusion d’intérêts entre petits patrons, employés et ouvriers ?
  • Voilà. Marx et Engels avaient remarqué que le racisme anti-Irlandais par les Anglais était très pratique. Diviser pour régner. Tant qu’ils se battaient les uns contre les autres, les gros patrons, eux, étaient tranquilles.
  • Dis, à ce stade, il y a une chose dont je ne suis plus très sûr. Tu m’as dit au tout début de cette conversation que les entreprises fusionnaient pour « survivre ». Si elles ne grossissent pas, d’autres qui se trouvent sur le même marché qu’elles, par exemple le marché des magasins de chaussures, grossiraient à leur place et les avaleraient.
  • Oui.
  • C’est ce même mécanisme qui est à l’œuvre quand on parle immigration, charges sociales, flexibilité, etc. ?
  • Oui, exactement le même. En fait, quand on dit qu’une entreprise doit « grossir » pour survivre, ce n’est pas simplement grossir en taille. Ça veut juste dire qu’elle doit constamment augmenter ses profits, gagner de plus en plus. Racheter une autre entreprise est un des moyens, la porte d’entrée de notre discussion. Mais il faut bien comprendre que ce n’est qu’un moyen parmi d’autres. Chercher à diminuer les charges sociales en est un aussi, baisser les salaires idem, augmenter la flexibilité itou !
  • Sauf que toutes les entreprises font pareil, donc l’avantage concurrentiel gagné ne l’est que pour un court moment, et l’ensemble des conditions de tous se dégrade !
  • Tout à fait, c’est une sorte de fuite en avant qui ne peut mener qu’au désastre. Mais attention, ce désastre, c’est déjà maintenant. Pas besoin de penser que ce sera pour plus tard. Tout ça se fait progressivement, suffisamment progressivement pour qu’on râle un peu à chaque coup porté à nos conditions de vie, à notre éthique sans pour autant déclencher une révolution.
  • C’est l’histoire de la grenouille qui se laisse ébouillanter si on la plonge d’abord dans de l’eau froide qu’on réchauffe petit à petit…
  • Oui, j’utilise souvent cette image. J’avais même rédigé une des premières versions de l’article Wikipédia qui raconte cette anecdote ! Et en attendant, on nous suggère des tas de « pseudo-solutions » qui donnent l’impression que ça ira quand même…

Suite dans la partie 4.

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Analyses, Articles parus sur d'autres médias

Désarroi, déjà roi. La charité, s’il vous plaît

En ces fêtes de fin d’année, se confronter à la pauvreté est doublement pénible : d’abord parce qu’elle nous renvoie à notre propre statut – souvent acquis injustement par l’héritage – de privilégié ; d’autre part parce que la pauvreté semble inéluctable : on serait, face à elle, impuissant. Acculés à donner une réponse, beaucoup d’entre nous pratiquons l’aumône, le don (apparemment) sans contrepartie. Notons que les trois grandes religions monothéistes en font un point central de leur doctrine. On l’appelle « charité » dans le christianisme, « tsedaka » dans le judaïsme et « zakat » en islam.

charity

Man giving alms to the poor

Outre les grandes religions, de nombreux « avatars » contemporains ont vu le jour à travers les appels aux dons des ONG, des restos du cœur et, maintenant en Belgique francophone, de l’action Viva for Life dont l’édition 2017 s’est finie il y a trois jours. Depuis quatre ans, la radio Vivacité et, avec elle, toute la RTBF, organise une « action de mobilisation » au profit des « 40000 bébés (…) qui vivent chez nous dans la pauvreté ». Il s’agit bien d’une classique « collecte d’argent », répondant donc au principe fondamental de l’aumône, mais dont la mise en scène est quelque peu…particulière : « Pendant 6 jours et 6 nuits, 3 animateurs se sont enfermés sans manger (pas de nourriture solide) dans un studio de verre sur une place publique en vue de récolter des dons ». La métaphore doit parler d’elle-même : il s’agit d’artificiellement se mettre « en situation de pauvreté » pour pousser à l’action de don.

Évidemment, de nombreuses critiques pleuvent chaque année contre un barnum médiatique qui semble à la fois éthiquement indécent (faire semblant d’être pauvre pour six jours laisse sans voix) mais aussi structurellement inutile (sinon, il ne faudrait pas réitérer l’initiative chaque année). Passons également les intérêts économiques en termes d’audience (et donc de vente d’espaces publicitaires aux annonceurs)… L’indécence a culminé cette année lorsque le gouvernement fédéral a fait un don de 100 000€ à l’association. Ainsi, l’État censé être garant de politiques qui devraient lutter structurellement contre la pauvreté se « contente » d’un « don » qui, en réalité, ne résout rien. Rares sont les moments où la délégation de ses missions par une autorité à la société civile aura été aussi visible.

Qu’en penser ? Il va de soi que les associations qui reçoivent en effet les dons des citoyens (et du gouvernement fédéral) sont bien contentes de ces nouveaux moyens leur permettant de faire avancer leur cause. Alors ? Bien ou pas bien ? On est ici face au paradoxe du prisonnier que j’ai déjà eu l’occasion de décrire plusieurs fois : l’intérêt particulier des acteurs individuels est en contradiction avec l’intérêt collectif. Individuellement, il est préférable de recevoir ces dons mais, collectivement, comme ces dons ne peuvent atteindre tout le monde en même temps et qu’ils ne résolvent rien des causes de la pauvreté, ces dons sont au mieux inutiles, au pire ils renforcent le système inégalitaire.

Apprendre à pêcher

Si l’on se situe du point de vue de celui qui « donne », on peut favoriser une dimension processuelle où il ne s’agit pas seulement de donner un produit mais de fournir l’apprentissage qui autonomise la personne qui reçoit (selon l’adage « apprends-lui à pêcher, il mangera tous les jours »). Si l’on se situe du point de vue de celui qui reçoit, il ne s’agirait pas seulement de recevoir « à court terme » mais, là aussi, de « capitaliser » en vue de l’autonomie.

Ce qui est intéressant ici, c’est que dans les deux cas, l’individu (donneur ou receveur) est posé comme en proie à un « mal » qui lui est indépendant, la pauvreté, et qui est, comme le dirait Losurdo (p.83), « absolutisée » : on vient en aide aux pauvres parce que la pauvreté leur est tombée dessus (pas de chance !). Sans autre cause qu’elle-même, la pauvreté n’a pas à être « dépassée ». Or, si l’on n’absolutise pas la pauvreté, si l’on reconnaît que la pauvreté est engendrée par différents phénomènes qu’il s’agit de comprendre et contre lesquels il faut lutter, l’inutilité, l’inanité de la lutte contre le seul symptôme apparaît très clairement.

Une opération unique annuelle (et monnayable), comme Viva for life, n’a aucune chance de résoudre le problème qui la justifie. Bien au contraire : comment s’assurer que la personne sans domicile fixe qui fait la quête aujourd’hui pourra bel et bien être là demain pour encore tendre la main ? En lui donnant une pièce. Laquelle sera toujours insuffisante pour un véritable avenir (lequel impliquerait de s’intéresser à ce qui lui arrivé, à ses problèmes de santé, à ses compétences, à la motivation qui lui reste, au logement qui est une condition sine qua non, etc.) mais, cette même pièce, ajoutée aux quelques autres reçues avant et après, lui permettra très exactement de demeurer dans les mêmes conditions, ni pires ni meilleures. Ainsi, la pyramide des privilégiés jusqu’aux plus exclus est renforcée dans ses fondations tout en offrant à ceux qui donnent un alibi à leur culpabilité.

Et donc quoi ?

Face à un tel constat, on ne peut que se sentir impuissant. D’autant que le sourire de celui qui reçoit fait tellement chaud au cœur qu’on éprouve beaucoup de peine à voir son acte comme plus nocif que positif. Une véritable réponse à la pauvreté ne peut pourtant s’envisager que dans le cadre d’actions structurelles visant à s’attaquer aux causes : qu’est-ce qui provoque un tel délitement social que des personnes se retrouvent à la rue ? Quelles sont les causes des guerres provoquant les migrations ? Pourquoi décide-t-on d’exclure du chômage ? Et d’exclure du CPAS ? Pourquoi les licenciements ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi…

La tension qui oppose la charité d’un côté avec le refus d’un système qui provoque de telles inégalités dans son ensemble n’est qu’une version alternative (ou « locale ») de l’opposition entre posture réformiste et posture révolutionnaire que j’ai eu l’occasion de décrire ici à travers une critique du film « Demain » et ici à travers un dialogue fictif sur les alternatives au capitalisme. La charité ne remet pas en question ses propres privilèges. Elle est sans risque. Elle fait croire qu’il est possible d’augmenter la justice sociale indépendamment de sa propre position de privilégié. Elle évacue les articulations entre les phénomènes en les présentant comme distincts. Une illusion, bien sûr : notre PIB est en croissance parce que nous faisons la guerre là-bas et vendons des armes à Daesh ou à l’Arabie saoudite, parce que nous licencions à tout va, parce que nous sous-payons les ouvriers africains, parce que, parce que, parce que.

Refuser la charité, c’est mettre à l’épreuve sa propre responsabilité, son propre consentement à ce qui produit l’injustice. Et ce n’est que lorsque, à sa mesure, nous agissons contre ces structures, que l’on peut trouver du sens, pour une fois, à dépouiller le collectif de la pièce pour un « café chaud » que l’on donne à l’individu.

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Revues de presse

#6 Revue de presse (Joyeuses fêtes)

Une semaine qui va vous donner envie de faire la fête. Ou de vous soûler au point de tout oublier. C’est selon.

On commence avec la torture dès le retour au bled des Soudanais que notre gouvernement a expulsés. Au même moment, de nouvelles rafles au Parc Maximilien pour lesquelles on a appris que les flics avaient des quotas. Eh les Noirs, zêtes pas bankable, ici. Allez en Libye, là on vous paie cash pour moins cher que vos courses du mois chez Colruyt. De toute façon, si y’a du racisme, ce n’est que du racisme de classe : le même gouvernement qui nous divertit de ses précédentes conneries qu’avec de nouvelles bien fraîches a décidé d’inventer la pension à points. L’embrouille, c’est que le point n’a pas une valeur absolue, seulement une valeur relative : à votre pension, on multiplie la valeur du point à ce moment-là par le nombre de points accumulés. Et croyez-moi, ça risque pas d’être le même cours que le Bitcoin! Évidemment, on peut toujours garder le nez en l’air en disant « j’ai rien vu ». Avec un peu de chance, on apercevra un OVNI poursuivi par des avions de chasse US depuis 2004. C’est quoi le plus étonnant ? Que de probables petites femmes vertes (mon côté féministe) passent vite leur chemin en voyant la lie de l’univers que notre espèce représente ou que ce programme financé par le département de la Défense ait surtout permis à une clique de copains de se remplir les poches ? Je me le demande.

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Elles volent vers le foie gras

À part ça, l’info de la semaine, c’est pour moi la fin de la neutralité du web aux USA. J’ai eu l’occasion de dire tout le bien que j’en pensais récemment. D’autres divers d’hiver suivent : RT France (Russia Today) se décline maintenant en télévision. Très amusant de voir toute la presse mainstream dénoncer un « média de propagande ». À votre avis, ils sont conscients de faire pareil ? ; La Ligue des Droits de l’Homme et le CNAPD ont introduit un recours en suspension contre l’exportation d’armes vers l’Arabie Saoudite. On salue l’initiative. Don Quichotte aurait approuvé !

On prend une grande inspiration, et on y retourne !

Washington accuse la Corée du Nord d’être derrière l’attaque informatique Wannacry. Après, faudra plus dire que c’est un pays arriéré, hein… ; l’Islande a une super nouvelle Première ministre. Son premier acte fort : mettre enfin en place la fameuse constitution citoyenne dont on a beaucoup parlé (surtout Mélanie Laurent dans le film « Demain »). Heu. Non. En fait non, elle va rien mettre en place du tout. Humour ; la BNB (banque nationale) est super PO-SI-TI-VE quant au marché de l’emploi en Belgique et prévoit la création de 309.000 jobs de 2014 à 2020. On doit pas vivre dans le même monde… En même temps, la BNB ne dit pas de quel genre de travail il s’agit, ni le type de contrats, ni si les barèmes sont respectés, ni si ce travail touche toutes les classes sociales, ni si diminuent les discriminations (ce qui n’est pas le cas, ça on le sait), ni le niveau d’études concernés, ni si on a assisté à des licenciements précédant les engagements pour diminuer les coûts, etc. En fait, on ne sait rien. Mais on est quand même PO-SI-TIF parce que le chômage diminue (et les chiffres du CPAS explosent, mais chuuuut !) ; ABinbev va refourguer son catalogue d’ex-bières artisanales aux Eurocrates de la place du Luxembourg à Bruxelles dans un bar ad hoc. Ils ont bien cerné leur public-cible ; Et Ryanair est passé aux menaces face aux pilotes récalcitrants.

Du reste, l’économie n’a pas changé en quelques jours. Ses fonctionnements OPAques demeurent identiques, avec leur cortège de misère à la clé.

Fusions, acquisitions, OPA et autres joyeusetés

  • Euronav, dont on a déjà parlé ici et là rachète l’Américain Gener8. C’est normal, non ? Au moins y’a d’entreprises maritimes, au moins y’a de bateaux, non ? Ah. On me dit que non.
  • Lufthansa, le grand gagnant des mouvements de rachats dans les compagnies aériennes ces derniers mois, attend le feu vert de l’UE pour racheter les débris d’Air Berlin. Le suspense est intense, tout le monde craint l’intransigeance de l’UE sur la tendance concentrationnaire (oui, le jeu de mot est vaseux, j’assume) de notre économie. J’déconne. L’UE va laisser passer, hein, comme d’hab.
  • Le Belge Greenyard s’apprête à racheter le géant de l’ananas Dole. Je me sens fier d’être belge, là. Tellement.
  • Belfius voudrait fusionner avec Proximus. Pour « mieux s’armer face aux GAFA ». Zont le sens de la formule ! Ah, ils savent rire !
  • Land Invest va racheter 50% d’Ogeo fund. Sacré Dominique Janne (à la manœuvre). Lui qui m’avait permis – sans le savoir – de me faire les dents dans le journal « Pan » tellement il s’en désintéressait et ne le lisait pas (ce qui nous permettait d’y raconter ce qu’on voulait…)
  • Le géant du numérique Thales s’offre l’autre géant du numérique Gemalto pour une valorisation à 5 milliards d’€ du second. Des petits joueurs.
  • Walt Disney rachète 21st Century Fox. Rien que ça. Le tout pour 52 milliards d’€. Des gros joueurs cette fois. Juste pour remettre les choses en perspective : avec l’argent de 5 fusions comme celle-ci, on résout le problème de la faim dans le monde. Alors on nous refait le coup du « oui, mais les autorités de la concurrence doivent donner leur accord ». Allons donc. On rappelle à ces gens que ces mêmes autorités US n’ont vu aucun souci il y a quelques jours à peine à la megafusion Bayer-Monsanto ? Y’en a qui sont d’une naïveté…
  • Unibail-Rodamco annonce le rachat de Westfield dont le titre s’est du coup envoléééé pour une valorisation à 21 milliards d’€.
  • D’Ieteren a une crise d’indigestion après avoir trop mangé ces dernières semaines. Dégringolade en bourse.

Concurrence, dumping, guerre économique

  • Washington impose 300% de taxe sur les importations d’avions Bombardier. C’est une autre façon de favoriser les « circuits courts », that’s all. Faut pas voir le mal partout. Sinon, au passage, remarquons une nouvelle fois que le protectionnisme c’est toujours mieux chez soi que chez les autres…
  • L’UE accuse Ikea de percevoir des avantages fiscaux indus aux Pays-Bas. Du coup, je me dis : « Eh Manu, tu vois qu’il n’y a pas que les entreprises US qui se font prendre la main dans le sac par l’UE ? ». Ce à quoi je réponds : « Certes. Mais ce qu’il faut comprendre c’est que l’économie capitaliste tend naturellement vers les monopoles, ce qui ne veut pas dire qu’elle en a l’intention. Autrement dit, des corrections « à la marge » sont nécessaires pour lâcher un peu de pression et empêcher que l’ensemble du système s’effondre. » Et une des façons de faire est de taper sur les doigts voleurs de Ryanair, Ikea, et autres. (Au final, ça ne change rien à la dynamique générale, by the way.)
  • Pour rester dans le sujet, il paraît qu’Apple va verser ses 13 milliards d’amende à l’Irlande (qui n’en veut toujours pas). Ce sera donc sur un compte…bloqué. En attendant. Vous imaginez ? Le racket par les multinationales est tel, la concurrence entre les pays pour accueillir ces voleurs est telle qu’ils sont dans l’obligation de refuser de percevoir des sommes qui seraient pourtant bien utiles mettons par exemple, soyons fous, pour des dépenses sociales.
  • Toujours pour rester dans le sujet, c’est au tour du Luxembourg de faire appel contre la sanction de l’UE concernant Amazon (qui devrait pourtant rapporter quelques piécettes au Duché.
  • L’État français s’apprête à lancer une grande campagne de privatisations au printemps. Là, c’est juste un teasing.

Et une semaine décevante pour les licenciements collectifs avec « seulement » le géant israélien Teva, numéro un mondial du générique, qui va supprimer 14.000 emplois en deux ans. 25% de ses effectifs. Ça concerne des emplois aux USA, en Israël et en Europe. Enfin, en Belgique, on supprimela majorité des casernes de la protection civile. C’est pas grave, il ne pleuvra presque plus grâce au changement climatique. Ou pas.

Sinon, apparemment, les inégalités se seraient creusées « dans presque toutes les régions du monde », selon une recherche (de Lucas Chancel, avec Thomas Piketty) qui souligne combien c’est le cas aux USA mais aussi en Chine en Russie, deux pays dont les économies se sont libéralisées.

Bonnes fêtes. Les oies gavées sont mortes pour vous, profitez-en bien. À votre santé car, comme dirait Michaux, « respirer, c’est déjà être consentant ».

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Revues de presse

#4 Revue de presse (enfin!)

Et la semaine dernière, il s’est passé quoi ? En mode « colère ». Désolé.

En vrac

Être ouvrier tue. Au sens propre chez ArcelorMittal, suite à une explosion à Gand ; au sens propre à la SNCB quand un wagon fou percute des cheminots. Morts nettes, rails sales, j’ai la nausée. Entre-temps, atteinte au droit de grève avec l’instauration du service minimum sur le rail et une nouvelle augmentation de prix pour un service qui n’en finit plus de se dégrader (foi de navetteur). Les données de 57 millions d’usagers d’Uber ont été volées, l’entreprise qui va acheter des « dizaines de milliers » de voitures autonomes à Volvo, histoire de se passer de ses encombrants chauffeurs (pourtant surexploités). Encore des ouvriers en trop. Tués aussi, d’une façon…plus propre. Vive le Black Friday pour enfin consommer tout ce que notre monde surproduit, un « black Friday » vraiment noir en Égypte. Encore des morts nettes. 235 morts nettes. 235 ! Putain. Avec des armes vendues par qui ? Par notre balance commerciale positive ?

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Maine Central Railroad wreck. High tread.

Edouard Philippe veut baisser les cotisations sociales des entreprises (une vraie politique de gauche est « en marche », niark !) ; les riches fument de moins en moins, les pauvres de plus en plus – quels abrutis ces pauvres ! ; l’ex-Directeur du FMI, Rato, sera jugé pour escroquerie en Espagne (des ennuis avec la justice, un « must » pour le FMI, n’est-ce pas DSK ?) ; instrumentalisation des services secrets par De Decker dans le scandale financier du Kazakhgate qui touche maintenant Airbus ; les coursiers de Deliveroo vont faire grève pour protester contre la fin du statut d’employé ; Altice dégringole en Bourse, géant aux pieds d’argile.

Toujours en vrac, on se rappelle que les Rohingyas vivent sur un territoire…riche en pétrole. Je dis ça, je dis rien ; le glyphosate a été prolongé par l’UE pour cinq ans. Zavez bien lu : à la suite des scandales à répétition, le glyphosate est malgré tout PROLONGÉ. Alors, Mélanie Laurent et les autres thuriféraires d’un « Demain » si merveilleux, zêtes où ?! ; L’UE qui a cumulé les coups tordus ces derniers jours avec le recalcul de l’impôt des sociétés : la gauche parle de 200 milliards de pertes. Peanuts, quoi. Le peuple n’a pas besoin de ce fric, anyway ; Macron en Afrique affirme qu’il n’y a pas de « politique française en Afrique ». Non, t’as raison Manu. Pas de politique, juste du vol. Du viol. Du sang. Parfois délégué à Bolloré, mais on ne va pas s’encombrer de détails, hein ! ; Le japonais Toray touché par un scandale sur la falsification de données, après Mitsubishi et Kobe steel – un scandale passé inaperçu dont j’avais eu l’occasion de parler.

Securitas va protéger…l’armée. Quand le recours au privé devient carrément croquignolesque. Ça se passe à la caserne d’Heverlee ; Ryanair compte « sanctionner » les équipages qui ne vendent pas assez de leurs foutus billets de loterie foireux, leurs parfums et autres saloperies ; Apple reconnait enfin des conditions de travail déplorables chez Foxconn. À leur décharge, ça ne fait que cinq foutues années qu’on en parle dans les médias mainstream ; Standard and Poor’s déclare le Venezuela en défaut partiel sur sa dette. Ça vous dit quelque chose, ces agences noyées jusqu’au cou dans des scandales de conflits d’intérêts et qui voyaient en Lehman Brothers une entreprise tellement solide avant qu’elle se casse la gueule et provoque la crise de 2008 ?

Fusion/acquisition/concurrence/etc.

  • Lafarge (Albert Frère) a financé l’État islamique en Syrie pour conserver ses positions sur le terrain. Business is business, bro !
  • Un petit bijou d’article des Échos sur les fusions et les prises de capital dans le milieu de la construction en France. Sont concernés : le holding HLD, la famille Dentressangle, Kiloutou, la famille Mulliez, etc. L’article est incompréhensible mais donne un bel aperçu des « mouvements » qui permettent à seulement quelques acteurs de grossir aux dépens des autres.
  • Le chinois Alibaba dépense 2,5 milliards d’€ pour monter au capital de Sun Art (Auchan).
  • Un fonds d’investissement US veut acquérir 40% de Belron (Carglass qui appartient à D’Ieteren et dont on sait depuis la revue de presse #2 qu’ils ont aussi acquis Maisoning, dans la construction).
  • Natixis, encore une banque d’investissement, annonce qu’elle va consacrer 1 milliard d’€ à des acquisitions d’ici 2020. À chaque info de ce style, demandez-vous : qui sont les perdants ?
  • Dans la foulée du rachat d’Alpro par Danone, changement de direction en faveur de Sven Lamote. À quand les licenciements collectifs chez Danone ?
  • Il existe une alternative au super nocif glyphosate de Monsanto. Bonne nouvelle ? Ouais. Sauf que l’ANSES, l’organisme de certification de ces produits, refuse toujours l’autorisation de mise sur le marché. Eh quoi, faudrait pas fâcher les copains quand même !
  • L’UE se dote de nouvelles règles anti-dumping. Enfin, contre le dumping qui lui est défavorable, pas l’autre ! Qui est visé ? La Chine bien sûr… Il s’agit ici de lutter contre la concurrence, rien de plus.
  • La fusion ATT/Time Warner est bloquée aux USA. Unbelievable. Enfin, on va suivre ça de près, c’est rare que…ça ne se débloque pas !
  • Solvay s’apprête à vendre son usine de Charleston. Alors on danse…avec les ouvriers « transférés ».
  • Une filiale de HSBC débourse 300 millions d’€ pour éviter un procès. Justice à portefeuilles…
  • Cobelfret prend une participation chez Euronav. Pas besoin d’être sur terre pour faire de la concentration. Ça « marche » sur mer aussi.
  • Qualcomm rejette l’offre de rachat de Broadcom. Thug life chez les gros bras : « Nan, c’est moi le plus gros, c’est moi qui vais te racheter ! » La seule chose dont on soit sûr, c’est que l’un finira par racheter l’autre.

Licenciements collectifs/recrutement/etc.

  • En Belgique, IBA a licencié 20 personnes. Les mêmes qui annonçaient d’incroyables perspectives de croissance l’an passé.
  • « Restructuration » (je ne m’y fais pas à ce terme à la c**) à Philips Lightning à Turnhout, 78 emplois perdus.
  • Siemens se prépare à des milliers de suppressions d’emploi – sur fond de bénéfices record (en hausse de 11% avec 6,2 milliards d’€ de bénéfices et 83 milliards d’€ de chiffre d’affaires !)
  • Les galeries Lafayette vont céder sous forme de franchise 22 magasins. On parie que ça ne se traduira pas en bonnes nouvelles pour l’emploi ?

À la semaine prochaine pour de vraies bonnes nouvelles?! Hum.

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Réforme ou révolution : refaire le monde autour d’un verre

Le 21 septembre 2017, le MOC (Mouvement ouvrier chrétien) organisait à Bruxelles un débat posant la question des processus capables de « changer le système ». Autour de la table, trois intervenants pour chacun une position distincte : Carlos Crespo[1] défendait la position dite « réformiste ». Selon lui[2], c’est dans le cadre du système actuel que peut se construire le socle d’un système plus juste lui succédant. Alain Adriaens[3] soutenait quant à lui une position « autonomiste » voulant qu’à travers des initiatives locales et des effets de contagion le changement de système se réaliserait par la base. Enfin, Ugo Palheta[4]soutenait un argument « révolutionnaire », insistant sur le fait que l’antagonisme des intérêts entre classes dominantes et classes dominées n’était pas soluble dans une évolution « au pas à pas ». Le dialogue qui suit est une fiction inspirée de ce débat. Il reprend le cheminement des différentes interventions.


 

« Les derniers rayons du soleil, rasants, soulignent une échancrure entre deux immeubles à appartements. Sur la terrasse du Moeder Lambic, après un court silence d’apaisement, la femme porte un verre à ses lèvres. Tout en souriant au spectacle de la lumière passant au travers de sa Delta, elle lui dit :

Elle : Toi, tu crois qu’on peut changer le système avec des lois ?

Lui : Oui, c’est certain. Regarde, après la guerre, il y a eu les Trente glorieuses. Meilleur niveau de vie, de l’emploi, l’idéal…

Elle : Peut-être. Mais, en même temps, les patrons avaient surtout peur du communisme et il fallait vite qu’on oublie les revendications du Conseil National de la Résistance. C’est pour ça qu’ils ont lâché du lest et accepté tant de concessions.

Lui : Pas faux. Je pense à ça : en plus, il fallait tout reconstruire. Parfait pour avoir de la croissance.

Elle : Voilà. C’est pour ça que je ne suis pas convaincue par l’idée que changer les lois permettra de changer le système.

Lui : Pourtant, c’est la seule solution. Soyons honnête, tu vois les Belges se lancer dans une insurrection et partir à l’assaut du Parlement ?

Elle : Ce serait drôle.

Lui : Peut-être, oui. Mais ça n’arrivera pas. Puis bon, il faut regarder l’Histoire, les révolutions n’ont jamais apporté qu’un changement de maître, pas un changement de système.

Elle : Tu vas un peu vite, là. Je n’ai pas envie d’entrer dans un cours d’Histoire mais c’est un peu facile de dire ça. Je te rappelle qu’il y avait 17 armées étrangères plus l’aristocratie russe pour écraser la Révolution de 1917.

Lui : Et tu vas aussi défendre Staline et Mao ?

Elle : …ou Allende et Chavez ! C’est une fausse question, tu le sais. Il y a des contextes particuliers et des rapports de forces particuliers. Le système tel qu’il est aujourd’hui produit de la misère, énormément de violences directes et indirectes, un désastre environnemental…

Lui : Non mais je sais. Je parle juste de la méthode à employer.

Elle : D’accord. Partons de l’idée qu’on peut changer le système en changeant les lois. Tu fais comment pour que les élites au pouvoir proposent des lois qui vont contre leurs intérêts ? Tu crois pas que le rapport de force est clairement en défaveur des plus faibles ?

Lui : Si, c’est sûr. Mais ce n’est pas impossible. Après tout, Tsipras est arrivé au pouvoir, Mélenchon a failli y arriver. Et tu parlais d’Allende qui a réussi aussi.

Elle : Mouais. Tu fais semblant d’oublier que Tsipras s’est complètement trahi, Mélenchon n’est pas Président et Allende a fini suicidé pour ne pas être assassiné.

Lui : De toute façon, il y a un rejet émotionnel du communisme. Demande aux gens dans la rue.

Elle : Je ne dis pas le contraire. À vrai dire, je ne sais même pas si c’est le communisme la solution, je n’en sais rien. Et ça ne répond pas à la question de savoir comment on peut faire pour y arriver, pour changer le système. Parce que bon, tes changements par les lois, c’est mignon, mais c’est un vrai bouclier percé !

Lui : Tu veux dire quoi ?

Elle : Bah, c’est simple. Avant, les réformistes se battaient pour engranger des acquis sociaux : vacances payées, des journées plus courtes, des meilleurs salaires, etc. Puis après, ils se sont battus pour conserver ces droits. Aujourd’hui, on a le choix : soit ils se battent pour limiter la casse, soit ils se battent carrément pour casser encore plus. Comme Di Rupo et l’exclusion du chômage.

Lui : C’est vrai. Mais je n’ai pas dit non plus que le réformisme d’aujourd’hui se battait adéquatement. Il faudrait un réformisme offensif.

Elle : Et concrètement, ça veut dire quoi ?

Lui : Eh bien, de vraies revendications quoi…

Elle : Du genre des mouvements de masse comme il y a eu contre la Loi travail en France l’an passé ?

Lui : Oui, par exemple.

Elle : Ça a été efficace, tu ne trouves pas ? Des millions de gens dans les rues et le gouvernement qui s’en fiche complètement. Aujourd’hui, c’est même encore pire. Ton réformisme « offensif », s’il est vraiment offensif, il va se heurter directement – physiquement – aux intérêts des puissants.

Lui : Ce qui est peut-être la solution !

Elle : Peut-être, mais surtout, ça n’a plus rien à voir avec du réformisme ! Ça devient une logique insurrectionnelle !

Lui : Mm. Et comme on se le disait, personne n’est prêt à ça aujourd’hui. Rien que le fait que les gens ne se rendent pas compte que leur monde pourrait être meilleur. Je veux dire : même les plus précaires ont les mêmes désirs, la même façon de penser que la culture bourgeoise.

Elle : Le syndrome du larbin ! Tu connais cette vidéo ?

Lui : Oui, c’est exactement ça. C’est Gramsci aussi qui expliquait comment la culture des élites était aussi devenue celle du peuple paradoxalement.

Elle : Sans compter le rôle de l’école qui a repris le flambeau du rôle de l’Église, pour qu’on reste bien dans les clous… J’ai relu récemment le petit texte d’Althusser sur les appareils idéologiques d’État. Il explique ça très bien.

Lui : Avec des désirs de consommation qui ne leur appartiennent pas, ceux qui devraient être le plus proche de l’insurrection en sont super éloignés en fait. Le projet de rupture, dans ce cas, me semble impossible. Par contre, tu vois, les gens sont prêts à des initiatives locales. Je pense que les choses peuvent changer en partant du plus petit. Je veux dire, un potager, c’est déjà ça en moins pour Monsanto !

Elle : Ah, je savais que tu allais venir avec ça ! Toi aussi, tu vas te lancer dans une admiration sans borne pour le film « Demain » ?

Lui : Ne te moque pas. Tu ne peux pas nier l’espoir que ça a apporté chez les gens…

Elle : L’espoir que ça va, tout ira bien, il y aura des solutions et on peut continuer comme si de rien n’était ?

Lui : Tu caricatures et tu le sais. Puis, au sein des mouvements de la Transition, tout le monde ne pense pas pareil. Et contrairement aux « révolutionnaires marxistes », eux au moins ont compris que la logique du travaillisme, du productivisme, a atteint ses limites. Pour les hommes mais aussi pour l’environnement.

Elle : C’est pas faux. Mais là c’est toi qui caricatures. Dans les mouvements révolutionnaires, cette prise de conscience existe aussi. Je te rappelle d’ailleurs que Marx ne voulait pas qu’on « applique » ses théories aveuglément. Il disait qu’il fallait toujours une analyse concrète de la situation concrète. Autrement dit, si le contexte change, il faut changer de perspective. Pour moi, c’est ce qui arrive avec l’environnement.

Lui : Si tu le dis. N’empêche que la Transition, elle, a l’avantage de prendre les choses intelligemment et modestement. D’abord parce que donner de l’espoir permet de « décoloniser les imaginaires » comme dirait Latouche.

Elle : Ton name-dropping ne m’impressionne pas !

Lui : Eh, mais c’est pas le but ! Je t’explique : pour l’instant, on l’a dit plus tôt, il y a trop de gens convaincus qu’ils ont besoin de leur écran large home cinéma, leur dernier IPhone, partir en vacances au bout du monde sans penser à l’empreinte environnementale, etc.

Elle : Oui, et alors ?

Lui : Alors ? Eh bien, avec les initiatives locales, ils reprennent conscience du plaisir de connaître son voisin, du plaisir d’ouvrir son lave-vaisselle et de pouvoir le réparer…

Elle : Du plaisir de réparer son lave-vaisselle ? Tu rigoles, là j’espère ? Chouette, vive l’obsolescence programmée que je puisse réparer mon lave-vaisselle et mes cartouches d’encre d’imprimante !

Lui : Bon, ok, mauvais exemple. Mais tu as compris le principe : dans l’idée de la Transition, il y a cette volonté de se réapproprier ses outils. Et à force de se réapproprier ses outils, son agriculture, sa bière, là, comme celle que tu as presque terminée, eh bien, on change le monde.

Elle : Ça paraît si simple. Tellement simple que c’est n’importe quoi. Tu dis ça pour le local, ok, j’entends, mais pendant ce temps-là Monsanto et les autres font du lobbying et les lois européennes sont de pire en pire. En faisant semblant qu’il n’y a pas de rapport de force, pas de luttes, ton mouvement de la transition ne lutte effectivement pas et les multinationales, ça doit les faire bien rire.

Lui : C’est seulement vrai pour une partie du mouvement. Les moins politisés, là tu as raison. Les autres – et ce ne sont pas que des bobos – sont conscients qu’il faut agir localement mais aussi au niveau des structures. Mais qu’agir sur les structures sans que l’imaginaire des gens n’ait changé, c’est aussi inutile que le contraire !

Elle : Tu marques un point. Je n’ai d’ailleurs pas dit que la logique insurrectionnelle était incompatible avec un changement d’imaginaire, ceci dit. Mais je me demande quand même comment ces tenants de la Transition envisagent de modifier les structures ?

Lui : En étant plus offensif. Directement sur les lieux de pouvoir. Par exemple là où les lobbies agissent, comme à Bruxelles.

Elle : Donc, c’est exactement comme pour le caractère supposément « offensif » du réformisme dont on parlait tout à l’heure… Finalement tu préconises une insurrection, au bon moment !

Lui : Oui. Tu as peut-être raison. Mais moi je cherche des solutions. Jusqu’ici, tu n’as fait que détruire un à un tout ce que je proposais. Tu crois en quoi, toi ? Le Grand Soir ? On fout le feu au parlement, on guillotine les membres du gouvernement, on coupe toute relation internationale et on s’enferme pour créer une bombe atomique, façon Corée du Nord ?

Elle : Dis donc, si tu m’accusais de te caricaturer, tu fais fort là…

Lui : Non mais c’est exprès. Ce que tu as à dire là-dessus m’intéresse, vraiment.

Elle : Écoute, pour commencer, je voudrais dire que je pense que tu as raison.

Lui : C’est-à-dire ?

Elle : Le timing n’est pas bon pour une véritable insurrection. En fait, comme le disait Daniel Bensaïd, la révolution devient de plus en plus nécessaire mais de moins en moins possible. Contrairement à la sortie de la guerre 40-45.

Lui : Et pourquoi ?

Elle : À la sortie de la guerre, l’URSS était très forte. Son pouvoir d’attraction aussi. Du coup, une révolution semblait possible. Mais, en même temps, comme on se le disait avant, la reconstruction avait de telles promesses de croissance que la révolution ne paraissait pas vraiment nécessaire.

Lui : D’accord, mais aujourd’hui, les peuples sont tellement dans la merde qu’ils pourraient très bien se révolter, non ?

Elle : Effectivement, de ce point de vue, la révolution est ultra-nécessaire. Les inégalités nationales et internationales sont monstrueuses ! Tu sais que rien qu’en Belgique francophone, il y a 10% d’illettrisme ? Le pouvoir politique et économique appartient aux mêmes personnes et l’environnement s’en prend plein la gueule.

Lui : Et donc ? Justement, c’est un contexte propice !

Elle : Ça devrait l’être mais ça ne l’est pas. Le pouvoir des classes dominantes semble illimité. On parlait de la loi Travail tout à l’heure… La surveillance est généralisée, les actionnaires surpuissants et on continue à gober toute l’idéologie capitaliste par perfusion télévisuelle, à coup de téléréalités et de TPMP. Dans ce contexte, vas-y pour lancer une insurrection à froid !

Lui : Oui, c’est ce que je disais aussi tout à l’heure.

Elle : Pourtant, il y en a eu des révolutions ! Même récemment. Le Printemps arabe, par exemple.

Lui : Oui, enfin, c’est toi qui me disais l’autre fois que c’était aussi, voire surtout, des changements de régimes organisés de l’extérieur et qu’on s’en rend bien compte en suivant les structures de financements.

Elle : Ok, prenons l’exemple de la révolution cubaine si tu veux. Ou du chavisme. Une révolution n’est en soi pas impossible du tout. Et le plus fou, c’est qu’historiquement ce ne sont pas les pays les plus pauvres qui ont connu des révolutions. Qui plus est, les forces motrices des révolutions, là non plus, ne sont pas les plus pauvres.

Lui : Et c’est censé être une bonne nouvelle ?

Elle : D’une certaine façon, oui. La révolution peut redevenir une solution désirable. Regarde en Allemagne, l’explosion de la précarité avec des jobs sous-payés. Et il est clair que les démocraties parlementaires sont en déclin. Avant, les couches populaires votaient autant que les autres, mais là elles ont compris et s’abstiennent !

Lui : Compris quoi ?

Elle : Qu’on se moquait d’elles ! Que les « représentants » ne représentent qu’eux-mêmes ! C’est-à-dire essentiellement des juristes et des médecins ! Sociologiquement parlant, il n’y a rien de plus homogène qu’un hémicycle ! Les classes populaires l’ont compris et, soit elles ne votent plus, soit elles votent pour des partis non-traditionnels.

Lui : Comme l’extrême-droite. Super !

Elle : Non, pas super. Mais les mouvements de fond prennent du temps, malgré tout. Soit ils seront déçus de l’extrême-droite – parce qu’ils ne se rendent pas compte que la première caractéristique de ces partis est d’être…à droite ! Donc de renforcer une politique favorable aux classes dominantes, comme l’ont fait en leur temps Hitler et Mussolini. Soit ils auront compris que s’ils veulent que les choses changent, ce ne sera pas par la voie du vote.

Lui : L’idée de révolution est donc très actuelle, c’est ça que tu veux dire ?

Elle : Oui, mais l’actualité ne veut pas dire l’imminence. C’est pour ça que le combat « réformiste » est important : pour regagner des droits, donner du courage et de l’espoir, montrer que la solidarité paie. Mais ça peut aller vite aussi, le capitalisme en est arrivé au point où la classe possédante ne peut plus accepter aucune concession.

Lui : D’accord, je vois où tu veux en venir. Et, concrètement, c’est quoi la direction ? D’abord la prise de conscience, non ?

Elle : Oui, certainement. Sans ça, sans la connaissance et la compréhension du monde qui nous entoure, je suis sûre qu’on va droit dans le mur. Mais il faut agir en même temps. C’est en agissant que la conscience s’aiguise. Et s’organiser aussi. C’est comme qu’on profite des bons « timing ».

Lui : Ma bière est plate, la tienne est vide. On en reprend une ? Le soleil s’est couché maintenant.

Elle : Oui, faisons comme lui, changeons de sujet ! »

 

Notes:

[1] Président du MRAX (mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie)

[2] …mais surtout selon les termes du débat voulant que les positions soient distinctes

[3] Membre du mouvement politique des Objecteurs de Croissance

[4] Maître de conférences en sciences de l’éducation à l’Université Lille III

 

SOURCE: Investig’Action

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