Analyses

Il est évident que la Chine. (4)

Enfin de retour pour le 4e épisode ! Nous allons cette fois terminer l’analyse des affirmations indirectement sourcées par Amnesty International quant à la situation des droits de l’homme en Chine. Nous nous attaquerons ensuite aux données explicitement sourcées. Ce faisant, nous allons plonger dans l’univers des militants des droits de l’homme et comprendre comment la question locale du militantisme se confronte à une dimension géopolitique. En filigrane, on retrouve les tensions entre les USA et la Chine.

Deal commercial entre les USA et la Chine

Au sommaire, on explorera d’abord plus en détails la question LGBTI, nous nous intéresserons ensuite à plusieurs militants, intellectuels et journalistes arrêtés et condamnés. Nous prendrons le temps d’analyser leurs liens avec des ONG internationales (dont Amnesty fait partie) et le principe de souveraineté des États. Enfin, nous reparlerons de l’ethnie ouïghoure et notamment du terrorisme islamiste dans le Xinjiang.

Ce nouvel épisode, abondamment sourcé avec, dès qu’il est possible, des liens vers les informations originales, présente un travail original et exclusif. J’ai besoin de votre soutien pour le partager massivement, le commenter, le critiquer dans ses aspects positifs et négatifs. Comme à chaque fois, votre apport peut être crucial, pour relever des imprécisions, des erreurs, poser des questions ou nourrir de vos propres sources les argumentations présentes.

Allons-y.

1. La discrimination envers les communautés LGBTI persiste (« aucune loi » ne protège les LGBTI)

Amnesty affirme ici que les communautés LGBTI sont discriminées. Je ne suis pas juriste, encore moins compétent en ce qui concerne les lois chinoises. Toutefois, l’art. 33 de la constitution chinoise stipule que « tous les citoyens de la République populaire de Chine sont égaux devant la loi » – le même article assure d’ailleurs que la Chine « respecte et garantit les droits de l’homme » (ce qui ne veut pas dire qu’elle le fait, non plus qu’elle ne le fait pas). Il n’y a pas de mention explicite de l’orientation sexuelle dans la constitution – ce qui du reste n’est pas étonnant : un rapide coup d’œil à la constitution belge, dont les lois en la matière sont reconnues comme très progressistes, indique qu’il n’y est pas fait mention non plus des LGBTI.

Chinese men having sex

En revanche, si l’on peut supposer qu’Amnesty dit vrai, il y a une différence entre des lois qui protègent et des lois qui condamnent. Ainsi, l’homosexualité est reconnue comme légale en Chine depuis 1997 et n’est plus considérée comme une maladie mentale depuis 2001. La page Wikipedia concernant les droits LGBT en Chine donne un aperçu complet de la situation. Une Pride a lieu tous les ans à Shanghai. Il ne s’agit pas de dire, évidemment, qu’il n’y a pas de discriminations envers les communautés LGBTI en Chine mais qu’elles ne sont, jusqu’à preuve du contraire, pas institutionnalisées.

Du reste, un sondage intéressant, paru dans « The Chinese Journal of Human Sexuality » en 2014, indiquait que près de 85% des 921 répondants étaient favorables à l’union entre des personnes de même sexe (avec seulement 2% d’opposition et 13% d’indécis). Je ne suis pas sûr que la société française, secouée ces dernières années par d’importantes manifestations contre le mariage pour tous, atteigne des résultats similaires.

2. Yu Wensheng a été reconnu coupable après avoir diffusé une lettre ouverte demandant d’apporter cinq modifications à la constitution chinoise

Yu Wensheng est un avocat chinois, spécialiste des droits de l’homme. SCMP relaie une dépêche de l’AFP à son propos. L’article publié n’est d’ailleurs pas tendre avec le pouvoir, dont on peut voir avec la copie d’écran ci-contre qu’il est censuré en Chine. China Daily relate également une information expliquant que les  ambassadeurs allemand et français ont été critiqués par le pouvoir suite à la remise d’un prix à Yu Wensheng. Les autorités se défendent ici en disant que ce cas est « purement judiciaire » et n’a « rien à voir avec les droits de l’homme ». Je n’ai pas trouvé de copie de ladite lettre ouverte.

La conception de la liberté d’expression est ici clairement en jeu : appeler à un changement fondamental de la constitution (par exemple à une élection présidentielle à plusieurs candidats) est ici envisagé comme une « incitation à la subversion du pouvoir d’État ». Et, d’une certaine façon, c’est effectivement une pareille incitation puisqu’une élection à plusieurs candidats de facto sape le principe fondamental d’une dictature (fût-elle du prolétariat). La Chine reconnaît explicitement dans sa constitution, dès son préambule, être une dictature ; dictature qui implique la concentration de tous les pouvoirs aux mains d’une seule personne ou d’un seul organe.

Ainsi, c’est bien un changement structurel des institutions qui, ce faisant, est évité puisque toute critique devrait cheminer par les instances du pouvoir déjà établies. Notons que ça ne veut pas dire que les autorités ne seraient pas sensibles aux critiques (elles ont plutôt intérêt à l’être pour éviter des mouvements d’insurrection de masse, voir le Prince de Machiavel pour une théorisation de ce principe) mais que ces dernières ne peuvent remettre en question le principe fondamental de dictature du prolétariat.

Une telle position nous semble éminemment problématique (et c’est peu dire) dans la conception occidentale de la démocratie. Cependant, elle répond à une logique (dont je ne dis pas qu’elle est moralement souhaitable). Pour d’autres raisons, les changements structurels semblent tout aussi inatteignables dans un système capitaliste de démocratie représentative – sauf par les voies de la révolution – comme j’ai pu le montrer précédemment.

3. 12 ans de réclusion pour Huang Qi, journaliste

Censuré dans la plupart des médias chinois, le cas de Huang Qi est traité dans le South China Morning Post, comme le montre une recherche. Étonnamment, la plupart des articles concernant Huang Qi renvoient en fait…à Amnesty. Une « circulation circulaire de l’information » sur laquelle nous reviendrons plus bas en analysant le rôle des ONG internationales dans la politique intérieure des états.

Un article récent, de juillet 2019, informe d’une condamnation du journaliste à 12 ans de prison pour avoir transmis illégalement des secrets d’État – voilà qui nous rappelle, bien sûr, le cas de quelques lanceurs d’alertes en Occident comme un certain Julian Assange. Jusque-là, Huang Qi semblait jouir d’une certaine protection car, bien que dénonçant des affaires a priori embarrassantes, il était également utile à l’État chinois en exposant des cas (par exemple d’injustices commises par des agents locaux) dont ce dernier n’était pas au courant.

4. Condamnation de Liu Feiyue, fondateur de Civil Rights and Livelihood Watch (29 janvier 2019)

La situation est ici similaire à celle évoquée juste au-dessus pour Huang Qi. Seule une source officielle fait état de ce procès et n’évoque pas le verdict – ce qui peut être compris comme une volonté de censurer la voix des militants des droits de l’homme. Il n’y a, sinon, que des sources étrangères qui parlent de Liu Feiyue, laissant penser que de tels militants sont aussi utilisés comme symboles par des puissances étrangères hostiles à la Chine. Ainsi, l’État chinois reprochait à Liu Feiyue d’être financé par des sources étrangères, ce qui nous mène à l’affirmation suivante :

5. Les autorités critiquent publiquement Asia Catalyst, pour infraction à la loi sur les ONG étrangères

Asia Catalyst est une organisation caritative enregistrée aux USA. Comme l’indique son site Internet, elle cherche à « construire une société civile forte » en Asie. Elle se propose de « former les leaders d’organisations communautaires » avec des objectifs d’efficacité, de soutenabilité, de démocratie, de plaidoyer pour les droits de l’homme.

D’après Wikipedia, on trouve parmi ses bailleurs de fonds une constellation d’organisations états-uniennes comme l’Open Society Foundation (qu’on retrouve citée ici), la Levi Strauss Foundation, la National Endowment for Democracy et le U.S. State Department Bureau of Democracy, Human Rights and Labor. Vous me direz : et alors ? C’est quoi le problème ?

George Soros, fondateur de l’Open Society Foundation

Notons avant tout que, quelle que soit l’origine des financements, la légitimité des demandes populaires (pourvu qu’elles soient populaires) soutenues par ces organisations ne doit pas être remise en question a priori (mais peut l’être a posteriori s’il y a lieu de penser que ces demandes servent des intérêts cachés). Toutefois, un ensemble de facteurs nous amènent à regarder ces ONG financées par les USA avec méfiance, en ce qu’elles semblent être devenues l’outil d’ingérence étrangère le plus performant aujourd’hui. Voyons pourquoi en cinq points :

  1. Que veut-on changer ? Par exemple, les modes de production économiques capitaliste et chinois continuent de comporter des différences de nature (concernant la place des entreprises d’État, par exemple, et des secteurs touchant les besoins fondamentaux). Les valeurs d’égalité, la solidarité et le refus de l’individualisme – inscrites dans un rapport singulier au collectif – sont profondément ancrées en Chine, contrairement aux valeurs occidentales. Au nom de quelles valeurs ces ONG travaillent-elles ? L’égalité sociale ou la liberté économique ? C’est sans doute la première question à poser concernant ces ONG. J’avais écrit, en 2017, un article détaillant ces aspects. Financer un plaidoyer pour un changement de mode économique revient donc à financer des velléités de renversement – ce qui n’est pas sans rappeler, par exemple, le coup d’État contre Allende au Chili.
  2. Les conséquences des révoltes financées par ces ONG. Nulle part ces financements et la « formation de jeunes leaders démocrates » n’ont donné lieu à un quelconque changement vers une véritable démocratie, donc vers un plus grand niveau de bonheur pour les populations concernées (ce qui demeure, en bon utilitariste, mon but personnel). La conséquence, à chaque fois, a été de remplacer un régime oppresseur hostile à l’impérialisme par un régime oppresseur favorable à l’impérialisme. Nous pouvons à cet égard rappeler, outre le Chili, le cas du Brésil, du Shah en Iran, des Mujaïdhins en Afghanistan ou, plus récemment, de la Libye (liste malheureusement non-exhaustive). Retour à la case départ économique et politique…
  3. Les locaux impliqués, pris sous l’aile « bienveillante » des USA, sont ensuite laissés à l’abandon, comme en atteste par exemple le mal nommé « printemps arabe » en Tunisie. Une communauté d’intérêts à un instant « t » ne signifie pas que les intérêts se recouvrent une fois les premiers objectifs (par exemple de destitution d’un président autocrate) atteints. Au contraire. Et, à ce jeu, lorsque des militants ont été soutenus par des ONG (et leur argent) aussi puissantes que les fondations de Soros, Rockfeller, et consorts, ils ne sont plus rien dans le rapport de force par la suite. Ils sont devenus inutiles, voire dangereux. Le livre Arabesque$ d’Ahmed Bensaada, que j’ai eu le plaisir d’éditer chez Investig’action il y a quelques années, est éclairant à cet égard.
  4. Les raisons « humanitaires » ne sont que des prétextes qui cachent mal les concurrences économiques, le contrôle des matières premières, etc. Ainsi, les cartes des réserves de pétrole et de gaz mondiales recouvrent tragiquement la géopolitique des conflits internationaux et des interventions états-uniennes. Ce qui explique aussi pourquoi ce n’est pas l’équilibre politique qui est recherché mais le chaos. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’est pas difficile de faire affaire et alliance avec les pires régimes : on a vu comment Lafarge a financé l’État islamique en Syrie ou comment les USA soutiennent, voire ont participé à la consolidation de, l’Arabie saoudite et Israël. Truman disait d’ailleurs, en 1941, dans le New-York Times : « Si l’Allemagne l’emporte, nous devons aider la Russie et si la Russie l’emporte nous devons aider l’Allemagne. Ainsi, il y aura des deux côtés le plus possible de victimes ». Charmant programme.
  5. La censure chinoise et la « grand firewall de Chine » doivent donc se comprendre dans un contexte où les USA ont la mainmise sur l’ensemble des nouvelles technologies et des entreprises qui les représentent. Il est par exemple frappant de constater que le gouvernement des USA formule ses exigences auprès des nerds de la Silicon Valley (voir, encore, Bensaada (2015)) ou qu’ils financent massivement le projet opensource TOR… Utiliser leurs apps, naviguer sur leurs réseaux, c’est constamment leur fournir tout ce dont ils ont besoin, en termes d’informations, pour renforcer leur propre domination ; ce que je suis précisément en train de faire en écrivant ces lignes sur Word, WordPress, etc. Ceux qui en douteraient feraient bien de se souvenir de Snowden et du projet PRISM.
Réserves de pétrole dans le monde

À la suite de tout ça, on comprend non seulement que pratiquer la censure et opérer un important contrôle sur les ONG étrangères (dont Amnesty) qui y officient est, pour la Chine, un bon moyen de (a) garder, à l’interne, un niveau de critique acceptable mais surtout un moyen de (b) se prémunir contre les désastres de si nombreux autres pays « non alignés » avec la perspective états-unienne.

Les victimes s’appellent très certainement Liu Feiyue, Huang Qi ou Yu Wensheng qui représentent, sans beaucoup de doutes possibles, des drames humains à l’échelle individuelle. Dans la perspective chinoise, la répression de ces militant, journaliste ou avocat semble inévitable pour éviter des drames plus grands encore à l’image de l’Afghanistan, l’Irak ou la Libye. La Chine se trouverait alors dans un dilemme semblable au dilemme philosophique du tramway qui « l’obligerait » à choisir entre deux solutions moralement inacceptables : réprimer des individus ou laisser libre cours à une déstabilisation de grande ampleur par des puissances hostiles. Avec notre regard extérieur, le conflit moral est tout aussi perturbant : vaut-il mieux une atrocité certaine à petite échelle ou une atrocité potentielle à grande échelle? Je n’ai malheureusement pas de réponse à donner.

Données sourcées

Cette catégorie reprend toutes les affirmations pour lesquelles un lien précis est donné vers la source dans l’article d’Amnesty. La présence d’une source ne dit évidemment rien a priori de sa qualité, de son authenticité, de son caractère véridique. Une analyse en détails de chacune d’elles doit ainsi être réalisée.

1. Une estimation d’un million d’Ouïghours, de Kazakhs et d’autres ethnies envoyées dans des camps d’internement pour dé-radicalisation (source)

Sur les camps eux-mêmes, je renvoie bien entendu le lecteur à la déconstruction précise, dans l’épisode précédent, des documents confidentiels obtenus par l’ICIJ (International Consortium of Investigative Journalism).

La source présentée par Amnesty a ici le désavantage d’être, une nouvelle fois, « autoréférentielle » : Amnesty cite Amnesty. On y apprend cependant que les autorités chinoises ont « nié les allégations de graves violations des droits humains » mais, de lien en lien, il est finalement possible de télécharger un dossier plus complet sur ces violations dans le Xinjiang. Une note, à l’entame du dossier et reproduite ci-contre, d’une extrême importance, doit attirer notre attention (c’est moi qui surligne en jaune certains passages).

On y apprend que mener des enquêtes sur les droits humains en Chine est « exceptionnellement difficile », dans la mesure où le contrôle est lui-même exceptionnel. On pourrait naturellement penser que c’est une preuve « par défaut » que la Chine a quelque chose à cacher mais c’est aussi un comportement logique (je dis bien « logique » et pas « moralement souhaitable ») de la part d’un pays vis-à-vis d’un pays (ou d’organisations) ennemi.es à qui il est difficile d’accorder sa confiance, comme expliqué plus haut quant au rapport qu’entretiennent les ONG étrangères avec des pays non alignés. Donner un accès total et libre revient à s’exposer à encore plus de propagande et de désinformation.

Étonnamment, et ce pour la première fois depuis le début de mon enquête sur Amnesty, l’ONG reconnaît l’extrême difficulté de produire des « preuves précises » quant à ses affirmations, sa dépendance aux autres ONG (elles-mêmes dépendantes d’Amnesty, et participant de ce fait toutes à une « circulation circulaire de l’information » comme disait Bourdieu). On y apprend aussi que les informations directement collectées par Amnesty sont issues de huit interviews (huit !) de personnes qui ont contacté Amnesty et de 100 Kazakhs, tous amenés par deux militants dissidents. Autant dire que toutes les réserves que j’avais émises à l’égard des témoignages dans la deuxième partie de cette série s’agrègent ici. Amnesty, faisant la démonstration d’une prudence qu’on ne lui connaît plus dans ses documents « grand public », n’affirme plus rien mais se dit seulement « suffisamment convaincue ».

Documentaire sur CGTN

Passons maintenant à la partie inconnue, ici en Occident et qui, si elle l’était, nous rappellerait de très mauvais souvenirs prenant la forme d’une salle de concert parisienne, d’un supermarché casher, d’un métro ou d’un aéroport bruxellois. Ce qu’on ne sait pas, c’est que le Xinjiang est, depuis 1990, le théâtre d’opérations de terrorisme islamiste sanguinaires, comme en témoigne ce documentaire sur CGTN. Les images sont violentes : la Chine étant un pays où les caméras de surveillance sont très nombreuses, les images des attentats le sont aussi. Jusqu’en 2016, des attaques ont tué quantité d’innocents : Urumqi (2008), Seriqbuya (2013), Kumming (2014) et même Pékin (2013) sont parmi les exemples les plus meurtriers. Les responsables de ces attentats sont surtout membres de l’ETIM (Parti islamique du Turkestan, section locale d’Al-Qaeda), qui ont aussi combattu en Afghanistan. Notons que la Chine et l’Afghanistan possèdent bien une frontière commune et que ces attentats ont commencé juste après que la Russie s’est retirée de l’Afghanistan.

Une constante de la couverture médiatique occidentale est la mise en doute quant à la réalité des attaques et aux motivations des assaillants, lesquelles sont pourtant bien documentées (comme par exemple un terroriste du Xinjiang qui s’est filmé avant son opération, drapeaux de Daesh en arrière-plan). Que dirions-nous si la Chine mettait en doute les attentats dont nous avions été victimes ? Si elle les présentait comme des actes de défenseurs de la démocratie ?

La source originelle indiquant qu’un million de musulmans Ouïghours étaient enfermés dans des camps est le Chinese Human Rights Defenders, une (énième) ONG basée à Washington, reprise par Reuters qui attribue faussement l’allégation aux Nations Unies.

Mais si la Chine réprime ainsi sa population musulmane, tel qu’Amnesty l’affirme, il faudrait s’attendre à ce que l’ensemble des pays du monde le lui reproche, n’est-ce pas ? Or, ce n’est pas du tout ce que l’on observe, comme le reconnaît du bout des lèvres le journal le Monde qui, faisant référence à la troisième commission de l’assemblée générale des Nations Unies, n’hésite toutefois pas à affirmer, citant une source diplomatique « occidentale » anonyme, que Pékin « a fait pression sur de nombreux pays de façon perverse ». Quel talent !

En réalité, la Chine a reçu, lors de cette commission, un soutien massif de la majorité des pays du monde avec 54 pays en sa faveur contre 23 seulement pour le « camp occidental ». Les pays musulmans y sont massivement représentés : Kirghizistan, Pakistan, Éthiopie, Syrie, Algérie, etc., comme en atteste (même si de façon incomplète) le communiqué de presse officiel de la séance. Étonnant pour un pays qui opprimerait sa population musulmane, non ?

La région ouïghoure est également sujette à des velléités séparatistes, orchestrées notamment par le World Uyghur Congress, ONG financée par la NED (National Endowment for Democracy, paravent de la CIA – voir ce qu’en dit Allen Weinstein), à hauteur de 27 millions de dollars. La NED qui n’est autre qu’un des multiples programmes états-uniens servant la déstabilisation de gouvernements ennemis, comme on l’a démontré plus haut. On peut noter que l’indépendance du Tibet, du Xinjiang et de la Mongolie intérieure réduirait de moitié le territoire chinois – ce qui est de nature à plaire aux USA qui, pour l’instant, possèdent une superficie similaire à celle de la Chine (chacun entre 9 et 10 millions de km²).

Financement du World Uyghur Congress par la NED

À travers le soutien de l’Occident au séparatisme ouïghour, il faut donc voir un terrain d’affrontement entre deux blocs. La Chine est reconnue, par exemple par l’UE, comme un « rival systémique ». Dans ce contexte, le Xinjiang sert de prétexte à des mesures de rétorsions économiques dans une guerre commerciale…sachant que si le Xinjiang tombait entre des mains favorables à l’Occident, il en serait de même pour les réserves de pétrole qui y sont importantes.

2. Nombre de religieux, intellectuels, etc. emprisonnés pour avoir exercé leur liberté de religion et d’expression (source)

Ce point fait référence au cas de Tashpolat Tiyip, ancien président de l’université de Xinjiang, citoyen parfait…jusqu’à ce qu’il soit arrêté et condamné à mort. Enfin, comme on le verra ci-dessous, c’est un peu plus compliqué que ça…

La première question que je me pose est la suivante : pourquoi quelqu’un d’aussi renommé à l’international, qui est en outre une véritable fierté nationale et la preuve vivante de la paix entre les ethnies dans le Xinjiang, aurait-il été détenu et condamné à mort ? Une hypothèse est évoquée sur ce site prenant sa défense : il aurait pris l’habitude de faire ses salutations en langue ouïghoure au début de chacun de ses enseignements. S’il s’agit bien de la raison de sa condamnation, on se trouve face à une décision d’une brutalité extrême, parfaitement insensée de la part du gouvernement chinois.

Le fait d’exhorter les agents de l’État à parler le mandarin est cependant exact. On trouve par exemple dans ce texte une argumentation visant à énoncer les raisons de parler le mandarin dans le Xinjiang : ce serait un signe de patriotisme bienvenu, notamment en retour des politiques socialistes de réduction de la pauvreté dans la région ; la langue nationale serait un symbole de souveraineté nationale ; la connaissance du mandarin aide dans la vie quotidienne, par exemple pour comprendre les manuels d’appareils domestiques ; elle augmente la possibilité d’obtenir un emploi de qualité ; elle diminue le risque d’être sujet à des manipulations religieuses extrémistes, etc.

Le même texte fait référence à la loi nationale de la République populaire de Chine sur les langues et les langues générales mais aussi à l’accusation de « double discours » (double-faced person) si on ne la respecte pas, terme vraisemblablement utilisé par le gouvernement pour attaquer les intellectuels et militants ouïghours.

Pour autant, que dit cette loi ? En son article 8 (§1), la loi spécifie que « tout groupe ethnique possède la liberté d’utiliser et de développer sa propre langue et sa propre écriture ». L’article 10 indique toutefois que le mandarin est la langue obligatoire d’enseignement (bien que l’art. 16 §4 admette des exceptions). Enfin, l’article 26 §2 prévoit qu’en cas de non-respect de la loi, la personne pourra être « critiquée et éduquée » (cette dernière traduction porte à confusion) et que des sanctions sont prévues en cas de récidive ou de refus. La nature des sanctions n’est, quant à elle, pas précisée dans ce texte.

Les salutations en ouïghour ne semblent pas être « suffisantes », même au regard de la loi chinoise, pour une telle condamnation – à moins d’accepter l’idée selon laquelle l’État chinois agirait de façon irrationnelle. Il nous faut alors chercher plus loin. En continuant notre enquête, je tombe sur un site en langue arabe (Radio Free Asia) qui semble avoir plus d’informations : Tashpolat aurait été arrêté et condamné pour séparatisme – et non, comme indiqué dans les articles ci-dessus, pour avoir parlé ouïghour. La peine de prison à vie inclurait deux ans de sursis au terme desquels la peine peut être soit commuée, soit mener à une condamnation à mort. Dans ce texte, ce qui est reproché à Tashpolat est plus précis : il aurait « utilisé le forum du collège pour promouvoir des idées séparatistes ». On apprend également que le frère de Tashpolat Tiypp, Nuri Tayeb, vit aux USA.

Je m’étonne que cet aspect de la condamnation n’ait pas été évoqué par Amnesty, ni par les sites qui le défendent en Occident…d’autant que la question du séparatisme est, comme vu au point précédent, fondamentale. Le cas de Tashpolat Tiyip s’inscrit en fait dans le cadre, beaucoup plus large, de la géopolitique en Asie et des intérêts où USA et Chine s’affrontent, par la voie de financements et d’ONG écrans, sur le terrain du Xinjiang. Il nous est impossible, en revanche, de savoir si Tashpolat Tiyip en était un acteur conscient ou s’il a été une victime de cette guerre qui ne dit pas son nom.

Conclusions

En résumé, qu’avons-nous appris dans ce nouvel épisode ?

  1. Amnesty évoque la discrimination des LGBTI mais ne dit rien du caractère complexe des dynamiques sociétales en Chine où, par exemple, 85% de la population se montre favorable au mariage gay.
  2. Amnesty apporte son soutien à Yu Wensheng. Il n’est pas inutile de préciser que ce dernier milite pour un renversement du système chinois tel qu’il est conçu dans sa constitution. Imaginons la position dans laquelle se trouveraient nos États occidentaux face à des militants, financés par des ONG internationales, appelant à renverser notre constitution et s’essuyer sur les valeurs que nous pensons tous partager ? Souvenons-nous, par exemple, de Nathalie Saint-Cricq du service politique de France 2 qui déclarait qu’il fallait « repérer et traiter (sic) ceux qui [n’étaient] pas Charlie » tandis que le député Éric Ciotti twittait qu’il aurait fallu « pouvoir supprimer les allocations familiales aux parents des élèves qui n’ont pas respecté la minute de silence. » La tolérance et la liberté d’expression, même dans une « démocratie », ont leurs propres limites…
  3. À l’instar des USA, la Chine n’hésite pas à arrêter et condamner les lanceurs d’alerte. Se positionner moralement face à la divulgation de secrets d’État dépend, pour moi, d’une évaluation des coûts et des bénéfices d’une semblable « trahison ». Ainsi, je pense qu’il est salubre et même nécessaire que des crimes et exactions commis par des États soient rendus publics si et seulement si la sortie de cette information ne met pas en danger plus de monde – ce qui n’est malheureusement pas toujours décidable en contexte de guerre.
  4. Amnesty dénonce la condamnation de l’ONG Asia Catalyst mais elle occulte les conséquences désastreuses, partout dans le monde, du financement par l’Occident et de l’action de semblables ONG.
  5. Amnesty n’hésite pas à faire des affirmations, sans conditionnel ni précautions oratoires, dans ses documents publics. Il faut soi-même chercher dans le détail de ses dossiers pour y trouver un aveu sous forme de disclaimer dans lequel elle reconnaît, en fait, la fragilité de ses informations sur les Ouïghours.
  6. Amnesty relaie l’info non sourcée selon laquelle un million de Ouïghours seraient enfermés au Xinjiang mais ne dit pas un mot de la quantité d’attentats islamistes meurtriers qui touchent la région depuis les années ’90 et auxquels les centres sont censés apporter une solution. Dans son article, elle ne dit pas non plus que ce qu’elle affirme ne se base que sur des témoignages, qui plus est venus à elle et risquant donc de l’instrumentaliser.
  7. Amnesty affirme que les musulmans du Xinjiang sont opprimés mais ne dit pas que l’immense majorité des pays musulmans dans le monde (parfois opposés entre eux…) ont apporté leur soutien à la Chine lors de l’Assemblée générale des Nations Unies.
  8. Amnesty occulte le fait que des ONG semblables à elle (comme le World Uyghur Congress), financées par les USA, apportent leur soutien et forment des militants séparatistes au Xinjiang, au Tibet et en Mongolie intérieure – attaquant directement l’intégrité du territoire chinois.
  9. Enfin, évoquant le cas de Tashpolat Tiyip, Amnesty cache le motif de sa condamnation, à savoir d’avoir fait la promotion du séparatisme ouïghour (ce qui peut être vrai ou pas, nous ne pouvons le savoir).

Dans le prochain épisode, nous pourrons poursuivre et clore l’analyse des affirmations directement sourcées et conclure notre dossier.

Entre-temps, j’invite les lecteurs à revérifier les informations partagées ici, à partager, commenter, nourrir le débat. Vous connaissez des gens travaillant pour Amnesty International ? N’hésitez pas à leur envoyer cette série d’articles pour leur demander d’y réagir. L’information juste et vérifiée est un droit.  

Relisez les épisodes précédents : 1 / 2 / 3

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Analyses

Il est évident que la Chine. (3)

Partie 3 – Lavage de cerveaux au Xinjiang

Petit point actu, sur lequel on va passer vite fait parce que rien ne change depuis la semaine dernière : les USA cherchent à tout prix à remettre la faute sur la Chine – cet article du Washington Post mériterait à lui seul un débunkage, tant ce que la presse qui le cite lui fait dire n’importe quoi… Europe 1 n’hésitant pas à parler de problème d’étanchéité, pure fake news (je vous fais confiance, vous irez lire l’article du Post !).

Voilà que le corona se serait « évadé » d’un labo de Wuhan. Les preuves ? Y’en a évidemment pas.

En France cette thèse est colportée par Luc Montagnier, dont Europe 1 dit qu’il est Prix Nobel de médecine mais qui est aujourd’hui surtout la risée du corps scientifique pour toutes ses élucubrations sur la mémoire de l’eau, la téléportation d’ADN et j’en passe… Fake, fake, fake, c’en est désespérant. La presse mainstream continue de porter la voix de pareils personnages. Pour un vrai taf de critique des sources, on repassera. Retour donc, maintenant, à notre business « chinois » pour cette 3ème partie d’analyse de l’article d’Amnesty International sur la Chine.

Dans les deux premiers épisodes, j’ai tenté d’articuler des considérations épistémologiques (comment et pourquoi croit-on ce que l’on croit ?) et factuelles (que sait-on des droits de l’homme en Chine ?). L’épisode 2 a abordé les affirmations non sourcées. Nous allons aujourd’hui poursuivre notre cheminement à travers les affirmations d’Amnesty International en abordant celles qui sont indirectement sourcées. Mais avant, je voudrais articuler quelques éléments fondamentaux d’épistémologie. Je vous encourage vivement à lire ce qui suit, c’est essentiel pour votre propre distance critique vis-à-vis des informations données plus tard. L’analyse à proprement parler commence quant à elle sous l’intertitre « données indirectement sourcées ».

Faisceau de preuves. Tant qu’il n’y a pas de raisons de cesser de croire en quelque chose, il est rationnel de croire ; notre responsabilité est toutefois d’être à l’écoute de la critique parce que dès l’instant où des « éléments ne concourent plus au même résultat » (ce qu’on appelle le faisceau de preuves), qu’une théorie pourrait être réfutée, alors il est rationnel d’en tenir compte et de faire évoluer ses croyances en fonction de la critique et…de la critique de la critique. L’homme a-t-il été sur la lune ? Je n’avais pas de raisons de remettre en question une telle affirmation. Puis l’on m’a présenté des arguments…tous réfutés dans cet article Wikipédia. Je continue finalement de croire que l’homme a été sur la lune mais, de surcroît, mon argumentation a aujourd’hui gagné en solidité.

Suspension du jugement. Il arrive souvent que nous ne soyons pas en mesure de décider nous-mêmes du degré de vérité d’une affirmation. Nous avons alors le choix de suspendre notre jugement (aussi appelé « épochè »), de ne pas prendre position. Oui mais jusque quand ? On comprend bien que suspendre son jugement, c’est aussi s’empêcher d’agir – ce qui peut poser de gros problèmes. En tant que citoyen, je peux « suspendre mon jugement » sur la chloroquine, mais le pourrais-je en tant que décideur, lorsque des milliers de vies sont potentiellement en jeu ? Non. Dès lors, nous devons faire confiance à des tiers (comme par exemple des épidémiologistes, des médecins, etc.). C’est ce qu’on appelle la dépendance épistémique. Je vous mets en lien ce magnifique article de Hardwig (1985) qui explique les difficultés que cela suppose.

La solidité de la confiance qu’on accorde à des tiers elle-même s’appuie sur nos facultés à décider du degré d’expertise de ceux-là. Cela ne peut être une décision portant sur le contenu de l’expertise (sinon on serait capable de juger nous-mêmes) mais sur la méthodologie utilisée par ces tiers qui doit garantir la fiabilité de leurs affirmations. Par exemple, un bon scientifique respecte un protocole de recherche précis et standardisé lors de ses expérimentations. Un bon journaliste cite ses sources, tient compte des différentes perspectives – même celles qui s’opposent aux siennes, etc.

C’est ici qu’entre en jeu l’esprit critique. Une bonne source ne l’est pas « parce qu’on nous a dit qu’elle l’était » (façon « Decodex » qui est, pour moi, le cimetière de l’esprit critique…), mais parce qu’elle nous donne la possibilité de la jauger. Une bonne source est une source qui en même temps donne ses interprétations et le moyen de les vérifier (par nous-mêmes ou par un « pair expert »). De ce point de vue, qu’une ONG comme Amnesty se dispense de donner des sources (précises) pour l’immense majorité de ses affirmations sur la Chine pose un énorme problème de fiabilité – en dépit de sa bonne réputation dans le monde occidental.

Où et quand s’arrêter dans le doute ? Pour ma part, je cesse temporairement de douter quand j’ai le sentiment que mon curseur de crédence ne bouge plus. Par exemple, j’ai reçu une éducation catholique. Je n’avais pas de raisons de cesser de croire en Dieu. Petit à petit, j’ai été confronté à des arguments venant buter contre cette croyance. Mon « curseur de crédence » a commencé à bouger…je croyais « de moins en moins ». Il s’est ensuite stabilisé autour d’une position que j’estimerais quelque part entre l’athéisme et le déisme (théisme irreligieux). Si un événement venait, par hasard, à faire à nouveau bouger ce curseur, je remettrais à nouveau mes doutes « au travail ». Entre-temps, je m’en tiens à cette position dont on voit bien qu’elle n’est ni relative (je n’accorde pas un même niveau de vérité à une foi religieuse ou à une position athée), ni qu’elle implique une suspension du jugement (puisque j’y assume un positionnement assez précis).

C’est exactement ce à quoi je m’attèle avec ce « dossier chinois ». Outre que je me suis promis de traiter exhaustivement toutes les affirmations d’Amnesty, il est probable que je me serais arrêté lorsque mon curseur de crédence aurait commencé à faire du surplace ! Un principe similaire en sciences sociales serait celui de « saturation des données ». D’une certaine façon, on pourrait me rétorquer qu’il y a toujours de quoi faire évoluer ses curseurs de crédence, donc toujours de nouvelles informations qui sont susceptibles de modifier une position. Et c’est non seulement vrai mais aussi souhaitable ! Cela prouve que nous ne sommes pris dans aucun dogme. Et, en effet, on croit toujours en presque « ignorance de cause » ; puisque nous ne sommes pas omniscients, les résultats de nos jugements du réel se font toujours sur la base de données incomplètes. Alors, comment faire ?

C’est ici qu’intervient pour moi l’importance de disposer d’un cadre théorique, c’est-à-dire d’une conception cohérente du monde, faisant apparaître les liens de causalité entre des événements. La magie des bonnes théories (et j’insiste sur le pluriel), c’est à la fois d’être réfutables (c’est-à-dire de poser les conditions qui feraient la preuve qu’elles se trompent), à la fois d’être capables d’expliquer des choses inattendues (qui peuvent paraître contradictoires), en mesure de faire évoluer notre « curseur de crédence ». Les faits « prennent sens », ce qui nous évite de donner trop de crédit à des « millefeuilles » argumentatifs où « un argument frappant », impossible à déconstruire, pourrait renverser l’ensemble d’une conception. 

Avec tout ceci en tête, revenons-en à la Chine…

Jusqu’ici, nous avons appris que :

  1. Amnesty International était en partie financée par les USA ;
  2. Sa page sur la Chine manque du minimum de rigueur en matière de sourçage ;
  3. La Chine pratique une censure active
  4. Amnesty use de techniques rhétoriques qui de facto alimentent une position hostile à la Chine
  5. Amnesty affirme ce qu’elle ne peut, au mieux, que suspecter (que la Chine se rend coupable d’attaques informatiques, que des lieux sacrés sont détruits sur ordre du gouvernement)

Nous allons maintenant poursuivre notre voyage à travers les affirmations d’Amnesty International sur la Chine en abordant le plus gros chapitre de cette déconstruction : les affirmations indirectement sourcées.

Données indirectement sourcées

Cette catégorie reprend toutes les affirmations pour lesquelles des éléments concernant la source sont donnés et permettraient théoriquement de les retrouver. Avant de se faire une opinion sur une des affirmations suivantes, il faut d’abord retrouver la source originale, s’assurer ensuite de son authenticité, de sa qualité, de sa concordance avec ce qu’en dit Amnesty, du degré de confiance que l’on peut y accorder, etc.

L’idéal, dans ce genre de cas, est de trouver des sources officielles chinoises qui confirment l’affirmation. Pourquoi ? Parce que cela signifie que les deux parties, pourtant opposées, sont d’accord sur des faits (quitte à ce que l’une ne « voie pas le problème » et l’autre si – comme par exemple sur la censure) ; cet accord renforce d’autant la confiance que l’on peut avoir dans les faits évoqués (l’interprétation relevant quant à elle du positionnement de chacun).   

1. La Chine a fait des progrès environnementaux mais « sur fond de graves revers pour les droits humains » (source : Greenpeace Asie du Sud-Est et IQAir AirVisual)

Difficile à partir de ces seules informations de se faire une idée. Le site d’IQAir présente notamment un classement des pays les plus pollués (la Chine s’y trouve en 12ème position) mais ne permet pas facilement de trouver des tendances dans le temps, lesquelles permettraient d’évaluer les « progrès » réalisés par la Chine (ni d’ailleurs via la Wayback time machine). Une recherche mène à un article de Greenpeace comme celui-ci lequel rapporte également des améliorations environnementales en Chine. Toutefois, aucune de ces deux sources ne permettent d’établir un lien entre progrès environnementaux et les « graves revers pour les droits humains ». Il semble que cette partie de l’affirmation n’ait été ajoutée que dans le but rhétorique d’affaiblir les éléments positifs et ne soit pas corrélée aux « progrès environnementaux ». L’affirmation d’Amnesty est biaisée.  

2. Le système judiciaire a été placé sous le commandement absolu du PC chinois (source : « une » déclaration de Xi Jinping en février)

Cette affirmation suppose l’absence de séparation des pouvoirs et la subordination du pouvoir judiciaire à l’exécutif. Comme expliqué plus haut, je favorise des sources « officielles » avec, ici, une recherche dans China Daily, une presse considérée comme proche/contrôlée par le pouvoir. Pour cette période, publié le 15 février 2019, on y trouve seulement un article faisant écho à quelque chose de proche de l’affirmation d’Amnesty, lequel se fait le relais de ce qui serait publié par le 4ème numéro de l’année 2019 du Qiushi, l’organe du comité central du parti communiste chinois (CPC). Le texte de la déclaration de Xi Jinping est disponible ici et une synthèse des éléments saillants ici. Rien n’indique, ni dans l’article de Xi Jinping ni dans la synthèse, que le Parti Communiste se trouverait « au-dessus » de la loi ou de quelque autre pouvoir. Au contraire, la déclaration semble avant tout promouvoir une application stricte de la loi. Pour servir cet objectif, Xi Jinping y annonce la création d’un « Comité central de gestion globale de l’état par la loi » (qui n’y serait pas subordonnée). L’affirmation d’Amnesty est, au mieux une surinterprétation bizarre, au pire un mensonge.  

3. Légalisation de la détention extrajudiciaire appelée liuzhi

Il semble que l’information originellement date de 2017. Le terme liuzhi ne fait référence qu’à un district chinois dans China Daily mais l’information est relayée en 2018, dans une opinion, sur CGTN (également proche du pouvoir). Il s’agirait d’un nouveau dispositif de détention pour lutter contre la corruption mais sur lequel il est difficile de se positionner à ce moment-là puisqu’il n’avait pas encore été mis en place. Or, c’est la seule occurrence du terme jusqu’à aujourd’hui. Quelle est donc la source originelle d’Amnesty ? Comment Amnesty parvient-elle à donner autant de détails sur ce dispositif (jusque-là évoqué comme une réponse au contesté shuanggui), sans pourtant donner ses propres sources (comme par exemple l’article de loi y afférent) ? L’affirmation d’Amnesty ne peut être corroborée.

4. Les forces de l’ordre sont affranchies de toute responsabilité en cas d’atteintes aux biens et intérêts des particuliers ou des organisations commises dans l’exercice de leurs fonctions (source : « une » réglementation datant de février)

L’année n’étant pas précisée, on en déduit qu’il s’agit d’une réglementation de 2019. Un article du South China Morning Post évoque l’information mais ce qu’Amnesty « oublie » de préciser, c’est que dans le cas où un officier porterait atteinte aux biens ou intérêts légitimes d’un citoyen ou d’une institution, « la partie lésée aurait cependant toujours droit à une indemnisation de la part de l’autorité de sécurité publique compétente ». L’affirmation d’Amnesty est incomplète.

5. Proposition de sanction des citoyens via un système de crédit social (source : « une » réglementation datant de juillet)

La question du système de « crédit social » mériterait un dossier à elle toute seule et a cristallisé les critiques univoques envers la Chine ces dernières années (avant les Ouïghours). Un de ses instruments est une liste noire des personnes et organisations « en qui on ne peut avoir confiance ». Le crédit social recense les « bons et les mauvais » comportements. Un article du South China Morning Post (publication de Hong-Kong, donc chinoise) explique que la dimension arbitraire est critiquée – laquelle ne tiendrait pas compte des circonstances individuelles.

Il est important de noter que les comportements jugés sont essentiellement liés aux questions d’argent (le système de crédit social étant d’ailleurs sous l’autorité du ministère de la « planification économique ») : escroquerie, non-remboursement de prêts, collectes illégales de fonds, publicité mensongère, etc., dans un pays où les transactions économiques de pair à pair (individus et institutions ou entreprises) sont extrêmement courantes et nécessitent la confiance interpersonnelle. Le système aurait permis de répondre à plusieurs grands scandales, notamment dans le domaine de la santé, comme l’indique l’article du SCMP.

Si, au regard de nos standards occidentaux en matière de vie privée, le système de crédit social peut sembler choquant (comme le serait l’usage incroyablement répandu des caméras de surveillance en Chine), Amnesty n’aborde pas les problèmes auxquels ce système se propose de répondre. L’information est donc incomplète et biaisée.

6. Poursuite de la « sinisation » et durcissement du contrôle sur les Chrétiens et les Musulmans (source : Assemblée populaire nationale, en mars)

L’information est relayée notamment par China news. Il s’agit d’un rapport, dont le Premier ministre chinois Li Keqiang s’est fait le porte-parole, qui évoque la nécessaire adhésion à la sinisation des religions en Chine et à la subordination de ces dernières aux lois du pays. Relevons avant tout que nombreux sont ceux, en Europe, qui appellent les religions à s’adapter à la culture occidentale (parfois pour occulter des positions franchement racistes d’ailleurs, façon Zemmour). D’autre part, qu’il soit attendu des religions qu’elles respectent la loi semble tomber sous le sens. On aurait toutefois tort de faire preuve de simplisme : sinisation ne signifie pas « génocide culturel ». Le processus fait débat et implique notamment des travaux fort intéressants. Pour plus d’informations à ce sujet, voir par exemple cet article.

7. Condamnation du pasteur Wang Yi à neuf ans de prison (30 décembre 2019)

En ce qui concerne ce pasteur, le rapport d’Amnesty décrit précisément les raisons de sa condamnation : « opérations commerciales illégales » et « incitation à la subversion de l’État ». Le verdict apparaît sur le site de la cour populaire du Sichuan. Je ne vois en revanche pas comment il nous serait possible de porter un jugement sur ce verdict sans connaître l’affaire, ni les faits qui lui étaient reprochés. Amnesty n’en dit pas plus. En réalité, l’exemple sert moins pour lui-même que pour donner une impression de « quantité » (voir la rhétorique de l’accumulation déjà évoquée). Cette pratique participe à renforcer une opinion déjà faite et à faire baisser le curseur de crédence, grâce à l’accumulation d’exemples, de ceux qui douteraient.

8. « Lavage de cerveau » et mauvais traitements au Xinjiang (source : NYT, ICIJ en concordance avec des témoignages recueillis par Amnesty)

Ce point 8 fait ici référence aux fameux « camps de rééducation » dans lesquels seraient enfermés un million de Ouïghours et où un « lavage de cerveaux » serait pratiqué. Les documents confidentiels originaux auxquels se réfère ici Amnesty sont les câbles (leaks) publiés par l’ICIJ (International Consortium of Investigative Journalists). Vous trouverez un accès direct à ces documents ici en anglais et ici en chinois. Avec l’aide d’une source chinoise, j’en ai vérifié la traduction.

Dans la plupart des cas qui posent question, la traduction choisie du mandarin à l’anglais « renforce » les connotations liées à la coercition, la contrainte, l’intensité. Quelques exemples : le terme de « défense personnelle et technologique » (personnel defense and technological defense) devrait plutôt, selon mes contacts sinophones, être traduit par « sécurité » ; « monitorer et contrôler » (monitor and control) par « gérer » ; des « exercices de combat » (actual combat exercises) sont en fait, en mandarin, une métaphore signifiant des exercices « suffisamment pratiques pour être directement applicables » ; le texte en anglais ajoute une notion « d’obéissance » (compliance and obedience) là où, en mandarin, on évoque seulement le respect des règles. Lorsque le texte mentionne une nécessité d’assurer les interactions, la traduction omet de préciser que les centres doivent garantir aux détenus le contact avec « l’affection de leurs proches ». La note enjoint les responsables des centres à constituer « a strong team » (fort, puissant, solide, etc.) là où l’adjectif en mandarin veut plutôt dire « la meilleure ».

Plus grave : la critique de ces « centres » se concentre autour de l’idée de lavage de cerveau. À l’appui de cette thèse, le document en anglais parle de « résoudre les problèmes idéologiques » (ideological problems) et, plus loin, de « faire l’éducation idéologique » (ideological education) des détenus. Or, le terme mandarin pour « idéologique » signifie « in mind », « ce qui occupe l’esprit, les pensées » – une traduction qui n’implique cette fois pas une doctrine à laquelle il faudrait se soumettre ! Dans un même ordre d’idées, le texte mentionne des classes différentes selon le « niveau culturel » (cultural level), là où il aurait fallu préférer « le niveau de connaissance » – ce qui ne va pas dans le sens d’une volonté d’annihiler une autre culture. Le texte an anglais parle enfin d’une « transformation véritable » (truly transform) là où, en mandarin, « transformation sincère » aurait été plus juste : on passe de l’idée d’imposition à une idée de remise en question – ce qui est très différent bien entendu.

Le document a été récolté par l’ICIJ, à partir de cette page. L’ICIJ garantit l’authenticité de ces documents – nous ne pouvons bien entendu que les croire (et je n’ai aucune raison de la mettre en doute).

Le plus intéressant – et ce que peu de gens auront fait – est donc de lire ce document ! C’est un document volé, certes, mais qui nous offre de comprendre de l’intérieur, depuis une note interne classée confidentielle, le fonctionnement des fameux « centres de rééducation ». S’il y a bien un lieu où la sauvagerie institutionnalisée attendue s’exprimerait, c’est dans un document comme celui-là – ce qui d’ailleurs nous est promis par la couverture médiatique occidentale.

Je relèverai ici, de façon nécessairement subjective, les éléments qui m’auront étonné dans la lecture. J’engage les lecteurs à lire eux-mêmes le texte et à se faire leur opinion – il est fort possible que leur sélection eut été différente.

Alors qu’y trouve-t-on ?

Il apparaît clairement que le fonctionnement de ces centres relève à la fois d’une logique carcérale (interdiction de sortir, postes de garde, visites familiales limitées, etc.) et d’une logique militaire (hiérarchie stricte, organisation du temps et des activités également, système de punitions, de récompenses et de grades, etc.) Il n’en demeure pas moins que ces centres sont soumis à la loi chinoise (précision faite dès le premier paragraphe) ; il ne peut s’agir donc d’espaces hors-la-loi comme la prison US de Guantanamo par exemple (même si la loi elle-même peut être inique, bien entendu).

Si le rôle de la police dans ces centres est bien d’empêcher les évasions, d’éviter toute sorte de trouble ou d’attaque contre le staff, il lui est en revanche défendu d’y porter une arme et son rôle est décrit comme devant assurer la sécurité. La priorité de ces centres est la dé-radicalisation – un objectif que nous aurions tort de prendre avec sarcasme tant elle nous a concernés (j’ose à peine mettre le verbe au passé). Le processus est assuré par l’étude quotidienne, l’augmentation de la connaissance et de la pratique du Mandarin et la connaissance de la loi. Les classes sont organisées selon la langue nationale parlée par les détenus (appelés « étudiants » dans le texte et qui peuvent être d’ethnies ouïghours, kazakhes, etc.) et leur niveau de connaissance.

J’ai été particulièrement étonné par le fait que le document autorise explicitement à recruter des professeurs parmi les détenus (« étudiants ») pourvu qu’ils aient atteint des performances exceptionnelles dans leur formation. Ils sont alors rémunérés. D’autre part, le document insiste sur la nécessité d’augmenter le nombre de classes en en accélérant la construction de nouvelles et la rénovation des plus anciennes.

Le document préconise une approche conversationnelle pour chaque individu, afin de comprendre ses dynamiques de pensée (comment en est-il arrivé à croire ce qu’il croit ?, par exemple en ce qui concerne le Jihad – comme nous le verrons dans le prochain épisode) et en « résoudre [les] contradictions » pour le guider hors des « émotions négatives ». Une telle formulation rappelle le principe de dialectique au sens de Marx, ce qui semble cohérent pour un pays se réclamant du communisme (le peuple éduque le peuple). Il est aussi demandé d’assurer une atmosphère « saine et inspirante », de promouvoir « le regret et la confession des détenus » afin qu’ils comprennent « la nature profondément illégale, criminelle et dangereuse de leur comportement passé ». Pour ceux qui s’opposeraient, il est conseillé d’user de méthodes où « le groupe prend soin de l’individu » (« many take care of one »).

Pour arriver à leurs fins, les centres semblent beaucoup compter sur une stricte organisation de la vie des détenus, à partir des gestes quotidiens : la santé, les règles de bienséance et de politesse, la conformité, les comportements solidaires et amicaux. Les détenus doivent avoir les cheveux coupés, être rasés, se laver et changer de vêtements régulièrement. Il est clair que ces valeurs peuvent nous paraître éloignées culturellement mais elles sont au cœur même de l’étiquette chinoise.

Étonnamment par rapport à ce qu’on peut en apprendre habituellement sur ces centres, le document insiste sur l’importance pour les détenus d’entretenir des contacts réguliers avec leur famille, au moins une fois par semaine, au moyen de correspondances écrites, de coups de téléphone, de vidéochats, de visites, etc. L’objectif est que les détenus se sentent « en sécurité » et les familles « à l’aise » (« at ease »). Il est conseillé au staff de prendre garde (« pay attention ») à tout changement émotionnel ou « de changement de façon de penser » suite à ces rencontres.

La « transformation de la façon de penser » des détenus est évaluée pour chacun mensuellement. Le score atteint sert de base à la mesure de l’efficacité du dispositif d’enseignement et de formation et a un impact direct sur les récompenses, les punitions et les visites de la famille. Le détenu arrive au terme du processus lorsque son problème est « moins grave » que quand il est arrivé sur place ; il est resté sur place pendant minimum un an ; son score total en termes de « façon de penser », de succès académique, de respect et de discipline rencontrent les standards requis.

La décision de libérer le détenu passe alors par une grande quantité de niveaux de pouvoirs (de l’échelon interne, à celui de la ville, du district et de l’État). Mais avant, il devra encore suivre une formation intensive (vocational training) devant lui permettre d’obtenir ensuite un emploi « en fonction de ce qu’il souhaite et des besoins de la société ». En fait, il semble s’agir là d’une étape essentielle de réinsertion : « Tous les efforts possibles devraient être faits pour que les diplômés (sic) obtiennent un emploi en accord avec leurs aspirations ». Pour ceux qui ne pourraient pas travailler ou auraient des « difficultés dans leur vie », le document invite les centres à travailler avec des organisations locales (qui s’occupent aussi de leur suivi pendant un an) pour assurer une aide effective et résoudre les difficultés pratiques.

Dans ce document confidentiel, on ne trouve aucun appel à l’usage de la violence. La volonté affichée (et somme toute logique si l’on adopte le point de vue chinois selon lequel ces détenus sont des terroristes, ce que nous verrons plus en détails dans le prochain épisode) est que les personnes suivant ce processus changent sincèrement de point de vue. Il en va de la sécurité de la province. Bien sûr, on peut émettre des réserves quant au procédé et à son efficacité, mais je ne suis pas certain que nous en menions plus large avec nos propres returnees. L’attention portée aux mécanismes de réinsertion par l’emploi, au respect de la personne en termes d’hygiène, de santé, de repas, d’infrastructures de qualité, etc. donnent en miroir, bizarrement, une bien piètre image de nos prisons.

Attention, j’insiste sur le fait que si CE document ne permet PAS de confirmer les mauvais traitements, cela ne veut pas dire que ces mauvais traitements n’ont pas lieu. Par contre, on peut douter de leur institutionnalisation puisqu’alors d’autres documents tout aussi officiels et confidentiels devraient contredire frontalement ceux-ci. Il me semble également qu’un tel dispositif ne dit rien du caractère juste ou injuste de l’incarcération elle-même, ni de la légalité des procédures qui y ont mené. L’analyse qui précède porte exclusivement sur ce document et on ne saurait en inférer quelque conclusion plus générale – dans un sens comme dans l’autre d’ailleurs, ce qui décrédibilise les conclusions faites par Amnesty sur cette base.

Que conclure à l’issue de ce troisième épisode ?

  1. D’abord que des bonnes nouvelles sont présentées de façon négative (les progrès environnementaux sont artificiellement aritculés à de « graves revers pour les droits humains » ;
  2. Qu’Amnesty ment ou, au mieux, qu’elle sur-interprète en disant que le Parti Communiste se place au-dessus du système judiciaire ;
  3. Rien ne corrobore l’affirmation selon laquelle les détentions extrajudiciaires seraient autorisées ;
  4. Que l’information sur l’irresponsabilité des forces de l’ordre est juste mais opportunément incomplète ;
  5. De la même façon, la façon de parler du dispositif de « crédit social » est biaisée et, en tout cas, incomplète aussi ;
  6. La « sinisation » des religions, présentée par Amnesty comme un durcissement du contrôle sur les diverses spiritualités, semble en fait un processus complexe impliquant les théologiens et les chercheurs, semblable aux questions que pose, par exemple, la « compatibilité » des religions monothéistes avec notre « modèle » de démocratie ;
  7. Qu’Amnesty pratique une rhétorique de l’accumulation en présentant un cas de condamnation vis-à-vis desquels il est impossible d’émettre une opinion ;
  8. Enfin, que les preuves supposées soutenir la thèse du « lavage de cerveaux » dans les centres de « rééducation » ne tiennent pas face à une analyse rigoureuse et détaillée.

Pour être honnête, je ne pensais pas moi-même arriver à de telles conclusions. Pour les faits les plus graves, concernant les camps où seraient enfermés « un million de Ouïghours », l’analyse du « leak » est sans appel et ne confirme pas les affirmations communément racontées dans les médias occidentaux, lesquels sont censés s’appuyer précisément sur ces documents !

Ces conclusions, dont je rappelle qu’elles doivent être lues à la lueur de la prudence épistémique par laquelle j’ai introduit ce dossier, jettent, à mon avis, un douloureux discrédit sur le travail d’Amnesty International concernant la Chine. Nous continuerons ce travail de déconstruction, dont on voit qu’il peut nous mener à faire bouger nos curseurs de crédence, dans le prochain épisode. Nous reviendrons sur les droits des LGBTI et la condamnation de « défenseurs des droits humains ». Nous nous attacherons enfin à analyser les données sourcées en complétant les premières révélations sur le Xinjiang et les Ouïghours. Enfin, dans le cinquième et dernier épisode, nous tenterons de tirer les conclusions de ce que nous aurons appris.     

Merci à tous ceux qui m’ont aidé dans la rédaction de ce dossier…et surtout à mes informateurs sinophones. Merci aussi à tous ceux qui réagissent, en public ou en privé. Cet enthousiasme me pousse à prendre ce temps d’analyse.

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Analyses

Il est évident que la Chine.

Partie 1 – Chine, sujet tabou?

Si je vous parle de la Chine, quelle image vous vient naturellement en tête ?

Bien sûr, le pays fait la une de l’actualité récente, le coronavirus ayant commencé son expansion sur le marché de Wuhan. Le Figaro publiait il y a quelques jours un article parlant de 59000 morts de la maladie dans cette seule ville, chiffres venant frontalement contredire les 3329 victimes avancées entre autres par le média chinois CGTN pour tout le pays. Une « différence » que le média français n’hésite pas à qualifier de mensonge – accusant tout simplement l’OMS de couvrir la dictature…

Pendant ce temps, un journaliste de BFM TV, Emmanuel Lechypre, regarde apparemment amusé la diffusion de l’hommage aux milliers de victimes chinoises du covid-19 : « Ils enterrent des Pokemon! », chuchote-t-il dans un micro qu’il croit éteint. Humour, humour.

Quand donc l’on évoque la Chine…

Skyline of Wuhan from Yellow Crane Tower
Skyline of Wuhan from Yellow Crane Tower

Vous pensez certainement « censure » et absence de « liberté d’expression » ; vous pensez « dictature ». Peut-être que vous avez entendu parler du « génocide culturel des Ouïghours », comme le titrait Libération il y a moins d’un an. Un million de personnes en camps de « rééducation » pour apprendre à bien penser, à base de torture et de lavage de cerveau. Voilà qui fait également songer au Tibet et au Dalaï-Lama forcé de fuir son pays… Peut-être que vous songerez au fameux système de « crédit social », un dispositif d’évaluation étatique façon Black Mirror qui ferait frémir les plus adeptes du personal branding. Et ce n’est qu’une mise en bouche quant au catalogue des horreurs chinoises…

Sur la Chine, tout a été dit, non ? La Chine est le pays par excellence que nous, viscéralement attachés à la démocratie et à l’héritage des Lumières, devrions inlassablement dénoncer. Quitte à en écarter la possibilité de comprendre?

Je vous propose aujourd’hui d’ouvrir le dossier chinois. Il y aura plusieurs épisodes, un chaque lundi, lors desquels nous prendrons le temps de l’analyse et de la mise à distance. L’analyse sous la forme de la critique des sources : d’où vient ce que l’on sait ? Les sources sont-elles solides ? Comment peut-on à la fois être aussi assertif sur les exactions chinoises tout en admettant que nous n’en connaissons pas grand-chose – à la manière de l’article du Figaro évoqué ci-dessus ? Comment un État aussi peu regardant des droits de l’homme embrasse-t-il un peuple fier d’être chinois et peu enclin à l’insurrection – Hong-Kong faisant ici figure d’exception que l’histoire peut expliquer ? Serait-ce donc l’idée de Machiavel selon laquelle il vaut mieux être craint qu’être aimé si l’on ne peut avoir les deux ? L’interprétation du « système chinois » est-elle nécessairement univoque et la vérité forcément du côté occidental ?

Dans les pages qui suivent, je ne parlerai pas du coronavirus. Et pourtant, l’histoire commence bien là, par une anecdote personnelle. J’entre dans le parking duquel cet ami tout juste sort. Nous nous croisons et échangeons quelques mots. Il garde ses distances, se tient à quelques mètres de moi. Je peux voir à son visage qu’il est légitimement inquiet. Le virus prend, ce jour-là, de l’ampleur. La pandémie est proche en Belgique, le lockdown en ligne de mire. Il est inquiet pour sa santé, celle de sa famille certainement mais aussi celle des hôpitaux eux-mêmes qui, s’ils subissent de plein fouet la crise, ne seront plus en mesure d’assurer leurs missions « normales » : dialyses, accidentés de la route, etc. Pour ma part, j’essaie de relativiser. Je dis que l’exemple de la Chine montre qu’il est apparemment possible d’endiguer la propagation du virus – ce qui est, à tout le moins, une bonne nouvelle. Il me répond alors, agacé : « Bien entendu, c’est une dictature ! »

Théories et réfutation

Je m’étonne.

C’est qu’il me semble que si la Chine n’avait pas réussi à gérer la crise, il aurait très probablement pu s’exclamer de la même façon : « Bien entendu, c’est une dictature ! » Et si la crise y reprend ses droits aujourd’hui, à l’heure d’écrire ces lignes, peut-être est-ce encore une question de dictature?!

Karl Popper
Karl Popper

Depuis Popper (1963, voir l’excellent chapitre « Conjectures et réfutations »), l’on sait que lorsqu’une théorie (« c’est une dictature ») est capable de prouver une chose et son contraire, c’est que cette théorie n’est pas réfutable, donc qu’elle n’est pas valide. Le lien de causalité entre l’affirmation et ce qu’elle est censée démontrer s’effondre. Ça ne veut pas dire que la Chine n’est pas une dictature. Ça ne veut pas dire non plus que la Chine est une dictature. Ça ne veut juste rien dire du tout, dans ce contexte.

A-t-on le droit de dire ça ? A-t-on le droit, quant à une telle affirmation sur la Chine, de réserver son jugement ? De dire : cette situation précise ne me permet pas d’affirmer le caractère dictatorial de la Chine ?

Clarifions tout de suite ce point ; la Chine est une dictature. Elle se revendique telle dans sa constitution, dès son préambule : « Après la fondation de la République populaire de Chine, notre société est passée progressivement de la démocratie nouvelle au  socialisme. La transformation socialiste de la propriété privée des moyens de production a été réalisée, le système de l’exploitation de l’homme par l’homme aboli et le régime socialiste définitivement instauré. La dictature démocratique populaire, dirigée par la classe ouvrière et basée sur l’alliance des ouvriers et des paysans, qui, par essence, est une dictature du prolétariat, s’est consolidée et développée. »

Ce qui nous intéressera dans ce dossier est d’un autre ordre : puisque dictature il y a, de quoi la dictature chinoise est-elle le nom ? Autrement dit, jusqu’à quel point la référence marxiste à la dictature du prolétariat recouvre-t-elle l’acception du terme que nous avons aujourd’hui? De cette volonté d’exploration, de la réserve a priori qu’elle implique, ce jour-là, dans ce parking, cette connaissance m’a violemment fait le reproche. Réserver, à un instant « t » (j’insiste !), son jugement sur la Chine, sur la nature de son caractère dictatorial ou sur l’état de la liberté d’expression qui s’y exerce, semblait scandaleusement immoral quand bien même est-ce parce que l’on est bien trop conscient de sa propre ignorance.

Je repense alors à Étienne Chouard, sur le plateau télé du Média, sommé de donner son avis sur les chambres à gaz. Le voilà mal pris, Chouard bredouille qu’il ne connaît pas le dossier. Il ne connaît pas le dossier ? Stupéfaction ! Chouard est-il négationniste ? Est-ce que, sur les chambres à gaz, réserver son jugement n’est pas là, précisément, la forme discrète que prend l’abject, une façon pernicieuse de justifier l’injustifiable ?

Je prends l’exemple de Chouard car c’est bien à la figure immonde du négationniste que m’a comparé cette connaissance lorsque je réservais mon jugement sur la Chine. Je reviendrai en conclusions de ce dossier sur la comparaison et la position de Chouard, montrant qu’il y a, entre les deux situations, des éléments fondamentalement différents. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’argument sur lequel s’est appuyé cet ami pour attaquer ma position : « Il y a des évidences ! » Des évidences qu’on ne peut remettre en question : il est évident que la Chine. Point barre. Bégaudeau a très bien dénoncé ces fameuses « évidences » à plusieurs vitesses auxquelles une certaine classe sociale, privilégiée, aime tellement se référer.

Analysons de plus près l’argument de « l’évidence ».

L’évidence, cache-nez du dogmatisme

Le concept même d’évidence me semble, à moi, extrêmement dangereux. L’évidence, en français, désigne ce qui, parce qu’il s’impose à l’esprit, n’aurait besoin de preuves ni de justifications ; il est d’ailleurs intéressant de constater que le mot evidence, en anglais, signifie au contraire la preuve. Ainsi, l’évidence est nécessairement dogmatique, elle ne souffre la contradiction. Elle est de l’ordre de la vérité révélée, tautologique comme l’est le croyant qui, voulant démontrer l’existence de Dieu, s’appuie sur la Bible. Se parer du masque de l’évidence, c’est se faire l’artisan d’une police de la pensée supposée se mettre au service de la liberté d’expression, sacré paradoxe.

Leibniz, qui critiquera vertement la perspective cartésienne de l’évidence, considère qu’elle ne peut que porter atteinte à la vérité scientifique. Et pourtant, même Descartes pensait que le doute, « par accumulation des motifs qui peuvent le justifier », est « la meilleure façon de vérifier ce qui parmi nos croyances peut y résister » (Lamberto, 1981, p.549). Un doute qui ne peut mener bien entendu au relativisme, lequel pose autant problème que le dogmatisme évoqué plus haut. Non, tout ne se vaut pas. Tous les avis sur la Chine ne sont pas en même temps pertinents, ne sont pas vrais en même temps – ce qu’on nomme, en philosophie, le principe de non-contradiction.

L’esprit critique, comme praxis, ne consiste donc pas à renvoyer dos à dos des positions opposées (« la Chine permet la liberté d’expression » versus « la Chine ne permet pas la liberté d’expression », par exemple) mais il consiste plutôt en un travail méthodique de recherche et de critique des sources amenant, à mesure, à engranger un ensemble de connaissances que l’on pourra considérer comme suffisamment solides pour s’y appuyer et qui font honneur à la complexité sans souscrire en un dogmatisme moral par trop kantien.

C’est un travail que j’ai eu l’occasion de réaliser déjà par deux fois. D’abord à propos d’un article publié par le journal Le Soir évoquant une vidéo du Président Maduro ; puis à l’occasion de la publication des résultats d’un sondage sur Cuba. Le dossier chinois, ici présent, est à ce titre le plus gros travail de déconstruction des sources que j’ai eu l’occasion de réaliser à ce stade. C’est aussi le plus ambitieux.

J’insiste sur le fait que la vérité, en tant que construit discursif (Giraud, 2018), n’existe pas par elle-même. Elle est nécessairement une interprétation, un coup de projecteur, depuis une certaine position, sur une réalité sociale.

Ainsi, il me semble utile d’expliciter ma position : mon travail de déconstruction est le fait de quelqu’un défendant des valeurs de justice sociale reposant, dans ce cas, sur une lecture marxiste de la réalité. Le fait qu’un Marxism-friendly ouvre la boîte du consensus autour de la critique de la Chine est, en soi, loin d’être innocent. Toutefois, l’inverse est tout aussi vrai : qu’un socio-démocrate embourgeoisé, le même qui refuse le tropisme fasciste d’un gouvernement Macron ayant érigé la violence policière en système, s’exprime sur la Chine serait tout aussi symbolique. Ni l’un ni l’autre ne pourront se prévaloir d’une objectivité désincarnée. Tous deux piégés, en des lieux différents, ne pourront qu’avoir à cœur d’être les plus honnêtes possibles, de jamais ne sacrifier la rigueur sur l’autel de l’opinion, d’à tout moment chercher à faire coïncider les faits avec le discours sur les faits, en acceptant le caractère partial et partiel de ce discours, mais sans jamais le travestir.

J’ai donc proposé à cet ami de me soumettre le document qu’il estimait le plus solide sur la Chine et la liberté d’expression. Il n’est jamais trop tard pour apprendre, pour chercher, pour enquêter, pour faire bouger ses curseurs de crédence (les miens et les siens), encore moins pour exercer son esprit critique… Il m’a finalement renvoyé à la page du site web d’Amnesty International sur la Chine. Sa lecture fait effectivement froid dans le dos et, pour bien comprendre la suite de ce dossier, je vous invite à en prendre connaissance (ce n’est pas très long) et à vous faire une première opinion.

Je dois dire, à ce stade, que je pars avec plusieurs handicaps : je ne m’inventerai pas sinologue, je ne parle pas mandarin. De plus, je n’ai jamais été en Chine. Ce faisant, suis-je capable de produire quelque forme de connaissance ? Pour un aperçu, je vous donne rendez-vous lundi prochain, 13 avril, pour le second épisode où nous entrerons dans le vif du sujet en abordant la critique des sources dite « externe », les financements d’Amnesty, les pleins pouvoirs de la police chinoise et les détentions arbitraires. 

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