Réactions

Quand Amnesty assume ne « jamais » être critique de « la qualité du travail de ses chercheur.es »

Suite à la publication de mes articles sur la Chine, on m’a plusieurs fois demandé : « Et Amnesty, ils ne répondent pas ? ».

Effectivement, si ce que je dis est faux, Amnesty a tout intérêt à en apporter la preuve – et ce pour que ne se propagent pas des « fake news ». Si je ce que je dis est vrai, Amnesty aurait tout intérêt à se taire – pour éviter un « effet Streisand » et pour éviter de devoir se corriger. La meilleure censure, plus efficace que la répression, est celle consistant à s’assurer que les voix hétérodoxes demeurent marginalisées. Vous pouvez crier tant que vous voulez, si y’a personne pour écouter, vos cris resteront parfaitement inutiles.  

La pensée dominante se caractérise ainsi par sa…domination ! Elle prend de la place seulement parce qu’elle s’assure que d’autres en prennent moins. C’est le socle de tout système. Si y’a des riches, c’est parce qu’il y a des pauvres à qui les riches volent le surtravail. Si les femmes demeurent opprimées, c’est parce que les hommes, en tant que classe, les oppriment. Même principe pour les personnes racisées et, en fait, pour toutes les structures de domination.

Ainsi, un.e intellectuel.le défendant une position marginale sera peu ou pas invité.e dans les médias mainstream, sera peu ou pas relayé.e, sera moins bien référencé.e par les moteurs de recherche, sera pointé.e comme « non fiable » par des prescripteurs comme le Décodex, sera peu ou pas invité.e à donner des conférences, des interviews, etc. Et lorsqu’iels le sont, le temps qui leur est accordé ne suffit pas à élaborer leur pensée car déconstruire nécessite du temps (comme le rappelaient Bourdieu et Chomsky) – là où la pensée dominante s’exprime sans difficultés, s’appuyant sur les prérequis, les clichés, les habitudes.

Est-ce à dire que l’absence de réponse d’Amnesty sur mes articles est une « preuve par défaut » que je dis la vérité ?

Pas si vite.  

Il y a quelques jours, on m’a contacté pour me partager des captures d’écran d’échanges avec Amnesty à propos de ma série sur la Chine. Analysons-les ensemble et voyons ce qu’on peut en retirer parce qu’il me semble que ces réponses sont caractéristiques de cette « censure par la marginalisation ». Quels sont les arguments déployés par Amnesty ?

  1. « Il s’agit d’un blog parmi tant d’autres » Comprenez : vous êtes marginal, donc vous n’êtes pas digne d’attention. Or, précisément, en vous confinant dans la marginalité, on s’assure que vous ne soyez jamais populaire et donc que l’on ne doive jamais dealer avec ce que vous dites. Dès la première phrase apparaît le principe de censure par la marginalisation. À noter qu’on pourrait très bien fonctionner autrement et décider que ce qui fait la valeur d’un blog n’est pas sa popularité mais la qualité de son argumentation. À ce compte-là, Amnesty accordera plus de légitimité à Cyril Hanouna qu’au blog du Radis.
  2. « […] qui accusent Amnesty, comme le font tous les États autoritaires, dictatures […] » Il s’agit ici d’un argument par association (au sens du passionnant Chaïm Perelman). Si vous « accusez » Amnesty, vous êtes nécessairement dans le camp des dictatures, voire vous êtes vous-même « une dictature » – la formulation entretenant ici cette ambiguïté. C’est sur cette base « d’association » que m’a été refusée, il y a quelques années, une place à l’assemblée générale d’une ONG « de gauche » parce que j’avais dénoncé les mensonges occidentaux sur la Syrie. Comprenez pourtant qu’il n’y a aucune forme de causalité : on peut très bien dénoncer les pratiques d’Amnesty (et ONG apparentées) ET être férocement opposé aux dictatures.
  3. « […] rouler pour les États-Unis (sic). » Ce qui est amusant, c’est que je n’ai JAMAIS utilisé cette expression « rouler pour les USA ». Le « (sic) » est donc totalement hors de propos. J’ai dans cet article apporté la PREUVE du financement d’Amnesty par les USA (j’y ai d’ailleurs nuancé sa vassalisation) et j’ai souligné dans cet article-ci la dimension géopolitique du séparatisme ouïghour soutenu, là encore, par les USA. Il est amusant de constater qu’Amnesty ne semble pas considérer que le nombre d’accusations allant dans le même sens est, au moins potentiellement, l’indice de ce qu’il y aurait quelque chose à remettre en question chez elle…
  4. « […] depuis longtemps décidé de perdre moins de temps à leur répondre […] » C’est très pratique et entretient, bien entendu, la marginalisation évoquée plus haut. Plus encore, cette phrase renvoie de façon sous-jacente à l’idée d’évidence que je traite dans le premier article de ma série sur la Chine. En effet, s’il est « évident » que ces blogs-dictatures accusent à tort Amnesty et qu’Amnesty défend « les victimes », pourquoi perdre son temps à leur répondre ? L’évidence a, comme je l’ai dit, le grand avantage de se soustraire à l’exigence de preuves ou, au moins, à certaine précaution épistémique.
  5. « […] défendre les victimes des violations des droits humains » Une nouvelle fois, Amnesty se positionne dans le camp du juste, là où je serais du côté des États autoritaires, des dictateurs. Être Amnesty « suffit » comme preuve de sa bonne foi – on frise l’argument d’autorité. Vous savez quoi ? Moi aussi je pense être « du côté des victimes » ! C’est fou, n’est-ce pas ? De toutes les victimes. Pas uniquement celles qui, pour l’une ou l’autre raison, plaisent à mon camp politique, ma culture, mon pays, mon système économique.
  6. « […] le problème avec la Chine, […] c’est que nous ne pouvons pas y entrer, faire des enquêtes sur le terrain […] : nous sommes interdits là-bas » Cet aveu est extraordinaire, et je l’avais déjà relevé dans cet article. Donc, Amnesty ne se prive pas pour AFFIRMER des tas de choses – sur les Ouïghours, sur le crédit social, sur les LGBTI et que sais-je encore – sans pouvoir aller sur le terrain, c’est-à-dire en étant complètement dépendante de tiers pouvant tranquillement l’instrumentaliser. Cette info ne mérite-t-elle pas d’apparaître EN PRIORITÉ sur la page « Chine » d’Amnesty ? N’implique-t-elle pas, pour Amnesty, de se demander pourquoi la Chine lui fait si peu confiance ? Par exemple l’impact que pourraient avoir les financements des USA, l’ennemi par essence de la Chine, sur le niveau de crédibilité qu’on peut lui accorder ? Ou le fait de constamment plébisciter les positions de séparatistes ? Etc.
  7. « […] comme en Arabie Saoudite […] » Nouvel argument par association : Chine et Arabie saoudite (le « s » ne prend pas de majuscule !) interdisent la présence d’Amnesty, donc ces deux pays sont comparables. Pratique, non ? Le fait que ces deux pays appartiennent, géopolitiquement, à des blocs opposés, qu’ils défendent des options économiques, culturelles, spirituelles parfaitement opposées importe peu, n’est-ce pas ? Le fait que l’Arabie saoudite soit l’alliée historique des USA, bailleur de fonds d’Amnesty, ne semble pas, non plus, être un problème moral insurmontable pour Amnesty. Des USA qui s’essuient largement sur les droits humains également : procès iniques, torture, inégalités abyssales, politiques criminellement guerrières, ingérences en tout genre, etc. Mais l’argent n’a pas d’odeur, hein. On croit rêver.
  8. « […] des défenseurs des droits humains, des membres d’ONG dont les témoignages sont recueillis » Hé oui, c’est bien ça le problème, cher Community Manager d’Amnesty : des témoignages. Ou, pour être plus précis, « huit » témoignages en ce qui concernent les Ouïghours. Tu vois le problème ? Tu vois le risque d’instrumentalisation, d’exagération voire de mensonges purs et simples pour ses propres intérêts religieux, séparatistes ou autres ? J’ai expliqué ici le problème des témoignages. Amnesty dit les recouper mais reconnaît que les Ouïghours sont « venus à elle » et que les « 100 Kazakhs » ont tous été amenés par les deux mêmes personnes.
  9. « Il est dès lors facile pour un « journaliste » qui tient son blog dans son coin […] » Je suis content d’apprendre que mon taf est facile et suffisamment peu crédible pour qu’Amnesty se permette de mettre des guillemets méprisants autour du mot « journaliste ». On ne tiendra pas compte des heures, des jours, des semaines, des mois entiers, la nuit, avec mes enfants jouant à mes côtés, en assumant mon travail rémunéré pendant le jour, à lire, à écrire, à traduire des documents, à fact-checker, à m’interroger sur mon positionnement, ma méthodologie, la solidité épistémologique de ce que je raconte, etc. J’ai cru, un instant, que ça avait un peu de valeur. Mais apparemment, tout ça est « facile ». Chouette, moi qui craignais être parfois trop peu accessible. Quelle arrogance ! Quel mépris ! Et quelle bêtise.
  10. « Si la Chine, comme la Corée du Nord, permettait à des ONG comme Amnesty de mener des enquêtes, il en serait autrement » Mais, avec tous les mensonges, les imprécisions, la partialité dont vous faites preuve, je serais Président de la Chine, JAMAIS je ne vous donnerais accès à mon territoire – indépendamment de ce qui s’y passe ! Est-ce si difficile à comprendre ? Commencez par faire preuve d’honnêteté, par exemple en disant : « Nous ne pouvons pas confirmer le chiffre d’un million de Ouïghours détenus » ou « les documents confidentiels de l’ICIJ infirment les témoignages que nous avons recueillis » ou « le World Uyghur Congress est une organisation séparatiste », etc. Il y a BEAUCOUP de vos affirmations qui auraient depuis longtemps dû rester des hypothèses ou sur lesquelles vous auriez dû revenir. Vous n’êtes pas crédible et il n’y aucune raison, sur cette base, qu’un pays comme la Chine ou la Corée du Nord vous ouvre ses portes.
  11. « Nous sommes, nous employé.es, membres, sympathisant.es, les plus sévères critiques avec notre mouvement […] Jamais de la qualité du travail de nos chercheur.es » Eh bien, voilà qui a le mérite d’être explicite. Si la seule critique que vous êtes capables d’entendre est celle émanant de l’interne et que, de surcroît, « jamais » vous ne remettez en question le travail de vos chercheur.es, il y a peu de chance, en effet, qu’un blog comme le mien égratigne vos certitudes. Gageons que ce ne soit en revanche pas le cas de mes lecteur.rices.

Il me semble que ces quelques verbatim illustrent à merveille le principe de marginalisation des voix hétérodoxes que j’ai évoqué en introduction.

Comment ?

Simple ! Ne pas me faire de publicité en me répondant, m’associer aux dictatures, sous-entendre que je défendrais une théorie du complot en évoquant le rôle des USA, mettre sur la Chine la responsabilité des mensonges (quelle que soit la nature de ces derniers) d’Amnesty, ne jamais mettre en question la valeur des témoignages, ridiculiser le travail des auteurs indépendants et, enfin, ne « jamais » être critiques envers le travail de ses chercheur.es.

La messe est dite.

Par défaut
Analyses

Il est évident que la Chine. (4)

Enfin de retour pour le 4e épisode ! Nous allons cette fois terminer l’analyse des affirmations indirectement sourcées par Amnesty International quant à la situation des droits de l’homme en Chine. Nous nous attaquerons ensuite aux données explicitement sourcées. Ce faisant, nous allons plonger dans l’univers des militants des droits de l’homme et comprendre comment la question locale du militantisme se confronte à une dimension géopolitique. En filigrane, on retrouve les tensions entre les USA et la Chine.

Deal commercial entre les USA et la Chine

Au sommaire, on explorera d’abord plus en détails la question LGBTI, nous nous intéresserons ensuite à plusieurs militants, intellectuels et journalistes arrêtés et condamnés. Nous prendrons le temps d’analyser leurs liens avec des ONG internationales (dont Amnesty fait partie) et le principe de souveraineté des États. Enfin, nous reparlerons de l’ethnie ouïghoure et notamment du terrorisme islamiste dans le Xinjiang.

Ce nouvel épisode, abondamment sourcé avec, dès qu’il est possible, des liens vers les informations originales, présente un travail original et exclusif. J’ai besoin de votre soutien pour le partager massivement, le commenter, le critiquer dans ses aspects positifs et négatifs. Comme à chaque fois, votre apport peut être crucial, pour relever des imprécisions, des erreurs, poser des questions ou nourrir de vos propres sources les argumentations présentes.

Allons-y.

1. La discrimination envers les communautés LGBTI persiste (« aucune loi » ne protège les LGBTI)

Amnesty affirme ici que les communautés LGBTI sont discriminées. Je ne suis pas juriste, encore moins compétent en ce qui concerne les lois chinoises. Toutefois, l’art. 33 de la constitution chinoise stipule que « tous les citoyens de la République populaire de Chine sont égaux devant la loi » – le même article assure d’ailleurs que la Chine « respecte et garantit les droits de l’homme » (ce qui ne veut pas dire qu’elle le fait, non plus qu’elle ne le fait pas). Il n’y a pas de mention explicite de l’orientation sexuelle dans la constitution – ce qui du reste n’est pas étonnant : un rapide coup d’œil à la constitution belge, dont les lois en la matière sont reconnues comme très progressistes, indique qu’il n’y est pas fait mention non plus des LGBTI.

Chinese men having sex

En revanche, si l’on peut supposer qu’Amnesty dit vrai, il y a une différence entre des lois qui protègent et des lois qui condamnent. Ainsi, l’homosexualité est reconnue comme légale en Chine depuis 1997 et n’est plus considérée comme une maladie mentale depuis 2001. La page Wikipedia concernant les droits LGBT en Chine donne un aperçu complet de la situation. Une Pride a lieu tous les ans à Shanghai. Il ne s’agit pas de dire, évidemment, qu’il n’y a pas de discriminations envers les communautés LGBTI en Chine mais qu’elles ne sont, jusqu’à preuve du contraire, pas institutionnalisées.

Du reste, un sondage intéressant, paru dans « The Chinese Journal of Human Sexuality » en 2014, indiquait que près de 85% des 921 répondants étaient favorables à l’union entre des personnes de même sexe (avec seulement 2% d’opposition et 13% d’indécis). Je ne suis pas sûr que la société française, secouée ces dernières années par d’importantes manifestations contre le mariage pour tous, atteigne des résultats similaires.

2. Yu Wensheng a été reconnu coupable après avoir diffusé une lettre ouverte demandant d’apporter cinq modifications à la constitution chinoise

Yu Wensheng est un avocat chinois, spécialiste des droits de l’homme. SCMP relaie une dépêche de l’AFP à son propos. L’article publié n’est d’ailleurs pas tendre avec le pouvoir, dont on peut voir avec la copie d’écran ci-contre qu’il est censuré en Chine. China Daily relate également une information expliquant que les  ambassadeurs allemand et français ont été critiqués par le pouvoir suite à la remise d’un prix à Yu Wensheng. Les autorités se défendent ici en disant que ce cas est « purement judiciaire » et n’a « rien à voir avec les droits de l’homme ». Je n’ai pas trouvé de copie de ladite lettre ouverte.

La conception de la liberté d’expression est ici clairement en jeu : appeler à un changement fondamental de la constitution (par exemple à une élection présidentielle à plusieurs candidats) est ici envisagé comme une « incitation à la subversion du pouvoir d’État ». Et, d’une certaine façon, c’est effectivement une pareille incitation puisqu’une élection à plusieurs candidats de facto sape le principe fondamental d’une dictature (fût-elle du prolétariat). La Chine reconnaît explicitement dans sa constitution, dès son préambule, être une dictature ; dictature qui implique la concentration de tous les pouvoirs aux mains d’une seule personne ou d’un seul organe.

Ainsi, c’est bien un changement structurel des institutions qui, ce faisant, est évité puisque toute critique devrait cheminer par les instances du pouvoir déjà établies. Notons que ça ne veut pas dire que les autorités ne seraient pas sensibles aux critiques (elles ont plutôt intérêt à l’être pour éviter des mouvements d’insurrection de masse, voir le Prince de Machiavel pour une théorisation de ce principe) mais que ces dernières ne peuvent remettre en question le principe fondamental de dictature du prolétariat.

Une telle position nous semble éminemment problématique (et c’est peu dire) dans la conception occidentale de la démocratie. Cependant, elle répond à une logique (dont je ne dis pas qu’elle est moralement souhaitable). Pour d’autres raisons, les changements structurels semblent tout aussi inatteignables dans un système capitaliste de démocratie représentative – sauf par les voies de la révolution – comme j’ai pu le montrer précédemment.

3. 12 ans de réclusion pour Huang Qi, journaliste

Censuré dans la plupart des médias chinois, le cas de Huang Qi est traité dans le South China Morning Post, comme le montre une recherche. Étonnamment, la plupart des articles concernant Huang Qi renvoient en fait…à Amnesty. Une « circulation circulaire de l’information » sur laquelle nous reviendrons plus bas en analysant le rôle des ONG internationales dans la politique intérieure des états.

Un article récent, de juillet 2019, informe d’une condamnation du journaliste à 12 ans de prison pour avoir transmis illégalement des secrets d’État – voilà qui nous rappelle, bien sûr, le cas de quelques lanceurs d’alertes en Occident comme un certain Julian Assange. Jusque-là, Huang Qi semblait jouir d’une certaine protection car, bien que dénonçant des affaires a priori embarrassantes, il était également utile à l’État chinois en exposant des cas (par exemple d’injustices commises par des agents locaux) dont ce dernier n’était pas au courant.

4. Condamnation de Liu Feiyue, fondateur de Civil Rights and Livelihood Watch (29 janvier 2019)

La situation est ici similaire à celle évoquée juste au-dessus pour Huang Qi. Seule une source officielle fait état de ce procès et n’évoque pas le verdict – ce qui peut être compris comme une volonté de censurer la voix des militants des droits de l’homme. Il n’y a, sinon, que des sources étrangères qui parlent de Liu Feiyue, laissant penser que de tels militants sont aussi utilisés comme symboles par des puissances étrangères hostiles à la Chine. Ainsi, l’État chinois reprochait à Liu Feiyue d’être financé par des sources étrangères, ce qui nous mène à l’affirmation suivante :

5. Les autorités critiquent publiquement Asia Catalyst, pour infraction à la loi sur les ONG étrangères

Asia Catalyst est une organisation caritative enregistrée aux USA. Comme l’indique son site Internet, elle cherche à « construire une société civile forte » en Asie. Elle se propose de « former les leaders d’organisations communautaires » avec des objectifs d’efficacité, de soutenabilité, de démocratie, de plaidoyer pour les droits de l’homme.

D’après Wikipedia, on trouve parmi ses bailleurs de fonds une constellation d’organisations états-uniennes comme l’Open Society Foundation (qu’on retrouve citée ici), la Levi Strauss Foundation, la National Endowment for Democracy et le U.S. State Department Bureau of Democracy, Human Rights and Labor. Vous me direz : et alors ? C’est quoi le problème ?

George Soros, fondateur de l’Open Society Foundation

Notons avant tout que, quelle que soit l’origine des financements, la légitimité des demandes populaires (pourvu qu’elles soient populaires) soutenues par ces organisations ne doit pas être remise en question a priori (mais peut l’être a posteriori s’il y a lieu de penser que ces demandes servent des intérêts cachés). Toutefois, un ensemble de facteurs nous amènent à regarder ces ONG financées par les USA avec méfiance, en ce qu’elles semblent être devenues l’outil d’ingérence étrangère le plus performant aujourd’hui. Voyons pourquoi en cinq points :

  1. Que veut-on changer ? Par exemple, les modes de production économiques capitaliste et chinois continuent de comporter des différences de nature (concernant la place des entreprises d’État, par exemple, et des secteurs touchant les besoins fondamentaux). Les valeurs d’égalité, la solidarité et le refus de l’individualisme – inscrites dans un rapport singulier au collectif – sont profondément ancrées en Chine, contrairement aux valeurs occidentales. Au nom de quelles valeurs ces ONG travaillent-elles ? L’égalité sociale ou la liberté économique ? C’est sans doute la première question à poser concernant ces ONG. J’avais écrit, en 2017, un article détaillant ces aspects. Financer un plaidoyer pour un changement de mode économique revient donc à financer des velléités de renversement – ce qui n’est pas sans rappeler, par exemple, le coup d’État contre Allende au Chili.
  2. Les conséquences des révoltes financées par ces ONG. Nulle part ces financements et la « formation de jeunes leaders démocrates » n’ont donné lieu à un quelconque changement vers une véritable démocratie, donc vers un plus grand niveau de bonheur pour les populations concernées (ce qui demeure, en bon utilitariste, mon but personnel). La conséquence, à chaque fois, a été de remplacer un régime oppresseur hostile à l’impérialisme par un régime oppresseur favorable à l’impérialisme. Nous pouvons à cet égard rappeler, outre le Chili, le cas du Brésil, du Shah en Iran, des Mujaïdhins en Afghanistan ou, plus récemment, de la Libye (liste malheureusement non-exhaustive). Retour à la case départ économique et politique…
  3. Les locaux impliqués, pris sous l’aile « bienveillante » des USA, sont ensuite laissés à l’abandon, comme en atteste par exemple le mal nommé « printemps arabe » en Tunisie. Une communauté d’intérêts à un instant « t » ne signifie pas que les intérêts se recouvrent une fois les premiers objectifs (par exemple de destitution d’un président autocrate) atteints. Au contraire. Et, à ce jeu, lorsque des militants ont été soutenus par des ONG (et leur argent) aussi puissantes que les fondations de Soros, Rockfeller, et consorts, ils ne sont plus rien dans le rapport de force par la suite. Ils sont devenus inutiles, voire dangereux. Le livre Arabesque$ d’Ahmed Bensaada, que j’ai eu le plaisir d’éditer chez Investig’action il y a quelques années, est éclairant à cet égard.
  4. Les raisons « humanitaires » ne sont que des prétextes qui cachent mal les concurrences économiques, le contrôle des matières premières, etc. Ainsi, les cartes des réserves de pétrole et de gaz mondiales recouvrent tragiquement la géopolitique des conflits internationaux et des interventions états-uniennes. Ce qui explique aussi pourquoi ce n’est pas l’équilibre politique qui est recherché mais le chaos. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’est pas difficile de faire affaire et alliance avec les pires régimes : on a vu comment Lafarge a financé l’État islamique en Syrie ou comment les USA soutiennent, voire ont participé à la consolidation de, l’Arabie saoudite et Israël. Truman disait d’ailleurs, en 1941, dans le New-York Times : « Si l’Allemagne l’emporte, nous devons aider la Russie et si la Russie l’emporte nous devons aider l’Allemagne. Ainsi, il y aura des deux côtés le plus possible de victimes ». Charmant programme.
  5. La censure chinoise et la « grand firewall de Chine » doivent donc se comprendre dans un contexte où les USA ont la mainmise sur l’ensemble des nouvelles technologies et des entreprises qui les représentent. Il est par exemple frappant de constater que le gouvernement des USA formule ses exigences auprès des nerds de la Silicon Valley (voir, encore, Bensaada (2015)) ou qu’ils financent massivement le projet opensource TOR… Utiliser leurs apps, naviguer sur leurs réseaux, c’est constamment leur fournir tout ce dont ils ont besoin, en termes d’informations, pour renforcer leur propre domination ; ce que je suis précisément en train de faire en écrivant ces lignes sur Word, WordPress, etc. Ceux qui en douteraient feraient bien de se souvenir de Snowden et du projet PRISM.
Réserves de pétrole dans le monde

À la suite de tout ça, on comprend non seulement que pratiquer la censure et opérer un important contrôle sur les ONG étrangères (dont Amnesty) qui y officient est, pour la Chine, un bon moyen de (a) garder, à l’interne, un niveau de critique acceptable mais surtout un moyen de (b) se prémunir contre les désastres de si nombreux autres pays « non alignés » avec la perspective états-unienne.

Les victimes s’appellent très certainement Liu Feiyue, Huang Qi ou Yu Wensheng qui représentent, sans beaucoup de doutes possibles, des drames humains à l’échelle individuelle. Dans la perspective chinoise, la répression de ces militant, journaliste ou avocat semble inévitable pour éviter des drames plus grands encore à l’image de l’Afghanistan, l’Irak ou la Libye. La Chine se trouverait alors dans un dilemme semblable au dilemme philosophique du tramway qui « l’obligerait » à choisir entre deux solutions moralement inacceptables : réprimer des individus ou laisser libre cours à une déstabilisation de grande ampleur par des puissances hostiles. Avec notre regard extérieur, le conflit moral est tout aussi perturbant : vaut-il mieux une atrocité certaine à petite échelle ou une atrocité potentielle à grande échelle? Je n’ai malheureusement pas de réponse à donner.

Données sourcées

Cette catégorie reprend toutes les affirmations pour lesquelles un lien précis est donné vers la source dans l’article d’Amnesty. La présence d’une source ne dit évidemment rien a priori de sa qualité, de son authenticité, de son caractère véridique. Une analyse en détails de chacune d’elles doit ainsi être réalisée.

1. Une estimation d’un million d’Ouïghours, de Kazakhs et d’autres ethnies envoyées dans des camps d’internement pour dé-radicalisation (source)

Sur les camps eux-mêmes, je renvoie bien entendu le lecteur à la déconstruction précise, dans l’épisode précédent, des documents confidentiels obtenus par l’ICIJ (International Consortium of Investigative Journalism).

La source présentée par Amnesty a ici le désavantage d’être, une nouvelle fois, « autoréférentielle » : Amnesty cite Amnesty. On y apprend cependant que les autorités chinoises ont « nié les allégations de graves violations des droits humains » mais, de lien en lien, il est finalement possible de télécharger un dossier plus complet sur ces violations dans le Xinjiang. Une note, à l’entame du dossier et reproduite ci-contre, d’une extrême importance, doit attirer notre attention (c’est moi qui surligne en jaune certains passages).

On y apprend que mener des enquêtes sur les droits humains en Chine est « exceptionnellement difficile », dans la mesure où le contrôle est lui-même exceptionnel. On pourrait naturellement penser que c’est une preuve « par défaut » que la Chine a quelque chose à cacher mais c’est aussi un comportement logique (je dis bien « logique » et pas « moralement souhaitable ») de la part d’un pays vis-à-vis d’un pays (ou d’organisations) ennemi.es à qui il est difficile d’accorder sa confiance, comme expliqué plus haut quant au rapport qu’entretiennent les ONG étrangères avec des pays non alignés. Donner un accès total et libre revient à s’exposer à encore plus de propagande et de désinformation.

Étonnamment, et ce pour la première fois depuis le début de mon enquête sur Amnesty, l’ONG reconnaît l’extrême difficulté de produire des « preuves précises » quant à ses affirmations, sa dépendance aux autres ONG (elles-mêmes dépendantes d’Amnesty, et participant de ce fait toutes à une « circulation circulaire de l’information » comme disait Bourdieu). On y apprend aussi que les informations directement collectées par Amnesty sont issues de huit interviews (huit !) de personnes qui ont contacté Amnesty et de 100 Kazakhs, tous amenés par deux militants dissidents. Autant dire que toutes les réserves que j’avais émises à l’égard des témoignages dans la deuxième partie de cette série s’agrègent ici. Amnesty, faisant la démonstration d’une prudence qu’on ne lui connaît plus dans ses documents « grand public », n’affirme plus rien mais se dit seulement « suffisamment convaincue ».

Documentaire sur CGTN

Passons maintenant à la partie inconnue, ici en Occident et qui, si elle l’était, nous rappellerait de très mauvais souvenirs prenant la forme d’une salle de concert parisienne, d’un supermarché casher, d’un métro ou d’un aéroport bruxellois. Ce qu’on ne sait pas, c’est que le Xinjiang est, depuis 1990, le théâtre d’opérations de terrorisme islamiste sanguinaires, comme en témoigne ce documentaire sur CGTN. Les images sont violentes : la Chine étant un pays où les caméras de surveillance sont très nombreuses, les images des attentats le sont aussi. Jusqu’en 2016, des attaques ont tué quantité d’innocents : Urumqi (2008), Seriqbuya (2013), Kumming (2014) et même Pékin (2013) sont parmi les exemples les plus meurtriers. Les responsables de ces attentats sont surtout membres de l’ETIM (Parti islamique du Turkestan, section locale d’Al-Qaeda), qui ont aussi combattu en Afghanistan. Notons que la Chine et l’Afghanistan possèdent bien une frontière commune et que ces attentats ont commencé juste après que la Russie s’est retirée de l’Afghanistan.

Une constante de la couverture médiatique occidentale est la mise en doute quant à la réalité des attaques et aux motivations des assaillants, lesquelles sont pourtant bien documentées (comme par exemple un terroriste du Xinjiang qui s’est filmé avant son opération, drapeaux de Daesh en arrière-plan). Que dirions-nous si la Chine mettait en doute les attentats dont nous avions été victimes ? Si elle les présentait comme des actes de défenseurs de la démocratie ?

La source originelle indiquant qu’un million de musulmans Ouïghours étaient enfermés dans des camps est le Chinese Human Rights Defenders, une (énième) ONG basée à Washington, reprise par Reuters qui attribue faussement l’allégation aux Nations Unies.

Mais si la Chine réprime ainsi sa population musulmane, tel qu’Amnesty l’affirme, il faudrait s’attendre à ce que l’ensemble des pays du monde le lui reproche, n’est-ce pas ? Or, ce n’est pas du tout ce que l’on observe, comme le reconnaît du bout des lèvres le journal le Monde qui, faisant référence à la troisième commission de l’assemblée générale des Nations Unies, n’hésite toutefois pas à affirmer, citant une source diplomatique « occidentale » anonyme, que Pékin « a fait pression sur de nombreux pays de façon perverse ». Quel talent !

En réalité, la Chine a reçu, lors de cette commission, un soutien massif de la majorité des pays du monde avec 54 pays en sa faveur contre 23 seulement pour le « camp occidental ». Les pays musulmans y sont massivement représentés : Kirghizistan, Pakistan, Éthiopie, Syrie, Algérie, etc., comme en atteste (même si de façon incomplète) le communiqué de presse officiel de la séance. Étonnant pour un pays qui opprimerait sa population musulmane, non ?

La région ouïghoure est également sujette à des velléités séparatistes, orchestrées notamment par le World Uyghur Congress, ONG financée par la NED (National Endowment for Democracy, paravent de la CIA – voir ce qu’en dit Allen Weinstein), à hauteur de 27 millions de dollars. La NED qui n’est autre qu’un des multiples programmes états-uniens servant la déstabilisation de gouvernements ennemis, comme on l’a démontré plus haut. On peut noter que l’indépendance du Tibet, du Xinjiang et de la Mongolie intérieure réduirait de moitié le territoire chinois – ce qui est de nature à plaire aux USA qui, pour l’instant, possèdent une superficie similaire à celle de la Chine (chacun entre 9 et 10 millions de km²).

Financement du World Uyghur Congress par la NED

À travers le soutien de l’Occident au séparatisme ouïghour, il faut donc voir un terrain d’affrontement entre deux blocs. La Chine est reconnue, par exemple par l’UE, comme un « rival systémique ». Dans ce contexte, le Xinjiang sert de prétexte à des mesures de rétorsions économiques dans une guerre commerciale…sachant que si le Xinjiang tombait entre des mains favorables à l’Occident, il en serait de même pour les réserves de pétrole qui y sont importantes.

2. Nombre de religieux, intellectuels, etc. emprisonnés pour avoir exercé leur liberté de religion et d’expression (source)

Ce point fait référence au cas de Tashpolat Tiyip, ancien président de l’université de Xinjiang, citoyen parfait…jusqu’à ce qu’il soit arrêté et condamné à mort. Enfin, comme on le verra ci-dessous, c’est un peu plus compliqué que ça…

La première question que je me pose est la suivante : pourquoi quelqu’un d’aussi renommé à l’international, qui est en outre une véritable fierté nationale et la preuve vivante de la paix entre les ethnies dans le Xinjiang, aurait-il été détenu et condamné à mort ? Une hypothèse est évoquée sur ce site prenant sa défense : il aurait pris l’habitude de faire ses salutations en langue ouïghoure au début de chacun de ses enseignements. S’il s’agit bien de la raison de sa condamnation, on se trouve face à une décision d’une brutalité extrême, parfaitement insensée de la part du gouvernement chinois.

Le fait d’exhorter les agents de l’État à parler le mandarin est cependant exact. On trouve par exemple dans ce texte une argumentation visant à énoncer les raisons de parler le mandarin dans le Xinjiang : ce serait un signe de patriotisme bienvenu, notamment en retour des politiques socialistes de réduction de la pauvreté dans la région ; la langue nationale serait un symbole de souveraineté nationale ; la connaissance du mandarin aide dans la vie quotidienne, par exemple pour comprendre les manuels d’appareils domestiques ; elle augmente la possibilité d’obtenir un emploi de qualité ; elle diminue le risque d’être sujet à des manipulations religieuses extrémistes, etc.

Le même texte fait référence à la loi nationale de la République populaire de Chine sur les langues et les langues générales mais aussi à l’accusation de « double discours » (double-faced person) si on ne la respecte pas, terme vraisemblablement utilisé par le gouvernement pour attaquer les intellectuels et militants ouïghours.

Pour autant, que dit cette loi ? En son article 8 (§1), la loi spécifie que « tout groupe ethnique possède la liberté d’utiliser et de développer sa propre langue et sa propre écriture ». L’article 10 indique toutefois que le mandarin est la langue obligatoire d’enseignement (bien que l’art. 16 §4 admette des exceptions). Enfin, l’article 26 §2 prévoit qu’en cas de non-respect de la loi, la personne pourra être « critiquée et éduquée » (cette dernière traduction porte à confusion) et que des sanctions sont prévues en cas de récidive ou de refus. La nature des sanctions n’est, quant à elle, pas précisée dans ce texte.

Les salutations en ouïghour ne semblent pas être « suffisantes », même au regard de la loi chinoise, pour une telle condamnation – à moins d’accepter l’idée selon laquelle l’État chinois agirait de façon irrationnelle. Il nous faut alors chercher plus loin. En continuant notre enquête, je tombe sur un site en langue arabe (Radio Free Asia) qui semble avoir plus d’informations : Tashpolat aurait été arrêté et condamné pour séparatisme – et non, comme indiqué dans les articles ci-dessus, pour avoir parlé ouïghour. La peine de prison à vie inclurait deux ans de sursis au terme desquels la peine peut être soit commuée, soit mener à une condamnation à mort. Dans ce texte, ce qui est reproché à Tashpolat est plus précis : il aurait « utilisé le forum du collège pour promouvoir des idées séparatistes ». On apprend également que le frère de Tashpolat Tiypp, Nuri Tayeb, vit aux USA.

Je m’étonne que cet aspect de la condamnation n’ait pas été évoqué par Amnesty, ni par les sites qui le défendent en Occident…d’autant que la question du séparatisme est, comme vu au point précédent, fondamentale. Le cas de Tashpolat Tiyip s’inscrit en fait dans le cadre, beaucoup plus large, de la géopolitique en Asie et des intérêts où USA et Chine s’affrontent, par la voie de financements et d’ONG écrans, sur le terrain du Xinjiang. Il nous est impossible, en revanche, de savoir si Tashpolat Tiyip en était un acteur conscient ou s’il a été une victime de cette guerre qui ne dit pas son nom.

Conclusions

En résumé, qu’avons-nous appris dans ce nouvel épisode ?

  1. Amnesty évoque la discrimination des LGBTI mais ne dit rien du caractère complexe des dynamiques sociétales en Chine où, par exemple, 85% de la population se montre favorable au mariage gay.
  2. Amnesty apporte son soutien à Yu Wensheng. Il n’est pas inutile de préciser que ce dernier milite pour un renversement du système chinois tel qu’il est conçu dans sa constitution. Imaginons la position dans laquelle se trouveraient nos États occidentaux face à des militants, financés par des ONG internationales, appelant à renverser notre constitution et s’essuyer sur les valeurs que nous pensons tous partager ? Souvenons-nous, par exemple, de Nathalie Saint-Cricq du service politique de France 2 qui déclarait qu’il fallait « repérer et traiter (sic) ceux qui [n’étaient] pas Charlie » tandis que le député Éric Ciotti twittait qu’il aurait fallu « pouvoir supprimer les allocations familiales aux parents des élèves qui n’ont pas respecté la minute de silence. » La tolérance et la liberté d’expression, même dans une « démocratie », ont leurs propres limites…
  3. À l’instar des USA, la Chine n’hésite pas à arrêter et condamner les lanceurs d’alerte. Se positionner moralement face à la divulgation de secrets d’État dépend, pour moi, d’une évaluation des coûts et des bénéfices d’une semblable « trahison ». Ainsi, je pense qu’il est salubre et même nécessaire que des crimes et exactions commis par des États soient rendus publics si et seulement si la sortie de cette information ne met pas en danger plus de monde – ce qui n’est malheureusement pas toujours décidable en contexte de guerre.
  4. Amnesty dénonce la condamnation de l’ONG Asia Catalyst mais elle occulte les conséquences désastreuses, partout dans le monde, du financement par l’Occident et de l’action de semblables ONG.
  5. Amnesty n’hésite pas à faire des affirmations, sans conditionnel ni précautions oratoires, dans ses documents publics. Il faut soi-même chercher dans le détail de ses dossiers pour y trouver un aveu sous forme de disclaimer dans lequel elle reconnaît, en fait, la fragilité de ses informations sur les Ouïghours.
  6. Amnesty relaie l’info non sourcée selon laquelle un million de Ouïghours seraient enfermés au Xinjiang mais ne dit pas un mot de la quantité d’attentats islamistes meurtriers qui touchent la région depuis les années ’90 et auxquels les centres sont censés apporter une solution. Dans son article, elle ne dit pas non plus que ce qu’elle affirme ne se base que sur des témoignages, qui plus est venus à elle et risquant donc de l’instrumentaliser.
  7. Amnesty affirme que les musulmans du Xinjiang sont opprimés mais ne dit pas que l’immense majorité des pays musulmans dans le monde (parfois opposés entre eux…) ont apporté leur soutien à la Chine lors de l’Assemblée générale des Nations Unies.
  8. Amnesty occulte le fait que des ONG semblables à elle (comme le World Uyghur Congress), financées par les USA, apportent leur soutien et forment des militants séparatistes au Xinjiang, au Tibet et en Mongolie intérieure – attaquant directement l’intégrité du territoire chinois.
  9. Enfin, évoquant le cas de Tashpolat Tiyip, Amnesty cache le motif de sa condamnation, à savoir d’avoir fait la promotion du séparatisme ouïghour (ce qui peut être vrai ou pas, nous ne pouvons le savoir).

Dans le prochain épisode, nous pourrons poursuivre et clore l’analyse des affirmations directement sourcées et conclure notre dossier.

Entre-temps, j’invite les lecteurs à revérifier les informations partagées ici, à partager, commenter, nourrir le débat. Vous connaissez des gens travaillant pour Amnesty International ? N’hésitez pas à leur envoyer cette série d’articles pour leur demander d’y réagir. L’information juste et vérifiée est un droit.  

Relisez les épisodes précédents : 1 / 2 / 3

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Analyses

Il est évident que la Chine. (2)

Partie 2 – Pas besoin de sources

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Durant la semaine qui vient de se passer, les articles dénonçant la manipulation du nombre de victimes du coronavirus par le régime chinois n’ont cessé d’être publiés. Ce n’est pas étonnant, et cela pour deux raisons – indépendantes d’ailleurs de la vérité qui, elle, devra attendre de nombreuses années avant de pouvoir se faire…si elle le peut (notamment parce qu’il est probable que de nombreuses personnes décédées n’ont tout simplement pas été testées).

La première raison est que c’est souvent sur la bataille des chiffres que se construit notre soutien ou notre détestation envers des belligérants (oui, d’une certaine façon, l’Occident et la Chine se livrent une guerre qui n’est pas forcément là où Macron le pense) ; les chiffres représentent donc un instrument de poids dans les mécaniques de propagande et de contre-propagande. Par exemple, si le nombre de victimes de Staline ou lors du massacre de Srebrenica ont une part cruciale dans les argumentaires respectivement pro et anti-communistes et pro et antiserbes, je suis convaincu que les articles que j’ai mis en lien ci-dessus rapporteront des informations exclusives pour la plupart d’entre vous… Les chiffres, les fameux chiffres.

La seconde raison est qu’il existe une sorte de consensus implicite, en Occident, sur le droit que nous aurions à pratiquer un racisme parfaitement décomplexé à l’égard des Chinois. Je me souviens de la lecture frappante d’un article d’André Vltchek, paru en 2018, qui allait en ce sens et qui retrouve aujourd’hui une navrante actualité. J’ai personnellement été témoin de ce type de racisme avec des proches, soit qu’ils l’ont vécu, soit qu’ils l’ont fait subir.

Autant dire que ce deuxième article de ma série revêt une importance d’autant plus grande. Faire la critique des sources des informations sur la Chine est absolument primordial. Essentiel. Fondamental. J’invite les lecteurs qui ne l’ont pas fait à prendre avant tout connaissance du premier épisode qui pose les bases de ce travail de déconstruction.

Ainsi, nous allons procéder à une critique des sources de la page d’Amnesty International sur les droits de l’homme en Chine. Lors de la critique externe, il s’agit de s’interroger sur l’auteur du document, sa forme, son authenticité, etc. Lors de la critique interne, c’est le contenu qui est investigué.

Critique externe : qui parle et avec quels moyens

L’auteur

Le texte ici n’est pas signé, il constitue une synthèse, au nom d’Amnesty, de ce que l’ONG pense de la Chine. Formellement, il se compose d’un texte comprenant une introduction, six parties thématiques (Système judiciaire ; liberté d’expression/Internet ; Liberté de religion et de conviction ; Région autonome ouïghoure du Xinjiang ; Droits des lesbiennes, des gays et des personnes bisexuelles, transgenres ou intersexes ; Défenseures et défenseurs des droits humains) et, finalement, une liste de dix sources.

Le texte est accessible sur le site officiel d’Amnesty International, son authenticité n’est pas à questionner. En revanche, l’anonymisation de son ou ses auteurs pose problème en ce qu’elle ne permet pas de savoir par quelles voies les informations présentes ont été agrégées : autrement dit, quelle place le ou les auteurs de l’article ont-ils pris dans la production de ces informations ? Ou encore quel est le degré de confiance qu’on peut accorder aux informations présentes et à quel genre appartiennent-elles : presse, travaux scientifiques, enquêtes internationales, enquêtes réalisées par la dissidence, etc. Ce manque de clarté prive le lecteur d’une distance critique pourtant nécessaire tant sont sensibles les questions traitées.

Par exemple, n’importe quel chercheur en sciences sociales sait que la valeur d’un témoignage est très faible au regard d’autres types de preuves (d’où l’importance des archives, des statistiques, etc. dans le travail d’un historien). En ce qui concerne les témoignages, il s’agit d’être d’autant plus prudent qu’ils émanent de personnes dont les intérêts sont directement liés au sujet abordé (soit qu’ils appartiennent à l’appareil d’État chinois et seraient tentés par une minimisation des exactions dont on les soupçonne, soit au contraire qu’ils appartiennent à l’opposition ou la dissidence et seraient tentés par leur exagération). Pour augmenter la crédibilité d’un témoignage, il faudrait être en mesure d’en cumuler de nombreux, lesquels pourraient être recoupés sur des aspects pratiques convergents sans que lesdits témoins ne puissent bénéficier d’une collusion de leurs intérêts (par exemple politiques). Autant dire qu’il n’y a là rien d’évident. Ces éléments de prudence épistémique nous seront notamment nécessaires lorsque nous adresserons la question des Ouïghours dans le prochain épisode.

Amnesty International, comme toute autre organisation, occupe une certaine place sur l’échiquier des relations internationales. Le positionnement politique d’Amnesty mériterait à lui seul un livre entier et il n’est pas ici question de s’atteler à pareille tâche. La question de ses financements mérite pourtant d’être posée. Sur son site web, Amnesty affirme n’être financée que par les dons :

« Amnesty International n’accepte pas de subsides gouvernementaux (en dehors de certains projets spécifiques en matière d’éducation aux droits humains). Le financement de nos activités repose donc entièrement sur vos dons, la vente de bougies, les legs et les cotisations de nos membres. »

D’abord, il nous faut constater que la contradiction est apparente : si certains « projets spécifiques » sont financés par des subsides gouvernementaux, les activités ne reposent dont pas « entièrement » sur les dons et autres formes apparentées. Malheureusement, les documents mis à disposition des visiteurs (bilans et comptes de résultats) ne permettront pas d’avoir le détail de ces financements, notamment des fameux « projets spécifiques », dont on ne comprend pas bien pourquoi ceux-là mériteraient un financement différent, ni quelle proportion ils représentent sur le budget total de l’ONG.

Via la page Wikipédia en anglais, on apprend que les bailleurs de fond pour ces projets sont loin d’être « asexués politiquement » (comme on dirait en Belgique) puisqu’on y retrouve des acteurs majeurs bien connus : le département d’État des USA, la Rockfeller Foundation, etc. Ce sont ces mêmes organisations que l’on retrouve derrière les révolutions « colorées », des Balkans au Printemps arabe (voir les enquêtes minutieuses d’Ahmed Bensaada, dans ses livres et sur son site web, non seulement pour comprendre l’ampleur de ces financements mais également les problèmes que cela pose et pourquoi il faut les comprendre comme une forme de néocolonialisme).

Que nous apprend cette recherche sur les financements ? Qu’Amnesty International, particulièrement critique vis-à-vis de la Chine, pays communiste, se trouve être en partie financée par les États-Unis, pays caractérisé par son capitalisme agressif et ennemi déclaré de la Chine précitée. Il semble essentiel de lire l’article d’Amnesty avec ce regard « ajusté » – non pour décider a priori de la mauvaise foi d’Amnesty mais pour garder à l’esprit qu’il y aurait (au conditionnel) un intérêt stratégique pour l’organisation à « protéger » dans ses discours les USA et à critiquer la Chine.

Notons malgré tout d’une part qu’Amnesty est très critique du gouvernement Trump ainsi qu’à l’égard d’Israël, pourtant puissant allié des USA. Là encore il s’agit de ne pas avoir une vision univoque ou complotiste : financer en partie une organisation ne fait pas automatiquement d’elle votre vassal mais inscrit une relation qui sert ou pourrait servir, voire engage de bien utiles formes de dépendances (par exemple comme lorsque les philanthropes milliardaires financent Extinction Rebellion).

D’un autre côté, il faut préciser que la page concernant la Chine sur le site d’Amnesty est censurée dans sa version chinoise (voir ci-contre la copie d’écran, accès réalisé via VPN pour « simuler » une présence en Chine). La censure (les citoyens chinois utilisent ironiquement le concept existant « d’harmonisation » pour la désigner) s’explique aisément par la volonté de la Chine de garder le contrôle sur ce qui est dit à son propos. En effet, que les informations publiées par Amnesty soient vraies, partiellement vraies ou fausses ne change rien à l’impact qu’elles peuvent avoir (la multiplication d’articles contradictoires concernant la pandémie du coronavirus est là pour nous le rappeler si nous en doutions…). Quand je dis cela, je pose un constat et non un jugement moral qui me pousserait plutôt à condamner toute forme de censure.

Le lecteur

L’appréhension de nouvelles informations doit de surcroît être replacée dans le contexte de ses propres valeurs. Comment voyons-nous la Chine ? Quels sont nos préjugés ? En effet, nous avons naturellement tendance à faire correspondre une information à nos schémas préétablis. Pour une même information donnée, formulée de la même façon, deux personnes respectivement hostile et convaincue par le régime socialiste chinois pourront voir une confirmation de ce qu’elles en pensaient déjà. C’est un biais cognitif bien connu : on voit ce qu’on a envie de voir, aussi appelé biais de confirmation d’hypothèse.

Il est donc pertinent de constamment se demander, une fois passée notre première interprétation spontanée, s’il serait possible d’envisager la même information autrement – par exemple à partir d’un point de vue qui nous est opposé. Je prends souvent l’exemple du capitalisme : si, de mon point de vue « spontané » de citoyen, la tension toujours plus grande sur les travailleurs me semble illogique et immorale, du point de vue de la rentabilité économique, elle apparaît au contraire logique, amorale et nécessaire.

Les sources (et leur absence)

L’article d’Amnesty parle d’un état des lieux de l’année 2019, mais nous verrons plus tard que plusieurs éléments sont antérieurs à 2019. Dans la mesure du possible, il faudra, pour chaque affirmation, retrouver les documents originaux et réduire autant que possible le nombre d’étapes par lesquelles une information transite afin d’en limiter le risque de modification – notamment dans la traduction des termes.

C’est la raison pour laquelle j’insisterai tellement sur l’importance des sources et regretterai qu’elles ne soient pas désignées plus clairement dans le texte d’Amnesty. S’il y a traduction, il faudrait pouvoir vérifier cette dernière (ce que je me suis efforcé de faire avec l’aide de sinophones pour des documents hautement importants dont nous parlerons dans un prochain épisode et qui concernent le Xinjiang) et, si des erreurs étaient observées, s’interroger sur les raisons qui président à ces dernières : sont-elles intentionnelles ou accidentelles ? Exceptionnelles ou récurrentes ? Etc. 

Critique interne : ce qui (n’) est (pas) dit

La seconde étape de la critique des sources, celle qui nous prendra le plus de temps, est la critique interne. Elle invite à prendre connaissance du contenu de l’article. Quatre catégories d’affirmations émergent de l’analyse de l’article : 1) les affirmations non sourcées ; 2) les affirmations indirectement ou partiellement sourcées ; 3) les affirmations sourcées ; 4) les affirmations contradictoires. Nous nous intéresserons aujourd’hui exclusivement à la première catégorie : les affirmations non sourcées.

Les affirmations non sourcées

Comme pour les autres pays sur le site d’Amnesty, la synthèse est constituée d’un ensemble d’affirmations pour la plupart non sourcées. Cela suppose qu’il est impossible pour le lecteur de prendre connaissance des enquêtes, rapports, etc. qui ont mené le ou les rédacteurs à affirmer de tels éléments et donc d’en juger la validité. Voici la liste exhaustive de toutes les affirmations non sourcées :

  1. La Chine se rend coupable d’une répression systématique de toute opposition
  2. Les procès sont inéquitables
  3. La Chine recourt à la torture
  4. Les Ouïghours sont réprimés au nom de la lutte contre le séparatisme et le terrorisme
  5. Ces peuples subissent une surveillance intrusive, des détentions arbitraires et un endoctrinement forcé
  6. La détention arbitraire et secrète est légalisée
  7. Les communautés LGBTI sont en butte à la discrimination et une réprobation sociale généralisées
  8. Les défenseurs des droits humains et ONG subissent harcèlement et intimidation
  9. Les restrictions envers la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique sont renforcées
  10. Les médias, la presse écrite et les jeux en ligne sont censurés
  11. Le pays subit l’exercice d’une surveillance et d’un contrôle de masse, avec le recours technologique d’entreprises privées
  12. « Des » internautes ont été avertis, menacés ou arrêtés pour s’être exprimés sur Twitter
  13. La Chine a usé d’attaques en déni de service et de malwares pour empêcher l’accès à des serveurs
  14. Le gouvernement a ordonné la destruction de mosquées, d’églises, temples, etc.
  15. Il a continué de maintenir le placement et le maintien des Ouïghours et d’autres ethnies en détention
  16. Le réseau social Weibo a tenté de censurer des contenus concernant les LGBTI
  17. Les personnes transgenres ont été classées dans la catégorie des personnes atteintes de « maladie mentale »
  18. Aucune mesure par les autorités n’a été prise contre les « thérapies de conversion » censées modifier l’orientation sexuelle
  19. Les défenseurs des droits humains sont surveillés, harcelés, intimidés, arrêtés et emprisonnés sur base d’accusations vagues et générales comme « subversion de l’État »

Il apparaît que plusieurs de ces affirmations non sourcées en recoupent d’autres qui, elles, le sont plus ou moins partiellement. Il en résulte que, parmi ces affirmations, peu sont « originales » (au sens où elles n’apparaitraient pas ailleurs sous une forme un peu différente) et la plupart sont redondantes au sein même du texte (1, 2, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 15, 17 et 19). La redondance doit elle-même être questionnée : sert-elle à mieux comprendre le propos et aurait donc vertu pédagogique (par exemple, il est logique qu’une information donnée en introduction se retrouve au moins une autre fois dans le corps du texte) ? Au contraire, a-t-elle pour objectif d’exagérer « l’impression négative » que le lecteur peut avoir au sortir de la lecture ? En ce qui concerne ces affirmations-là, je prendrai le temps de les explorer en profondeur dans les prochains épisodes.

Parfois, le travail consistant à trouver une source mène à reconsidérer la formulation choisie. Ainsi, Amnesty dit (n°16) que Weibo « a tenté de supprimer » des contenus LGBTI. Cette affirmation se retrouve sur la page Wikipédia concernant les droits LGBTI en Chine qui renvoie vers un article de People’s Daily expliquant justement que, suite aux critiques, le réseau social ne bloque plus les contenus « gays ». Une information qui, sans donc travestir la réalité factuelle, aurait pu être formulée très différemment, en expliquant par exemple que « l’évolution des mœurs et la prise en compte du désaccord populaire a amené Weibo à reconsidérer sa politique envers la communauté LGBTI en garantissant la possibilité d’en publier des contenus liés » (cette évolution des mœurs en Chine sera traitée plus en détails dans un épisode ultérieur). Une telle formulation aurait donné une perspective positive là où celle choisie par Amnesty induit le contraire. Quant au fait que Weibo aurait supprimé des contenus liés aux lesbiennes en avril (de quelle année ?), Amnesty aurait gagné à fournir une source (j’ai par exemple trouvé cet article, que je n’ai cependant pas factchecké).

En fait, une prise de distance par rapport à ces informations montre une société traversée par des évolutions, des dynamiques et des influences qui s’opposent régulièrement – ce qui caractérise, en fait, toute société (dont la société française, sur les mêmes questions #manifpourtous).  

En ce qui concerne l’affirmation n°13, à moins d’une revendication explicite, les experts s’accordent à dire qu’il est impossible d’affirmer avec certitude l’origine d’une attaque informatique ou d’un malware. Voici un lien vers un article un peu technique, d’un expert extrêmement reconnu de la sécurité informatique, qui en donne un aperçu… Par ailleurs, le fait d’attribuer des attaques informatiques à la Chine en est même devenu un running gag au sein de la communauté des experts en sécurité, comme en attestent les deux tweets ci-contre, là encore émanant d’experts reconnus. Lorsqu’en plus Amnesty ne prend pas la peine de sourcer son affirmation, on est en droit d’émettre des doutes sérieux quant au niveau de crédence à lui accorder.

Enfin, si Amnesty affirme que c’est sur ordre du gouvernement que des églises, des temples et des mosquées ont été détruites (affirmation n°14), elle devrait être en mesure de produire la preuve de ces ordres. En effet, dans le cas contraire, elle ne pourrait que constater des destructions de lieux sacrés sans pouvoir les lier au régime.

Que conclure à ce stade ? Qu’Amnesty ne s’embarrasse pas du minimum de rigueur attendue de la part de l’ONG la plus grande et la plus puissante en matière de droits de l’homme. Dix-neuf affirmations ne sont ainsi pas sourcées, exigeant du lecteur qu’il croie sur parole ce qu’on lui dit – le contraire même d’un travail sérieux de journalisme et même d’investigation scientifique (devrions-nous croire sur parole, par exemple, le professeur Raoult ?). Le problème est d’autant plus important que lorsqu’on commence à creuser ces affirmations, on doit faire le constat que l’interprétation des faits n’est pas aussi univoque que ce qu’on aurait pu croire.

Cet épisode montre combien rien n’est évident lorsqu’on procède à un travail de déconstruction. Une série de précautions invite ainsi à tenir compte du caractère vacillant de la connaissance (par exemple vis-à-vis d’un témoignage) et du caractère situé d’un acteur social : Amnesty est financée par des bailleurs très controversés impliqués dans la guerre idéologique et économique contre la Chine et cherche dans sa communication à minimiser les problèmes que cela implique. De la même façon, nous avions montré que l’entreprise de relations publiques, Bendixen & Amandi International, responsable du sondage plébiscitant Obama au détriment du président cubain Castro avait pour client…Obama himself. « Follow the money » demeure le socle de toute démarche de critique externe de l’actualité.

Outre qu’Amnesty ne peut, à partir de ses financements, être considérée comme une ONG « neutre » dans sa critique de la Chine, qu’avons-nous pu déjà montrer ?

D’abord que la politique chinoise pratique la censure. Il ne faut pas être grand enquêteur pour en faire la preuve : un simple VPN suffit. Les contenus politiques ou sociétaux pouvant déplaire au pouvoir (et/ou à une majorité populaire conservatrice) sont censurés (comme la page en chinois sur la Chine d’Amnesty ou des contenus LGBTI) et ce, indépendamment, de leur qualité ou de leur degré de vérité – depuis des contenus vérifiés jusqu’aux fake news. On l’explique aisément : quel que soit le degré de vérité d’une information, ses effets, eux, seront bien réels. Par exemple, lorsque tout peut être dit sur le coronavirus, une chose et son contraire, des comportements irrationnels, dangereux, des pensées complotistes ou simplistes émergent naturellement. Faire le choix d’un contrôle renforcé de l’information n’est certainement pas une position que moralement je soutiens mais la censure est, malgré tout, le résultat d’un choix de société rationnel (c’est-à-dire correspondant aux objectifs de la Chine – ne fût-ce que pour se protéger). Il appartient au peuple chinois de lutter contre la censure, s’il le souhaite – et seulement s’il le souhaite (comme en dénonçant Weibo qui, en 2018, avait fait marche arrière sur les contenus LGBTI).

Nous avons également vu que certaines formulations d’Amnesty étaient explicitement à charge, comme lorsque l’information concernant le déblocage des contenus LGBTI par Weibo est présenté comme une « preuve de censure » et non comme le résultat de dynamiques sociétales allant vers l’ouverture. Amnesty manque en outre radicalement de précautions (et c’est un euphémisme) lorsqu’elle affirme que la Chine a été à l’origine d’attaques informatiques en tout genre. Comme on l’a vu, l’attribution d’attaques telles celles dénoncées ne peut qu’être hypothétique…à moins d’une revendication. Les opérations sous faux drapeau sont ici majoritaires puisqu’il s’agit avant tout de cacher son identité. Enfin, Amnesty souscrit à une rhétorique de l’accumulation à travers la redondance de nombreuses dénonciations (redondance qui explique sans doute pourquoi ces affirmations ne sont pas sourcées, puisque les répétitions auraient alors été d’autant plus visibles). Ce faisant, elle crée un effet d’amplification qui participe d’une construction de l’opinion contre la Chine.

Dans le troisième épisode, de grands dossiers seront abordés lorsque nous explorerons les affirmations indirectement sourcées : système judiciaire subordonné au Parti Communiste, légalisation des détentions extrajudiciaires, sinisation religieuse, système de « crédit social » ou encore les « camps de rééducation » de Ouïghours au Xinjiang. Je vous encourage vivement à poursuivre ensemble cette enquête et à se retrouver lundi prochain.     

Relire la première partie du dossier

Merci à tous ceux qui m’ont aidé dans la rédaction de ce dossier…et surtout à mes informateurs sinophones. Merci aussi à tous ceux qui réagissent, en public ou en privé. Cet enthousiasme me pousse à prendre ce temps d’analyse.

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Il est évident que la Chine.

Partie 1 – Chine, sujet tabou?

Si je vous parle de la Chine, quelle image vous vient naturellement en tête ?

Bien sûr, le pays fait la une de l’actualité récente, le coronavirus ayant commencé son expansion sur le marché de Wuhan. Le Figaro publiait il y a quelques jours un article parlant de 59000 morts de la maladie dans cette seule ville, chiffres venant frontalement contredire les 3329 victimes avancées entre autres par le média chinois CGTN pour tout le pays. Une « différence » que le média français n’hésite pas à qualifier de mensonge – accusant tout simplement l’OMS de couvrir la dictature…

Pendant ce temps, un journaliste de BFM TV, Emmanuel Lechypre, regarde apparemment amusé la diffusion de l’hommage aux milliers de victimes chinoises du covid-19 : « Ils enterrent des Pokemon! », chuchote-t-il dans un micro qu’il croit éteint. Humour, humour.

Quand donc l’on évoque la Chine…

Skyline of Wuhan from Yellow Crane Tower
Skyline of Wuhan from Yellow Crane Tower

Vous pensez certainement « censure » et absence de « liberté d’expression » ; vous pensez « dictature ». Peut-être que vous avez entendu parler du « génocide culturel des Ouïghours », comme le titrait Libération il y a moins d’un an. Un million de personnes en camps de « rééducation » pour apprendre à bien penser, à base de torture et de lavage de cerveau. Voilà qui fait également songer au Tibet et au Dalaï-Lama forcé de fuir son pays… Peut-être que vous songerez au fameux système de « crédit social », un dispositif d’évaluation étatique façon Black Mirror qui ferait frémir les plus adeptes du personal branding. Et ce n’est qu’une mise en bouche quant au catalogue des horreurs chinoises…

Sur la Chine, tout a été dit, non ? La Chine est le pays par excellence que nous, viscéralement attachés à la démocratie et à l’héritage des Lumières, devrions inlassablement dénoncer. Quitte à en écarter la possibilité de comprendre?

Je vous propose aujourd’hui d’ouvrir le dossier chinois. Il y aura plusieurs épisodes, un chaque lundi, lors desquels nous prendrons le temps de l’analyse et de la mise à distance. L’analyse sous la forme de la critique des sources : d’où vient ce que l’on sait ? Les sources sont-elles solides ? Comment peut-on à la fois être aussi assertif sur les exactions chinoises tout en admettant que nous n’en connaissons pas grand-chose – à la manière de l’article du Figaro évoqué ci-dessus ? Comment un État aussi peu regardant des droits de l’homme embrasse-t-il un peuple fier d’être chinois et peu enclin à l’insurrection – Hong-Kong faisant ici figure d’exception que l’histoire peut expliquer ? Serait-ce donc l’idée de Machiavel selon laquelle il vaut mieux être craint qu’être aimé si l’on ne peut avoir les deux ? L’interprétation du « système chinois » est-elle nécessairement univoque et la vérité forcément du côté occidental ?

Dans les pages qui suivent, je ne parlerai pas du coronavirus. Et pourtant, l’histoire commence bien là, par une anecdote personnelle. J’entre dans le parking duquel cet ami tout juste sort. Nous nous croisons et échangeons quelques mots. Il garde ses distances, se tient à quelques mètres de moi. Je peux voir à son visage qu’il est légitimement inquiet. Le virus prend, ce jour-là, de l’ampleur. La pandémie est proche en Belgique, le lockdown en ligne de mire. Il est inquiet pour sa santé, celle de sa famille certainement mais aussi celle des hôpitaux eux-mêmes qui, s’ils subissent de plein fouet la crise, ne seront plus en mesure d’assurer leurs missions « normales » : dialyses, accidentés de la route, etc. Pour ma part, j’essaie de relativiser. Je dis que l’exemple de la Chine montre qu’il est apparemment possible d’endiguer la propagation du virus – ce qui est, à tout le moins, une bonne nouvelle. Il me répond alors, agacé : « Bien entendu, c’est une dictature ! »

Théories et réfutation

Je m’étonne.

C’est qu’il me semble que si la Chine n’avait pas réussi à gérer la crise, il aurait très probablement pu s’exclamer de la même façon : « Bien entendu, c’est une dictature ! » Et si la crise y reprend ses droits aujourd’hui, à l’heure d’écrire ces lignes, peut-être est-ce encore une question de dictature?!

Karl Popper
Karl Popper

Depuis Popper (1963, voir l’excellent chapitre « Conjectures et réfutations »), l’on sait que lorsqu’une théorie (« c’est une dictature ») est capable de prouver une chose et son contraire, c’est que cette théorie n’est pas réfutable, donc qu’elle n’est pas valide. Le lien de causalité entre l’affirmation et ce qu’elle est censée démontrer s’effondre. Ça ne veut pas dire que la Chine n’est pas une dictature. Ça ne veut pas dire non plus que la Chine est une dictature. Ça ne veut juste rien dire du tout, dans ce contexte.

A-t-on le droit de dire ça ? A-t-on le droit, quant à une telle affirmation sur la Chine, de réserver son jugement ? De dire : cette situation précise ne me permet pas d’affirmer le caractère dictatorial de la Chine ?

Clarifions tout de suite ce point ; la Chine est une dictature. Elle se revendique telle dans sa constitution, dès son préambule : « Après la fondation de la République populaire de Chine, notre société est passée progressivement de la démocratie nouvelle au  socialisme. La transformation socialiste de la propriété privée des moyens de production a été réalisée, le système de l’exploitation de l’homme par l’homme aboli et le régime socialiste définitivement instauré. La dictature démocratique populaire, dirigée par la classe ouvrière et basée sur l’alliance des ouvriers et des paysans, qui, par essence, est une dictature du prolétariat, s’est consolidée et développée. »

Ce qui nous intéressera dans ce dossier est d’un autre ordre : puisque dictature il y a, de quoi la dictature chinoise est-elle le nom ? Autrement dit, jusqu’à quel point la référence marxiste à la dictature du prolétariat recouvre-t-elle l’acception du terme que nous avons aujourd’hui? De cette volonté d’exploration, de la réserve a priori qu’elle implique, ce jour-là, dans ce parking, cette connaissance m’a violemment fait le reproche. Réserver, à un instant « t » (j’insiste !), son jugement sur la Chine, sur la nature de son caractère dictatorial ou sur l’état de la liberté d’expression qui s’y exerce, semblait scandaleusement immoral quand bien même est-ce parce que l’on est bien trop conscient de sa propre ignorance.

Je repense alors à Étienne Chouard, sur le plateau télé du Média, sommé de donner son avis sur les chambres à gaz. Le voilà mal pris, Chouard bredouille qu’il ne connaît pas le dossier. Il ne connaît pas le dossier ? Stupéfaction ! Chouard est-il négationniste ? Est-ce que, sur les chambres à gaz, réserver son jugement n’est pas là, précisément, la forme discrète que prend l’abject, une façon pernicieuse de justifier l’injustifiable ?

Je prends l’exemple de Chouard car c’est bien à la figure immonde du négationniste que m’a comparé cette connaissance lorsque je réservais mon jugement sur la Chine. Je reviendrai en conclusions de ce dossier sur la comparaison et la position de Chouard, montrant qu’il y a, entre les deux situations, des éléments fondamentalement différents. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’argument sur lequel s’est appuyé cet ami pour attaquer ma position : « Il y a des évidences ! » Des évidences qu’on ne peut remettre en question : il est évident que la Chine. Point barre. Bégaudeau a très bien dénoncé ces fameuses « évidences » à plusieurs vitesses auxquelles une certaine classe sociale, privilégiée, aime tellement se référer.

Analysons de plus près l’argument de « l’évidence ».

L’évidence, cache-nez du dogmatisme

Le concept même d’évidence me semble, à moi, extrêmement dangereux. L’évidence, en français, désigne ce qui, parce qu’il s’impose à l’esprit, n’aurait besoin de preuves ni de justifications ; il est d’ailleurs intéressant de constater que le mot evidence, en anglais, signifie au contraire la preuve. Ainsi, l’évidence est nécessairement dogmatique, elle ne souffre la contradiction. Elle est de l’ordre de la vérité révélée, tautologique comme l’est le croyant qui, voulant démontrer l’existence de Dieu, s’appuie sur la Bible. Se parer du masque de l’évidence, c’est se faire l’artisan d’une police de la pensée supposée se mettre au service de la liberté d’expression, sacré paradoxe.

Leibniz, qui critiquera vertement la perspective cartésienne de l’évidence, considère qu’elle ne peut que porter atteinte à la vérité scientifique. Et pourtant, même Descartes pensait que le doute, « par accumulation des motifs qui peuvent le justifier », est « la meilleure façon de vérifier ce qui parmi nos croyances peut y résister » (Lamberto, 1981, p.549). Un doute qui ne peut mener bien entendu au relativisme, lequel pose autant problème que le dogmatisme évoqué plus haut. Non, tout ne se vaut pas. Tous les avis sur la Chine ne sont pas en même temps pertinents, ne sont pas vrais en même temps – ce qu’on nomme, en philosophie, le principe de non-contradiction.

L’esprit critique, comme praxis, ne consiste donc pas à renvoyer dos à dos des positions opposées (« la Chine permet la liberté d’expression » versus « la Chine ne permet pas la liberté d’expression », par exemple) mais il consiste plutôt en un travail méthodique de recherche et de critique des sources amenant, à mesure, à engranger un ensemble de connaissances que l’on pourra considérer comme suffisamment solides pour s’y appuyer et qui font honneur à la complexité sans souscrire en un dogmatisme moral par trop kantien.

C’est un travail que j’ai eu l’occasion de réaliser déjà par deux fois. D’abord à propos d’un article publié par le journal Le Soir évoquant une vidéo du Président Maduro ; puis à l’occasion de la publication des résultats d’un sondage sur Cuba. Le dossier chinois, ici présent, est à ce titre le plus gros travail de déconstruction des sources que j’ai eu l’occasion de réaliser à ce stade. C’est aussi le plus ambitieux.

J’insiste sur le fait que la vérité, en tant que construit discursif (Giraud, 2018), n’existe pas par elle-même. Elle est nécessairement une interprétation, un coup de projecteur, depuis une certaine position, sur une réalité sociale.

Ainsi, il me semble utile d’expliciter ma position : mon travail de déconstruction est le fait de quelqu’un défendant des valeurs de justice sociale reposant, dans ce cas, sur une lecture marxiste de la réalité. Le fait qu’un Marxism-friendly ouvre la boîte du consensus autour de la critique de la Chine est, en soi, loin d’être innocent. Toutefois, l’inverse est tout aussi vrai : qu’un socio-démocrate embourgeoisé, le même qui refuse le tropisme fasciste d’un gouvernement Macron ayant érigé la violence policière en système, s’exprime sur la Chine serait tout aussi symbolique. Ni l’un ni l’autre ne pourront se prévaloir d’une objectivité désincarnée. Tous deux piégés, en des lieux différents, ne pourront qu’avoir à cœur d’être les plus honnêtes possibles, de jamais ne sacrifier la rigueur sur l’autel de l’opinion, d’à tout moment chercher à faire coïncider les faits avec le discours sur les faits, en acceptant le caractère partial et partiel de ce discours, mais sans jamais le travestir.

J’ai donc proposé à cet ami de me soumettre le document qu’il estimait le plus solide sur la Chine et la liberté d’expression. Il n’est jamais trop tard pour apprendre, pour chercher, pour enquêter, pour faire bouger ses curseurs de crédence (les miens et les siens), encore moins pour exercer son esprit critique… Il m’a finalement renvoyé à la page du site web d’Amnesty International sur la Chine. Sa lecture fait effectivement froid dans le dos et, pour bien comprendre la suite de ce dossier, je vous invite à en prendre connaissance (ce n’est pas très long) et à vous faire une première opinion.

Je dois dire, à ce stade, que je pars avec plusieurs handicaps : je ne m’inventerai pas sinologue, je ne parle pas mandarin. De plus, je n’ai jamais été en Chine. Ce faisant, suis-je capable de produire quelque forme de connaissance ? Pour un aperçu, je vous donne rendez-vous lundi prochain, 13 avril, pour le second épisode où nous entrerons dans le vif du sujet en abordant la critique des sources dite « externe », les financements d’Amnesty, les pleins pouvoirs de la police chinoise et les détentions arbitraires. 

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