Analyses

Il est évident que la Chine. (5)

Je n’avais plus sorti un épisode en bonne et due forme depuis un petit temps mais, cette fois, il s’agit bien du dernier article qui analyse les affirmations d’Amnesty International quant à la situation des droits de l’homme en Chine. La série va donc se conclure la prochaine fois avec une synthèse et une prise de distance critique. Ce ne sera pas de trop car, depuis l’épisode 4, les attaques contre la Chine n’ont cessé de se multiplier tandis que les quelques rares voix invitant, ici en Belgique ou en France, à faire preuve de prudence quant aux infos sur la Chine, se voyaient traitées de complotistes, de soutiens aux dictatures.

Sur les Ouïghours, on a par exemple appris que la Chine pratiquait des stérilisations forcées sur les femmes, volait puis revendait des organes, que le ramadan était interdit, que des mosquées et des tombes étaient détruites. On a aussi appris que TikTok espionne les mineurs d’âge, que la Chine cyberespionne une entreprise belge, que le coronavirus est une arme biologique employée par le parti communiste, que la Chine « interdit la réincarnation » et les films sur les voyages dans le temps (voir l’émission du 11/08 sur La Première RTBF), que la Chine désinforme sur le coronavirus, que la Chine s’ingérerait dans l’élection présidentielle aux USA, que la Chine « impose sa propagande sur les réseaux sociaux », que la répression fait rage à Hong-Kong, qu’on y empêche les Catholiques de prier, que la Chine prend « possession du consulat des USA à Chengdu » (et tant pis si l’info est incroyablement trompeuse, je vous en laisse juge avec la capture d’écran  du Monde du 27/07 ci-dessous lisez le titre…puis le chapeau !).

…on reproche même à la politique de sauvegarde du panda (qui a fonctionné !) de ne pas avoir favorisé d’autres carnivores (comme si je reprochais à mon lave-vaisselle de ne pas avoir eu d’influence positive sur ma machine à laver !)

Tout ça ne semble pourtant pas freiner la Chine qui, entre-temps, a vu Huaweï devenir leader mondial tandis qu’une sonde était lancée vers Mars…

Il y a, parmi toutes les informations contre la Chine, une série qui ont déjà été débunkées. La plupart des fake news parmi ces infos au minimum orientées sont tellement absurdes qu’une recherche rapide permet de se convaincre de leur fausseté…mais mentez, il en restera toujours quelque chose. Dans la plupart des cas par contre, comme elles reposent uniquement sur des témoignages, il est tout simplement impossible d’enquêter au-delà de la confiance que l’on peut accorder à l’un et l’autre des témoins. Pour ma part, je ne ferai pas ce boulot-là, je ne tiens pas à refaire un autre dossier de cinquante pages. Mais je suis sûr que vous aurez acquis les bons réflexes de critique des sources et que vous procéderez aux vérifications requises.

L’immense majorité des allégations proviennent des USA. Toute ressemblance avec une guerre froide est évidemment loin d’être fortuite, comme nous l’avons vu dans les articles précédents et comme nous le verrons encore aujourd’hui.

J’ai eu l’occasion, depuis le dernier épisode, de répondre malgré tout à certaines des accusations contre la Chine, notamment en publiant un article de déconstruction du documentaire produit par Arte « Tous surveillés, 7 milliards de suspects », que vous pouvez lire ici. J’ai également publié une réponse au community manager d’Amnesty qui avait été contacté par une de mes lectrices au sujet de mes articles.

Reprenons maintenant le temps de l’analyse en détails. Nous en étions à l’affirmation suivante :

Demande de la Haute Commissaire aux droits de l’homme des Nations unies pour un accès total au territoire afin d’enquêter sur le Xinjiang (source)

La source est une déclaration conjointe de 20 organisations. Si elle n’apporte aucune information supplémentaire quant à ce qui est reproché à la Chine, elle nous intéresse surtout pour ses signataires, comme nous le verrons plus bas.

Après avoir balayé d’un revers de main, encore une fois, le problème que représente le terrorisme islamiste dans le Xinjiang, le contenu de la déclaration affirme que « l’objectif apparent » de la « répression radicale » dans cette région est « d’éradiquer l’identité distincte des musulmans et de garantir leur loyauté envers le gouvernement et le Parti communiste chinois ».

Je dresse la liste exhaustive, ci-dessous, de toutes les organisations signataires de ce courrier. Leur analyse, comme vous allez le voir, est éclairante.

  • Amnesty International – ONG qui est le sujet de ces articles, notamment financée par le département d’État des USA, comme démontré dans un article précédent et en dépit de ce qu’elle aime affirmer à l’entame de tous ses dossiers.
  • Chinese Human Rights Defenders – ONG basée à Washington (USA), à la source de l’information non sourcée des « un million de Ouïghours enfermés ».
  • Christian Solidarity Worldwide – ONG notamment basée à Washington (USA), Londres, Bruxelles. Organisation opaque quant à ses financements (on trouve au moins des financements du gouvernement britannique). 
  • Citizen Power Initiatives for China – ONG basée à Washington (USA), anciennement appelée « initiatives for China » et dont les liens avec le département d’État des USA sont explicites ; notamment financée par la NED.
  • Freedom House­ – ONG basée à Washington (USA), financée par le gouvernement des USA, notamment par la NED, mais aussi par USAID et la fondation Soros (Bensaada, 2015).  
  • Human Rights in China – ONG basée à New-York (USA), financée par la NED, la fondation Soros, etc. L’article Wikipedia fournit les sources.
  • Human Rights Watch – ONG basée à New-York (USA), financée entre autres par la fondation Soros ; le département d’État des USA n’est jamais loin non plus, comme le souligne Bensaada (2015).
  • Humanitarian China –  ONG fondée à San Francisco (USA). Vous pouvez vous amuser à retracer ses financements à partir de sa page « sponsors », en passant outre l’opacité des liens morts, des acronymes ne renvoyant à rien, d’une ONG qui se finance elle-même, etc.
  • International Campaign for Tibet – ONG basée à Washington (USA), financée notamment par la fondation Richard Gere et par la NED.
  • International Federation for Human Rights – FIDH  – ONG basée à Paris (France) qui se distingue par son absence totale de transparence quant à ses financements qui incluent des donations de gouvernements, de fondations, d’entreprises privées, etc.  
  • International Service for Human Rights – ONG basée à New-York (USA) financée par énormément de gouvernements du « camp occidental », ainsi que d’autres ONG déjà massivement évoquées ci-dessus, comme la fondation Soros (Open Society Foundations).
  • International Tibet Network – Ce réseau est une fédération de 180 organisations, basée à San Francisco (USA), largement financée par la NED
  • PEN America – ONG basée à New-York (USA) « célébrant la liberté d’expression ». Vous pouvez jeter un œil à la structure de ses financements ici.
  • The Rights Practice – ONG basée à Londres (UK) et financée par la NED, la fondation de Soros, le département d’État des USA et une multitude de gouvernements du « camp occidental ».
  • Safeguard Defenders – ONG « enfant » de China Action, fondée par le Suédois Peter Dahlin et l’États-Unien Michael Caster. Comme souvent pour les organisations européennes (celle-ci étant enregistrée en Espagne), la structure de financements est opaque.
  • Unrepresented Nations and Peoples Organization – ONG basée à Bruxelles, mais notamment financée par les USA. Une enquête plus approfondie serait nécessaire pour comprendre comment elle sert les intérêts des groupes séparatistes. Par exemple, l’East Turkestan (région chinoise) est représenté à l’UNPO par le World Uyghur Congress dont j’ai déjà eu l’occasion de parler et qui est ouvertement séparatiste. L’UNPO est par ailleurs exclusivement financée par ses membres, ce qui veut dire que, dans le cas de cas des Ouïghours, c’est entre autres à nouveau la NED (USA) qui finance l’UNPO. Une recherche similaire pourrait être faite quant à chacun de ses membres et donnerait probablement des résultats similaires.
  • The Uyghur American Association – ONG basée à Washington, notamment financée, encore une fois, par la NED (voir la page 27 de ce document). Elle est également membre du World Uyghur Congress, lui-même membre de l’UNPO citée plus haut. L’enchevêtrement de toutes ces ONG montre l’étendue du réseau d’influence des USA en Chine.
  • Uyghur Entrepreneurs Network – Fédération d’entrepreneurs basée en Virginie (USA). Selon leurs propres mots, ils travaillent en collaboration avec le Uyghur Human Rights Project (voir ci-dessous) et la Uyghur American Association, dont nous avons déjà dit qu’elle était financée par la NED.
  • Uyghur Human Rights Project – est une organisation états-unienne, « enfant » de la Uyghur American Association. Comme les associations précitées, elle est également financée par la NED.
  • World Uyghur Congress­ – Directement liée aux organisations précédentes, l’ONG World Uyghur Congress est une organisation encore une fois abondamment financée par la NED, à hauteur de 27 millions de $.

Que pouvons-nous en comprendre ?

Sur les 20 associations, 19 peuvent être directement liées aux États-Unis. Seule la FIDH, basée à Paris, ne peut l’être – non parce qu’elle ne recevrait pas de financements états-uniens mais parce qu’on ne peut en apporter la preuve vu son opacité en matière de financements.

Au moins 11 d’entre elles sont financées par la NED (National Endowment for Democracy), qualifiée d’organisme-écran de la CIA par son ancien président Allen Weinstein. Dans une interview de 1991, celui-ci déclarait en effet : « Une grande partie de ce que nous faisons aujourd’hui était réalisé secrètement il y a 25 ans par la CIA. La plus grande différence est que lorsque de telles activités sont menées ouvertement, l’agitation potentielle est proche de zéro. L’ouverture est sa propre protection. »

Pour rappel, la CIA est l’agence de renseignements des USA, impliquée dans toutes les opérations en territoires étrangers. C’est elle qui fomente les coups d’État, renverse les gouvernements et, pour le dire clairement, assure aux USA de conserver leur hégémonie. Suite à cette enquête, je me permets le raccourci suivant : la CIA se trouve au moins en partie derrière les attaques ciblées contre la Chine. 

Je ne dis pas que tout ce que disent ces organisations est faux, mais qu’elles jouent dans un jeu géopolitique qui n’est pas celui de la défense des droits humains mais bien celui d’une guerre froide sino-US. L’analyse des ONG qui cosignent ici cette déclaration conjointe sur le Xinjiang à la Commission sur les droits humains des nations unies permet de prendre la mesure de la forme concrète que prend l’ingérence états-unienne.

Le fait important n’est pas tant qu’il y ait des ONG US qui dénoncent les exactions en Chine mais qu’elles sont presque exclusivement US et rendent compte des seuls points de vue et intérêts occidentaux. Comme exprimé dans de précédents articles, il est patent de constater l’absence totale de signataires venant de pays musulmans – alors qu’on parle ici des droits de ces derniers en Chine !

D’ailleurs, que penseriez-vous si la Chine était à la source de tous les financements séparatistes et critiques aux USA ? Si la Chine arrosait de yuans les organisations des communautés autochtones, les associations latinos ou afro-américaines ? Comment le comprendriez-vous ?

Le manque d’information et la discrimination pousse les personnes transgenres à se tourner vers des traitements non encadrés et dangereux (source)

Comme dans de très nombreux pays sur la planète, il y a certainement beaucoup à faire pour l’écoute, la prise en charge et le suivi des personnes transgenres en Chine. Mais que dit Amnesty exactement ? Quelle serait la responsabilité de l’État chinois ? À quel point les discriminations sont-elles institutionnalisées ?

Lorsqu’on lit le dossier d’Amnesty, on apprend qu’il y a « trois obstacles principaux » pour « accéder aux soins » : 1) Un manque d’information ; 2) des conditions strictes pour accéder au traitement ; 3) de la stigmatisation et de la discrimination, en particulier des membres de la famille. À noter que les résultats auxquels arrive Amnesty se basent sur des recherches quantitatives existantes (notamment provenant de l’université de Pékin, just saying) et sur 15 témoignages (on n’est pas fan-fan des questions de représentativité et de saturation des données chez Amnesty !).

Affirmer qu’il y a une intention malveillante derrière le manque d’information semble difficile, bien qu’il faille évidemment encourager la Chine à s’améliorer. De la même façon, le caractère conservateur de la société chinoise (s’il est avéré – souvenons-nous du plébiscite populaire vis-à-vis du mariage pour tous) peut difficilement être seulement imputable au gouvernement.

Qu’en est-il maintenant des conditions d’accès aux soins ? Notons d’abord que, pour un pays qui pèche à informer, stigmatiserait et discriminerait, il existe tout de même des lignes de conduite officielles sous forme de « normes de gestion des procédures de réaffectation sexuelle », à destination des services de soins de santé. Quels sont donc les critères pour accéder aux traitements, notamment chirurgicaux ?

  1. Il faut d’abord avoir été diagnostiqué de « transsexualisme », encore classé comme maladie mentale dans la 3ème édition du CMD (Chinese classification of Mental Disorders). À savoir que l’OMS a retiré le transsexualisme des maladies mentales seulement en 2019, année de référence pour notre analyse d’Amnesty.
  2. La personne ne peut être mariée.
  3. Il faut avoir atteint l’âge de 20 ans – ce qui ne semble pas choquant vu l’importance de la décision à prendre.
  4. Il faut être dans état de santé permettant l’intervention chirurgicale.
  5. Le casier judiciaire doit être vierge (pour éviter que des criminels se soustraient à la justice grâce à un changement d’identité ?)
  6. Il faut avoir signifié sa volonté de subir une intervention depuis au moins cinq ans – pour faire la preuve d’une décision mature.
  7. Il faut le consentement de la famille, indépendamment de l’âge.
  8. La psychiatrie et la psychologie, pendant une période minimale d’un an, n’auront pu suffire.

Je suis loin d’être un spécialiste de la question mais je me demande toutefois lesquels de ces critères poseraient véritablement un problème en matière de droits de l’homme.

Le point 7 mériterait sans doute d’être débattu. Pourtant, le rôle de la famille est éminemment important quant à la transidentité, quelle que soit l’origine de la personne transgenre, notamment lorsque qu’une opération se révèle être finalement une solution insatisfaisante (avec parfois une volonté de détransitionner). Les cas sont complexes, souvent singuliers – voir par exemple le compte Instagram @post-trans. Enfin, ce point est à contextualiser dans une société où le collectif prime sur l’individu, ce qui peut nous déplaire « culturellement », mais ne saurait être vu comme une atteinte aux droits de l’homme.   

Ainsi, il me semble parfaitement malhonnête de sous-entendre que l’État chinois « pousserait » les personnes transgenres à adopter des traitements dangereux. Amnesty, d’une certaine façon, instrumentalise politiquement une problématique sociale complexe, douloureuse, certainement pas triviale mais dont il appartient à la société civile chinoise, dans le cadre des débats existants et à venir, de faire évoluer le cadre légal.

Chen Jianfang, une femme œuvrant en faveur des droits civils et politiques, a été officiellement arrêtée en juin pour « incitation à la subversion de l’État » (source)

Chen Jianfang a semble-t-il été arrêtée suite à la publication en ligne, le 14 mars 2019, d’un article commémorant la mort par pneumonie de son amie militante Cao Shunli cinq ans plus tôt – suite à plusieurs mois de détention (sans que le rapport de cause à effet ne soit avéré). Je n’ai pas trouvé copie de ladite lettre, ce qui rend difficile toute investigation ultérieure sur ce cas précis.

Toutefois, les revendications de Chen Jianfang méritent qu’on s’y arrête un instant. Selon Amnesty, sa carrière militante a commencé en 2000, à la suite de la « confiscation de terres arables de son village à des fins de réaménagement ». Un article passionnant de He Bochuan, à remettre dans son contexte de 2007, revient sur les crises agraires en Chine. En 1932, la réforme agraire avait fait la renommée du parti communiste chinois, mais la réquisition des terres à des fins de profit immobilier depuis plusieurs décennies maintenant (jusque 2008 en tout cas) a clairement été à l’encontre du projet socialiste. Ce sujet a mis particulièrement mal à l’aise les autorités chinoises, conscientes du problème énorme que représentait la diminution des terres arables tout en ayant peu de pouvoir sur les autorités locales qui bénéficiaient directement des transactions. Des audits menés entre 2009 et 2010 ont montré le caractère illégal (voir la loi ici et surtout ici) de nombreuses réquisitions. 

Notons qu’en février 2019 justement, soit quelques jours avant l’arrestation de Chen Jianfang (qui entre-temps avait « étendu » son répertoire de revendications, il ne faut pas y voir de lien), les autorités chinoises ont communiqué une « ligne rouge » quant au minimum de terres cultivables en-dessous desquelles la Chine ne pouvait se permettre de descendre sous peine d’être dans l’incapacité de nourrir sa population. Un article de CGTN (proche du gouvernement) revient sur cette politique ainsi que sur des éléments historiques déjà évoqués dans l’article de Bochuan ci-dessus.

Arrestation des journalistes Wei Zhili, Ke Changbing et Yang Zhengjun (source)

La source évoque seulement les deux premiers journalistes, Wei Zhili et Ke Changbing, lesquels étaient rédacteurs de « Nouvelle Génération », une plateforme d’information sur le droit du travail, spécifiquement à destination des travailleurs migrants.

Je n’ai pas réussi à recouper l’information via des canaux officiels. Rien sur China Daily ou sur CGTN. Comme pour d’autres informations défavorables à la Chine, le South China Morning Post s’en fait l’écho. Cet article, coécrit par un journaliste américain, Keegan Elmer, et une journaliste chinoise, Guo Rui, donne une série d’informations très intéressantes quant aux associations et acteurs de terrain donnant des armes aux travailleurs pour faire valoir leurs droits.

Il semble que la Chine pratique ici une politique de censure et de répression d’autant plus honteuse que le propos même d’une société supposément dirigée par et au service du peuple (tel que le déclare sa constitution) est censée lui donner le pouvoir ! Comme le rappelle les magnifiques films de Jean-Michel Carré (qui donnent la parole exclusivement à des Chinois – dont beaucoup sont critiques), il y a là un véritable défi pour les autorités chinoises qui font ici la démonstration d’une grande incohérence entre leur objectif politique et les actions posées.

Toutefois, des événements récents sont ici à prendre en considération concernant les droits et la protection des travailleurs. Par exemple, le CLEISS (Centre des Liaisons Européennes et Internationales de Sécurité Sociale –  organe public et officiel français) rapporte les éléments suivants pour 2020 en ce qui concerne la Chine :

  • Tous les hôpitaux devront devenir des structures à buts non lucratifs (une consultation d’un généraliste est au minimum 20 fois moins chère dans le public que le privé – 15 CNY contre minimum 300 CNY)
  • La New old-age insurance (système de pensions) visera l’ensemble de la communauté rurale – la communauté urbaine bénéficiant déjà d’un système semblable
  • Une couverture santé universelle couvrira l’ensemble de la population

Trois employés d’une ONG, Cheng Yuan, Liu Yongze et Wu Gejianxiong, détenus au secret pour subversion (source)

Pourquoi des employés d’une ONG non politique (s’occupant essentiellement de discriminations envers les personnes atteintes du VIH ou de l’hépatite B) sont-ils arrêtés ?

L’affaire ne fait aucun sens a priori mais bien plus quand on creuse un peu. Il semblerait en fait que la Chine ait craint – et comment ici la blâmer, au vu de l’implication des ONG US vue ci-dessus ? – que leur ONG, Changsha Funeng, ne serve d’énième cheval de Troie pour une ingérence extérieure. En effet, selon The Guardian, s’appuyant sur les propos de Yang Zhanqing co-fondateur de cette ONG et aujourd’hui résidant aux USA, Cheng Yuan, Liu Yongze et Wu Gejianxiong avaient monté une organisation à Hong-Kong via laquelle ils recevaient des fonds étrangers.

Encore une fois : être financé par les ennemis de votre gouvernement n’est pas de nature à lui inspirer les meilleurs sentiments à votre égard – quel que soit d’ailleurs le pays concerné. Il ne faut en effet pas oublier qu’en situation de guerre (même froide, c’est-à-dire évitant les affrontements directs), la politique en est nécessairement modifiée. Par exemple, impliqué dans un conflit, un pays ne pourra faire autrement qu’user de la propagande de guerre. Aux innombrables fake news occidentales sur la Chine, cette dernière répond par la censure, une limitation de la liberté d’expression, une attention aigüe aux financements extérieurs. 

L’épouse d’un avocat défenseur des droits humains, Wang Quanzhang, a affirmé avoir eu des difficultés à trouver un logement à cause de pressions des autorités sur les propriétaires (source)

Wang Quanzhang avait été condamné à 4 ans et demi de prison pour subversion de l’État en janvier 2019. Il était accusé de plusieurs éléments qu’il a niés (et, bien entendu, nous sommes dans l’incapacité de refaire le jugement…). Outre des actes de rébellion contre la police, on note – avec un sentiment de déjà-vu – le fait qu’il aurait monté une organisation hors du territoire chinois pour solliciter des financements étrangers.

Il a été libéré en avril 2020, soit après avoir purgé le quart de sa peine, et a été placé en quarantaine étant donné la crise du coronavirus. Cet article de la BBC fait état de craintes quant à une quarantaine qui serait une « excuse » pour le garder encore prisonnier et l’empêcher de retrouver sa famille, évoque de possibles mauvais traitements en prison, etc. Pourtant, un article de La Croix, datant d’à peine quelques jours plus tard, annonce que l’avocat a bel et bien pu retrouver sa famille le 27 avril, soit après les deux semaines de quarantaine. Plus question ici de mauvais traitements, de torture ou qu’il serait « gravement blessé ». L’avantage de telles insinuations, c’est que le cerveau des lecteurs oublie qu’elles ne sont que des suppositions, non pas des affirmations, et qu’il sera encore temps, plus tard, de ne pas avoir à revenir dessus.

Ce qui est sûr, c’est que sa précédente arrestation ne lui a pas ôté sa motivation militante puisque ce 10 juillet 2020, Wang Quanzhang publiait une pétition cherchant à faire annuler (overturn) le verdict de subversion de l’État suivant lequel il avait été condamné… Il a également intenté des poursuites contre les policiers et les fonctionnaires du tribunal qui ont traité son affaire.

Données contradictoires

Terminons, enfin, notre analyse de l’article d’Amnesty International en pointant quelques contradictions qui s’y trouvent.

Par exemple, on y dit que la peine de mort est « très fréquente » mais que les informations qui y sont relatives sont « classées secret d’État ». Sans statistiques officielles (et sans statistiques tout court), comment est-il possible de faire une telle affirmation ? C’est impossible, tout simplement. Ça ne veut pas dire que la peine de mort n’y serait pas pratiquée massivement, ça veut juste dire qu’une fois encore, Amnesty affirme sans preuves, sur base de suppositions. Même Wikipedia reprend les affirmations d’Amnesty…faites au doigt mouillé.

Amnesty avance également le nombre de « 20 nouveaux cas de disparitions forcées », pour lesquels elle a fait une demande d’informations via le Groupe de travail des Nations unies ad hoc. Or comment est-il possible d’affirmer qu’une disparition est « forcée » si la personne n’a pas encore réapparu pour pouvoir le confirmer ? On me dira que j’exagère, qu’il est « évident » que lorsqu’il s’agit de défenseurs des droits de l’homme, les disparitions sont politiques. Ce serait en effet logique mais mon problème est, encore une fois, qu’Amnesty ne s’embarrasse d’aucune forme de précaution, d’aucune forme de conditionnel. Elle affirme sans être sûre, alors qu’elle est si puissante que c’est elle qui informe gouvernements et organes de presse. Et l’enjeu n’est pas  mince étant donné la quantité de fake news sur la Chine dont Amnesty elle-même s’est fait la messagère.

Dans ce 5ème et dernier épisode sur le contenu de l’article d’Amnesty International sur les droits de l’homme en Chine, qu’avons-nous appris ?

1) Sur les 20 ONG co-signataires d’une demande d’enquête dans le Xinjiang, on peut apporter la preuve que 19 sont financées par les USA ; surtout la NED, paravent de la CIA. Amnesty se garde bien d’être explicite à ce propos.

2) Les « preuves » que la Chine institutionnalise la discrimination envers les personnes transgenres ne résistent pas à l’analyse. Amnesty ment lorsqu’elle affirme que les « discrimination et la réprobation sociales » envers les LGBTI sont « généralisées ».

3) La militante Chen Jianfang a été arrêtée ; son cas permet de revenir sur l’histoire difficile des réformes agraires en Chine depuis 1932 et du détournement des idées progressistes communistes initiales.

4) La Chine réprime les acteurs de terrain qui font un travail d’information sur le droit des travailleurs – ce qui contrevient frontalement à l’idéal chinois d’un gouvernement pour et par le peuple ; la couverture sociale sera toutefois en 2020 étendue aux classes rurales.

5) L’arrestation de membres d’une ONG « non politique » s’explique par le fait qu’ils recevaient des fonds de l’étranger, ce qu’Amnesty ne dit pas.

6) Wang Quanzhan a, entre autres, été condamné au motif (que l’intéressé nie) d’avoir sollicité des fonds de l’étranger, ce qu’Amnesty ne dit pas non plus. Il est sorti de prison après avoir purgé un quart de sa peine, sans que les médias ne relèvent de mauvais traitements

7) Plusieurs informations contradictoires illustrent en outre le manque de rigueur d’Amnesty qui n’hésite pas à affirmer ce qu’elle peut tout au plus supposer.

Dans le dernier article de notre série sur la Chine, nous conclurons ce dossier. Ce sera non seulement l’occasion de faire la synthèse de ce que nous aurons appris en soulignant ce qu’il est possible de reprocher à la Chine de façon certaine et en mettant en évidence ce qu’Amnesty affirme sans preuves, ses demi-vérités et ses mensonges. Nous replacerons enfin tous ces éléments dans le contexte d’une géopolitique globale, notamment face aux États-Unis. 

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Analyses

Il est évident que la Chine. (4)

Enfin de retour pour le 4e épisode ! Nous allons cette fois terminer l’analyse des affirmations indirectement sourcées par Amnesty International quant à la situation des droits de l’homme en Chine. Nous nous attaquerons ensuite aux données explicitement sourcées. Ce faisant, nous allons plonger dans l’univers des militants des droits de l’homme et comprendre comment la question locale du militantisme se confronte à une dimension géopolitique. En filigrane, on retrouve les tensions entre les USA et la Chine.

Deal commercial entre les USA et la Chine

Au sommaire, on explorera d’abord plus en détails la question LGBTI, nous nous intéresserons ensuite à plusieurs militants, intellectuels et journalistes arrêtés et condamnés. Nous prendrons le temps d’analyser leurs liens avec des ONG internationales (dont Amnesty fait partie) et le principe de souveraineté des États. Enfin, nous reparlerons de l’ethnie ouïghoure et notamment du terrorisme islamiste dans le Xinjiang.

Ce nouvel épisode, abondamment sourcé avec, dès qu’il est possible, des liens vers les informations originales, présente un travail original et exclusif. J’ai besoin de votre soutien pour le partager massivement, le commenter, le critiquer dans ses aspects positifs et négatifs. Comme à chaque fois, votre apport peut être crucial, pour relever des imprécisions, des erreurs, poser des questions ou nourrir de vos propres sources les argumentations présentes.

Allons-y.

1. La discrimination envers les communautés LGBTI persiste (« aucune loi » ne protège les LGBTI)

Amnesty affirme ici que les communautés LGBTI sont discriminées. Je ne suis pas juriste, encore moins compétent en ce qui concerne les lois chinoises. Toutefois, l’art. 33 de la constitution chinoise stipule que « tous les citoyens de la République populaire de Chine sont égaux devant la loi » – le même article assure d’ailleurs que la Chine « respecte et garantit les droits de l’homme » (ce qui ne veut pas dire qu’elle le fait, non plus qu’elle ne le fait pas). Il n’y a pas de mention explicite de l’orientation sexuelle dans la constitution – ce qui du reste n’est pas étonnant : un rapide coup d’œil à la constitution belge, dont les lois en la matière sont reconnues comme très progressistes, indique qu’il n’y est pas fait mention non plus des LGBTI.

Chinese men having sex

En revanche, si l’on peut supposer qu’Amnesty dit vrai, il y a une différence entre des lois qui protègent et des lois qui condamnent. Ainsi, l’homosexualité est reconnue comme légale en Chine depuis 1997 et n’est plus considérée comme une maladie mentale depuis 2001. La page Wikipedia concernant les droits LGBT en Chine donne un aperçu complet de la situation. Une Pride a lieu tous les ans à Shanghai. Il ne s’agit pas de dire, évidemment, qu’il n’y a pas de discriminations envers les communautés LGBTI en Chine mais qu’elles ne sont, jusqu’à preuve du contraire, pas institutionnalisées.

Du reste, un sondage intéressant, paru dans « The Chinese Journal of Human Sexuality » en 2014, indiquait que près de 85% des 921 répondants étaient favorables à l’union entre des personnes de même sexe (avec seulement 2% d’opposition et 13% d’indécis). Je ne suis pas sûr que la société française, secouée ces dernières années par d’importantes manifestations contre le mariage pour tous, atteigne des résultats similaires.

2. Yu Wensheng a été reconnu coupable après avoir diffusé une lettre ouverte demandant d’apporter cinq modifications à la constitution chinoise

Yu Wensheng est un avocat chinois, spécialiste des droits de l’homme. SCMP relaie une dépêche de l’AFP à son propos. L’article publié n’est d’ailleurs pas tendre avec le pouvoir, dont on peut voir avec la copie d’écran ci-contre qu’il est censuré en Chine. China Daily relate également une information expliquant que les  ambassadeurs allemand et français ont été critiqués par le pouvoir suite à la remise d’un prix à Yu Wensheng. Les autorités se défendent ici en disant que ce cas est « purement judiciaire » et n’a « rien à voir avec les droits de l’homme ». Je n’ai pas trouvé de copie de ladite lettre ouverte.

La conception de la liberté d’expression est ici clairement en jeu : appeler à un changement fondamental de la constitution (par exemple à une élection présidentielle à plusieurs candidats) est ici envisagé comme une « incitation à la subversion du pouvoir d’État ». Et, d’une certaine façon, c’est effectivement une pareille incitation puisqu’une élection à plusieurs candidats de facto sape le principe fondamental d’une dictature (fût-elle du prolétariat). La Chine reconnaît explicitement dans sa constitution, dès son préambule, être une dictature ; dictature qui implique la concentration de tous les pouvoirs aux mains d’une seule personne ou d’un seul organe.

Ainsi, c’est bien un changement structurel des institutions qui, ce faisant, est évité puisque toute critique devrait cheminer par les instances du pouvoir déjà établies. Notons que ça ne veut pas dire que les autorités ne seraient pas sensibles aux critiques (elles ont plutôt intérêt à l’être pour éviter des mouvements d’insurrection de masse, voir le Prince de Machiavel pour une théorisation de ce principe) mais que ces dernières ne peuvent remettre en question le principe fondamental de dictature du prolétariat.

Une telle position nous semble éminemment problématique (et c’est peu dire) dans la conception occidentale de la démocratie. Cependant, elle répond à une logique (dont je ne dis pas qu’elle est moralement souhaitable). Pour d’autres raisons, les changements structurels semblent tout aussi inatteignables dans un système capitaliste de démocratie représentative – sauf par les voies de la révolution – comme j’ai pu le montrer précédemment.

3. 12 ans de réclusion pour Huang Qi, journaliste

Censuré dans la plupart des médias chinois, le cas de Huang Qi est traité dans le South China Morning Post, comme le montre une recherche. Étonnamment, la plupart des articles concernant Huang Qi renvoient en fait…à Amnesty. Une « circulation circulaire de l’information » sur laquelle nous reviendrons plus bas en analysant le rôle des ONG internationales dans la politique intérieure des états.

Un article récent, de juillet 2019, informe d’une condamnation du journaliste à 12 ans de prison pour avoir transmis illégalement des secrets d’État – voilà qui nous rappelle, bien sûr, le cas de quelques lanceurs d’alertes en Occident comme un certain Julian Assange. Jusque-là, Huang Qi semblait jouir d’une certaine protection car, bien que dénonçant des affaires a priori embarrassantes, il était également utile à l’État chinois en exposant des cas (par exemple d’injustices commises par des agents locaux) dont ce dernier n’était pas au courant.

4. Condamnation de Liu Feiyue, fondateur de Civil Rights and Livelihood Watch (29 janvier 2019)

La situation est ici similaire à celle évoquée juste au-dessus pour Huang Qi. Seule une source officielle fait état de ce procès et n’évoque pas le verdict – ce qui peut être compris comme une volonté de censurer la voix des militants des droits de l’homme. Il n’y a, sinon, que des sources étrangères qui parlent de Liu Feiyue, laissant penser que de tels militants sont aussi utilisés comme symboles par des puissances étrangères hostiles à la Chine. Ainsi, l’État chinois reprochait à Liu Feiyue d’être financé par des sources étrangères, ce qui nous mène à l’affirmation suivante :

5. Les autorités critiquent publiquement Asia Catalyst, pour infraction à la loi sur les ONG étrangères

Asia Catalyst est une organisation caritative enregistrée aux USA. Comme l’indique son site Internet, elle cherche à « construire une société civile forte » en Asie. Elle se propose de « former les leaders d’organisations communautaires » avec des objectifs d’efficacité, de soutenabilité, de démocratie, de plaidoyer pour les droits de l’homme.

D’après Wikipedia, on trouve parmi ses bailleurs de fonds une constellation d’organisations états-uniennes comme l’Open Society Foundation (qu’on retrouve citée ici), la Levi Strauss Foundation, la National Endowment for Democracy et le U.S. State Department Bureau of Democracy, Human Rights and Labor. Vous me direz : et alors ? C’est quoi le problème ?

George Soros, fondateur de l’Open Society Foundation

Notons avant tout que, quelle que soit l’origine des financements, la légitimité des demandes populaires (pourvu qu’elles soient populaires) soutenues par ces organisations ne doit pas être remise en question a priori (mais peut l’être a posteriori s’il y a lieu de penser que ces demandes servent des intérêts cachés). Toutefois, un ensemble de facteurs nous amènent à regarder ces ONG financées par les USA avec méfiance, en ce qu’elles semblent être devenues l’outil d’ingérence étrangère le plus performant aujourd’hui. Voyons pourquoi en cinq points :

  1. Que veut-on changer ? Par exemple, les modes de production économiques capitaliste et chinois continuent de comporter des différences de nature (concernant la place des entreprises d’État, par exemple, et des secteurs touchant les besoins fondamentaux). Les valeurs d’égalité, la solidarité et le refus de l’individualisme – inscrites dans un rapport singulier au collectif – sont profondément ancrées en Chine, contrairement aux valeurs occidentales. Au nom de quelles valeurs ces ONG travaillent-elles ? L’égalité sociale ou la liberté économique ? C’est sans doute la première question à poser concernant ces ONG. J’avais écrit, en 2017, un article détaillant ces aspects. Financer un plaidoyer pour un changement de mode économique revient donc à financer des velléités de renversement – ce qui n’est pas sans rappeler, par exemple, le coup d’État contre Allende au Chili.
  2. Les conséquences des révoltes financées par ces ONG. Nulle part ces financements et la « formation de jeunes leaders démocrates » n’ont donné lieu à un quelconque changement vers une véritable démocratie, donc vers un plus grand niveau de bonheur pour les populations concernées (ce qui demeure, en bon utilitariste, mon but personnel). La conséquence, à chaque fois, a été de remplacer un régime oppresseur hostile à l’impérialisme par un régime oppresseur favorable à l’impérialisme. Nous pouvons à cet égard rappeler, outre le Chili, le cas du Brésil, du Shah en Iran, des Mujaïdhins en Afghanistan ou, plus récemment, de la Libye (liste malheureusement non-exhaustive). Retour à la case départ économique et politique…
  3. Les locaux impliqués, pris sous l’aile « bienveillante » des USA, sont ensuite laissés à l’abandon, comme en atteste par exemple le mal nommé « printemps arabe » en Tunisie. Une communauté d’intérêts à un instant « t » ne signifie pas que les intérêts se recouvrent une fois les premiers objectifs (par exemple de destitution d’un président autocrate) atteints. Au contraire. Et, à ce jeu, lorsque des militants ont été soutenus par des ONG (et leur argent) aussi puissantes que les fondations de Soros, Rockfeller, et consorts, ils ne sont plus rien dans le rapport de force par la suite. Ils sont devenus inutiles, voire dangereux. Le livre Arabesque$ d’Ahmed Bensaada, que j’ai eu le plaisir d’éditer chez Investig’action il y a quelques années, est éclairant à cet égard.
  4. Les raisons « humanitaires » ne sont que des prétextes qui cachent mal les concurrences économiques, le contrôle des matières premières, etc. Ainsi, les cartes des réserves de pétrole et de gaz mondiales recouvrent tragiquement la géopolitique des conflits internationaux et des interventions états-uniennes. Ce qui explique aussi pourquoi ce n’est pas l’équilibre politique qui est recherché mais le chaos. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’est pas difficile de faire affaire et alliance avec les pires régimes : on a vu comment Lafarge a financé l’État islamique en Syrie ou comment les USA soutiennent, voire ont participé à la consolidation de, l’Arabie saoudite et Israël. Truman disait d’ailleurs, en 1941, dans le New-York Times : « Si l’Allemagne l’emporte, nous devons aider la Russie et si la Russie l’emporte nous devons aider l’Allemagne. Ainsi, il y aura des deux côtés le plus possible de victimes ». Charmant programme.
  5. La censure chinoise et la « grand firewall de Chine » doivent donc se comprendre dans un contexte où les USA ont la mainmise sur l’ensemble des nouvelles technologies et des entreprises qui les représentent. Il est par exemple frappant de constater que le gouvernement des USA formule ses exigences auprès des nerds de la Silicon Valley (voir, encore, Bensaada (2015)) ou qu’ils financent massivement le projet opensource TOR… Utiliser leurs apps, naviguer sur leurs réseaux, c’est constamment leur fournir tout ce dont ils ont besoin, en termes d’informations, pour renforcer leur propre domination ; ce que je suis précisément en train de faire en écrivant ces lignes sur Word, WordPress, etc. Ceux qui en douteraient feraient bien de se souvenir de Snowden et du projet PRISM.
Réserves de pétrole dans le monde

À la suite de tout ça, on comprend non seulement que pratiquer la censure et opérer un important contrôle sur les ONG étrangères (dont Amnesty) qui y officient est, pour la Chine, un bon moyen de (a) garder, à l’interne, un niveau de critique acceptable mais surtout un moyen de (b) se prémunir contre les désastres de si nombreux autres pays « non alignés » avec la perspective états-unienne.

Les victimes s’appellent très certainement Liu Feiyue, Huang Qi ou Yu Wensheng qui représentent, sans beaucoup de doutes possibles, des drames humains à l’échelle individuelle. Dans la perspective chinoise, la répression de ces militant, journaliste ou avocat semble inévitable pour éviter des drames plus grands encore à l’image de l’Afghanistan, l’Irak ou la Libye. La Chine se trouverait alors dans un dilemme semblable au dilemme philosophique du tramway qui « l’obligerait » à choisir entre deux solutions moralement inacceptables : réprimer des individus ou laisser libre cours à une déstabilisation de grande ampleur par des puissances hostiles. Avec notre regard extérieur, le conflit moral est tout aussi perturbant : vaut-il mieux une atrocité certaine à petite échelle ou une atrocité potentielle à grande échelle? Je n’ai malheureusement pas de réponse à donner.

Données sourcées

Cette catégorie reprend toutes les affirmations pour lesquelles un lien précis est donné vers la source dans l’article d’Amnesty. La présence d’une source ne dit évidemment rien a priori de sa qualité, de son authenticité, de son caractère véridique. Une analyse en détails de chacune d’elles doit ainsi être réalisée.

1. Une estimation d’un million d’Ouïghours, de Kazakhs et d’autres ethnies envoyées dans des camps d’internement pour dé-radicalisation (source)

Sur les camps eux-mêmes, je renvoie bien entendu le lecteur à la déconstruction précise, dans l’épisode précédent, des documents confidentiels obtenus par l’ICIJ (International Consortium of Investigative Journalism).

La source présentée par Amnesty a ici le désavantage d’être, une nouvelle fois, « autoréférentielle » : Amnesty cite Amnesty. On y apprend cependant que les autorités chinoises ont « nié les allégations de graves violations des droits humains » mais, de lien en lien, il est finalement possible de télécharger un dossier plus complet sur ces violations dans le Xinjiang. Une note, à l’entame du dossier et reproduite ci-contre, d’une extrême importance, doit attirer notre attention (c’est moi qui surligne en jaune certains passages).

On y apprend que mener des enquêtes sur les droits humains en Chine est « exceptionnellement difficile », dans la mesure où le contrôle est lui-même exceptionnel. On pourrait naturellement penser que c’est une preuve « par défaut » que la Chine a quelque chose à cacher mais c’est aussi un comportement logique (je dis bien « logique » et pas « moralement souhaitable ») de la part d’un pays vis-à-vis d’un pays (ou d’organisations) ennemi.es à qui il est difficile d’accorder sa confiance, comme expliqué plus haut quant au rapport qu’entretiennent les ONG étrangères avec des pays non alignés. Donner un accès total et libre revient à s’exposer à encore plus de propagande et de désinformation.

Étonnamment, et ce pour la première fois depuis le début de mon enquête sur Amnesty, l’ONG reconnaît l’extrême difficulté de produire des « preuves précises » quant à ses affirmations, sa dépendance aux autres ONG (elles-mêmes dépendantes d’Amnesty, et participant de ce fait toutes à une « circulation circulaire de l’information » comme disait Bourdieu). On y apprend aussi que les informations directement collectées par Amnesty sont issues de huit interviews (huit !) de personnes qui ont contacté Amnesty et de 100 Kazakhs, tous amenés par deux militants dissidents. Autant dire que toutes les réserves que j’avais émises à l’égard des témoignages dans la deuxième partie de cette série s’agrègent ici. Amnesty, faisant la démonstration d’une prudence qu’on ne lui connaît plus dans ses documents « grand public », n’affirme plus rien mais se dit seulement « suffisamment convaincue ».

Documentaire sur CGTN

Passons maintenant à la partie inconnue, ici en Occident et qui, si elle l’était, nous rappellerait de très mauvais souvenirs prenant la forme d’une salle de concert parisienne, d’un supermarché casher, d’un métro ou d’un aéroport bruxellois. Ce qu’on ne sait pas, c’est que le Xinjiang est, depuis 1990, le théâtre d’opérations de terrorisme islamiste sanguinaires, comme en témoigne ce documentaire sur CGTN. Les images sont violentes : la Chine étant un pays où les caméras de surveillance sont très nombreuses, les images des attentats le sont aussi. Jusqu’en 2016, des attaques ont tué quantité d’innocents : Urumqi (2008), Seriqbuya (2013), Kumming (2014) et même Pékin (2013) sont parmi les exemples les plus meurtriers. Les responsables de ces attentats sont surtout membres de l’ETIM (Parti islamique du Turkestan, section locale d’Al-Qaeda), qui ont aussi combattu en Afghanistan. Notons que la Chine et l’Afghanistan possèdent bien une frontière commune et que ces attentats ont commencé juste après que la Russie s’est retirée de l’Afghanistan.

Une constante de la couverture médiatique occidentale est la mise en doute quant à la réalité des attaques et aux motivations des assaillants, lesquelles sont pourtant bien documentées (comme par exemple un terroriste du Xinjiang qui s’est filmé avant son opération, drapeaux de Daesh en arrière-plan). Que dirions-nous si la Chine mettait en doute les attentats dont nous avions été victimes ? Si elle les présentait comme des actes de défenseurs de la démocratie ?

La source originelle indiquant qu’un million de musulmans Ouïghours étaient enfermés dans des camps est le Chinese Human Rights Defenders, une (énième) ONG basée à Washington, reprise par Reuters qui attribue faussement l’allégation aux Nations Unies.

Mais si la Chine réprime ainsi sa population musulmane, tel qu’Amnesty l’affirme, il faudrait s’attendre à ce que l’ensemble des pays du monde le lui reproche, n’est-ce pas ? Or, ce n’est pas du tout ce que l’on observe, comme le reconnaît du bout des lèvres le journal le Monde qui, faisant référence à la troisième commission de l’assemblée générale des Nations Unies, n’hésite toutefois pas à affirmer, citant une source diplomatique « occidentale » anonyme, que Pékin « a fait pression sur de nombreux pays de façon perverse ». Quel talent !

En réalité, la Chine a reçu, lors de cette commission, un soutien massif de la majorité des pays du monde avec 54 pays en sa faveur contre 23 seulement pour le « camp occidental ». Les pays musulmans y sont massivement représentés : Kirghizistan, Pakistan, Éthiopie, Syrie, Algérie, etc., comme en atteste (même si de façon incomplète) le communiqué de presse officiel de la séance. Étonnant pour un pays qui opprimerait sa population musulmane, non ?

La région ouïghoure est également sujette à des velléités séparatistes, orchestrées notamment par le World Uyghur Congress, ONG financée par la NED (National Endowment for Democracy, paravent de la CIA – voir ce qu’en dit Allen Weinstein), à hauteur de 27 millions de dollars. La NED qui n’est autre qu’un des multiples programmes états-uniens servant la déstabilisation de gouvernements ennemis, comme on l’a démontré plus haut. On peut noter que l’indépendance du Tibet, du Xinjiang et de la Mongolie intérieure réduirait de moitié le territoire chinois – ce qui est de nature à plaire aux USA qui, pour l’instant, possèdent une superficie similaire à celle de la Chine (chacun entre 9 et 10 millions de km²).

Financement du World Uyghur Congress par la NED

À travers le soutien de l’Occident au séparatisme ouïghour, il faut donc voir un terrain d’affrontement entre deux blocs. La Chine est reconnue, par exemple par l’UE, comme un « rival systémique ». Dans ce contexte, le Xinjiang sert de prétexte à des mesures de rétorsions économiques dans une guerre commerciale…sachant que si le Xinjiang tombait entre des mains favorables à l’Occident, il en serait de même pour les réserves de pétrole qui y sont importantes.

2. Nombre de religieux, intellectuels, etc. emprisonnés pour avoir exercé leur liberté de religion et d’expression (source)

Ce point fait référence au cas de Tashpolat Tiyip, ancien président de l’université de Xinjiang, citoyen parfait…jusqu’à ce qu’il soit arrêté et condamné à mort. Enfin, comme on le verra ci-dessous, c’est un peu plus compliqué que ça…

La première question que je me pose est la suivante : pourquoi quelqu’un d’aussi renommé à l’international, qui est en outre une véritable fierté nationale et la preuve vivante de la paix entre les ethnies dans le Xinjiang, aurait-il été détenu et condamné à mort ? Une hypothèse est évoquée sur ce site prenant sa défense : il aurait pris l’habitude de faire ses salutations en langue ouïghoure au début de chacun de ses enseignements. S’il s’agit bien de la raison de sa condamnation, on se trouve face à une décision d’une brutalité extrême, parfaitement insensée de la part du gouvernement chinois.

Le fait d’exhorter les agents de l’État à parler le mandarin est cependant exact. On trouve par exemple dans ce texte une argumentation visant à énoncer les raisons de parler le mandarin dans le Xinjiang : ce serait un signe de patriotisme bienvenu, notamment en retour des politiques socialistes de réduction de la pauvreté dans la région ; la langue nationale serait un symbole de souveraineté nationale ; la connaissance du mandarin aide dans la vie quotidienne, par exemple pour comprendre les manuels d’appareils domestiques ; elle augmente la possibilité d’obtenir un emploi de qualité ; elle diminue le risque d’être sujet à des manipulations religieuses extrémistes, etc.

Le même texte fait référence à la loi nationale de la République populaire de Chine sur les langues et les langues générales mais aussi à l’accusation de « double discours » (double-faced person) si on ne la respecte pas, terme vraisemblablement utilisé par le gouvernement pour attaquer les intellectuels et militants ouïghours.

Pour autant, que dit cette loi ? En son article 8 (§1), la loi spécifie que « tout groupe ethnique possède la liberté d’utiliser et de développer sa propre langue et sa propre écriture ». L’article 10 indique toutefois que le mandarin est la langue obligatoire d’enseignement (bien que l’art. 16 §4 admette des exceptions). Enfin, l’article 26 §2 prévoit qu’en cas de non-respect de la loi, la personne pourra être « critiquée et éduquée » (cette dernière traduction porte à confusion) et que des sanctions sont prévues en cas de récidive ou de refus. La nature des sanctions n’est, quant à elle, pas précisée dans ce texte.

Les salutations en ouïghour ne semblent pas être « suffisantes », même au regard de la loi chinoise, pour une telle condamnation – à moins d’accepter l’idée selon laquelle l’État chinois agirait de façon irrationnelle. Il nous faut alors chercher plus loin. En continuant notre enquête, je tombe sur un site en langue arabe (Radio Free Asia) qui semble avoir plus d’informations : Tashpolat aurait été arrêté et condamné pour séparatisme – et non, comme indiqué dans les articles ci-dessus, pour avoir parlé ouïghour. La peine de prison à vie inclurait deux ans de sursis au terme desquels la peine peut être soit commuée, soit mener à une condamnation à mort. Dans ce texte, ce qui est reproché à Tashpolat est plus précis : il aurait « utilisé le forum du collège pour promouvoir des idées séparatistes ». On apprend également que le frère de Tashpolat Tiypp, Nuri Tayeb, vit aux USA.

Je m’étonne que cet aspect de la condamnation n’ait pas été évoqué par Amnesty, ni par les sites qui le défendent en Occident…d’autant que la question du séparatisme est, comme vu au point précédent, fondamentale. Le cas de Tashpolat Tiyip s’inscrit en fait dans le cadre, beaucoup plus large, de la géopolitique en Asie et des intérêts où USA et Chine s’affrontent, par la voie de financements et d’ONG écrans, sur le terrain du Xinjiang. Il nous est impossible, en revanche, de savoir si Tashpolat Tiyip en était un acteur conscient ou s’il a été une victime de cette guerre qui ne dit pas son nom.

Conclusions

En résumé, qu’avons-nous appris dans ce nouvel épisode ?

  1. Amnesty évoque la discrimination des LGBTI mais ne dit rien du caractère complexe des dynamiques sociétales en Chine où, par exemple, 85% de la population se montre favorable au mariage gay.
  2. Amnesty apporte son soutien à Yu Wensheng. Il n’est pas inutile de préciser que ce dernier milite pour un renversement du système chinois tel qu’il est conçu dans sa constitution. Imaginons la position dans laquelle se trouveraient nos États occidentaux face à des militants, financés par des ONG internationales, appelant à renverser notre constitution et s’essuyer sur les valeurs que nous pensons tous partager ? Souvenons-nous, par exemple, de Nathalie Saint-Cricq du service politique de France 2 qui déclarait qu’il fallait « repérer et traiter (sic) ceux qui [n’étaient] pas Charlie » tandis que le député Éric Ciotti twittait qu’il aurait fallu « pouvoir supprimer les allocations familiales aux parents des élèves qui n’ont pas respecté la minute de silence. » La tolérance et la liberté d’expression, même dans une « démocratie », ont leurs propres limites…
  3. À l’instar des USA, la Chine n’hésite pas à arrêter et condamner les lanceurs d’alerte. Se positionner moralement face à la divulgation de secrets d’État dépend, pour moi, d’une évaluation des coûts et des bénéfices d’une semblable « trahison ». Ainsi, je pense qu’il est salubre et même nécessaire que des crimes et exactions commis par des États soient rendus publics si et seulement si la sortie de cette information ne met pas en danger plus de monde – ce qui n’est malheureusement pas toujours décidable en contexte de guerre.
  4. Amnesty dénonce la condamnation de l’ONG Asia Catalyst mais elle occulte les conséquences désastreuses, partout dans le monde, du financement par l’Occident et de l’action de semblables ONG.
  5. Amnesty n’hésite pas à faire des affirmations, sans conditionnel ni précautions oratoires, dans ses documents publics. Il faut soi-même chercher dans le détail de ses dossiers pour y trouver un aveu sous forme de disclaimer dans lequel elle reconnaît, en fait, la fragilité de ses informations sur les Ouïghours.
  6. Amnesty relaie l’info non sourcée selon laquelle un million de Ouïghours seraient enfermés au Xinjiang mais ne dit pas un mot de la quantité d’attentats islamistes meurtriers qui touchent la région depuis les années ’90 et auxquels les centres sont censés apporter une solution. Dans son article, elle ne dit pas non plus que ce qu’elle affirme ne se base que sur des témoignages, qui plus est venus à elle et risquant donc de l’instrumentaliser.
  7. Amnesty affirme que les musulmans du Xinjiang sont opprimés mais ne dit pas que l’immense majorité des pays musulmans dans le monde (parfois opposés entre eux…) ont apporté leur soutien à la Chine lors de l’Assemblée générale des Nations Unies.
  8. Amnesty occulte le fait que des ONG semblables à elle (comme le World Uyghur Congress), financées par les USA, apportent leur soutien et forment des militants séparatistes au Xinjiang, au Tibet et en Mongolie intérieure – attaquant directement l’intégrité du territoire chinois.
  9. Enfin, évoquant le cas de Tashpolat Tiyip, Amnesty cache le motif de sa condamnation, à savoir d’avoir fait la promotion du séparatisme ouïghour (ce qui peut être vrai ou pas, nous ne pouvons le savoir).

Dans le prochain épisode, nous pourrons poursuivre et clore l’analyse des affirmations directement sourcées et conclure notre dossier.

Entre-temps, j’invite les lecteurs à revérifier les informations partagées ici, à partager, commenter, nourrir le débat. Vous connaissez des gens travaillant pour Amnesty International ? N’hésitez pas à leur envoyer cette série d’articles pour leur demander d’y réagir. L’information juste et vérifiée est un droit.  

Relisez les épisodes précédents : 1 / 2 / 3

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Analyses, Réactions

NewB, l’ambulance et le cheval de Troie

[EDIT du 30/11/2019] Attention, un paragraphe très important a été ajouté ici plus-bas. J’y déconstruis le principe « un homme une voix » qui ne peut s’appliquer au cas de NewB comme on pourrait le croire. Un argument supplémentaire de poids en défaveur de ce projet décidément bien moins éthique qu’il n’y semble de prime abord.

« Je rêve d’une banque… », aurait dit Gad Elmaleh. Y’en a qui rêvent, y’en a d’autres qui la font, répondront les Belges de NewB. À grand renfort de campagne radiophonique, d’affichage Publifer dans les gares et de matraquage publicitaire sur Facebook, la coopérative d’économie sociale ambitionne de lever 30 millions d’€ d’ici au 27 novembre 2019. Tout ça pour créer ce qu’on appelle tous (ou presque) de nos vœux, j’ai nommé une «  banque éthique et durable au service d’une société respectueuse de la planète et des droits humains » (c’est eux qui le disent).

Pourtant, il reste des esprits chagrins qui osent encore la critique, même là ! Et, devinez quoi ? J’en fais partie. Du coup, on m’accuse de tirer sur l’ambulance, m’voyez. Alors, j’me fends d’un petit article sur le Radis, histoire de montrer qu’au jeu des métaphores, je trouve celle du cheval de Troie plus bien adaptée. Allons-y.

Opération séduction : check

Il faut dire que le projet a tout pour attirer le chaland conscient-de-tout-ce-qui-tourne-pas-rond, qui a envie de « faire quelque chose », de ne pas « juste » critiquer. Au chapitre de ce qui séduit, on retrouve toute l’étendue du champ lexical de l’économie sociale : la « transparence », l’« éthique », la « durabilité », le « respect », les « droits humains », la « planète », la logique de « projets », le « local », etc. Un vrai catalogue.

Oui, so what ? Pourquoi serait-ce critiquable ? N’est-ce pas formidable une banque où la tension salariale ne varie que de 1 à 5, où le retour sur investissement est limité à seulement 6%, où le droit de vote n’est pas proportionnel au capital investi, où la transparence est totale sur l’organisationnel et sur la nature des investissements qui seront « exclusivement éthiques ».

Autant d’éléments a priori opposés à la mécanique capitaliste où les propriétaires-actionnaires explosent leurs propres rémunérations au détriment des travailleurs, où les plus gros sont les vrais décideurs, où les sociétés écrans superposées assurent une parfaite opacité, où la pression organisationnelle nourrit chaque jour un peu plus l’aliénation et les burnouts et où, bien entendu, les investissements les plus profitables sont aussi les plus destructeurs pour l’environnement et les personnes. NewB serait donc, à ce titre, révolutionnaire, non ?

Théorie de l’entrisme

Est-il possible de s’opposer à un système de l’intérieur ? La question de l’entrisme est un classique des sciences politiques et implique deux mouvements opposés de « contagion » qu’on peut illustrer par des métaphores.

La première consiste à dire qu’on fait entrer le « ver dans la pomme », donc la banque éthique dans le système capitaliste pour tuer ce dernier de l’intérieur. Dans cette perspective, NewB serait une « solution » et mériterait un soutien indiscutable. Tout le monde verrait « que ça marche », les capitalistes prendraient peur et, pour ne pas perdre de parts de marché, commenceraient à imiter l’ESS (l’économie sociale et solidaire). Un gigantesque cercle vertueux se met en place, les banques deviendraient propres et, sans risque et sans effort, le système capitaliste serait réformé pour le meilleur.

Ok, on garde l’idée pour Walt Disney et on se penche sur la métaphore inverse. Je propose l’image de la « grenadine » qui ne pourra colorer l’eau dans laquelle on la dilue si on ne plonge qu’une goutte dans ce qui s’apparente à une citerne…

Alors, NewB, ver ou grenadine ? Il y a des éléments très concrets qu’il est possible d’analyser pour choisir entre ces deux métaphores.

Question de rentabilité

Un des arguments avancés par les soutiens de NewB est que la banque n’aura pas à dégager de « profits » mais pourra se contenter d’être « solvable ». Un premier problème, c’est que jusqu’ici les pertes s’accumulent, comme le rappelle un article de l’Echo, depuis la constitution de la société en 2011, avec 10.732.632 €  de pertes selon les comptes arrêtés au 30 juin 2019. Pour les profits, on repassera…mais pour la solvabilité aussi ! On me traitera d’esprit chagrin, on me dira que c’est normal « dans un premier temps ». N’empêche que les investisseurs ont plutôt intérêt à être conscients que tout ça devra être renfloué et que même leur marge « limitée à 6% » risque bien d’être un gouffre où ils perdent tout avant de songer à quelque retour. Il n’y qu’à voir les avertissements que NewB a été contrainte de bien exposer en même temps que son appel.

Pourquoi autant de difficultés pour obtenir l’agrément bancaire ? Et pourquoi autant de difficultés à être rentable ? Pour une simple raison : si être « éthique et durable » était économiquement viable en système capitaliste, ça fait longtemps que les plus gros capitalistes seraient devenus des parangons de vertus sociale et environnementale ! Z’imaginez la pub que ce serait si une organisation privée pouvait faire la démonstration d’une telle impeccabilité sans le risque d’une Élise Lucet à ses basques pour démonter le pot-aux-roses ? Autrement dit, l’éthique, le durable, tout le catalogue vu plus haut, entrent nécessairement en tension avec les objectifs économiques.

Il faut bien comprendre que la rentabilité et même la forme juridique de coopérative n’exclut pas les organisations des impératifs du mode économique capitaliste. Pour reprendre la métaphore exprimée plus haut, les valeurs de l’économie sociale sont diluées par la logique économique, une goutte de grenadine dans un bassin d’orage. Comme me le disait un acteur important de l’ESS : « C’est vrai qu’il faut parfois rogner sur ses valeurs ».

Capitalisme : ennemi ou partenaire ?

L’entrisme suppose plusieurs étapes : reconnaître l’ennemi, en apparence jouer son jeu et finalement le détruire quand il a la garde baissée. C’est la métaphore du ver dans la pomme.

Toutefois, à force de faire le jeu du capitalisme, le capitalisme devient ton partenaire. C’est ainsi que NewB a désigné Belfius personne morale agissant comme tiers-dépositaire responsable du cantonnement des fonds dans le cadre de l’offre. C’est ainsi que NewB collabore avec Rabobank Nederland pour le traitement bancaire des transactions réalisées avec sa carte de crédit prépayée, mais aussi avec Mastercard qui bénéficiait en 2017 d’une note de crédit de 80000€ en défaveur de NewB (là, c’est carrément l’ESS qui finance le capitalisme le plus abject !) C’est ainsi que NewB est entrée dans le capital de Monceau assurances dans une pure logique de fusion d’entreprises que je ne cesse de dénoncer (NewB distribue des produits d’assurances de Monceau)…

On découvre de surcroît dans le prospectus lié à l’offre que NewB « a contacté des organismes parapublics, des universités, des fondations, des sociétés commerciales actives ou non dans la finance au sens large et d’autre types d’entités pour leur expliquer le projet et leur proposer d’investir dans le capital de NewB » (p.48). La finance au sens large ? Késako ? Donc, si NewB promet de n’investir qu’éthiquement, elle sera moins regardante quant à l’origine des capitaux de ses propres coopérateurs ! Toute cette éthique, on en a plein les mains, je ne sais plus qu’en faire !

Parce que, voyez-vous, c’est là que se trouve un autre élément primordial. Qui, dans le système capitaliste, est à même d’investir dans un projet comme celui-là ? Depuis mon article sur le film « Demain », j’explique que c’est bien le capitalisme qui finance ce genre « d’alternatives », comme je dénonçais récemment que le capitalisme finance les pseudos mouvements sociaux radicaux comme Extinction Rebellion. On me rétorquera qu’il y a des ONG parmi les investisseurs, l’État, des gens comme vous et moi avec des idéaux. Certes. Et alors ? Les ONG fonctionnent comme des multinationales (je vous conseille l’excellent sketch de Jeremy Ferrari sur Action contre la faim) ; l’État en système capitaliste n’est que le bras exécutif du capitalisme (de façon très claire quand on voit le principe des revolving doors, mais aussi en termes de classe sociale, de cumuls de mandats d’administrateurs, quand on voit les lois votées toujours en faveur des plus riches ou des grosses entreprises, etc.) et, parmi les gens comme vous et moi, seuls les privilégiés du système ont des capitaux en excédents qu’ils peuvent se permettre d’investir !

Ainsi, on comprend que NewB n’est pas du tout une alternative au système mais constitue, au contraire, l’ouverture d’un nouveau marché bien intégré au mode de production capitaliste, exactement comme l’est le commerce équitable, le bio, etc. Si la viabilité d’un tel modèle est précaire, il est absolument certain que sans la perfusion du capitalisme, il serait totalement impensable. NewB a besoin de l’investissement du capitalisme dans son entreprise. Dès lors, elle ne peut évidemment se targuer d’être anticapitaliste, tout simplement parce que NewB ne serait possible qu’uniquement dans la mesure où elle demeure une marge, accessible à un public particulier, et non une norme bien trop peu profitable économiquement.

Or, rappelons-le : si les « concessions » faites au capital impliquent de modifier la nature « révolutionnaire » de NewB, alors l’action d’investir dans ce projet de banque est non seulement illusoire, mais elle est surtout contre-productive. Elle est un pansement permettant au système de perdurer et non une alternative qui s’y oppose et engage dans la lutte.

La banque, une bonne porte d’entrée ?

C’est qu’on a tendance à confondre système bancaire et capitalisme. À force de dénoncer les dérives des banques et de la finance, on en vient à prendre l’un pour l’autre. Or, il n’en est rien. L’instrument fondamental du capitalisme, c’est la propriété lucrative privée et la nécessité de profits qui en découle. Pour survivre, chaque entrepreneur-investisseur doit être plus concurrentiel que son voisin et dégager plus de profits. Sinon, il risque le rachat ou la faillite. Généralement, il le fait en diminuant ses coûts. Mais il peut aussi le faire en innovant, avec une offre – même de niche – qui n’existait pas auparavant, ce qui semble être le choix de NewB.

Bien sûr, le système bancaire facilite les processus propres au capitalisme, mais il n’en est pas la cause. Agir sur la banque, c’est agir sur une conséquence seulement – et penser qu’on peut utiliser l’un pour toucher l’autre, c’est faire preuve de beaucoup de naïveté, comme un certain Pascal Canfin, auteur d’un petit ouvrage intitulé « Ce que les banques ne vous disent pas », et qui, aujourd’hui, est eurodéputé de Macron !

Les « dérives » de la banque et de la finance privées ne sont que les symptômes de la maladie qu’est le capitalisme. NewB ne change rien à ces règles. Au contraire, elle s’inscrit dans ce système et tente d’en jouer le jeu.

Oui mais tout n’est pas à jeter quand même !

On serait tenté de se dire que « c’est mieux que rien ». Je pense le contraire. Quand on m’accuse de « tirer sur l’ambulance », on postule que le malade vaut la peine d’être sauvé ! Raison pour laquelle je suggère de plutôt voir NewB comme un cheval de Troie : c’est beau, sexy, attractif et on ne demande qu’à l’accueillir. Mais, quand on y regarde de plus près, on réalise que le principe même ne diffère en rien, comme on l’a vu plus haut, de ce contre quoi elle est censée lutter. Faire vivre NewB, c’est faire entrer le loup dans la bergerie, c’est accepter l’idée selon laquelle on ne pourrait « faire mieux » que reproduire toujours les mêmes erreurs. Exit la posture révolutionnaire ! Exit les propositions économiques de Bernard Friot ! Exit les exigences du CNR au sortir de la seconde guerre mondiale !

Pour faire un parallèle : quelle est la meilleure façon d’assurer qu’un SDF reste à la rue? En lui offrant une petite pièce. Jamais assez pour s’en sortir (c’est-à-dire pour changer de système) mais parfait pour rester dans la même situation, ni pire, ni meilleure à long terme. Est-ce que le SDF sera content de pouvoir se payer une bière ou un café? Oui. Est-ce moralement acceptable de lui offrir cette bière ou ce café? Sans doute. Est-ce qu’on participe, collectivement, par la charité, à ce que les gens à la rue le restent? Aussi, malheureusement. NewB est une forme de charité appliquée au secteur bancaire.

Sans compter qu’il y a encore beaucoup de choses à dire sur le caractère « sexy » de NewB.

[EDIT 30/11/20149] En ce qui concerne le principe « un homme une voix », on en conclut un peu vite que tous les coopérateurs auraient le même poids dans les prises de décision. C’est complètement faux. Lisez plutôt cet extrait du prospectus (p.11) : « Les Parts de NewB de chaque catégorie donnent le droit de participer à l’Assemblée Générale des Coopérateurs et d’y exercer un droit de vote. Chaque Coopérateur, dispose d’une voix, quels que soient la catégorie et le nombre de Parts qu’il possède. Les décisions de l’Assemblée Générale doivent cependant […] être approuvées à la fois par (i) une majorité absolue des voix présentes et représentées des Coopérateurs de catégorie A, une majorité absolue des voix présentes et représentées des Coopérateurs de catégorie B et une majorité absolue des voix présentes et représentées des Coopérateurs de catégorie C. Les trois (3) actionnaires du groupe Monceau sont les seuls Coopérateurs de catégorie C et peuvent dès lors s’opposer au vote d’une décision. »

La voilà la grande et belle démocratie de la coopérative NewB! Dans les faits, le plus gros coopérateur a un droit de veto. C’est aussi simple que ça! Et ce plus gros contributeur était jusqu’ici l’acteur capitaliste par excellence : Monceau. Entre-temps, d’autres coopérateurs de part « C » se sont rajoutés, essentiellement des acteurs financés par la collectivité (universités, finance.brussels, etc.) Si on peut être en partie rassuré par le fait que Monceau ne pourra plus avoir seul la majorité absolue, demandons-nous s’il est normal que de l’argent public soit ainsi privatisé par une banque! Demandons-nous, comme je le fais aussi dans cet article, ce que veut dire « public » dans un État capitaliste où les classes dirigeantes partagent les intérêts du privé. Les choix des universités en matières économiques mériteraient un article en soi…

En ce qui concerne les salaires, on apprenait en 2017 déjà que le coût salarial annuel pour le comité de direction était de 165.000€ (loin des barèmes du non-marchand, n’est-ce pas !). Mais il y a encore plus amusant pour une organisation qui place l’éthique au sommet de ses valeurs. Par exemple, NewB a créé un « Comité de nomination et de rémunération » chargé entre autres de la « politique de rémunération de NewB ainsi que de sa cohérence ». Ce comité est composé de trois personnes dont Bernard Bayot qui se trouve être, en même temps, le Président du Conseil d’administration. Ou comment décider de sa propre rémunération, quoi ! Les onze administrateurs seront en effet rémunérés (jusqu’ici, ils ne l’étaient pas), pour une manne de maximum 100.000€, soit un peu moins de 10000€/administrateur/an. Au regard des standards bancaires, c’est rien. Au regard de l’ESS, c’est énorme. À chacun de juger…

On se demande aussi comment NewB tracera la ligne entre ce qu’elle considère comme « éthique et durable » et ce qui ne le serait pas (surtout dans la mesure où, comme dit plus haut, elle est prête à accepter des capitaux venant de la finance « au sens large »). Les éoliennes, c’est durable ? Les voitures électriques, durable ? Le bio qui vient de l’autre bout du monde ? Le commerce équitable qui se fiche des ouvriers agricoles et ne rémunère correctement que le producteur, éthique ? Qu’est-ce qui fondamentalement peut être considéré comme « éthique et durable » dans un monde où la rentabilité (ou même la solvabilité) seule pousse à « rogner sur les valeurs », même des plus vertueux ?

Le fantasme du projet « pur »

Oui mais voilà, immergés, contraints et forcés, dans un système prédateur, avons-nous d’autres choix que de parier sur des initiatives du type NewB ? Il est clair que s’exclure complètement d’un système au seul motif qu’on est en désaccord avec celui-ci mène tout droit à une vie d’ermite sans aucune utilité sociétale. Autrement dit : nous nageons nécessairement en pleines compromissions.

Au nombre de ces compromissions, lesquelles seraient acceptables ? Ne vaut-il mieux pas investir dans NewB plutôt qu’acheter Coca-Cola ? Je crois qu’il s’agit d’une fausse alternative. Les deux participent d’un même mouvement, comme j’ai tenté de le montrer dans cet article. Nous devrions alors nous reporter sur d’autres types d’actions, à visée structurelle. Des actions portant sur les causes dont la première est la propriété lucrative privée.

Voilà pourquoi je rappelle à qui veut l’entendre les quelques propositions du (feu) programme du Conseil national de la résistance : évincer les monopoles, empêcher les grandes puissances économiques et financières de diriger l’économie ; il faut y ajouter la planification économique, la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt collectif, la production nationale et, surtout, la nationalisation des grands moyens de production. Autant dire qu’un tel programme est incompatible avec le capitalisme. Atteindre des objectifs comme ceux-là consiste moins à être « pur et irréprochable » que de penser les conditions d’une société égalitaire, pour tous. Une telle démarche implique de refuser la facilité, de ne pas se laisser aveugler par des projets qui semblent très séduisants mais qui, au final, servent la cause combattue.

Il faut accepter qu’il n’y a pas de solution prête-à-embrasser. Qu’avant toute chose, il faut augmenter le niveau de conscience politique général, faire un effort incessant de pédagogie, continuer sans relâche l’étude des mécanismes du mode de production dans lequel nous vivons ; il faut faire collectif, profiter des manifestations pour parler entre nous, déconstruire les fausses bonnes idées. Le travail intellectuel est aussi crucial que l’action sur le terrain et c’est à l’endroit de leur convergence que naissent les alternatives que le capitalisme ne pourra pas récupérer car elles seront construites sur ses cendres et non sur ses deniers.  

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Merci à tous les contributeurs de ma page Facebook qui ont, par leurs commentaires, alimenté la réflexion – dans un sens comme dans l’autre.

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