Analyses

NewB : l’escroquerie en sarouel-cravate ?

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10 infos développées dans ce dossier

  1. La direction de NewB s’en met plein les poches : 9400€ de salaire mensuel
  2. La situation financière de NewB est catastrophique, des millions de pertes en un an
  3. Une part NewB à 20€ vaut en réalité aujourd’hui 2.27€, soit presque dix fois moins !
  4. Produits dérivés, SICAV, NewB est loin de n’être qu’une banque de dépôts
  5. NewB finance la fabrication et le commerce des armes
  6. En neuf ans, NewB n’a généré aucun bénéfice, même avec la vente de ses assurances
  7. Le nouveau CEO était directeur d’une banque condamnée en 2016, pendant son mandat, pour gestion trop risquée
  8. NewB est prête à modifier ses principes si ses activités l’exigent
  9. Les standards éthiques de NewB sont les mêmes que ceux d’AXA, BNP, HSBC, etc.
  10. NewB n’est financièrement pas en mesure de financer des projets innovants
Pour de bon? Vraiment?

Cet article est le résultat d’un intense travail d’enquête, d’analyse et de croisement des sources. Je me rends compte que sa lecture est exigeante. Elle fait appel à des notions issues notamment de la finance, que moi-même j’ai eu des difficultés à appréhender. J’espère vraiment que vous arriverez à vous accrocher ; il faut en passer par là pour comprendre le caractère problématique de NewB qui peut-être profite aussi de la complexité de ces questions pour se protéger.

Malgré l’attention constante et les efforts de vérification, peut-être reste-t-il des erreurs. Si ce devait être le cas, n’hésitez pas à le signaler en commentaires avec une source probante et je modifierai en conséquence. Les illustrations relèvent de la satire et non de l’information.


« Changeons la banque pour de bon » disent-iels.

Vous avez été nombreux·ses à y croire, à y mettre du temps, de l’énergie, de l’argent, de la passion. Il y a un an, NewB était partout, sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans la rue, des stickers aux panneaux publicitaires…mais, surtout, sur toutes les lèvres.

De mon côté, j’avais décidé de publier à cette même époque un article, à charge, « NewB, l’ambulance et le cheval de Troie », pour dénoncer une initiative qui me semblait séduisante dans le discours mais trompeuse dans les faits et ses objectifs. J’ai tenté alors de montrer pourquoi ça ne pouvait pas marcher. On me l’a beaucoup reproché : NewB, c’était nécessairement mieux que rien.

Un an a passé. Et, un an après la levée de fonds qui a vu NewB « recevoir » une manne de plus de 35.000.000€ pour réalimenter ses capitaux propres et obtenir sa licence bancaire, il est temps de faire le point. Me suis-je trompé ? C’est ce que je vous propose de voir avec moi aujourd’hui, en vous permettant aussi de vous préparer à l’assemblée générale extraordinaire de NewB qui se tiendra dans quelques jours, ce samedi 21 novembre 2020.

Grandes attentes, grosses inquiétudes

Soyons clairs, on avait de grandes attentes : que seraient pour NewB des investissements responsables ? Quels crédits, pour faire quoi et à qui seraient-ils accordés ? Quelle est la santé financière actuelle de la jeune banque ? Est-elle viable sur les moyen et long termes ? On avait de grosses inquiétudes aussi : il y a un an, au moment de la levée de fonds, la part de NewB que vous achetiez à 20€ n’en valait déjà plus que 5,95€ (voir le prospectus, p.12, alinéa 3.3.4). Comme si vous consentiez à payer 20€ une paire de chaussures dont vous savez qu’elles n’en valent que 6. Et qu’en est-il aujourd’hui ? Étant donné les nouvelles pertes de l’année 2019 ? D’après les comptes audités au 31/12/2019 une part B vendue à 20 EUR de valeur nominale valait en réalité 2,27 EUR, soit encore moins de la moitié de la valeur de 5,95 EUR publiée dans le prospectus d’émission.

La bonne nouvelle c’est que comme il n’y a, à l’heure d’écrire ces lignes, pas encore d’acte notarié sur la traduction de la dernière levée de fonds en capital, pour l’instant, c’est comme si vous aviez seulement prêté à NewB et vous pourriez récupérer votre argent (même si ça reste hypothétique au regard de l’article 10bis des statuts). Enfin, est-ce vraiment une bonne nouvelle ? Pourquoi les fameux 35.000.000€ confiés par les coopérateurices – c’est-à-dire vous – ne comptent-ils pas encore au capital ? Y a-t-il un souci quelque part qu’on vous aurait caché ?

En tout état de cause, lorsque la dette sera transformée en capital, vos parts seront bloquées pour trois ans minimum (allez lire les statuts). Après ces trois ans, vous ne pourrez toujours pas récupérer vos votre, si NewB considérait que ça la mettrait en difficulté financière – et vu l’état des comptes actuels, si l’espoir certes fait vivre, il n’en demeure pas moins irrationnel. Enfin, sachez qu’il est interdit de faire une plus-value sur vos parts mais, vu la situation financière encore, il est pratiquement certain, qu’au cas assez improbable où on vous autorisait à partir, vous y perdriez : la valeur intrinsèque de ces dernières (= le montant retiré) serait en-dessous de la valeur nominale (= le montant auquel vous les avez achetées), comme on l’a expliqué ci-dessus.

On savait par ailleurs que NewB avait déjà frayé avec des acteurs capitalistes de premier plan comme Rabobank, le cabinet Deloitte ou encore Mastercard – ce qui la fout mal pour une institution dont l’objectif explicite est de « changer la banque ». Est-ce que NewB a compris la leçon ou a-t-elle décidé, malgré ses grands discours sur la transparence et l’éthique, de persister dans l’indécence ? J’y réponds plus bas et, malheureusement, ça risque d’être particulièrement déconcertant.

NewB aujourd’hui : zoom sur les comptes annuels

1. D’énormes pertes structurelles

Disons-le de but en blanc : la situation financière de NewB est catastrophique. Entre l’exercice 2018 et l’exercice 2019, la valeur de l’entreprise a fondu comme neige au soleil, ayant perdu en un an 70% de sa valeur (passant de 5.719.733€ de capitaux propres à seulement 1.736.625€). Les pertes pour la seule année 2019 s’élèvent donc à 4.008.746€ et celles accumulées au fil des ans à 13.547.515€. Et ce en dépit de la vente d’assurances supposées participer aux bénéfices de NewB. Ce sera mieux en 2020? Pas du tout. Le budget 2020 anticipe une perte encore plus grande, de l’ordre de 6,5 millions d’€.

Notons d’ailleurs que les comptes annuels, en dépit de l’impératif de transparence que NewB s’est assigné (à tout le moins dans sa charte et ses discours), ne présentent pas le détail, par exemple, du chiffre d’affaires. Impossible donc de savoir ce qu’ont pu générer comme rentrées ces fameuses activités d’assurance, « empruntées » aux « trois » coopérateurs Monceau Assurances (pour comprendre cette autre entourloupe, voir mon article précédent).

On me dira : « Oui, mais c’est une jeune entreprise, une start-up, ce ne sont pas des pertes, ce sont des investissements ! ». Loin de moi l’idée de nier la difficulté qu’il y a à créer une nouvelle banque, surtout dans un contexte où on assiste plutôt à leurs fusions et disparitions (peut-être d’ailleurs aurait-il fallu se demander pourquoi…), mais continuer à s’appuyer sur l’idée que NewB est « jeune » alors que le projet a été lancé il y a neuf ans, ça commence à se voir. D’autre part, une « start-up » peut se permettre d’être plusieurs années en pertes si on lui reconnaît un caractère innovant et qu’on est en mesure d’anticiper une capacité à générer des bénéfices plus tard. On verra que dans le cas de NewB, on en est très, très loin. Pour l’heure, l’examen des neuf comptes annuels de NewB de 2011 à 2019 indique qu’elle n’a jamais, depuis sa création, été capable de générer un seul € de bénéfices.

Bien sûr, une partie des pertes est à imputer à des frais liés à l’augmentation de capital (notamment, on le suppose, les frais publicitaires dont j’avais déjà soulevé l’aberration pour un projet comme NewB défendant des valeurs de sobriété et de durabilité) alors que la recapitalisation, sans la licence bancaire, ne pouvait encore se traduire en capitaux propres. Toutefois, l’essentiel des pertes concerne des postes indépendants de la recapitalisation et qui structurellement plombent les comptes de NewB depuis sa création : une marge brute très négative (-2.482.011€, montrant une incapacité à générer des bénéfices) et…les rémunérations.

2. Des salaires indécents pour le Comité de direction

En effet, si la situation financière, on l’a dit, est catastrophique, elle n’empêche pas le comité de direction de s’en mettre plein les poches. Prenons le temps de l’enquête parce que, dans la charte, dans le rapport annuel ou dans les comptes publiés à la Banque nationale, tout est fait pour qu’il soit très difficile de connaître le salaire du comité de direction de NewB.

Après analyse, on comprend qu’il y a trois administrateurs exécutifs, trois hommes blancs (la version NewB de la diversité), qui sont donc aussi employés par la coopérative : le CEO Tom Olinger (ex-Crelan, ex-Crédit agricole, ex-Deutsche Bank), le directeur financier Jean-Christophe Vanhuysse (ex-Crédit mutuel, il a aussi passé 15 ans chez BKPC dont il a été le CFO), et le CRO responsable du risque Frans Vandekerckhove (ex-ABN/AMRO, ex-PWC). On a là des profils qui n’ont absolument rien « d’alternatifs ». Leur demander, à eux, de changer la banque, est naïf ou hypocrite.

Du coup, on s’étonne moins de ce que les rémunérations de ces seuls trois administrateurs représentent presque 40% du total des rémunérations de l’entreprise (voir tableau ci-dessous), ce que NewB appelle une « politique de rémunération sobre et maîtrisée » (p.70 sur 79 – oui, il faut bien tout lire jusqu’au bout pour prendre connaissance du plus abject). Ainsi les directeurs s’en sortent chacun avec un salaire mensuel moyen de 9418€.

9418€ par mois ? Un salaire de député ! C’est ça l’économie sociale ?

Sous couvert de tension salariale de « 1 à 5 maximum », c’est vraiment ça qu’ont envie de financer, souvent avec de l’argent public, des syndicats, des universités et des associations comme SOS faim, Caritas, le CNCD, Oxfam, le CADTM ou encore ATD quart-monde et le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté ?

Les admins non-exécutif·ves, dont le travail est censé être « gratuit », empochent quant à elleux des jetons de présence à hauteur de 500€ par réunion du CA pour un coût de 30000€ sur l’année 2019. Je devrais aussi penser à me candidater pour ces mandats , ce serait plus rationnel que passer mon temps à éplucher bénévolement (en étant rétribué qu’aux « likes » ou à la détestation, c’est selon) ces comptes déprimants.

Rémunérations des employé·Es de NewB
Poste rémunérations = 912057€
Rémunérations admins non-exécutif·ves = 30000€
Rémunérations comité de direction = 339061€
Rémunération annuelle pour chaque membre du comité de direction = 113020€
Rémunération mensuelle pour chaque membre du comité de direction = 9418€
Reste pour 10.1 ETP = 542996€
Proportion de la rémunération du comité de direction sur l’ensemble des ETP = 37%
Salaire annuel moyen hors comité de direction = 53761€
Salaire mensuel moyen hors comité de direction = 4480€, dont évidemment on ne connaît pas la ventilation entre employé·es.

Or, ce sont les rémunérations qui – comme en attestent les comptes de résultats annuels – creusent directement les pertes faisant s’effondrer la valeur intrinsèque des parts de NewB. Pour le dire autrement : le comité de direction se gave avec l’argent des petit·es coopérateurices qui ne retrouveront vraisemblablement jamais leur mise. Aussi limpide que ça. Et entre-temps, les petit·es ont donné, donné et les ASBL ont donné, donné.

Quelle honte.

Mais ce n’est pas tout. On pourrait penser que l’obtention de la licence bancaire et donc la reconnaissance de pouvoir devenir une vraie banque, après neuf ans de dure bataille, constitue un immense succès pour le comité de direction qui aurait à cœur de faire vivre son « NewBébé ». Eh bien non. En mars 2020, on apprenait que le CEO de NewB, Tom Olinger, décidait de quitter le bateau. Peut-être que les 9418€ n’étaient finalement pas si attractifs que ça quand on appartient non pas à l’économie sociale mais à l’univers indécent de la banque traditionnelle et de son opulente vulgarité.

3. Une banque qui n’a plus rien « d’alternatif »

D’accord, mais le nouveau CEO, lui, aura été choisi pour ses valeurs n’est-ce pas ? Pour son adéquation avec tout ce que prône NewB ?

Encore raté.

Le CEO pressenti, déjà entré en fonction mais dont l’AG de samedi doit voter la nomination, vient en ligne directe du secteur de la banque privée. Ancien directeur de Puilaetco Dewaay Private Bankers (j’y reviendrai), Thierry Smets est aussi passé par Nagelmackers, KB Lux et la Générale de Banque. Il est aussi cofondateur de Startalers, une plateforme « par les femmes (sic) pour les femmes » qui aide donc « les femmes » à prendre en mains leur « avenir financier » (elle est pas fût-fût la femme, m’voyez, et elle a des « cycles de vie particuliers […] ignorés par la gestion traditionnelle », alors bon…).

Et Puilaetco ?

Un grand moment d’anticapitalisme (ironie, hein) : sachez d’abord que Puilaetco avait été condamnée pour « gestion trop risquée » en 2016, soit durant le mandat de Thierry Smets – voilà qui a dû mettre en confiance le CA de NewB. Son activité principale est ainsi la gestion de patrimoine sans oublier les investissements en art, le genre de publics que vise NewB (ironie, encore…ou pas).

Ça c’est pour ce qui concerne l’actualité de NewB. Toutefois, vous aurez compris que l’assemblée générale soumettra aux votes une série de points qui concernent l’avenir de NewB, une projection dont la synthèse en 79 pages est réalisée dans une charte que j’ai décidé d’analyser pour vous.

NewB demain : la charte

La caractéristique principale de la communication de NewB est qu’elle est trompeusement performative : parce qu’elle « dit », on pense qu’elle « fait » ou qu’elle « fera ». Et des choses, elle en dit beaucoup.

1. Un « catalogue » d’infaisables bonnes idées

Prenez bien votre inspiration, parce que la phrase va être longue : on nous promet que « l’intérêt des client·e·s aura priorité sur celui de la banque et/ou du personnel » en matière de conflits d’intérêts (p.24), on nous promet des rapports annuels de durabilité, un Comité sociétal garant des principes de NewB, une liste (en réalité inexistante) d’indicateurs pour veiller à leur respect, des partenariats avec des interprètes pour les personnes réfugiées qui du reste profiteront de services « répondant à leurs besoins spécifiques » (p.32), des crédits à vocation sociale (à faible taux d’intérêt, et donc ne rapportant rien à NewB) et un service d’accompagnement de sa clientèle s’inscrivant dans « une politique non-discriminatoire et non-excluante » – une politique pleine de bonnes intentions mais malheureusement économiquement risquée. NewB aujourd’hui ne peut tout simplement pas se le permettre.

C’est tout ? Non, bien sûr. Apnée suivante.

On nous promet que NewB n’enquêtera pas sur votre profil. Êtes-vous malade? Fumeur? Prenez-vous des drogues? Imprudent au volant? C’est bien mais, là encore, elle augmente aussi son risque en fermant les yeux. La communication sera transparente et sobre, « limitant son recours à la publicité payante » et aux « GAFAM » (p.26), comme d’ailleurs en ont témoigné la campagne de levée de fonds et ces derniers jours avec leur publicité pour les produits d’assurance !

Même Emmanuel Kant, philosophe de l’éthique, avait son pin’s NewB.
(Attention, ceci est un photomontage trompeur, Kant n’avait pas pour de vrai, un pin’s NewB. Mais nul doute qu’il aurait été coopérateur.)

NewB s’engage par ailleurs à obtenir et/ou respecter les critères d’une impressionnante série de labels de toute sorte : Anysurfer pour l’inclusivité, ISR pour l’investissement socialement responsable, label « entreprise écodynamique », critères ESG, label Ange Bleu pour son papier, FSC, Ecolabel, Nordic Swan, TCO, Energy Star, Fair Finance Guide, Financité et Fairfin, Ethibel, « Towards Sustainability » de Febelfin, Golf Standard, les ODD et SDG, les principes de l’UNEP FI et j’en oublie très certainement tant il y en a. Quant à poser la question de la légitimité de ces labels, des réalités qu’ils recouvrent dans les faits (voir par exemple mon analyse du label Bcorp dans cet article) et, surtout, de leur respect, on peut encore attendre. C’est tout simplement grotesque et transpire le green et le socialwashing.

On nous promet aussi une banque capable de se départir de la voracité du marché libre parce qu’elle « ne se voit pas comme concurrente » (p.12) d’autres institutions de finance éthique (oh bah non, c’est un marché qui rapporte tellement, y’a de la place pour tout le monde bien sûr) et d’avoir une politique « humaine » en matière de recouvrement de crédits, avec un « droit de regard » sur les organismes qu’elle devrait mandater (p.37). En outre, NewB ne fera appel qu’à des fournisseurs eux-mêmes éthiques (p.47) auxquels elle accordera un « score », façon yaourt chez Carrefour (on verra plus loin que le concept de « fournisseurs éthiques » n’est pas respecté).

On nous promet des « groupes de travail » et des « ateliers » pour informer, consulter voire co-décider avec les coopérateuricess (mais ça reste quand même NewB qui « définit à l’avance qui elle souhaite voir participer », p.10). La « cocréation » avec des associations est mise à toutes les sauces, laissant penser qu’on verra du NewB partout, dès qu’on mettra un orteil dans une ASBL, laquelle aura investi dans un bidule qu’elle devra ensuite s’échiner à promouvoir.

NewB prévoit même des réunions en non mixité pour donner la possibilité aux personnes discriminées de « faire remonter leurs analyses ». C’est d’une telle hypocrisie. L’expérience de non mixité est essentielle lorsque la visée est politique et, notamment, dans les milieux militants. Mais qu’est-ce que ça vient faire ici ? Est-il possible de récupérer, d’instrumentaliser encore plus le lexique et la pratique de l’engagement au seul profit de sa communication ? En ce qui concerne NewB, quelle est la sociologie de ces coopérateurices discriminé·es qu’elle espère ici toucher ?

La gestion interne se fera de façon horizontale (pour sans doute être cohérent avec les rémunérations du Comité de direction, lol), et les entretiens d’évaluation se feront « en marchant » pour favoriser un « climat d’égal à égal ». Je ne rigole pas, c’est écrit p.56. Tout en considérant bien sûr que l’horizontalité-c’est-mieux-que-la-hiérarchie (oui, oui, c’est un lien vers ma thèse de doctorat que je place là discrètement). Pourquoi ? Parce que, c’est mieux, c’tout. Même que c’est ce qu’on dit aussi dans le film Après Demain de Cyril Dion. Et c’est un·e opérateurice externe qui les aidera (p.11), opérateurice qu’il faudra payer (avec des Sugus ?).

Rare image d’une CEO soumettant son N-1 à un entretien d’évaluation d’égal à égal.

Ces promesses semblent parfois peu souhaitables dans leurs principes et impayables en pratique. Comment, dans un tel contexte budgétaire, financer des visites à domicile pour les client·es isolé·es, traiter des virements postaux censés compenser la fracture numérique, assurer un SBB gratuit (Service Bancaire de Base), tout en s’autorisant la libre tarification ?  En fait, comme nous le verrons en détails plus bas, les solutions – quand elles existent – s’incarnent de fait dans une dépendance avec le système et non dans sa remise en question, comme pour le partage d’agences bancaires avec d’autres institutions financières, ou la location des distributeurs de cash (qui coûtera aussi à NewB alors qu’elle ne compte pas faire de marge sur ces opérations, voir p.32).

2. Des grains de sable dans la belle mécanique

Alors que c’est un aspect qui était fortement attendu, cette version préliminaire de la charte ne donne donc pas d’indicateurs permettant d’évaluer le respect de ses propres principes. La note 2 en p.3 le précise bien, ce sera pour une « version ultérieure ». Pratique : on demande aux coopérateurices de se prononcer sur la pertinence et la validité de principes dont iels n’auront pas les moyens de s’assurer du respect.

Mettons par exemple que NewB fasse à nouveau appel aux services de Deloitte, comme lors de la réalisation d’un dossier de demande « d’autorisation en tant qu’institution de crédit » (voir la p.17 des comptes annuels de 2017), quelle marge aura le Comité sociétal chargé d’être attentif au respect de l’éthique ? Sera-t-il écouté lorsqu’il apprendra à ses administrateurices tout·es surpris·es que, parmi les autres client·es de Deloitte, on trouve par exemple Morgan Stanley (banque d’affaires US), Microsoft, General Motors, Boeing ou encore Procter & Gamble qui, selon Amnesty, s’est illustré notamment dans le travail des enfants ? Que pense NewB du fait que, selon le CADTM, Deloitte « croule sous les condamnations », et que le même CADTM (pas rancunier, il reste malgré tout coopérateur de la « néobanque ») appelait en 2016, soit un an avant que NewB fasse appel à Deloitte, à « se passer de ses conseils » ?

De plus, le Comité sociétal est censé évaluer « périodiquement la pertinence des principes [éthiques de NewB] au regard de l’évolution des activités » (p.4). Oui. Dans ce sens-là. Vous auriez plutôt aimé lire que le Comité évalue périodiquement la pertinence de l’évolution des activités au regard des principes ? Moi aussi. Mais non. On a ici un magnifique article pour sabrer gentiment et en douce dans le catalogue des valeurs NewB. Les modifs devront passer devant l’AG ? Certes, mais en mode : « Bon, de toute façon, c’est déjà ce qu’on fait alors… ». Ce qui n’empêche pas d’essayer, comme je le propose en fin de dossier avec une série de questions à poser ce samedi.

Comment dès lors voir autrement que comme de l’hypocrisie le « thème 13 » de la charte sur « l’empreinte écologique du fonctionnement interne » où on parle impression recto-verso, recyclage, tri des déchets et abonnements de train ?

Sur le principe de gouvernance coopérative et participative, rappelons quand même cette « innovation » que sont les trois collèges (selon que vous êtes une institution qui investit, une asso ou un·e privé·e) faisant qu’en pratique 9 coopérateur·ices  (oui, trois entités Monceau ça fait toujours qu’un Monceau, vos deuxième et troisième prénoms ne vous ont jamais dédoublé n’est-ce pas ?) ont un droit de veto sur n’importe quelle décision. Paie ta coopérative qui s’essuie tranquillement les pieds quant à la règle « un·e coopérateur·ice = une voix »…mais tout cela devrait avoir un « impact positif sur […] la démocratisation de l’économie et de la société en général » (p.8, c’est moi qui souligne, juste pour le rappeler à tou·te·s celleux qui me reprochaient de prêter à tort à NewB des velléités de changement à grande échelle).

3. D’inquiétants éléments de langage

En ce qui concerne le Comité sociétal qui « n’a pas de pouvoir d’injonction » (p.5), la charte prône un dialogue « souple » (p.3) avec les équipes sur l’implémentation des valeurs au sein de NewB et un « dialogue » (mais qui ne sera plus « souple » cette fois) avec le CA. Ça veut dire quoi ? Que le CA est en mesure de faire taire le Comité sociétal ? Y’a comme une odeur de greenwashing ou je rêve ? Par exemple, il aurait été possible de donner à ce Comité un certain pouvoir, ou de lui assurer au moins une voix au CA via un siège d’administrateurice non-exécutif·ve (ses membres sont quand même des bénévoles). Enfin, n’importe quoi qui ne fasse pas penser qu’on puisse d’office lui répondre « cause toujours ».

Des mots, rien que des mots, mais des mots importants. Ainsi, le harcèlement moral et sexuel est décrit comme un « fléau », ce qui évite d’avoir à le considérer comme un élément d’un système (et non une calamité singulière) de domination patriarcale. Le patriarcat d’ailleurs bien représenté avec trois hommes à sa tête et un CA de 12 personnes dans lequel il n’y avait qu’une seule femme en 2018 (à savoir qu’il n’y a toujours pas de parité aujourd’hui). Comment, dans ces conditions, prendre au sérieux l’article 91 stipulant que « NewB promeut la nomination de femmes à des postes supérieurs de la hiérarchie professionnelle ». Que comprendre de la prochaine nomination de Thierry Smets comme nouveau CEO lorsque NewB affirme qu’à compétences égales, le/la candidat·e du groupe sous-représenté sera choisi·e (p.65) ? Qu’il n’y a pas de femmes et/ou de personnes racisées compétentes pour diriger NewB ?

Mais une politique de « tolérance zéro » sera de mise dans les cas de discriminations sur base de caractéristiques personnelles (p.67). Une « tolérance zéro » qui du reste ne s’applique qu’après répétitions d’un comportement discriminatoire. Tolérance +1 +1 +1 +1= 0, mathématiques NewB.

Sur la diversité encore, on arrive à des aberrations comme le fait « [qu’]indiquer clairement dans l’offre d’emploi que NewB mène une politique active en matière de diversité permet aux différents groupes cibles de postuler sans crainte par rapport à leurs propres préjugés qui leur feraient croire qu’il est impossible d’être engagé chez NewB » (p.61). Ah, ces publics issus de la diversité, ils sont quand même pleins de préjugés sur les dominants, à n’y rien comprendre ! Tout va bien du coup ? Dire, c’est faire, n’est-ce pas ?

Les promesses n’engagent que celleux qui y croient…et celleux qui ne font pas trop attention, comme lorsque l’article 87 de la charte invite son personnel à la « flexibilité », et au temps partiel qui permet de « promouvoir la diversité au sein des équipes » (p.56). Qu’importe si des autrices féministes ont montré que le temps partiel des femmes n’était pas affaire de choix mais un indice de la domination masculine et que, par conséquent, il s’agirait de lutter contre plutôt que renforcer son institutionnalisation (voir, par exemple, le chapitre 7 de ce livre).

Comment NewB compte-t-elle gagner de l’argent ?

Pour apurer les dettes, continuer à pouvoir payer les salaires, assurer les services bancaires prévus et donc sa mission sociétale et, enfin, payer tous les « services » évoqués plus haut dont les « opérateurs externes », NewB a intérêt à avoir de vraies bonnes idées pour gagner de l’argent. Est-ce le cas ? Voyons ensemble.

On sera heureux·se d’apprendre que NewB « ne cherche pas à générer un maximum de profit à tout prix mais à exercer ses activités de manière financièrement saine » (p.18). Pour le « maximum de profit », y’a pas de crainte à avoir, en effet. Pour le reste, je serais moins confiant.

1. Un portefeuille d’obligations

Si NewB utilisera environ la moitié de ses capitaux propres dans les crédits qu’elle accordera à sa clientèle, elle investira l’autre moitié dans la finance (voir le tableau p.41 de la charte). Une finance « éthique » qui promet de laisser de côté les « activités qui contreviennent aux droits humains » (p.40). On se souvient en effet qu’un élément central dans sa communication publicitaire il y a un an était l’affirmation qu’elle ne participerait pas au financement, par exemple, du commerce des armes (voir photo).

Est-ce bien honnête ? La réponse est NON.

NewB investit dans la production et le commerce des armes. Contrairement à tout ce qu’elle vous a dit, elle financera bien le secteur de l’armement. En fait, l’essentiel de son portefeuille financier consistera en des obligations (des « bons d’État ») dont la majeure partie seront des obligations de l’État belge (p.41). Or, l’État belge, via la Région wallonne, est actionnaire unique de la FN Herstal, immense fabricant et marchand d’armes dont le groupe détient également deux entreprises d’armement US. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler que la FN Herstal exportait tranquillement ses « produits » à l’Arabie saoudite laquelle en usait notamment dans la guerre criminelle qu’elle mène au Yémen. Ça va, on est bien confo dans toute cette éthique ?

À cette époque, les obligations, ça rapportait. Hé oui.

J’ajoute, pour celleux qui pensent que j’exagère, que si le/la citoyen·ne belge n’a pas le choix d’effectivement financer le commerce des armes au moins via l’impôt, il n’en va pas de même pour NewB qui, tant qu’elle est en perte, n’en paie pas. Elle pourrait donc tout à fait rester en accord avec ses grands principes. Quant au financement des armes qui ne serait « qu’indirect » (et que donc « ça compte pas »), vous penseriez alors aussi qu’il est rationnel de faire promettre à son ado de ne pas utiliser spécifiquement le billet de 20€ d’argent de poche que vous lui donnez pour acheter sa beuh ? Ça ne tient pas la route : vous lui donnez de l’argent, iel s’adonne à la fumette, vous financez donc sa fumette, that’s all. 

Ce qui est amusant, c’est que même les obligations d’État, réputées être des « investissements sûrs », comportent des risques. Ainsi, les bons d’État belge ont en ce moment un rendement négatif (-0.354%). En résumé, NewB va payer pour financer, entre autres choses, le commerce des armes. Va commencer à falloir trouver des idées un peu plus percutantes pour être éthique et pour renflouer les caisses, non ?

2. Des produits financiers et des actions de SICAV

On peut toutefois être rassuré·e (haha), NewB « ne commercialise pas de produits qui pourraient entrainer une prise de risque excessive pour la banque » (p.13). Sauf qu’en matière de produits financiers, elle aussi va recourir au marché des produits dérivés (p.42). Parmi ses produits financiers – une intention explicite depuis sa création, des fois que des naïf·ves penseraient qu’on la leur a mise à l’envers récemment –  NewB proposera des actions de SICAV. Attention, des SICAV « éthiques ». Ça change tout. La constitution des « packs » sera confiée, une nouvelle fois, à un·e opérateurice externe qu’il faudra évidemment payer (re-Sugus ?) et dont on ignore encore l’identité. (Dis donc, ce ne serait pas Monceau là-derrière quand même, hein ?)

La crise financière de 2008 a mis à peu près toute la société d’accord sur la nécessité de distinguer banque de dépôt (le « vrai » métier de la banque, quoi) et banque d’investissement (AKA, les voyous). Si NewB n’est pas à proprement parler une banque d’investissement, dans le sens où elle ne construit pas des centaines de produits financiers, elle a toutefois dès sa création formulé le souhait « de voir des fonds d’investissement figurer aux rangs des produits proposés » (p.43).

Oui mais bon, ce sont des SICAV res-pon-sables et é-thi-ques, on a dit ! Elles sont constituées pour répondre aux critères ISR, l’investissement socialement responsable. Je vais être honnête, je ne me suis pas farci les 43 pages du dossier nous expliquant en quoi le label garantit l’éthique (quelqu’un·e pour faire ce taf ?) mais, par contre, je vous donne quelques exemples d’autres institutions dont les produits sont aussi labellisés « ISR » : on retrouve, entre autres, AXA, BNP Paribas, HSBC la banque « de tous les scandales » selon le Monde ou encore la banque d’affaires Lazard. Que du beau monde. NewB se contente donc d’un label déjà embrassé par les plus grands truands de la finance. Quel est encore son apport ?

NewB attend en plus du/de la gestionnaire de fond de ces SICAV qu’iel joue un rôle « d’actionnaire actif·ve ». L’idée, c’est d’utiliser sa force d’actionnaire pour « influencer le comportement de certaines entreprises » (p.44). Et quoi, en attendant que lesdites entreprises hypothétiquement se conforment à la demande « éthique » de notre actionnariat, on fait quoi ? Si NewB promet de désinvestir dans le cas où l’émetteur ne change pas ses pratiques, cela signifie en creux qu’il a été dans un premier temps acceptable d’entrer au capital d’une entreprise qui ne respectait pas nos principes.

Prise sur le vif d’un marché financier éthique. Source

Enfin, le rendement qu’on peut attendre de pareilles SICAV est sans doute bien inférieur à ce que le mot lui-même peut faire penser. Entre le/la gestionnaire de SICAV à rémunérer, le/la client·e de NewB et le rendement de l’investissement lui-même, il ne reste plus grand-chose comme commission pour notre jolie banque socialement responsable. Ce n’est toujours pas ici qu’on trouvera de quoi remplir la gamelle du Comité de direction d’autant que, pour éviter d’être touchée par les risques « systémiques » de la finance, NewB promet de ne jamais aller chercher de l’argent sur les marchés financiers. C’est très bien mais, là encore, ça limite d’autant sa capacité à se financer et il n’est pas dit qu’elle pourra ad aeternam trouver des coopérateurices pour la recharger en liquidités quand les salaires auront tout pompé.

3. Une politique de crédits bien à elle

L’argent, elle veut aussi en gagner avec les crédits qu’elle accordera. Sauf que voilà, des crédits (même « éthiques »), ce sont précisément des actifs risqués. Des mauvais·es payeureuses, on en trouve partout – chez les sarouels-cravates aussi. Du coup, les crédits, oui, mais à petite dose et bien choisis.

Étant donné la situation financière de NewB, celle-ci devra être extrêmement prudente dans sa politique d’octroi de crédits, l’empêchant d’innover – contrairement à ce qu’elle annonçait depuis le départ – (innover est éminemment risqué) et l’obligeant de fait à s’appuyer sur des prêts marginaux en termes de montants pour des projets vus et revus dans leur visée. C’est d’ailleurs ce qui est confirmé p.38 où on comprend que vous pourrez financer l’achat d’une trottinette électrique, l’isolation extérieure d’une caravane, ou « préfinancer vos subsides » si vous êtes une ASBL (ce qui malgré tout est risqué, quand on voit par exemple les récentes coupes dans le budget de la culture en Flandre).

En effet, sur les 37.000.000€ à la louche dont NewB disposera en capitaux propres, seule la moitié pourra être convertie en prêts à tempérament (c’est pas moi qui le dis, c’est la projection p.41). 18.000.000€ qu’il faudra bien entendu partager en de multiples crédits, admettons un petit millier, pour diluer le risque. Il reste combien ? 18.000€ en moyenne par crédit, autant dire rien du tout. On comprend dès lors mieux la liste « limitative » des possibilités de crédits qui est non seulement extrêmement restreinte, mais qui ne dit de surcroît rien stratégiquement de sa capacité à simplement tendre vers ses objectifs. Par exemple, si un véhicule électrique est de la mobilité douce, comment NewB voit-elle une entreprise comme Tesla ? Bien ? Pas bien ? Qu’en pensent tous les labels auxquels elle se conforme ?

En résumé, est-ce que, sur le plan des crédits, NewB a quelque chose à offrir de plus qu’une autre banque ? Non, rien du tout. Est-ce qu’elle « financera la transition écologique » ? Non plus.

4. Ce que les client·es paieront

Sinon, comme dans toutes les banques, les client·es paieront mensuellement les services bancaires (sauf qu’ici ils seront moins efficaces et moins nombreux qu’ailleurs). Et comme les client·es sont en règle générale aussi coopérateurices, les voilà qui paient deux fois. L’article 23 de la charte précise que c’est ce coût qui devrait offrir une marge permettant à la banque d’être  économiquement viable, un discours qui change constamment puisqu’auparavant NewB comptait sur ses assurances pour générer du profit. On nous annonce déjà que, malgré l’absence d’agences physiques, ces produits et services ne seront pas « individuellement les moins chers du marché » (p.19), mais que NewB opterait pour la « tarification libre ».

Des banquiers NewB se font payer au chapeau. (Attention, ceci est une fake news.)

Quelle bonne idée, non ? Chacun·e pourrait donc choisir, en fonction de ses moyens, ce qu’il peut payer à la banque.

En fait, derrière un concept séduisant, il y a là exactement ce que je dénonçais lors du débat organisé par ATTAC en janvier dernier : la pratique très capitaliste de la charité. Je m’explique : en comptant sur le « choix conscient », NewB s’appuie sur l’idée que les plus fortuné·es paieront plus et que ceci permettra aux plus pauvres de profiter aussi de ses services. Autrement dit, les plus riches donnent au plus pauvres. Mais il faut bien comprendre que ces mécanismes de charité ne modifient en rien les rapports de force. Par essence conjoncturelle, la charité n’opère aucun changement sur les mécanismes structurels qui produisent de la domination (ici économique). Devenir client·e de NewB n’aidera pas un·e pauvre à sortir de sa merde ni ne changera en quoi que ce soit le fait qu’il subit la pauvreté en raison du rapport d’exploitation qui le lie aux riches.

D’autre part, il est pertinent de se demander pourquoi les plus riches sont en effet plus riches. Les plus riches sont en réalité les gagnant·es du système économique que NewB d’autre part dénonce. Autrement dit : NewB a économiquement besoin de celleux qu’elle dénonce pour la faire vivre et cet aspect est bien visible quand on parle ici de sa clientèle mais, on l’a vu, sa dépendance au système est présente à tous les étages, depuis ses investisseurs (Monceau), ses partenaires (Rabobank, Mastercard), son Comité de direction (secteur bancaire privé), certains tiers (Deloitte), etc. Vous y voyez encore quoi que ce soit de subversif, apte à « changer la banque » ? Moi pas.

Coopérateurices de NewB, (p)osez vos questions à l’AG !

À ce stade, si j’avais été coopérateur NewB (ce qui ne risquait pas d’arriver, comme vous pouvez vous en douter), j’aurais déjà de nombreuses questions à poser à l’assemblée générale : sur les salaires de la direction, les SICAV socialement responsables, etc. Mais j’ai décidé de dresser une liste supplémentaire, avec des questions parfois très précises parce que, comme souvent, le diable se cache aussi dans les détails.

  • Pourquoi n’êtes-vous pas encore passé devant le/la notaire pour inscrire les 35.000.000€ de souscriptions aux capitaux propres de NewB ?
  • Quel succès vos assurances Monceau rencontrent-elles ? Comptez-vous toujours sur elles pour faire des bénéfices ?
  • Quelles sont précisément les « indemnités de fin de contrat » pour les administrateurs exécutifs, mentionnées mais non détaillées en p.71 de la charte ?
  • La prochaine recapitalisation verra-t-elle une quatrième entité juridique « Monceau » apparaître (tandis que le détournement du principe de coopérative donne déjà un pouvoir accru au collège des investisseurs « institutionnels ») ? Pouvez-vous vous engager à ce que ce ne soit pas le cas ?
  • Quand devra avoir lieu la prochaine augmentation de capital, selon le business plan ?
  • Pourquoi n’ouvrir ces recapitalisations qu’aux coopérateurices de parts C ?
  • Qui sera l’opérateur externe en charge de constituer les SICAV ?
  • Qu’est-ce qui est innovant chez NewB ?
  • NewB a-t-elle déjà et a-t-elle l’intention d’avoir des participations dans d’autres sociétés, et si oui, lesquelles ?
  • À quoi correspondent les autres créances au code 41 des comptes annuels ? De l’argent prêté à qui, pourquoi ?
  • À quoi correspond le code 8029 (annexe 6.1.1 des comptes annuels) ? Qu’est-ce qui a été acquis pour la somme de 315.887€ lors de l’exercice 2019 ?
  • À quoi correspondent les 150€ visés au code 8365 (annexe 6.1.3 des comptes annuels), sachant que si le montant de cette acquisition est évidemment anecdotique en l’état, il pourrait augmenter subitement lors d’un prochain exercice ?
  • À quoi correspondent les 27000€ d’engagement à des entreprises liées, visés au code 9502 (annexe 6.6 des comptes annuels) ?

Pourquoi je « m’acharne » sur NewB ?

Arrivé·es au terme de cette analyse, plusieurs possibilités.

La première qui me semble légitime est une forme d’état de sidération : on croyait en ce projet avec tant de cœur qu’une telle avalanche laisse sans voix. C’est vrai et c’est la raison pour laquelle j’insiste tellement sur l’importance d’avoir une lecture théorique du monde. C’est la condition sine qua non pour avoir la capacité de faire sens et de prévoir ce que donneront les « solutions » qui nous sont proposées. Prévenir et non guérir.

Il est aussi possible que vous me reprochiez d’être exclusivement à charge, de voir le mal partout, d’interpréter chaque élément en défaveur du projet, voire de faire du cherry picking en taisant tout ce que le projet a de positif. Si vous pensez ça, je vous donne raison. Oui, cet article est à charge mais, oui, je pense légitime qu’il le soit. Comme j’ai eu l’occasion de le dire suffisamment il y a un an, les apologues de NewB sont bien plus nombreux·ses que ses détracteurices. Ma voix, dans ce contexte, n’est même pas minoritaire – elle est négligeable. Du reste, je m’attache moins à l’argumentaire ad numerum visant à lister tout ce qui ne va pas chez NewB qu’à la volonté de faire voir concrètement, par l’exemple, comment s’inscrit une impossibilité conceptuelle : l’entrisme.

À ce stade, NewB est au mieux un organisme de charité qui doit commencer par se sauver lui-même, comme je le mentionnais dans un débat organisé par Attac l’an passé. Alors, bien sûr, on peut continuer à se dire « jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien », et cheminer de recapitalisation en recapitalisation, jusqu’au jour où les coopérateurices n’en voudront plus. Mais comme on le sait, « l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage ». L’effet structurel des pertes constantes consenties depuis la création de NewB se fera un jour ressentir pour de bon et on risque d’assister à des velléités de démissions massives de coopérateurices…qui ne pourront pas partir puisque les statuts peuvent l’interdire si la viabilité de la banque est mise en difficulté. Autrement dit : les coopérateurices piégé·es seront propriétaires de parts qui ne vaudront plus rien. Iels auront tout perdu.

Et si, d’aventure, par je ne sais quel miracle, NewB parvenait malgré tout à dégager un jour des bénéfices, au prix de je ne sais quel « rognage sur ses valeurs », ces derniers seraient si minuscules, à la fois économiquement qu’en termes d’influence sur la société, qu’on n’en ressentirait absolument pas les supposés bienfaits. Une goutte dans une citerne, très précisément le propos que je défendais il y a un an. À très long terme, dans le cas où NewB trouverait les moyens de survivre, pas de porte de sortie non plus. Pourquoi ? Parce qu’il faudrait une clientèle immense capable à la fois d’investir tout en se satisfaisant de profits minuscules (voire de perdre de l’argent) pour que l’apport de NewB à la société soit tangible. Et la société belge actuelle n’est pas en mesure de produire cette clientèle. Il y a beaucoup plus de vrai·es pauvres que de hippies-bohème peu informé·es.

« Changer la banque pour de bon » ? C’est un slogan tout simplement mensonger. La banque se portera très bien, merci, et les banques traditionnelles encore mieux peut-être parce qu’elles pourront par exemple dire qu’elles proposent des produits financiers « éthiques » qui partagent le même label que NewB. 

Alors, pourquoi je m’acharne sur NewB ?

Avant tout parce que pour une banque qui prône l’éthique, il y a trop d’éléments proprement scandaleux. Les ASBL coopératrices, les mêmes qui n’ont pas les moyens d’engager les étudiant·es fraîchement diplômé·es, ont cru en ce projet et celleux qui l’ont mené. Combien, également, de coopérateurices sans le sou qui se sont mis·es en difficulté au nom de cet idéal ? Je m’acharne donc parce qu’il me semble que le temps investi par les bénévoles, l’argent investi par les coopérateurices, l’énergie investie, l’intelligence investie…tout ça représente un gaspillage tragique. Toutes ces ressources auraient pu être mises au service d’un vrai changement de paradigme, pas à une pseudo-tentative de réforme qui, ne tenant compte ni des travaux intellectuels et des expériences historiques passées, ni des éléments financiers concrets, continue de prétendre réinventer la roue alors qu’elle réinvente une énième version du bâton qu’on met dedans.

Je remercie Philou qui m’a aidé précieusement dans la constitution de ce dossier, spécifiquement dans la compréhension des éléments comptables et financiers, ainsi que dans la production des analyses liées. Grâce à toi, j’aurai beaucoup appris. Un immense merci aussi à Ba, l’amoureuse que j’suis avec, pour sa relecture experte et attentive et ses remarques toujours aussi pertinentes.


Je dois ce calcul à Philou qui précise ceci : « D’après les comptes audités au 31/12/2019, la valeur comptable des capitaux propres s’élevait à 1.736.625 EUR.  Il faut savoir qu’entre le 31/12/2018 (date à laquelle a été calculée la valeur de 5,95 EUR mentionnée dans le prospectus) et le 31/12/2019 (comptes à présent disponibles), une perte supplémentaire de 4.008.746 EUR a encore diminué les fonds propres de l’entreprise.  Si l’on ramène la valeur des derniers fonds propres audités (1.736.625 EUR) à celle de la valeur nominale (15.279.480 EUR), une part B vendue à 20 EUR de valeur nominale valait en réalité 2,27 EUR, soit encore moins de la moitié de la valeur de 5,95 EUR publiée dans le prospectus d’émission. »

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Message aux lecteurs

Débat sur le projet de banque NewB

J’ai eu le plaisir de débattre en « live » du projet de banque NewB.

Avec qui? Le débat était organisé par Attac Bruxelles avec, comme intervenant.es, Aline Fares (CADTM et autrice des « chroniques d’une ex-banquière ») et moi-même, professeur à l’IHECS, analyste et auteur de ce blog. S’est ajouté par la suite Matthias Meirlaen, au nom de NewB – nous avons été prévenus la veille et je m’étais opposé à leur présence, considérant que leur temps de parole médiatique avait été amplement suffisant.

La question posée? NewB est-il un modèle bancaire alternatif…ou un miroir aux alouettes? J’y ai défendu une position à la fois critique et sceptique, en accord avec cet article-ci et cet autre article où j’explore la question de façon plus théorique.

Informations pratiques? Le débat a eu lieu ce mercredi 22 janvier 2020 à 19h à l’université Saint-Louis à Bruxelles (boulevard du jardin botanique, 43).

Il me semble qu’aucun projet ne devrait pouvoir se soustraire à la critique – surtout s’il cherche à rebattre les cartes en profondeur.

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Analyses, Réactions

Éthique, bio, équitable, RSE, social et solidaire…sont-ils vraiment « mieux que rien » ?

Il y a quelques jours, j’ai publié ici même un article de blog critiquant de façon argumentée le projet de banque belge éthique « NewB ». En Belgique francophone, le billet a fait grand bruit, d’autant plus que, jusqu’ici, NewB bénéficiait d’une forme d’unanimisme optimiste d’autant plus étrange à mes yeux qu’il était supporté par une campagne publicitaire de très grande ampleur peu en phase avec le concept « d’alternative économique ».

J’ai reçu quelques encouragements mais aussi de très nombreuses critiques. Les critiques n’ont pas porté sur les faits (les informations étaient vérifiées et sourcées), ni tellement sur la logique soutenant l’argumentaire (personne ne l’a déconstruite). En fait, l’essentiel de la critique se situait dans un registre moral. Par ce billet, je commettais un grand crime : « tuer l’espoir ». Pour justifier le reproche, une expression est revenue de nombreuses fois : « NewB n’est pas parfaite, mais c’est toujours mieux que rien ». Je me propose aujourd’hui d’explorer l‘argument du « mieux que rien » et de construire un appareillage théorique soutenant mon désaccord avec ce dernier.

L’image provient de cet article, sur le même sujet, et qui mérite d’être lu 🙂

Un préalable est nécessaire au déroulement de l’analyse qui suit : il faut admettre que c’est bien le capitalisme, en tant que mode de production économique mettant des acteurs privés en concurrence, qui nécessairement produit une prédation sociale et environnementale. La discussion ci-dessous consiste à penser la fin du capitalisme et les moyens à notre disposition pour y arriver et non pas à se demander si un capitalisme « sain » serait possible. En cela, la perspective est radicale. J’invite les lecteurs non convaincus par cette prémisse à prendre connaissance de ma série de dialogues sur les « fusions d’entreprises », laquelle a précisément pour objectif d’expliquer la mécanique du capitalisme de façon vulgarisée et dialectique.

Typologie des actions possibles « pour changer le monde »

Une fois acceptée une telle prémisse, je propose d’envisager deux grandes approches qui s’opposent face au caractère prédateur du capitalisme. Ces deux approches me semblent non seulement mutuellement exclusives mais elles me paraissent aussi exhaustives en ce que n’importe quelle démarche présentée comme une « solution » entrerait dans l’une ou l’autre de ces catégories.

La première est une approche que j’appelle « itérative », laquelle consiste à régler les problèmes visés en répétant un même processus. Par exemple, c’est à force d’acheter du bio et de le faire de plus en plus que l’ensemble de l’industrie agroalimentaire évoluerait vers une alimentation respectueuse de l’environnement et de la santé ; c’est à force de monter des organisations éthiques que le monde du travail le deviendrait ; c’est à force de prendre son vélo que par voie de contagion les gens abandonneraient la voiture au profit de la mobilité douce, etc. Dans cette approche, l’individu est non seulement acteur de changement (ses actions répétées modifient le réel), mais il porte également une responsabilité morale. En miroir, si son action permet de modifier le réel et qu’il n’agit pas, l’absence d’action est immorale.

Dans cette approche, que signifie « mieux que rien » ? Tout simplement que l’action d’individus concertés permet d’améliorer, ne fût-ce qu’un tout petit peu, l’ici et maintenant. La question de savoir si cette action concertée est en mesure, finalement, de renverser le mode de production économique capitaliste, est une question secondaire. Par exemple, le projet de banque NewB dont je pense qu’il s’inscrit dans une telle approche, est soutenu à la fois par des pro- et des anticapitalistes tandis que tous s’accordent sur le fait que le critiquer est immoral puisque c’est « mieux que rien ». Pourtant, être capable de décider si oui ou non un projet comme celui-là est en effet capable de changer le système est fondamental dès l’instant où l’on a accepté la prémisse explicitée ci-dessus (3ème paragraphe). La question devient alors : peut-on, de proche en proche, opérer un glissement d’un changement conjoncturel vers un changement structurel ? Autrement dit, par quels processus le « quantitatif » permet-il d’évoluer vers du « qualitatif » ?

La seconde approche est pour moi « téléologique ». Elle consiste à se focaliser sur la finalité et à envisager les actions à accomplir en vertu de cette finalité. Tous les « appels à la révolution » tombent forcément dans cette catégorie. En termes pratiques, elle est cependant assez pauvre parce que, comme elles sont soumises à la contingence, les actions à entreprendre ont peu de chance d’aboutir à ce qui est réellement souhaité. Il en résulte qu’une approche téléologique est ressentie comme naïve, voire contre-productive – comme si elle ne pouvait se réaliser que dans le discours et pas dans les actes. En effet, si on est incapable de dire « que faire » et que, de surcroît, tout ce qui « pourrait être fait », peut se retourner contre vous (comme le caractère sanglant d’une révolution), le discrédit d’une telle approche semble non seulement légitime mais surtout inévitable. C’est, en substance, le genre de critiques auxquelles j’ai été confronté suite à mon article sur NewB.

Faisons quand même le travail. Que signifie, dans cette approche, « mieux que rien » ? Il me semble que, en ce qui concerne l’approche téléologique, « mieux que rien » signifie tout ce qui pourrait accélérer l’avènement, faciliter, œuvrer à la réalisation de la fin visée, quitte à accepter que l’ici et maintenant ne bénéficiera pas (le bénéfice eût-il été minime) d’une action qu’on aurait pu entreprendre. Une perspective que n’aurait pas récusée un certain Machiavel pour qui la fin justifiait les moyens. Et, dit comme cela, on prend conscience que ce n’est pas si naïf. Ce qui est difficile à admettre est moins le type d’actions à accomplir que le poids moral qu’elles supposent. Par exemple, suis-je prêt à militer contre un « chouette » projet comme la banque NewB parce qu’il me semble être partenaire du capitalisme plutôt que précipiter sa fin ? La question subsidiaire, sous forme de défi moral, devient alors : peut-on « penser le renversement » en prenant soin de l’ici et maintenant ? N’est-ce pas contradictoire ? Ne devrions-nous pas conclure que toute action qui ne modifie pas structurellement le système de facto le renforce ?

Au vu de ce qui est dit plus haut, on comprend qu’une approche itérative semble naturellement à visée conjoncturelle, tandis qu’une approche téléologique semble naturellement à visée structurelle. Pourtant, nombreux sont ceux persuadés que le bio, le commerce équitable, la responsabilité sociétale des entreprises ou les banques éthiques sont en mesure de « changer le monde », donc d’agir « structurellement ». Et, d’autre part, toute approche téléologique doit nécessairement commencer quelque part, donc être inscrite dans la « conjoncture » ! En effet, comme le pensent les anthropologues, nous sommes toujours déjà immergés dans l’action et nous passons notre temps à construire du sens a posteriori, pour la justifier plus que pour l’anticiper.

Émerge ici en filigrane l’ossature d’une typologie en quatre temps : quels sont les projets, quelles sont les « solutions » 1) relevant d’une approche itérative à effets conjoncturels ; 2) relevant d’une approche itérative à effets structurels ; 3) relevant d’une approche téléologique à effets conjoncturels ; 4) relevant d’une approche téléologique à effets structurels ?

Les petits pas ne changeront pas le monde (1)

Qu’est-ce qu’une approche itérative à effets conjoncturels ? Hé bien ce sont toutes les initiatives que j’évoquais déjà dans mon article sur le film Demain. C’est aussi le cas du projet de banque NewB. Ces projets-là ne peuvent tout simplement pas être autre chose qu’un pansement parce qu’ils ont besoin du capitalisme, ils s’en nourrissent. La banque NewB a besoin du capital privé de Monceau et de l’argent public pour se lancer (et n’est pas assurée d’être solvable pour autant), le commerce équitable a besoin des revenus de privilégiés de ceux qui l’achètent, etc.

La dépendance d’avec le capitalisme est totale, si bien que le capitalisme a droit de vie et de mort sur des marchés qui ne seront jamais amenés à s’étendre. Le « commerce équitable » ne sera jamais qu’un rayon de grand magasin, correspondant au marché de niche qu’il vise. D’ailleurs, autant d’années après le film Demain, alors que des comités de quartier ont été créés et que les colibris s’épuisent dans tous les sens, alors que les fameuses « solutions » ont été mises en place, qu’est-ce qui a changé ? Mon article sur le film Après Demain en dresse le portrait affligeant. On a beau tourner le bidule dans tous les sens, jamais de telles actions ne seront à même de changer le mode de production économique. On ne peut tuer ce qui nous fait vivre.

Les petits pas, oui, mais hors système (2) 

L’ici et maintenant importe pourtant plus que jamais. C’est dans le concret de l’action de terrain qu’on comprend, dans sa chair, la politique. Est-il vraiment impossible d’avoir une pratique, une démarche de proche en proche certes mais qui toucherait les structures ? Qui ne serait pas le pansement d’un mode de production économique mortifère ? Je crois que c’est ce pari qu’ont cherché à réaliser les tenants du communisme libertaire et ce que perpétuent aujourd’hui les zadistes de tout poil et les squatteurs. Quelle est donc la différence fondamentale entre ces projets-là et ceux de la première catégorie ? Leur action est indépendante, elle est autonome vis-à-vis du mode de production. Bien sûr, les squats « appartiennent » au capital, les ZAD sont « réquisitionnées » de la même façon…mais leur démarche n’en dépend pas, elle pourrait s’établir semblablement dans un autre contexte, sans s’appuyer sur les acquis du capitalisme et sans bénéficier de ses capitaux.

Lors de ces expériences, les acteurs sociaux font sens du collectif, redécouvrent des valeurs liées à la collectivisation et opposées à la propriété lucrative privée, source du capitalisme. On peut les envisager de proche en proche, de façon itérative, des ZAD gagnant du terrain, s’étendant hors de leurs propres murs, prenant la taille d’une commune, d’une île, pourquoi pas d’un pays. On pourrait rêver comme le fait Alain Damasio dans « Les furtifs ». À partir du terrain, des textes se construisent, des chartes s’établissent, une constitution est co-créée, des lois la précisent. La perméabilité des frontières est discutée, de même que la redistribution de la production ou la négociation des échanges avec « l’extérieur capitaliste ». Il y a quelque chose de proprement enthousiasmant à envisager une telle itération à effets structurels !

Bien entendu, les défis sont à la hauteur du changement de paradigme : est-il possible de refuser les économies d’échelle dont a pu profiter le capitalisme et qui ont mené à une augmentation du confort ? Est-il si vrai que la sociocratie est plus respectueuse des gens qu’une hiérarchie lisible et renouvelable ? Que deviennent l’individu et ses aspirations singulières légitimes ? Fonctionne-t-on sans police et sans prison ? La démocratie s’envisage-t-elle nécessairement dans le cadre d’élections ? La représentation politique est-elle indépassable ? L’« extérieur capitaliste » n’a-t-il pas forcément intérêt à briser dans l’œuf de telles initiatives, comme le montrent la brutalité policière à Notre-Dame des Landes ou, historiquement, la répression sanglante de la Commune de Paris ? À quel point est-il possible de renverser nos propres cadres de pensée, comme l’illustre avec une admirable esthétique de l’absurde la « cosmologie du futur » d’Alessandro Pignocchi ?

Frapper fort, de l’intérieur (3)

La troisième catégorie envisage quant à elle une approche téléologique à effets conjoncturels. La grande différence avec la seconde catégorie, c’est qu’on envisage l’action à l’intérieur du système. La différence avec la première catégorie est que l’action ici ne bénéficie pas du système mais, au contraire, s’y oppose. D’autre part, il ne s’agit pas de reconstruire ex nihilo comme le feraient les zadistes, mais d’amener à des modifications radicales sans remettre en question les apports du système critiqué.

On explique comme ça l’existence de « partis révolutionnaires » (ce qui pourrait sonner comme un oxymore), d’une gauche radicale jouant le jeu des élections et de la représentation et qui, dans le débat public, amène de grandes thématiques que j’ai déjà relevées dans des articles précédents et issues du programme du Conseil national de la résistance : nationalisation des grands moyens de production, planification économique, production nationale, etc. La pratique de la grève peut à la fois relever de la première catégorie (améliorer la conjoncture sans toucher au système) mais aussi de cette approche puisqu’en touchant la conjoncture, on vise des changements structurels. Les propositions de salaire à vie de Bernard Friot entrent également dans cette catégorie, de même par exemple que les propositions de Pierre Rimbert du Monde diplomatique pour un financement de la presse d’intérêt général.

Il y a un immense problème à cette approche, souvent passé sous silence par ses apologues. De telles solutions ne peuvent être mises en place que par les détenteurs du pouvoir qui naturellement sont aussi les plus grands privilégiés de notre système inégalitaire. Leur demander de sabrer dans leurs propres privilèges a quelque chose d’éminemment contradictoire puisque leur accession au pouvoir témoigne déjà de ce qu’ils en acceptent le caractère prédateur.

Dans un monde où la conscience politique et la compréhension des causes de l’inégalité sont faibles, les exigences d’une approche téléologique à effets conjoncturels ont peu de chance d’être plébiscitées et ne présentent pas un grand risque pour les politiques en place. Une présence dans les médias garantit de satisfaire aux apparats de la pluralité ; il suffit ensuite de tourner en dérision ceux qui l’expriment aux moments adéquats. C’est chose plus ardue dans des pays où les classes dominées sont aussi très politisées, comme au Venezuela. Le miracle est alors possible et il arrive qu’un Hugo Chavez devienne président. Bien entendu, la répression est à la hauteur de l’événement et toutes les armes impérialistes seront utilisées pour éviter la contagion par l’exemple : coups d’État, ingérences, propagande, opérations sous faux drapeau, corruption, etc. Ne croyons pas trop vite que ce ne serait possible qu’ailleurs : les violences policières en France et en Belgique suffisent à montrer que lorsque le pouvoir en place est aux abois, il n’hésitera pas à user de toute l’amplitude des moyens à sa disposition. On comprend dès lors pourquoi j’insiste tellement sur le fait qu’augmenter la conscience politique, en particulier celle des masses dominées, est le plus grand enjeu lorsqu’il s’agit de penser au renversement de notre mode de production capitaliste.

Il n’en demeure pas moins que l’opposition frontale entre les classes exploitées et les classes qui exploitent peut difficilement éviter la violence. Il n’y a pas de changement profond sans risque et sans effort, tout simplement parce que quelque changement profond dont il s’agisse implique nécessairement que certains qui avaient plus auront moins. Si certains individus isolés peuvent exceptionnellement en accepter l’augure (après tout Karl Marx était un petit bourgeois, comme Ernesto Guevara), on ne saurait en attendre tel de l’ensemble d’une classe.

L’importance de la théorie et du rêve (4)

À moins de croire au mythe du Grand Soir (improbable dans l’absolu, impossible avec un faible niveau de conscience politique) et de ne pas avoir peur de couper des têtes au nom d’un avenir très incertain, je vois mal comment viser la finalité qu’est le renversement du capitalisme en ne touchant qu’aux structures… Mais en fait, comme cette catégorie n’implique pas l’ici et maintenant, elle devrait précisément être le lieu des conjectures, de la conceptualisation, de la théorisation politique, de la création artistique. Penser le monde de demain sans devoir s’attacher à penser ce qui y mène, c’est s’autoriser l’utopie, informer le présent en rêvant l’avenir.

Il y a sans doute lieu d’envisager deux temps distincts : celui de la transition d’un côté et celui du résultat visé d’autre part. On a sans doute tort de vouloir tout faire à la fois. Tandis que l’on sait que des alliances dans la révolte deviennent des concurrences une fois Goliath à terre. Tandis que l’on sait que les compétences pour accéder au pouvoir ne sont pas les mêmes que celles utiles au gouvernement. Toutefois, au cœur même de l’action, la théorie politique et les romans d’anticipation aident à réfléchir, délivrent aspirations et craintes, donnent sens et direction.

L’exercice consistant à élaborer un monde (partiellement) in abstracto pousse à exploser les cadres, à adopter ce que les ethnographes appellent une « posture d’étonnement », à balayer nos tenus pour acquis. Dans un univers de fiction, il nous est loisible d’ériger un monde sans droit de propriété ; ou une réalité dans laquelle êtres vivants, minéraux et intelligences artificielles détiendraient des droits égaux ; ou encore ce monde où certaines provinces seraient organisées sous le signe de l’égalité, d’autres sous celui de la liberté, d’autres encore basées sur l’honneur. À charge de chacun de mettre à l’épreuve ses ambitions folles et étranges car, dans la fiction, on produit des dictatures pour mieux s’en défaire et s’en protéger, on travaille la démocratie radicale par essais et erreurs, on invente, on corrige, on amende, on détruit. Par l’imagination et la connaissance, on construit sur les théories de ceux qui nous précèdent l’architecture des mondes suivants, que peut-être nous ne connaitrons jamais. Mais, par de subtils effets de percolation, les théories auront joué leur rôle dans l’émergence des sociétés futures.

Morale du « mieux que rien »

Les quatre approches théorisées supra méritent d’être comparées moralement. En philosophie morale, on se demande ce que l’on perd et ce que l’on gagne à opérer un certain choix : c’est ce qu’on appelle les « coûts d’opportunité ». Je voudrais les mesurer dans une perspective conséquentialiste et utilitariste. Il s’agit ici de s’intéresser aux conséquences des actes posés et de ne pas considérer une action comme bonne ou mauvaise dans l’absolu (au contraire du déontologisme kantien par exemple). L’utilitarisme (au sens philosophique et non pas au sens commun) consiste à considérer comme morale la recherche du bonheur pour le plus grand nombre. Autrement dit, l’approche la plus morale sera celle dont le coût d’opportunité est le plus faible lorsqu’on vise le bonheur du plus grand nombre à partir des conséquences de nos actions.

(1) Quelles sont les conséquences de la première catégorie ? Des petits pas positifs pour ceux qui les vivent, mais des pertes énormes par ailleurs. L’exploitation systémique des masses laborieuses continue, de même que les guerres impérialistes, la prédation environnementale à grande échelle, etc. La déculpabilisation de quelques-uns se fait au prix d’un massacre renforcé par ailleurs. Voilà pourquoi, d’un point de vue moral, je récuse avec force l’idée selon laquelle les « solutions » tombant sous le coup de cette première catégorie relèveraient du « mieux que rien ». Pour moi, ce n’est pas « mieux que rien » mais « pire que tout ». On ne se contente pas de laisser aller le monde, mais on se donne la bonne conscience illusoire que l’on fait quelque chose pour l’enrayer. On me rétorquera que certaines actions de proche en proche ont pu améliorer la vie des travailleurs (c’est, finalement, l’histoire des luttes sociales). C’est vrai. Mais elles ne l’ont fait qu’au prix fort : celui d’entériner un mode économique oppresseur, de laisser tomber les revendications les plus fortes du CNR, etc.

(2) Les « petits pas » hors-système ont le mérite de ne pas renforcer le monde qu’ils dénoncent, d’offrir une fenêtre vers un ailleurs possible. Bien entendu, dans un premier temps, ils ne touchent qu’une ridicule minorité de personnes – ce qui est gênant d’un strict point de vue utilitariste. En termes de « coûts d’opportunité », cette catégorie est cependant attractive : pas de responsabilité directe dans la prédation du système capitaliste, pas de responsabilité non plus dans des bains de sang révolutionnaires. Pour ceux qui font le choix de ce genre de vie et considérant que celui-ci ne peut être imposé, on imagine fort bien ce que retrouver de nouvelles formes de solidarité doit avoir d’enthousiasmant. Outre qu’il ne faut pas craindre les violences policières, faut-il également ne pas voir le progrès technologique, l’espérance de vie, le confort matériel et encore mille aspects résultant directement des économies d’échelle comme des valeurs en soi…

(3) De ce point de vue, la troisième catégorie est championne. À moins d’avoir fait partie des privilégiés, on y perd peu de ses acquis matériels, seule la richesse est redistribuée plus équitablement, les infrastructures sont conservées – elles n’ont fait que changer de propriétaire. Est-ce pourtant réaliste ? Un vrai conséquentialiste ne peut voir favorablement cette catégorie car il se fatiguerait à attendre et attendre encore les conséquences toujours reportées de ses marches revendicatives, de ses articles appelant au salaire à vie ou à un journalisme mutualisé. Car, bien sûr, les privilégiés n’ont aucun intérêt à se départir de leurs privilèges.

Le système aura peu à craindre tant l’action est inefficace. Et, comme dans la première catégorie, le système continuera d’y broyer nature et culture (si tant est qu’il y a un sens à distinguer les deux). Certes, si l’on n’est pas pressé (et donc pas directement victime…), on peut se contenter des menues actions dont on espère qu’un jour hypothétique elles trouveront à s’incarner dans une nouvelle réalité socio-économique. Alors, « mieux que rien » cette catégorie ? Pour les moins exploités d’entre nous, sans doute. Pour les autres, d’Haïti au Bangladesh en passant par les mines de coltan du Congo ou aux exclus du chômage d’ici, je suis moins sûr. Sinon, épuisé d’attendre, on pourrait bien se réveiller avec d’iconoclastes velléités révolutionnaires appelant à un Grand Soir !

(4) Pour cette dernière catégorie, on se retrouve dans une situation assez paradoxale. Dans sa version Grand Soir, le conséquentialiste a de quoi faire… La version idéale, dans une société où le peuple est politiquement mature et où les élites comprennent qu’il vaut mieux courber l’échine si elles veulent « garder la tête sur les épaules », offre un tableau où les conséquences sont grandement favorables à l’utilitariste : le bonheur des 99% est enfin la priorité ! Les coûts d’opportunité sont nuls – à moins bien sûr de s’appeler Bernard Arnault. Dans une version plus réaliste, avec un peuple politiquement immature et/ou divisé et des élites qui s’accrochent à leur pouvoir, c’est le bain de sang assuré avec des conséquences au moins aussi dramatiques. Pour tout le monde. Quant à savoir si c’est moral de jouer ainsi à quitte ou double…

Dans la dimension où elle n’embrasse qu’un travail conceptuel et prospectif, la quatrième catégorie passe du feu d’artifice…au sismomètre parfaitement plat : les coûts d’opportunité sont désespérément identiques à ceux du système auquel nous n’aurions pas touché, sauf à y inclure un avenir lointain et incertain. Pas de conséquences directes (ni même potentiellement indirectes), pas de « bonheur augmenté » (n’étant pour les quelques rares que la fiction détend). « Mieux que rien » sans doute, mais si faiblement qu’on est en droit de douter que ça en vaille réellement la peine.

Conclusions

Il y a bien une alternative qui n’a pas été évoquée et qui appartiendrait à la troisième catégorie : puisque le système économique est traversé d’insolubles contradictions internes qui mènent à des crises récurrentes et qui devraient, en toute logique, précipiter son effondrement, il serait encore possible d’œuvrer positivement à sa fin en en exagérant les traits. Un peu comme le font les libertariens (qui n’en ont cependant pas l’intention !) À qui se fera donc le pire des capitalistes au nom même de la lutte anticapitaliste… Si, pour un conséquentialiste utilitariste, la démarche n’est pas plus absurde (mais pas plus efficace) que pour les autres possibilités évoquées, on comprendra aisément qu’un adepte de l’éthique déontologique en frissonnerait d’horreur. Oui, il est de ces actions intrinsèquement mauvaises.

Quel bilan faut-il maintenant tirer de ce qui a été (longuement) développé ci-dessus ? D’abord, ô suprême étonnement !, qu’il n’y a pas de solution idéale. Chacune comporte ses avantages et ses inconvénients.

La première offre de faire l’expérience presque directe du « positif » de son action mais, lorsqu’on l’observe de plus près, elle porte la responsabilité des exploités d’aujourd’hui et de ceux de demain en permettant, par son action à la marge nourrie par le système, de conforter ce dernier dans le temps et dans l’espace (les guerres de l’impérialisme ou la malnutrition, par exemple, touchent moins les lecteurs du Radis que les magasins bio). Dans la mesure où son caractère proprement néfaste est relativement invisible (autre part et/ou autre temps), je ne suis pas étonné qu’elle semble moralement la meilleure. Mais c’est, à mon avis, une grave erreur due à la difficulté de se décentrer. Voilà pourquoi, pour NewB comme pour le film Demain, je m’inscris en faux.

S’il est important pour vous de vous impliquer dans une démarche concrète mais qui n’établit pas de liens incestueux avec le système dénoncé, il me semble que l’approche anarchiste (ou communiste libertaire) est encore la plus sensée. De plus, elle n’est pas mutuellement exclusive avec les autres catégories, de sorte que vous pourriez très bien participer à l’augmentation d’une conscience politique générale en allant manifester, en distribuant des tracts ou en réalisant des films documentaires tout en rejoignant votre communauté autonome le soir venu… Certes, l’effet de contagion est impossible à prévoir et cela requiert de votre part de laisser tomber une série de privilèges notamment liés au confort, tandis que la prédation perdure devant vos yeux spectateurs – sans doute jusqu’à la fin. Au moins aurez-vous été fidèle à vos valeurs.

Une honnêteté intellectuelle que l’on peut accorder aux tenants de la troisième et de la quatrième catégorie également, soit qu’ils militent au sein du système, sans résignation, car ils pensent encore que l’élite fera un jour le choix de se départir de ses privilèges, soit qu’ils espèrent que la population sera un jour mature pour un basculement intentionnel. Le cas de la Grèce ces dernières années ne rend pas très optimiste quant à ces deux conditions. Enfin, reste la littérature…

Il me semble qu’un choix moral est avant tout un choix conscient. Et si vous êtes arrivé au bout de cet article, peut-être aurez-vous une idée de la catégorie dans laquelle il faudrait ranger le Blog du Radis et ainsi pourrez juger de son utilité sociétale !

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NewB, l’ambulance et le cheval de Troie

[EDIT du 30/11/2019] Attention, un paragraphe très important a été ajouté ici plus-bas. J’y déconstruis le principe « un homme une voix » qui ne peut s’appliquer au cas de NewB comme on pourrait le croire. Un argument supplémentaire de poids en défaveur de ce projet décidément bien moins éthique qu’il n’y semble de prime abord.

« Je rêve d’une banque… », aurait dit Gad Elmaleh. Y’en a qui rêvent, y’en a d’autres qui la font, répondront les Belges de NewB. À grand renfort de campagne radiophonique, d’affichage Publifer dans les gares et de matraquage publicitaire sur Facebook, la coopérative d’économie sociale ambitionne de lever 30 millions d’€ d’ici au 27 novembre 2019. Tout ça pour créer ce qu’on appelle tous (ou presque) de nos vœux, j’ai nommé une «  banque éthique et durable au service d’une société respectueuse de la planète et des droits humains » (c’est eux qui le disent).

Pourtant, il reste des esprits chagrins qui osent encore la critique, même là ! Et, devinez quoi ? J’en fais partie. Du coup, on m’accuse de tirer sur l’ambulance, m’voyez. Alors, j’me fends d’un petit article sur le Radis, histoire de montrer qu’au jeu des métaphores, je trouve celle du cheval de Troie plus bien adaptée. Allons-y.

Opération séduction : check

Il faut dire que le projet a tout pour attirer le chaland conscient-de-tout-ce-qui-tourne-pas-rond, qui a envie de « faire quelque chose », de ne pas « juste » critiquer. Au chapitre de ce qui séduit, on retrouve toute l’étendue du champ lexical de l’économie sociale : la « transparence », l’« éthique », la « durabilité », le « respect », les « droits humains », la « planète », la logique de « projets », le « local », etc. Un vrai catalogue.

Oui, so what ? Pourquoi serait-ce critiquable ? N’est-ce pas formidable une banque où la tension salariale ne varie que de 1 à 5, où le retour sur investissement est limité à seulement 6%, où le droit de vote n’est pas proportionnel au capital investi, où la transparence est totale sur l’organisationnel et sur la nature des investissements qui seront « exclusivement éthiques ».

Autant d’éléments a priori opposés à la mécanique capitaliste où les propriétaires-actionnaires explosent leurs propres rémunérations au détriment des travailleurs, où les plus gros sont les vrais décideurs, où les sociétés écrans superposées assurent une parfaite opacité, où la pression organisationnelle nourrit chaque jour un peu plus l’aliénation et les burnouts et où, bien entendu, les investissements les plus profitables sont aussi les plus destructeurs pour l’environnement et les personnes. NewB serait donc, à ce titre, révolutionnaire, non ?

Théorie de l’entrisme

Est-il possible de s’opposer à un système de l’intérieur ? La question de l’entrisme est un classique des sciences politiques et implique deux mouvements opposés de « contagion » qu’on peut illustrer par des métaphores.

La première consiste à dire qu’on fait entrer le « ver dans la pomme », donc la banque éthique dans le système capitaliste pour tuer ce dernier de l’intérieur. Dans cette perspective, NewB serait une « solution » et mériterait un soutien indiscutable. Tout le monde verrait « que ça marche », les capitalistes prendraient peur et, pour ne pas perdre de parts de marché, commenceraient à imiter l’ESS (l’économie sociale et solidaire). Un gigantesque cercle vertueux se met en place, les banques deviendraient propres et, sans risque et sans effort, le système capitaliste serait réformé pour le meilleur.

Ok, on garde l’idée pour Walt Disney et on se penche sur la métaphore inverse. Je propose l’image de la « grenadine » qui ne pourra colorer l’eau dans laquelle on la dilue si on ne plonge qu’une goutte dans ce qui s’apparente à une citerne…

Alors, NewB, ver ou grenadine ? Il y a des éléments très concrets qu’il est possible d’analyser pour choisir entre ces deux métaphores.

Question de rentabilité

Un des arguments avancés par les soutiens de NewB est que la banque n’aura pas à dégager de « profits » mais pourra se contenter d’être « solvable ». Un premier problème, c’est que jusqu’ici les pertes s’accumulent, comme le rappelle un article de l’Echo, depuis la constitution de la société en 2011, avec 10.732.632 €  de pertes selon les comptes arrêtés au 30 juin 2019. Pour les profits, on repassera…mais pour la solvabilité aussi ! On me traitera d’esprit chagrin, on me dira que c’est normal « dans un premier temps ». N’empêche que les investisseurs ont plutôt intérêt à être conscients que tout ça devra être renfloué et que même leur marge « limitée à 6% » risque bien d’être un gouffre où ils perdent tout avant de songer à quelque retour. Il n’y qu’à voir les avertissements que NewB a été contrainte de bien exposer en même temps que son appel.

Pourquoi autant de difficultés pour obtenir l’agrément bancaire ? Et pourquoi autant de difficultés à être rentable ? Pour une simple raison : si être « éthique et durable » était économiquement viable en système capitaliste, ça fait longtemps que les plus gros capitalistes seraient devenus des parangons de vertus sociale et environnementale ! Z’imaginez la pub que ce serait si une organisation privée pouvait faire la démonstration d’une telle impeccabilité sans le risque d’une Élise Lucet à ses basques pour démonter le pot-aux-roses ? Autrement dit, l’éthique, le durable, tout le catalogue vu plus haut, entrent nécessairement en tension avec les objectifs économiques.

Il faut bien comprendre que la rentabilité et même la forme juridique de coopérative n’exclut pas les organisations des impératifs du mode économique capitaliste. Pour reprendre la métaphore exprimée plus haut, les valeurs de l’économie sociale sont diluées par la logique économique, une goutte de grenadine dans un bassin d’orage. Comme me le disait un acteur important de l’ESS : « C’est vrai qu’il faut parfois rogner sur ses valeurs ».

Capitalisme : ennemi ou partenaire ?

L’entrisme suppose plusieurs étapes : reconnaître l’ennemi, en apparence jouer son jeu et finalement le détruire quand il a la garde baissée. C’est la métaphore du ver dans la pomme.

Toutefois, à force de faire le jeu du capitalisme, le capitalisme devient ton partenaire. C’est ainsi que NewB a désigné Belfius personne morale agissant comme tiers-dépositaire responsable du cantonnement des fonds dans le cadre de l’offre. C’est ainsi que NewB collabore avec Rabobank Nederland pour le traitement bancaire des transactions réalisées avec sa carte de crédit prépayée, mais aussi avec Mastercard qui bénéficiait en 2017 d’une note de crédit de 80000€ en défaveur de NewB (là, c’est carrément l’ESS qui finance le capitalisme le plus abject !) C’est ainsi que NewB est entrée dans le capital de Monceau assurances dans une pure logique de fusion d’entreprises que je ne cesse de dénoncer (NewB distribue des produits d’assurances de Monceau)…

On découvre de surcroît dans le prospectus lié à l’offre que NewB « a contacté des organismes parapublics, des universités, des fondations, des sociétés commerciales actives ou non dans la finance au sens large et d’autre types d’entités pour leur expliquer le projet et leur proposer d’investir dans le capital de NewB » (p.48). La finance au sens large ? Késako ? Donc, si NewB promet de n’investir qu’éthiquement, elle sera moins regardante quant à l’origine des capitaux de ses propres coopérateurs ! Toute cette éthique, on en a plein les mains, je ne sais plus qu’en faire !

Parce que, voyez-vous, c’est là que se trouve un autre élément primordial. Qui, dans le système capitaliste, est à même d’investir dans un projet comme celui-là ? Depuis mon article sur le film « Demain », j’explique que c’est bien le capitalisme qui finance ce genre « d’alternatives », comme je dénonçais récemment que le capitalisme finance les pseudos mouvements sociaux radicaux comme Extinction Rebellion. On me rétorquera qu’il y a des ONG parmi les investisseurs, l’État, des gens comme vous et moi avec des idéaux. Certes. Et alors ? Les ONG fonctionnent comme des multinationales (je vous conseille l’excellent sketch de Jeremy Ferrari sur Action contre la faim) ; l’État en système capitaliste n’est que le bras exécutif du capitalisme (de façon très claire quand on voit le principe des revolving doors, mais aussi en termes de classe sociale, de cumuls de mandats d’administrateurs, quand on voit les lois votées toujours en faveur des plus riches ou des grosses entreprises, etc.) et, parmi les gens comme vous et moi, seuls les privilégiés du système ont des capitaux en excédents qu’ils peuvent se permettre d’investir !

Ainsi, on comprend que NewB n’est pas du tout une alternative au système mais constitue, au contraire, l’ouverture d’un nouveau marché bien intégré au mode de production capitaliste, exactement comme l’est le commerce équitable, le bio, etc. Si la viabilité d’un tel modèle est précaire, il est absolument certain que sans la perfusion du capitalisme, il serait totalement impensable. NewB a besoin de l’investissement du capitalisme dans son entreprise. Dès lors, elle ne peut évidemment se targuer d’être anticapitaliste, tout simplement parce que NewB ne serait possible qu’uniquement dans la mesure où elle demeure une marge, accessible à un public particulier, et non une norme bien trop peu profitable économiquement.

Or, rappelons-le : si les « concessions » faites au capital impliquent de modifier la nature « révolutionnaire » de NewB, alors l’action d’investir dans ce projet de banque est non seulement illusoire, mais elle est surtout contre-productive. Elle est un pansement permettant au système de perdurer et non une alternative qui s’y oppose et engage dans la lutte.

La banque, une bonne porte d’entrée ?

C’est qu’on a tendance à confondre système bancaire et capitalisme. À force de dénoncer les dérives des banques et de la finance, on en vient à prendre l’un pour l’autre. Or, il n’en est rien. L’instrument fondamental du capitalisme, c’est la propriété lucrative privée et la nécessité de profits qui en découle. Pour survivre, chaque entrepreneur-investisseur doit être plus concurrentiel que son voisin et dégager plus de profits. Sinon, il risque le rachat ou la faillite. Généralement, il le fait en diminuant ses coûts. Mais il peut aussi le faire en innovant, avec une offre – même de niche – qui n’existait pas auparavant, ce qui semble être le choix de NewB.

Bien sûr, le système bancaire facilite les processus propres au capitalisme, mais il n’en est pas la cause. Agir sur la banque, c’est agir sur une conséquence seulement – et penser qu’on peut utiliser l’un pour toucher l’autre, c’est faire preuve de beaucoup de naïveté, comme un certain Pascal Canfin, auteur d’un petit ouvrage intitulé « Ce que les banques ne vous disent pas », et qui, aujourd’hui, est eurodéputé de Macron !

Les « dérives » de la banque et de la finance privées ne sont que les symptômes de la maladie qu’est le capitalisme. NewB ne change rien à ces règles. Au contraire, elle s’inscrit dans ce système et tente d’en jouer le jeu.

Oui mais tout n’est pas à jeter quand même !

On serait tenté de se dire que « c’est mieux que rien ». Je pense le contraire. Quand on m’accuse de « tirer sur l’ambulance », on postule que le malade vaut la peine d’être sauvé ! Raison pour laquelle je suggère de plutôt voir NewB comme un cheval de Troie : c’est beau, sexy, attractif et on ne demande qu’à l’accueillir. Mais, quand on y regarde de plus près, on réalise que le principe même ne diffère en rien, comme on l’a vu plus haut, de ce contre quoi elle est censée lutter. Faire vivre NewB, c’est faire entrer le loup dans la bergerie, c’est accepter l’idée selon laquelle on ne pourrait « faire mieux » que reproduire toujours les mêmes erreurs. Exit la posture révolutionnaire ! Exit les propositions économiques de Bernard Friot ! Exit les exigences du CNR au sortir de la seconde guerre mondiale !

Pour faire un parallèle : quelle est la meilleure façon d’assurer qu’un SDF reste à la rue? En lui offrant une petite pièce. Jamais assez pour s’en sortir (c’est-à-dire pour changer de système) mais parfait pour rester dans la même situation, ni pire, ni meilleure à long terme. Est-ce que le SDF sera content de pouvoir se payer une bière ou un café? Oui. Est-ce moralement acceptable de lui offrir cette bière ou ce café? Sans doute. Est-ce qu’on participe, collectivement, par la charité, à ce que les gens à la rue le restent? Aussi, malheureusement. NewB est une forme de charité appliquée au secteur bancaire.

Sans compter qu’il y a encore beaucoup de choses à dire sur le caractère « sexy » de NewB.

[EDIT 30/11/20149] En ce qui concerne le principe « un homme une voix », on en conclut un peu vite que tous les coopérateurs auraient le même poids dans les prises de décision. C’est complètement faux. Lisez plutôt cet extrait du prospectus (p.11) : « Les Parts de NewB de chaque catégorie donnent le droit de participer à l’Assemblée Générale des Coopérateurs et d’y exercer un droit de vote. Chaque Coopérateur, dispose d’une voix, quels que soient la catégorie et le nombre de Parts qu’il possède. Les décisions de l’Assemblée Générale doivent cependant […] être approuvées à la fois par (i) une majorité absolue des voix présentes et représentées des Coopérateurs de catégorie A, une majorité absolue des voix présentes et représentées des Coopérateurs de catégorie B et une majorité absolue des voix présentes et représentées des Coopérateurs de catégorie C. Les trois (3) actionnaires du groupe Monceau sont les seuls Coopérateurs de catégorie C et peuvent dès lors s’opposer au vote d’une décision. »

La voilà la grande et belle démocratie de la coopérative NewB! Dans les faits, le plus gros coopérateur a un droit de veto. C’est aussi simple que ça! Et ce plus gros contributeur était jusqu’ici l’acteur capitaliste par excellence : Monceau. Entre-temps, d’autres coopérateurs de part « C » se sont rajoutés, essentiellement des acteurs financés par la collectivité (universités, finance.brussels, etc.) Si on peut être en partie rassuré par le fait que Monceau ne pourra plus avoir seul la majorité absolue, demandons-nous s’il est normal que de l’argent public soit ainsi privatisé par une banque! Demandons-nous, comme je le fais aussi dans cet article, ce que veut dire « public » dans un État capitaliste où les classes dirigeantes partagent les intérêts du privé. Les choix des universités en matières économiques mériteraient un article en soi…

En ce qui concerne les salaires, on apprenait en 2017 déjà que le coût salarial annuel pour le comité de direction était de 165.000€ (loin des barèmes du non-marchand, n’est-ce pas !). Mais il y a encore plus amusant pour une organisation qui place l’éthique au sommet de ses valeurs. Par exemple, NewB a créé un « Comité de nomination et de rémunération » chargé entre autres de la « politique de rémunération de NewB ainsi que de sa cohérence ». Ce comité est composé de trois personnes dont Bernard Bayot qui se trouve être, en même temps, le Président du Conseil d’administration. Ou comment décider de sa propre rémunération, quoi ! Les onze administrateurs seront en effet rémunérés (jusqu’ici, ils ne l’étaient pas), pour une manne de maximum 100.000€, soit un peu moins de 10000€/administrateur/an. Au regard des standards bancaires, c’est rien. Au regard de l’ESS, c’est énorme. À chacun de juger…

On se demande aussi comment NewB tracera la ligne entre ce qu’elle considère comme « éthique et durable » et ce qui ne le serait pas (surtout dans la mesure où, comme dit plus haut, elle est prête à accepter des capitaux venant de la finance « au sens large »). Les éoliennes, c’est durable ? Les voitures électriques, durable ? Le bio qui vient de l’autre bout du monde ? Le commerce équitable qui se fiche des ouvriers agricoles et ne rémunère correctement que le producteur, éthique ? Qu’est-ce qui fondamentalement peut être considéré comme « éthique et durable » dans un monde où la rentabilité (ou même la solvabilité) seule pousse à « rogner sur les valeurs », même des plus vertueux ?

Le fantasme du projet « pur »

Oui mais voilà, immergés, contraints et forcés, dans un système prédateur, avons-nous d’autres choix que de parier sur des initiatives du type NewB ? Il est clair que s’exclure complètement d’un système au seul motif qu’on est en désaccord avec celui-ci mène tout droit à une vie d’ermite sans aucune utilité sociétale. Autrement dit : nous nageons nécessairement en pleines compromissions.

Au nombre de ces compromissions, lesquelles seraient acceptables ? Ne vaut-il mieux pas investir dans NewB plutôt qu’acheter Coca-Cola ? Je crois qu’il s’agit d’une fausse alternative. Les deux participent d’un même mouvement, comme j’ai tenté de le montrer dans cet article. Nous devrions alors nous reporter sur d’autres types d’actions, à visée structurelle. Des actions portant sur les causes dont la première est la propriété lucrative privée.

Voilà pourquoi je rappelle à qui veut l’entendre les quelques propositions du (feu) programme du Conseil national de la résistance : évincer les monopoles, empêcher les grandes puissances économiques et financières de diriger l’économie ; il faut y ajouter la planification économique, la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt collectif, la production nationale et, surtout, la nationalisation des grands moyens de production. Autant dire qu’un tel programme est incompatible avec le capitalisme. Atteindre des objectifs comme ceux-là consiste moins à être « pur et irréprochable » que de penser les conditions d’une société égalitaire, pour tous. Une telle démarche implique de refuser la facilité, de ne pas se laisser aveugler par des projets qui semblent très séduisants mais qui, au final, servent la cause combattue.

Il faut accepter qu’il n’y a pas de solution prête-à-embrasser. Qu’avant toute chose, il faut augmenter le niveau de conscience politique général, faire un effort incessant de pédagogie, continuer sans relâche l’étude des mécanismes du mode de production dans lequel nous vivons ; il faut faire collectif, profiter des manifestations pour parler entre nous, déconstruire les fausses bonnes idées. Le travail intellectuel est aussi crucial que l’action sur le terrain et c’est à l’endroit de leur convergence que naissent les alternatives que le capitalisme ne pourra pas récupérer car elles seront construites sur ses cendres et non sur ses deniers.  

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Merci à tous les contributeurs de ma page Facebook qui ont, par leurs commentaires, alimenté la réflexion – dans un sens comme dans l’autre.

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