Analyses

Les mensonges d’Amnesty International sur la Chine

L’article qui suit conclut un important dossier que j’ai consacré ces derniers mois à la situation des droits de l’homme en Chine. Après un bref aperçu de ce qui se dit sur la Chine dans l’actualité récente, je résume les découvertes que j’ai pu faire sur les affirmations d’Amnesty International. Je reviens ensuite plus en détails sur le rôle particulier des ONG dans la propagande occidentale, puis sur les droits des travailleurs en Chine. Avant de conclure, j’évoque quelques éléments de comparaison entre la Chine et les pays occidentaux.

Masques produits sous la contrainte, esclavage et travail forcé dans les champs de coton : voilà les dernières nouvelles de la Chine si l’on en croit nos médias occidentaux. Des informations qui risquent bien de se retrouver dans le prochain rapport que rédigera Amnesty International sur la situation des droits de l’homme en Chine, comme ça a été le cas concernant le « million de Ouïghour.es » enfermé.es dans des camps où seraient pratiqués « mauvais traitements » et « lavage de cerveaux ».

À la source de cette info ? Un certain Adrian Zenz que les médias mainstream continuent de présenter comme un expert du Xinjiang mais qui est surtout un évangéliste allemand anticommuniste (voir note 2), travaillant depuis les États-Unis, et dont toutes les « analyses » sont reprises sans jamais qu’en soient critiquées les sources.

Vous pouvez lire le rapport de Zenz sur « l’esclavage dans les champs de coton » et vous essayer à la déconstruction, c’est édifiant. On y retrouve des liens, des liens et encore des liens qui…ne prouvent rien du tout. Parfois Zenz fait tout simplement mentir les articles qu’il cite. Parfois il procède à de manifestes surinterprétations. Parfois il cite ses amis qui le citent en retour. J’en veux pour preuve ce document « remarquable » (selon ses propres mots), document dont il ne donne que les premières pages, allez savoir pourquoi, et censé présenter « la preuve la plus forte que Beijing persécute activement et punit les pratiques normales des croyances religieuses traditionnelles » (sic) dans les fameux centres de rééducation du Xinjiang.

Vraiment ? Lisez-le et faites-vous votre propre opinion, en gardant en tête de surcroît que ce document est censé être la meilleure preuve que l’Occident détient contre la Chine.

Un temps de retard sur la propagande

Débunker la propagande antichinoise prend énormément de temps. Déconstruire point par point nous force à être toujours en retard. La guerre de l’information est une guerre qui se joue par asphyxie : il est beaucoup plus simple, rapide et efficace d’étouffer la contradiction en produisant des faux en série que ne l’est notre capacité à apporter la preuve de leur fausseté. Libé, Le Monde, Le Soir…ne font que colporter, sans jamais vérifier, des informations cohérentes avec leur perspective antichinoise. Le dossier auquel je me suis attelé ces derniers mois avait pour objectif de montrer qu’en adoptant la méthode adéquate et en y consacrant suffisamment de temps, la vérification de l’information EST souvent possible. Les journalistes POURRAIENT faire leur travail.

J’ai donc analysé de façon exhaustive les affirmations d’Amnesty International quant à la situation des droits de l’homme en Chine. Je voudrais ici (1) partager la synthèse des résultats auxquels l’enquête m’a mené ; (2) proposer quelques éléments d’interprétation.

Mes articles s’inscrivent dans un ensemble plus large de travaux qui refusent de considérer comme des « évidences » les critiques – positives ou négatives – sur la Chine. Comme expliqué dans le premier épisode, l’évidence pose qu’il serait possible de se dispenser de toute preuve ; une telle position est irrationnelle et dangereuse en ce qu’elle prête le flanc à la manipulation et au mensonge. En fait, l’évidence pousse à une compréhension univoque du monde (du type, « la Chine, c’est le mal »). Or, comme le disait Gramsci (1983, p.89), « si une conception du monde est largement répandue, elle devient alors « sens commun », c’est-à-dire un ensemble de vérités indisputables et le constituant d’un groupe social homogène ». Le lien entre réalité et discours sur la réalité est brisé. Le discours devient propagande.

Je ne suis pas le seul à prendre le temps de l’analyse (voir par exemple, en français, l’excellent site TibetDoc ou la très bonne synthèse, en anglais, sur le Xinjiang et le rôle du World Uyghur Congress). Un corpus d’articles similaires, classé par catégories thématiques, avait été construit de façon collaborative, mais il semblerait que Google ait censuré la page, comme le montre la capture d’écran ci-dessous. Ainsi, l’on voit que la censure n’est certainement pas l’apanage des gouvernements dits « dictatoriaux ». Toutefois, jusqu’à présent, la page censurée est encore accessible via l’Internet Archive Wayback Machine.

Les droits de l’homme en Chine selon Amnesty

Amnesty International a acquis, depuis sa création, une grande légitimité dans le monde occidental grâce à son travail de dénonciation des violations des droits humains partout sur la planète. Pour comprendre d’où viennent les conclusions auxquelles je suis arrivé ci-dessous, j’invite les lecteurices à consulter l’ensemble du dossier accessible directement sur mon blog. Au terme de cette analyse, que pouvons-nous conclure ?

  1. Amnesty International ne fournit des sources pour ses affirmations que dans de rares cas. Lorsqu’elles existent, ces sources sont essentiellement autoréférentielles : Amnesty cite ses propres recherches. En ce qui concerne la Chine, ses recherches se basent essentiellement sur des témoignages dont elle reconnaît qu’ils ne sont ni solides, ni représentatifs. L’absence de sources et de solidité des témoignages doivent inviter à suspendre notre jugement quant à ces affirmations, tout en reconnaissant que l’absence de preuves (quant à certaines violations des droits humains) n’est pas non plus une preuve de l’absence (de violations des droits humains).
  2. Amnesty International affirme « ne pas accepter de subsides gouvernementaux » sauf pour « certains projets spécifiques en matière d’éducation aux droits humains ». Par conséquent, factuellement, AI accepte des subsides gouvernementaux. Toutefois, elle ne précise ni combien elle reçoit, ni pourquoi elle se trouve dans la nécessité d’en accepter. Par ailleurs, nous savons qu’au moins le département d’État des USA finance Amnesty, ce qui est loin d’être anecdotique étant donné l’état des relations sino-états-uniennes.
  3. Amnesty use d’une série de procédés rhétoriques portant atteinte à une lecture éclairée de son analyse. On peut lui reprocher un manque total de précaution dans plusieurs de ses affirmations. Par exemple, elle affirme sans preuves que la Chine se livre à des attaques informatiques. Par exemple, elle accumule des dénonciations, en mettant sur un pied d’égalité des affirmations dont les niveaux de preuves sont pourtant incompatibles. Elle présente de bonnes nouvelles (par exemple les progrès environnementaux ou l’amélioration des droits pour les LGBTI) de façon négative. Elle pose comme certaines des affirmations qui sont seulement possibles et qu’elle n’a pu vérifier.
  4. Amnesty pratique toutes les formes de mensonge, si l’on envisage ce dernier comme un continuum.
    (1) Le mensonge pur et simple (par exemple que le document récupéré par l’ICIJ soutiendrait la thèse de torture et le lavage de cerveaux de prisonniers ouïghours),
    (2) la surinterprétation (par exemple lorsqu’AI dit que le Parti communiste chinois se place au-dessus du système judiciaire),
    (3) le mensonge par omission (par exemple sur la loi sur l’irresponsabilité des forces de l’ordre, sur le crédit social, sur le positionnement séparatiste du World Uyghur Congress, sur les liens entre certaines ONG chinoises et des ingérences étrangères, sur le nombre d’attentats islamistes en Chine et l’innombrable quantité de leurs victimes, sur le soutien massif des pays musulmans à la Chine lors de commissions onusiennes),
    (4) le cherry picking (par exemple en ne sélectionnant que ce qui sert son propos sur les droits LGBTI),
    (5) la répétition d’affirmations sans sources (par exemple en disant que les détentions extrajudiciaires seraient légalisées, que la Chine procède à des attaques informatiques de grande ampleur, que la Chine pratique la peine de mort intensivement),
    (6) la simplification outrancière (par exemple sur la sinisation des religions).

Rôle des ONG

L’ensemble du dossier a par ailleurs montré le rôle des ONG internationales (voir ici et ici) qui sont amenées à jouer le rôle de « sous-traitantes » dans un environnement concurrentiel (Hailey, 2000) et sont transformées en de simples « exécutantes » des politiques de leurs bailleurs de fonds (Bornstein, 2003).

Sous quelles conditions une ONG étrangère à un certain territoire pourrait-elle agir de manière éthique ? La réponse n’est pas si évidente qu’il y paraît de prime abord. Ainsi, faudrait-il dans un premier temps déterminer les valeurs défendues par les ONG dont il est question. Il est patent que les différences culturelles entre la Chine (où le collectif prime sur l’individu) et l’Occident (où l’individu prime sur le collectif) posent de sérieuses questions quant à la légitimité de l’action d’ONG occidentales en territoire chinois – à moins de considérer que seul.es nous savons ce qui est juste en termes de valeurs morales…tout en faisant le contraire de ce qu’on dit de façon systém(at)ique.

Un détour par l’histoire s’avère ensuite pertinent. Quand donc est-ce que les conséquences des financements étrangers à des ONG et/ou à des groupes d’opposition locaux ont-ils été à la hauteur des objectifs explicites poursuivis, voire n’ont tout simplement pas empiré une situation ? Que peut-on dire de toutes les « révolutions colorées » abondamment financées par les USA comme le montre Ahmed Bensaada dans son livre Arabesque$ ? Si de tels financements ne sont pas à même de répondre aux défis qu’ils se donnent, pourquoi faudrait-il encore les soutenir ? N’y a-t-il pas d’autres voies, notamment diplomatiques ? Ne devrions-nous pas alors commencer par regarder nos propres exactions ?

S’ils n’atteignent pas les objectifs explicites, quels sont les intérêts effectifs que servent ces ONG et ces financements étrangers ? Il est impensable que quiconque dépense autant d’argent sans, d’une façon ou d’une autre, en tirer bénéfice ou quelque forme de retour sur investissement. Dans bien des cas, y appliquer une grille d’analyse géopolitique s’avère utile, en rappelant par exemple la situation du Xinjiang qui regorge de matières premières sur lesquelles les USA se verraient bien avoir le contrôle en instrumentalisant le séparatisme dans la région.

Réserves de pétrole dans le monde

À la suite de l’effondrement du monde bipolaire, les États-Unis se sont retrouvés seuls pour diriger le monde. Depuis quelques années pourtant, il semble que le rapport de forces ait évolué vers un monde multipolaire où la Chine joue un rôle économique (et, de plus en plus, politique) essentiel. L’affaiblissement, par tous les moyens, de Beijing profite directement aux USA. Il n’est dès lors pas étonnant de les retrouver derrière pratiquement toutes les ONG favorisant le séparatisme des régions autonomes, critiquant la politique chinoise, etc. À l’origine de ces financements, on trouve régulièrement la NED (National Endowment for Democracy), qualifiée d’organisme-écran de la CIA par son ancien président Allen Weinstein.

Censure et lanceurs d’alerte

Dans ces conditions, la censure massive qu’impose la Chine à sa population prend un sens un peu différent. Côté pile, on ne peut qu’être très critique de ce que la plupart des cas de violations des droits humains évoqués par Amnesty ne sont pas abordés dans la presse chinoise (continentale du moins), même avec un discours qui aurait été au service de la perspective du pouvoir. Côté face, on est obligé de reconnaître que la campagne de désinformation, que l’on peut sans peine qualifier de propagande antichinoise extrêmement agressive mais formidablement orchestrée, pourrait avoir des conséquences dramatiques pour la politique intérieure chinoise et pour la stabilité du pays. Si toutes les fausses informations qui nous parviennent en Occident atteignaient de la même façon, sans filtre, ses 1 milliard 400 millions d’habitant.es, le gouvernement chinois prendrait le risque de voir se lever contre lui sa population – dans une forme d’insurrection semblable aux révolutions colorées dont on a vu qu’elles ne pouvaient atteindre leur pseudo-objectif « démocratique » (voir par exemple le site d’Ahmed Bensaada).

Chelsea Manning

À l’instar des USA (de Snowden à Assange en passant par Manning) et de l’Europe (Deltour, Halet, Pfeiffer, etc.), la Chine n’hésite pas à arrêter et condamner les lanceurs d’alerte. Toutefois, une position morale catégorique (au sens de Kant) a moins de sens qu’observer la situation concrète : par exemple, la condamnation pour divulgation de secrets d’État dépend d’une évaluation des coûts et des bénéfices d’une semblable « trahison ». Ainsi, je pense qu’il est salubre et même nécessaire que des crimes et exactions commis par des États soient rendus publics si et seulement si la sortie de cette information ne met pas en danger plus de monde que le silence – une position moralement insatisfaisante mais qui renvoie au principe du moindre mal.

On aurait pu aussi se demander ce qu’il en est de la liberté d’expression quand on a la confiance de la Chine. Par exemple en regardant les films documentaires de Jean-Michel Carré qui, au contraire du récent documentaire d’Arte, refuse de ne mettre en scène que des occidentaux travaillant à la solde de la NED ou de Soros mais donne la voix aux Chinois.es eux-mêmes – parmi lesquel.les on trouve des voix très critiques.

Droits des travailleurs

Parmi les informations révélées par Amnesty International, j’ai été amené à m’intéresser à l’expropriation d’ouvriers agricoles au profit de méga projets immobiliers, plus rentables, mais faisant courir le risque d’une  mise en danger de l’autonomie alimentaire. D’autre part, je n’ai pas été en mesure de confirmer ou déconstruire les affirmations adressant les atteintes aux droits des travailleurs. La question est toutefois cruciale dans la mesure où le parti communiste est supposé émaner du peuple et en garantir ses intérêts.

Parmi mes contacts, Ng Sauw Tjhoi a supervisé plusieurs visites pour la Belgique au syndicat unique ACFTU (Fédération panchinoise des syndicats) en République populaire. Comme il me l’a aussi suggéré, je vous conseille de lire cette synthèse du China Labour Bulletin qui résumerait assez bien la situation des droits des travailleur.euses. On y apprend que :

  1. Les employé.es peuvent ne pas avoir été payé.es, souffrir de problèmes de sécurité au travail, ne pas bénéficier d’une assurance, ne pas avoir de contrat, subir de la discrimination, etc. Ainsi, iels se trouvent opposé.es à leur employeur.
  2. Les employeurs privés ont pris de plus en plus de place depuis les grandes réformes notamment initiées par Deng Xiaoping. Les intérêts privés ont dès lors commencé à s’opposer aux droits des travailleur.euses, au nom de la performance économique…avec un parti communiste lui aussi amené à favoriser la croissance.
  3. Les syndicats sont autorisés mais, dans les faits, tous doivent être affiliés à l’ACFTU, laquelle sert les intérêts du parti plutôt que ceux des membres et fonctionne seulement comme une «courroie de transmission» vers le parti. Ainsi, toute tentative de création d’un syndicat indépendant sera considérée par le parti communiste comme une menace politique…et traitée en conséquence. Fonctionnant selon les principes de la méritocratie, l’ACFTU est un passage presque obligé vers une carrière politique.
  4. Les autorités locales sont censées assurer le respect du droit du travail dans leurs circonscriptions mais, dans les faits, elles sont plutôt laxistes, sous-financées, manquent de personnel et de capacités véritables à protéger les travailleurs, en particulier dans les villes plus petites et plus pauvres. Elles sont de surcroît prises dans des conflits d’intérêts qui les amènent à créer un environnement économique favorable au business plutôt que favoriser la protection des travailleur.euses.
  5. Dans ces conditions, des leaders d’opportunités apparaissent ponctuellement dans le cadre d’actions collectives, comme des grèves. Si le droit de grève a été retiré de la constitution en 1982, la grève n’est pas non plus légalement interdite. Les leaders de manifestation sont rarement inculpé.es et, s’iels le sont, c’est plus souvent pour trouble à l’ordre public plutôt que pour la grève en tant que telle.
  6. Si les actions collectives sont difficiles, il reste aux travailleur.euses à saisir le LDAC (Labour Dispute Arbitration Committee), ce qui permet dans la plupart des cas une résolution rapide des problèmes, essentiellement via une médiation plutôt que via un arbitrage. La charge de la preuve pèse alors sur l’employeur. Si le principe semble fonctionner adéquatement, on comprend toutefois qu’il ne s’agit que d’un pis-aller, une réponse individuelle à des problèmes pourtant systémiques.
  7. Des groupes de pression issus de la société civile ont également pu jouer le rôle des syndicats, mais ils sont victimes de répression– même s’il en existe encore qui agissent en concertation avec les autres parties.

On en conclut que la Chine, actuellement, n’a pu résoudre les problèmes intrinsèques liés au droit du travail – surtout dans le cadre d’une économie qui s’est ouverte au privé. Il en résulte qu’une majorité de travailleur.euses ne bénéficient toujours pas d’une croissance qui a pourtant vu une portion du Parti et des entrepreneur.es devenir riches de façon obscène. L’extrême inégalité a été en empirant ces dernières années. Le plus absurde est que tout ceci est malheureusement très cohérent avec ce qu’on connaît chez nous de l’économie de marché.

Éléments de comparaison

Vltchek disait que l’Occident utilise le concept des « droits de l’homme » de façon « ciblée » contre la Chine. La plus grande partie des accusations et des « faits » sont, pour lui, sortis du contexte de l’échelle mondiale (aujourd’hui et dans l’histoire). Seuls des points de vue et des analyses eurocentriques ont été appliqués. En effet, la question du droit du travail est-elle, par exemple chez nous, tellement différente de ce qui se passe en Chine ? Les reproches contre la Chine concernant son supposé impérialisme en Afrique ne peuvent-ils avant tout s’adresser à nos pays occidentaux qui ont prolongé le colonialisme par un néocolonialisme pernicieux mais tout aussi réel ? Les partis politiques et les syndicats ne sont-ils pas ici aussi « superficiellement pluralistes », en ce que les désaccords exprimés ne remettent fondamentalement en cause les paradigmes économiques et politiques dans lesquels ils s’inscrivent ?

Jusqu’ici, j’ai refusé la comparaison entre la Chine et l’Occident, car le fait que des crimes similaires existent ailleurs ne peut en rien justifier qu’ils soient commis en Chine. En revanche, c’est bien le caractère exceptionnel des « crimes chinois » qui doit être relativisé. Dresser un tableau similaire à celui de la Chine pour la France des gilets jaunes, à travers par exemple, l’énumération des violences policières est tout à fait sensé. De même que rappeler l’absence de résultats des manifestations contre la loi travail, Nuit debout, contre l’appauvrissement des services publics, etc.

Dénonciation des violences policières à Toulouse. Source : Libération

Faut-il rappeler que les USA, si prompts à dénoncer la Chine et à y opérer une abominable ingérence, pratiquent la peine de mort, et la torture dans des territoires hors-la-loi comme Guantanamo, ou que les thérapies de conversion quant à l’orientation sexuelle y sont monnaie courante ? Dans leur magnifique ouvrage « Jours de destruction, jours de révolte », Chris Hedges et Joe Sacco listent une série de statistiques propres aux USA qui font frémir (voir ci-dessous).

Pouvons-nous encore décemment nous dire : « Qu’importe si ce sont les USA qui financent la propagande antichinoise, puisque c’est une démocratie » ? Pouvons-nous encore décemment dire que la misère provoquée par un pays comme les USA est « moins grave », que ses bombes sont moins hostiles, ses crimes plus acceptables, sa destruction de l’environnement plus raisonnable, ses lanceurs d’alerte moins dignes, son racisme moins horrible, etc. parce qu’on a donné à ce pays l’étiquette absurde de « démocratie » ? Quel sens cela a-t-il encore ?

Quant à l’Union européenne, elle ne vaut guère mieux. C’est en Grèce, berceau de la sacro-sainte « démocratie », qu’aujourd’hui l’on tolère, par exemple, des atrocités telles que celles se déroulant sur l’île de Lesbos. Et, dans ce cas, contrairement aux fameux « camps de Ouïghours », les preuves non seulement existent mais elles sont accablantes – on traite les animaux avec plus d’humanité.

Chine, et outre les droits de l’homme ?

Enfin, les articles de mon dossier ne s’attachant qu’à la question des droits de l’homme, d’autres données bien différentes sont passées sous silence. Alors que nous observons une énième fois le coronavirus qui reprend de la vigueur en Europe, la Chine semble s’en être débarrassé avec organisation, rigueur et solidarité. Une vraie leçon que même la propagande occidentale n’arrive pas à étouffer.

Je vous invite à lire cet article pour comprendre aussi comment la Chine a doublé l’espérance de vie de sa population et pour comprendre ce qu’est leur couverture santé au regard de celle de la « démocratie » états-unienne. On aurait pu parler d’augmentation du niveau de vie, de prouesses technologiques, d’enseignement, de couverture sociale, de réduction de la pauvreté, de progrès scientifiques et de collaboration entre chercheur.euses chinois.es et à l’international, etc. Nous n’avons abordé que les sujets sur lesquels l’Occident est critique : un cadrage bien particulier qui favorise « l’accusation ».   

Conclusions

Dans mon premier article sur la Chine, j’évoquais le cas d’Étienne Chouard qui déclarait (42’) à propos de doutes éventuels sur les chambres à gaz : « Ce n’est pas mon sujet, je n’y connais rien ». Dans ce débat sur Le Média, on se trouve dans la situation classique où l’interviewé est sommé de condamner une évidence (comme l’explique le Stagirite dans une vidéo à partir de laquelle je construis mon analyse ci-dessous). Il s’agit d’une forme de procédé rhétorique s’apparentant à un empoisonnement du puits où l’on est implicitement accusé avant même d’avoir prononcé un mot.

Dans le cas de la Chine, lorsqu’on me dit : « Condamnes-tu cette dictature ? », je me trouve dans une situation similaire où tout ce que je pourrai répondre sera lu à partir de la perspective de la suspicion originelle. Exit l’explicitation des fausses informations et de la propagande, exit la mise en comparaison avec d’autres pays, exit le contexte géopolitique…seule « l’évidence de la dictature chinoise » devrait suffire et toute parole supplémentaire n’ajoute qu’à la suspicion.

Toutefois, il y a une grande différence entre Chouard qui ne « se prononce pas sur les chambres à gaz » et moi qui questionne « l’évidence criminelle » de la Chine. Personnellement, mes doutes quant aux informations d’Amnesty sur les droits de l’homme en Chine provenaient de connaissances antérieures de situations similaires, considérant qu’à conditions égales, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ainsi, si l’Europe et les USA ont menti sur le Tibet (voir par exemple le site Tibetdoc ou le livre de Maxime Vivas « Pas si zen »), il est possible que les mêmes mentent sur le Xinjiang. Il est alors rationnel, dans un premier temps du moins, de suspendre son jugement.

Cela implique d’ailleurs d’éviter toute expression publique de ce doute tant qu’il n’est pas informé. Et il peut l’être (1) soit en cherchant des preuves existantes – dans un sens ou dans l’autre – (on ne peut pas tout connaître par soi-même et, sur ce point, je renvoie à un article, aussi relayé par le Stagirite, sur la dépendance épistémique) ; (2) soit en faisant soi-même le travail de recherche. En effet, puisque ma position est hétérodoxe, la charge de la preuve me revient. C’est tout à fait normal : quand Einstein a remis en question la physique newtonienne faisant pourtant consensus, on attendait de lui non pas des affirmations en l’air mais bien une rigoureuse démonstration (je ne me compare pas à Einstein, hein ;)).

Je me suis donc saisi de ce devoir de recherche et c’est la raison pour laquelle mon dossier est aussi long… Ces deux démarches, Chouard ne les a pas entreprises : non seulement il a émis des doutes en dépit de travaux solides d’historiens, mais il n’a pas non plus effectué un travail de mise à niveau personnelle – ce qui rend l’expression publique d’une opinion controversée particulièrement insultante pour les victimes et leur descendance.  

Quant à moi, je conclus ici plusieurs mois de travail acharné, à lire des articles, traduire, lire et recouper les sources de ces articles, à remettre en question les « évidences », à remettre en question mes propres parti-pris, à engranger de la connaissance, apprendre, faire preuve d’humilité face à un dossier éminemment complexe. Au final, j’ai accumulé la matière pour un livre entier. Au terme de ce travail, je prends une nouvelle fois conscience de ce que chacun des partis en guerre a intérêt à désigner l’autre comme l’ennemi – comme l’aurait dit Desproges : « L’ennemi est bête, il croit que c’est nous l’ennemi alors que c’est lui. »

Bien sûr, il est impossible que chacun.e d’entre nous procède à un tel travail de déconstruction. Sommes-nous donc condamné.es à croire de fausses informations ? Je pense en tout cas qu’il est nécessaire de (1) connaître l’histoire et les désinformations du passé ; (2) repérer les mécanismes dans la construction des fausses infos et les intérêts des parties en présence ; (3) suspendre son jugement jusqu’à consultation de preuves explicites, rationnelles et convaincantes ; (4) acquérir des réflexes de critiques des sources.

Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons être mieux armé.es face aux mensonges de demain, qu’ils concernent la Chine ou tout autre pays non aligné sur les intérêts occidentaux.


Je remercie du fond du cœur toutes les personnes qui m’ont aidé dans la constitution de ce dossier : mes ami.es chinois.es en Belgique, des Européen.nes expatrié.es en Chine, mon réseau hyper efficace de militant.es, le travail colossal des vulgarisateurices scientifiques sur Youtube, tou.te.s les auteurices que j’ai pu lire, mon amoureuse qui m’a soutenu au long de ces derniers mois, les personnes qui m’auront fait des feedbacks rigoureux et, bien sûr, les quelques tipeurs qui me soutiennent via un pourboire.

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NewB : l’escroquerie en sarouel-cravate ?

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10 infos développées dans ce dossier

  1. La direction de NewB s’en met plein les poches : 9400€ de salaire mensuel
  2. La situation financière de NewB est catastrophique, des millions de pertes en un an
  3. Une part NewB à 20€ vaut en réalité aujourd’hui 2.27€, soit presque dix fois moins !
  4. Produits dérivés, SICAV, NewB est loin de n’être qu’une banque de dépôts
  5. NewB finance la fabrication et le commerce des armes
  6. En neuf ans, NewB n’a généré aucun bénéfice, même avec la vente de ses assurances
  7. Le nouveau CEO était directeur d’une banque condamnée en 2016, pendant son mandat, pour gestion trop risquée
  8. NewB est prête à modifier ses principes si ses activités l’exigent
  9. Les standards éthiques de NewB sont les mêmes que ceux d’AXA, BNP, HSBC, etc.
  10. NewB n’est financièrement pas en mesure de financer des projets innovants
Pour de bon? Vraiment?

Cet article est le résultat d’un intense travail d’enquête, d’analyse et de croisement des sources. Je me rends compte que sa lecture est exigeante. Elle fait appel à des notions issues notamment de la finance, que moi-même j’ai eu des difficultés à appréhender. J’espère vraiment que vous arriverez à vous accrocher ; il faut en passer par là pour comprendre le caractère problématique de NewB qui peut-être profite aussi de la complexité de ces questions pour se protéger.

Malgré l’attention constante et les efforts de vérification, peut-être reste-t-il des erreurs. Si ce devait être le cas, n’hésitez pas à le signaler en commentaires avec une source probante et je modifierai en conséquence. Les illustrations relèvent de la satire et non de l’information.


« Changeons la banque pour de bon » disent-iels.

Vous avez été nombreux·ses à y croire, à y mettre du temps, de l’énergie, de l’argent, de la passion. Il y a un an, NewB était partout, sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans la rue, des stickers aux panneaux publicitaires…mais, surtout, sur toutes les lèvres.

De mon côté, j’avais décidé de publier à cette même époque un article, à charge, « NewB, l’ambulance et le cheval de Troie », pour dénoncer une initiative qui me semblait séduisante dans le discours mais trompeuse dans les faits et ses objectifs. J’ai tenté alors de montrer pourquoi ça ne pouvait pas marcher. On me l’a beaucoup reproché : NewB, c’était nécessairement mieux que rien.

Un an a passé. Et, un an après la levée de fonds qui a vu NewB « recevoir » une manne de plus de 35.000.000€ pour réalimenter ses capitaux propres et obtenir sa licence bancaire, il est temps de faire le point. Me suis-je trompé ? C’est ce que je vous propose de voir avec moi aujourd’hui, en vous permettant aussi de vous préparer à l’assemblée générale extraordinaire de NewB qui se tiendra dans quelques jours, ce samedi 21 novembre 2020.

Grandes attentes, grosses inquiétudes

Soyons clairs, on avait de grandes attentes : que seraient pour NewB des investissements responsables ? Quels crédits, pour faire quoi et à qui seraient-ils accordés ? Quelle est la santé financière actuelle de la jeune banque ? Est-elle viable sur les moyen et long termes ? On avait de grosses inquiétudes aussi : il y a un an, au moment de la levée de fonds, la part de NewB que vous achetiez à 20€ n’en valait déjà plus que 5,95€ (voir le prospectus, p.12, alinéa 3.3.4). Comme si vous consentiez à payer 20€ une paire de chaussures dont vous savez qu’elles n’en valent que 6. Et qu’en est-il aujourd’hui ? Étant donné les nouvelles pertes de l’année 2019 ? D’après les comptes audités au 31/12/2019 une part B vendue à 20 EUR de valeur nominale valait en réalité 2,27 EUR, soit encore moins de la moitié de la valeur de 5,95 EUR publiée dans le prospectus d’émission.

La bonne nouvelle c’est que comme il n’y a, à l’heure d’écrire ces lignes, pas encore d’acte notarié sur la traduction de la dernière levée de fonds en capital, pour l’instant, c’est comme si vous aviez seulement prêté à NewB et vous pourriez récupérer votre argent (même si ça reste hypothétique au regard de l’article 10bis des statuts). Enfin, est-ce vraiment une bonne nouvelle ? Pourquoi les fameux 35.000.000€ confiés par les coopérateurices – c’est-à-dire vous – ne comptent-ils pas encore au capital ? Y a-t-il un souci quelque part qu’on vous aurait caché ?

En tout état de cause, lorsque la dette sera transformée en capital, vos parts seront bloquées pour trois ans minimum (allez lire les statuts). Après ces trois ans, vous ne pourrez toujours pas récupérer vos votre, si NewB considérait que ça la mettrait en difficulté financière – et vu l’état des comptes actuels, si l’espoir certes fait vivre, il n’en demeure pas moins irrationnel. Enfin, sachez qu’il est interdit de faire une plus-value sur vos parts mais, vu la situation financière encore, il est pratiquement certain, qu’au cas assez improbable où on vous autorisait à partir, vous y perdriez : la valeur intrinsèque de ces dernières (= le montant retiré) serait en-dessous de la valeur nominale (= le montant auquel vous les avez achetées), comme on l’a expliqué ci-dessus.

On savait par ailleurs que NewB avait déjà frayé avec des acteurs capitalistes de premier plan comme Rabobank, le cabinet Deloitte ou encore Mastercard – ce qui la fout mal pour une institution dont l’objectif explicite est de « changer la banque ». Est-ce que NewB a compris la leçon ou a-t-elle décidé, malgré ses grands discours sur la transparence et l’éthique, de persister dans l’indécence ? J’y réponds plus bas et, malheureusement, ça risque d’être particulièrement déconcertant.

NewB aujourd’hui : zoom sur les comptes annuels

1. D’énormes pertes structurelles

Disons-le de but en blanc : la situation financière de NewB est catastrophique. Entre l’exercice 2018 et l’exercice 2019, la valeur de l’entreprise a fondu comme neige au soleil, ayant perdu en un an 70% de sa valeur (passant de 5.719.733€ de capitaux propres à seulement 1.736.625€). Les pertes pour la seule année 2019 s’élèvent donc à 4.008.746€ et celles accumulées au fil des ans à 13.547.515€. Et ce en dépit de la vente d’assurances supposées participer aux bénéfices de NewB. Ce sera mieux en 2020? Pas du tout. Le budget 2020 anticipe une perte encore plus grande, de l’ordre de 6,5 millions d’€.

Notons d’ailleurs que les comptes annuels, en dépit de l’impératif de transparence que NewB s’est assigné (à tout le moins dans sa charte et ses discours), ne présentent pas le détail, par exemple, du chiffre d’affaires. Impossible donc de savoir ce qu’ont pu générer comme rentrées ces fameuses activités d’assurance, « empruntées » aux « trois » coopérateurs Monceau Assurances (pour comprendre cette autre entourloupe, voir mon article précédent).

On me dira : « Oui, mais c’est une jeune entreprise, une start-up, ce ne sont pas des pertes, ce sont des investissements ! ». Loin de moi l’idée de nier la difficulté qu’il y a à créer une nouvelle banque, surtout dans un contexte où on assiste plutôt à leurs fusions et disparitions (peut-être d’ailleurs aurait-il fallu se demander pourquoi…), mais continuer à s’appuyer sur l’idée que NewB est « jeune » alors que le projet a été lancé il y a neuf ans, ça commence à se voir. D’autre part, une « start-up » peut se permettre d’être plusieurs années en pertes si on lui reconnaît un caractère innovant et qu’on est en mesure d’anticiper une capacité à générer des bénéfices plus tard. On verra que dans le cas de NewB, on en est très, très loin. Pour l’heure, l’examen des neuf comptes annuels de NewB de 2011 à 2019 indique qu’elle n’a jamais, depuis sa création, été capable de générer un seul € de bénéfices.

Bien sûr, une partie des pertes est à imputer à des frais liés à l’augmentation de capital (notamment, on le suppose, les frais publicitaires dont j’avais déjà soulevé l’aberration pour un projet comme NewB défendant des valeurs de sobriété et de durabilité) alors que la recapitalisation, sans la licence bancaire, ne pouvait encore se traduire en capitaux propres. Toutefois, l’essentiel des pertes concerne des postes indépendants de la recapitalisation et qui structurellement plombent les comptes de NewB depuis sa création : une marge brute très négative (-2.482.011€, montrant une incapacité à générer des bénéfices) et…les rémunérations.

2. Des salaires indécents pour le Comité de direction

En effet, si la situation financière, on l’a dit, est catastrophique, elle n’empêche pas le comité de direction de s’en mettre plein les poches. Prenons le temps de l’enquête parce que, dans la charte, dans le rapport annuel ou dans les comptes publiés à la Banque nationale, tout est fait pour qu’il soit très difficile de connaître le salaire du comité de direction de NewB.

Après analyse, on comprend qu’il y a trois administrateurs exécutifs, trois hommes blancs (la version NewB de la diversité), qui sont donc aussi employés par la coopérative : le CEO Tom Olinger (ex-Crelan, ex-Crédit agricole, ex-Deutsche Bank), le directeur financier Jean-Christophe Vanhuysse (ex-Crédit mutuel, il a aussi passé 15 ans chez BKPC dont il a été le CFO), et le CRO responsable du risque Frans Vandekerckhove (ex-ABN/AMRO, ex-PWC). On a là des profils qui n’ont absolument rien « d’alternatifs ». Leur demander, à eux, de changer la banque, est naïf ou hypocrite.

Du coup, on s’étonne moins de ce que les rémunérations de ces seuls trois administrateurs représentent presque 40% du total des rémunérations de l’entreprise (voir tableau ci-dessous), ce que NewB appelle une « politique de rémunération sobre et maîtrisée » (p.70 sur 79 – oui, il faut bien tout lire jusqu’au bout pour prendre connaissance du plus abject). Ainsi les directeurs s’en sortent chacun avec un salaire mensuel moyen de 9418€.

9418€ par mois ? Un salaire de député ! C’est ça l’économie sociale ?

Sous couvert de tension salariale de « 1 à 5 maximum », c’est vraiment ça qu’ont envie de financer, souvent avec de l’argent public, des syndicats, des universités et des associations comme SOS faim, Caritas, le CNCD, Oxfam, le CADTM ou encore ATD quart-monde et le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté ?

Les admins non-exécutif·ves, dont le travail est censé être « gratuit », empochent quant à elleux des jetons de présence à hauteur de 500€ par réunion du CA pour un coût de 30000€ sur l’année 2019. Je devrais aussi penser à me candidater pour ces mandats , ce serait plus rationnel que passer mon temps à éplucher bénévolement (en étant rétribué qu’aux « likes » ou à la détestation, c’est selon) ces comptes déprimants.

Rémunérations des employé·Es de NewB
Poste rémunérations = 912057€
Rémunérations admins non-exécutif·ves = 30000€
Rémunérations comité de direction = 339061€
Rémunération annuelle pour chaque membre du comité de direction = 113020€
Rémunération mensuelle pour chaque membre du comité de direction = 9418€
Reste pour 10.1 ETP = 542996€
Proportion de la rémunération du comité de direction sur l’ensemble des ETP = 37%
Salaire annuel moyen hors comité de direction = 53761€
Salaire mensuel moyen hors comité de direction = 4480€, dont évidemment on ne connaît pas la ventilation entre employé·es.

Or, ce sont les rémunérations qui – comme en attestent les comptes de résultats annuels – creusent directement les pertes faisant s’effondrer la valeur intrinsèque des parts de NewB. Pour le dire autrement : le comité de direction se gave avec l’argent des petit·es coopérateurices qui ne retrouveront vraisemblablement jamais leur mise. Aussi limpide que ça. Et entre-temps, les petit·es ont donné, donné et les ASBL ont donné, donné.

Quelle honte.

Mais ce n’est pas tout. On pourrait penser que l’obtention de la licence bancaire et donc la reconnaissance de pouvoir devenir une vraie banque, après neuf ans de dure bataille, constitue un immense succès pour le comité de direction qui aurait à cœur de faire vivre son « NewBébé ». Eh bien non. En mars 2020, on apprenait que le CEO de NewB, Tom Olinger, décidait de quitter le bateau. Peut-être que les 9418€ n’étaient finalement pas si attractifs que ça quand on appartient non pas à l’économie sociale mais à l’univers indécent de la banque traditionnelle et de son opulente vulgarité.

3. Une banque qui n’a plus rien « d’alternatif »

D’accord, mais le nouveau CEO, lui, aura été choisi pour ses valeurs n’est-ce pas ? Pour son adéquation avec tout ce que prône NewB ?

Encore raté.

Le CEO pressenti, déjà entré en fonction mais dont l’AG de samedi doit voter la nomination, vient en ligne directe du secteur de la banque privée. Ancien directeur de Puilaetco Dewaay Private Bankers (j’y reviendrai), Thierry Smets est aussi passé par Nagelmackers, KB Lux et la Générale de Banque. Il est aussi cofondateur de Startalers, une plateforme « par les femmes (sic) pour les femmes » qui aide donc « les femmes » à prendre en mains leur « avenir financier » (elle est pas fût-fût la femme, m’voyez, et elle a des « cycles de vie particuliers […] ignorés par la gestion traditionnelle », alors bon…).

Et Puilaetco ?

Un grand moment d’anticapitalisme (ironie, hein) : sachez d’abord que Puilaetco avait été condamnée pour « gestion trop risquée » en 2016, soit durant le mandat de Thierry Smets – voilà qui a dû mettre en confiance le CA de NewB. Son activité principale est ainsi la gestion de patrimoine sans oublier les investissements en art, le genre de publics que vise NewB (ironie, encore…ou pas).

Ça c’est pour ce qui concerne l’actualité de NewB. Toutefois, vous aurez compris que l’assemblée générale soumettra aux votes une série de points qui concernent l’avenir de NewB, une projection dont la synthèse en 79 pages est réalisée dans une charte que j’ai décidé d’analyser pour vous.

NewB demain : la charte

La caractéristique principale de la communication de NewB est qu’elle est trompeusement performative : parce qu’elle « dit », on pense qu’elle « fait » ou qu’elle « fera ». Et des choses, elle en dit beaucoup.

1. Un « catalogue » d’infaisables bonnes idées

Prenez bien votre inspiration, parce que la phrase va être longue : on nous promet que « l’intérêt des client·e·s aura priorité sur celui de la banque et/ou du personnel » en matière de conflits d’intérêts (p.24), on nous promet des rapports annuels de durabilité, un Comité sociétal garant des principes de NewB, une liste (en réalité inexistante) d’indicateurs pour veiller à leur respect, des partenariats avec des interprètes pour les personnes réfugiées qui du reste profiteront de services « répondant à leurs besoins spécifiques » (p.32), des crédits à vocation sociale (à faible taux d’intérêt, et donc ne rapportant rien à NewB) et un service d’accompagnement de sa clientèle s’inscrivant dans « une politique non-discriminatoire et non-excluante » – une politique pleine de bonnes intentions mais malheureusement économiquement risquée. NewB aujourd’hui ne peut tout simplement pas se le permettre.

C’est tout ? Non, bien sûr. Apnée suivante.

On nous promet que NewB n’enquêtera pas sur votre profil. Êtes-vous malade? Fumeur? Prenez-vous des drogues? Imprudent au volant? C’est bien mais, là encore, elle augmente aussi son risque en fermant les yeux. La communication sera transparente et sobre, « limitant son recours à la publicité payante » et aux « GAFAM » (p.26), comme d’ailleurs en ont témoigné la campagne de levée de fonds et ces derniers jours avec leur publicité pour les produits d’assurance !

Même Emmanuel Kant, philosophe de l’éthique, avait son pin’s NewB.
(Attention, ceci est un photomontage trompeur, Kant n’avait pas pour de vrai, un pin’s NewB. Mais nul doute qu’il aurait été coopérateur.)

NewB s’engage par ailleurs à obtenir et/ou respecter les critères d’une impressionnante série de labels de toute sorte : Anysurfer pour l’inclusivité, ISR pour l’investissement socialement responsable, label « entreprise écodynamique », critères ESG, label Ange Bleu pour son papier, FSC, Ecolabel, Nordic Swan, TCO, Energy Star, Fair Finance Guide, Financité et Fairfin, Ethibel, « Towards Sustainability » de Febelfin, Golf Standard, les ODD et SDG, les principes de l’UNEP FI et j’en oublie très certainement tant il y en a. Quant à poser la question de la légitimité de ces labels, des réalités qu’ils recouvrent dans les faits (voir par exemple mon analyse du label Bcorp dans cet article) et, surtout, de leur respect, on peut encore attendre. C’est tout simplement grotesque et transpire le green et le socialwashing.

On nous promet aussi une banque capable de se départir de la voracité du marché libre parce qu’elle « ne se voit pas comme concurrente » (p.12) d’autres institutions de finance éthique (oh bah non, c’est un marché qui rapporte tellement, y’a de la place pour tout le monde bien sûr) et d’avoir une politique « humaine » en matière de recouvrement de crédits, avec un « droit de regard » sur les organismes qu’elle devrait mandater (p.37). En outre, NewB ne fera appel qu’à des fournisseurs eux-mêmes éthiques (p.47) auxquels elle accordera un « score », façon yaourt chez Carrefour (on verra plus loin que le concept de « fournisseurs éthiques » n’est pas respecté).

On nous promet des « groupes de travail » et des « ateliers » pour informer, consulter voire co-décider avec les coopérateuricess (mais ça reste quand même NewB qui « définit à l’avance qui elle souhaite voir participer », p.10). La « cocréation » avec des associations est mise à toutes les sauces, laissant penser qu’on verra du NewB partout, dès qu’on mettra un orteil dans une ASBL, laquelle aura investi dans un bidule qu’elle devra ensuite s’échiner à promouvoir.

NewB prévoit même des réunions en non mixité pour donner la possibilité aux personnes discriminées de « faire remonter leurs analyses ». C’est d’une telle hypocrisie. L’expérience de non mixité est essentielle lorsque la visée est politique et, notamment, dans les milieux militants. Mais qu’est-ce que ça vient faire ici ? Est-il possible de récupérer, d’instrumentaliser encore plus le lexique et la pratique de l’engagement au seul profit de sa communication ? En ce qui concerne NewB, quelle est la sociologie de ces coopérateurices discriminé·es qu’elle espère ici toucher ?

La gestion interne se fera de façon horizontale (pour sans doute être cohérent avec les rémunérations du Comité de direction, lol), et les entretiens d’évaluation se feront « en marchant » pour favoriser un « climat d’égal à égal ». Je ne rigole pas, c’est écrit p.56. Tout en considérant bien sûr que l’horizontalité-c’est-mieux-que-la-hiérarchie (oui, oui, c’est un lien vers ma thèse de doctorat que je place là discrètement). Pourquoi ? Parce que, c’est mieux, c’tout. Même que c’est ce qu’on dit aussi dans le film Après Demain de Cyril Dion. Et c’est un·e opérateurice externe qui les aidera (p.11), opérateurice qu’il faudra payer (avec des Sugus ?).

Rare image d’une CEO soumettant son N-1 à un entretien d’évaluation d’égal à égal.

Ces promesses semblent parfois peu souhaitables dans leurs principes et impayables en pratique. Comment, dans un tel contexte budgétaire, financer des visites à domicile pour les client·es isolé·es, traiter des virements postaux censés compenser la fracture numérique, assurer un SBB gratuit (Service Bancaire de Base), tout en s’autorisant la libre tarification ?  En fait, comme nous le verrons en détails plus bas, les solutions – quand elles existent – s’incarnent de fait dans une dépendance avec le système et non dans sa remise en question, comme pour le partage d’agences bancaires avec d’autres institutions financières, ou la location des distributeurs de cash (qui coûtera aussi à NewB alors qu’elle ne compte pas faire de marge sur ces opérations, voir p.32).

2. Des grains de sable dans la belle mécanique

Alors que c’est un aspect qui était fortement attendu, cette version préliminaire de la charte ne donne donc pas d’indicateurs permettant d’évaluer le respect de ses propres principes. La note 2 en p.3 le précise bien, ce sera pour une « version ultérieure ». Pratique : on demande aux coopérateurices de se prononcer sur la pertinence et la validité de principes dont iels n’auront pas les moyens de s’assurer du respect.

Mettons par exemple que NewB fasse à nouveau appel aux services de Deloitte, comme lors de la réalisation d’un dossier de demande « d’autorisation en tant qu’institution de crédit » (voir la p.17 des comptes annuels de 2017), quelle marge aura le Comité sociétal chargé d’être attentif au respect de l’éthique ? Sera-t-il écouté lorsqu’il apprendra à ses administrateurices tout·es surpris·es que, parmi les autres client·es de Deloitte, on trouve par exemple Morgan Stanley (banque d’affaires US), Microsoft, General Motors, Boeing ou encore Procter & Gamble qui, selon Amnesty, s’est illustré notamment dans le travail des enfants ? Que pense NewB du fait que, selon le CADTM, Deloitte « croule sous les condamnations », et que le même CADTM (pas rancunier, il reste malgré tout coopérateur de la « néobanque ») appelait en 2016, soit un an avant que NewB fasse appel à Deloitte, à « se passer de ses conseils » ?

De plus, le Comité sociétal est censé évaluer « périodiquement la pertinence des principes [éthiques de NewB] au regard de l’évolution des activités » (p.4). Oui. Dans ce sens-là. Vous auriez plutôt aimé lire que le Comité évalue périodiquement la pertinence de l’évolution des activités au regard des principes ? Moi aussi. Mais non. On a ici un magnifique article pour sabrer gentiment et en douce dans le catalogue des valeurs NewB. Les modifs devront passer devant l’AG ? Certes, mais en mode : « Bon, de toute façon, c’est déjà ce qu’on fait alors… ». Ce qui n’empêche pas d’essayer, comme je le propose en fin de dossier avec une série de questions à poser ce samedi.

Comment dès lors voir autrement que comme de l’hypocrisie le « thème 13 » de la charte sur « l’empreinte écologique du fonctionnement interne » où on parle impression recto-verso, recyclage, tri des déchets et abonnements de train ?

Sur le principe de gouvernance coopérative et participative, rappelons quand même cette « innovation » que sont les trois collèges (selon que vous êtes une institution qui investit, une asso ou un·e privé·e) faisant qu’en pratique 9 coopérateur·ices  (oui, trois entités Monceau ça fait toujours qu’un Monceau, vos deuxième et troisième prénoms ne vous ont jamais dédoublé n’est-ce pas ?) ont un droit de veto sur n’importe quelle décision. Paie ta coopérative qui s’essuie tranquillement les pieds quant à la règle « un·e coopérateur·ice = une voix »…mais tout cela devrait avoir un « impact positif sur […] la démocratisation de l’économie et de la société en général » (p.8, c’est moi qui souligne, juste pour le rappeler à tou·te·s celleux qui me reprochaient de prêter à tort à NewB des velléités de changement à grande échelle).

3. D’inquiétants éléments de langage

En ce qui concerne le Comité sociétal qui « n’a pas de pouvoir d’injonction » (p.5), la charte prône un dialogue « souple » (p.3) avec les équipes sur l’implémentation des valeurs au sein de NewB et un « dialogue » (mais qui ne sera plus « souple » cette fois) avec le CA. Ça veut dire quoi ? Que le CA est en mesure de faire taire le Comité sociétal ? Y’a comme une odeur de greenwashing ou je rêve ? Par exemple, il aurait été possible de donner à ce Comité un certain pouvoir, ou de lui assurer au moins une voix au CA via un siège d’administrateurice non-exécutif·ve (ses membres sont quand même des bénévoles). Enfin, n’importe quoi qui ne fasse pas penser qu’on puisse d’office lui répondre « cause toujours ».

Des mots, rien que des mots, mais des mots importants. Ainsi, le harcèlement moral et sexuel est décrit comme un « fléau », ce qui évite d’avoir à le considérer comme un élément d’un système (et non une calamité singulière) de domination patriarcale. Le patriarcat d’ailleurs bien représenté avec trois hommes à sa tête et un CA de 12 personnes dans lequel il n’y avait qu’une seule femme en 2018 (à savoir qu’il n’y a toujours pas de parité aujourd’hui). Comment, dans ces conditions, prendre au sérieux l’article 91 stipulant que « NewB promeut la nomination de femmes à des postes supérieurs de la hiérarchie professionnelle ». Que comprendre de la prochaine nomination de Thierry Smets comme nouveau CEO lorsque NewB affirme qu’à compétences égales, le/la candidat·e du groupe sous-représenté sera choisi·e (p.65) ? Qu’il n’y a pas de femmes et/ou de personnes racisées compétentes pour diriger NewB ?

Mais une politique de « tolérance zéro » sera de mise dans les cas de discriminations sur base de caractéristiques personnelles (p.67). Une « tolérance zéro » qui du reste ne s’applique qu’après répétitions d’un comportement discriminatoire. Tolérance +1 +1 +1 +1= 0, mathématiques NewB.

Sur la diversité encore, on arrive à des aberrations comme le fait « [qu’]indiquer clairement dans l’offre d’emploi que NewB mène une politique active en matière de diversité permet aux différents groupes cibles de postuler sans crainte par rapport à leurs propres préjugés qui leur feraient croire qu’il est impossible d’être engagé chez NewB » (p.61). Ah, ces publics issus de la diversité, ils sont quand même pleins de préjugés sur les dominants, à n’y rien comprendre ! Tout va bien du coup ? Dire, c’est faire, n’est-ce pas ?

Les promesses n’engagent que celleux qui y croient…et celleux qui ne font pas trop attention, comme lorsque l’article 87 de la charte invite son personnel à la « flexibilité », et au temps partiel qui permet de « promouvoir la diversité au sein des équipes » (p.56). Qu’importe si des autrices féministes ont montré que le temps partiel des femmes n’était pas affaire de choix mais un indice de la domination masculine et que, par conséquent, il s’agirait de lutter contre plutôt que renforcer son institutionnalisation (voir, par exemple, le chapitre 7 de ce livre).

Comment NewB compte-t-elle gagner de l’argent ?

Pour apurer les dettes, continuer à pouvoir payer les salaires, assurer les services bancaires prévus et donc sa mission sociétale et, enfin, payer tous les « services » évoqués plus haut dont les « opérateurs externes », NewB a intérêt à avoir de vraies bonnes idées pour gagner de l’argent. Est-ce le cas ? Voyons ensemble.

On sera heureux·se d’apprendre que NewB « ne cherche pas à générer un maximum de profit à tout prix mais à exercer ses activités de manière financièrement saine » (p.18). Pour le « maximum de profit », y’a pas de crainte à avoir, en effet. Pour le reste, je serais moins confiant.

1. Un portefeuille d’obligations

Si NewB utilisera environ la moitié de ses capitaux propres dans les crédits qu’elle accordera à sa clientèle, elle investira l’autre moitié dans la finance (voir le tableau p.41 de la charte). Une finance « éthique » qui promet de laisser de côté les « activités qui contreviennent aux droits humains » (p.40). On se souvient en effet qu’un élément central dans sa communication publicitaire il y a un an était l’affirmation qu’elle ne participerait pas au financement, par exemple, du commerce des armes (voir photo).

Est-ce bien honnête ? La réponse est NON.

NewB investit dans la production et le commerce des armes. Contrairement à tout ce qu’elle vous a dit, elle financera bien le secteur de l’armement. En fait, l’essentiel de son portefeuille financier consistera en des obligations (des « bons d’État ») dont la majeure partie seront des obligations de l’État belge (p.41). Or, l’État belge, via la Région wallonne, est actionnaire unique de la FN Herstal, immense fabricant et marchand d’armes dont le groupe détient également deux entreprises d’armement US. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler que la FN Herstal exportait tranquillement ses « produits » à l’Arabie saoudite laquelle en usait notamment dans la guerre criminelle qu’elle mène au Yémen. Ça va, on est bien confo dans toute cette éthique ?

À cette époque, les obligations, ça rapportait. Hé oui.

J’ajoute, pour celleux qui pensent que j’exagère, que si le/la citoyen·ne belge n’a pas le choix d’effectivement financer le commerce des armes au moins via l’impôt, il n’en va pas de même pour NewB qui, tant qu’elle est en perte, n’en paie pas. Elle pourrait donc tout à fait rester en accord avec ses grands principes. Quant au financement des armes qui ne serait « qu’indirect » (et que donc « ça compte pas »), vous penseriez alors aussi qu’il est rationnel de faire promettre à son ado de ne pas utiliser spécifiquement le billet de 20€ d’argent de poche que vous lui donnez pour acheter sa beuh ? Ça ne tient pas la route : vous lui donnez de l’argent, iel s’adonne à la fumette, vous financez donc sa fumette, that’s all. 

Ce qui est amusant, c’est que même les obligations d’État, réputées être des « investissements sûrs », comportent des risques. Ainsi, les bons d’État belge ont en ce moment un rendement négatif (-0.354%). En résumé, NewB va payer pour financer, entre autres choses, le commerce des armes. Va commencer à falloir trouver des idées un peu plus percutantes pour être éthique et pour renflouer les caisses, non ?

2. Des produits financiers et des actions de SICAV

On peut toutefois être rassuré·e (haha), NewB « ne commercialise pas de produits qui pourraient entrainer une prise de risque excessive pour la banque » (p.13). Sauf qu’en matière de produits financiers, elle aussi va recourir au marché des produits dérivés (p.42). Parmi ses produits financiers – une intention explicite depuis sa création, des fois que des naïf·ves penseraient qu’on la leur a mise à l’envers récemment –  NewB proposera des actions de SICAV. Attention, des SICAV « éthiques ». Ça change tout. La constitution des « packs » sera confiée, une nouvelle fois, à un·e opérateurice externe qu’il faudra évidemment payer (re-Sugus ?) et dont on ignore encore l’identité. (Dis donc, ce ne serait pas Monceau là-derrière quand même, hein ?)

La crise financière de 2008 a mis à peu près toute la société d’accord sur la nécessité de distinguer banque de dépôt (le « vrai » métier de la banque, quoi) et banque d’investissement (AKA, les voyous). Si NewB n’est pas à proprement parler une banque d’investissement, dans le sens où elle ne construit pas des centaines de produits financiers, elle a toutefois dès sa création formulé le souhait « de voir des fonds d’investissement figurer aux rangs des produits proposés » (p.43).

Oui mais bon, ce sont des SICAV res-pon-sables et é-thi-ques, on a dit ! Elles sont constituées pour répondre aux critères ISR, l’investissement socialement responsable. Je vais être honnête, je ne me suis pas farci les 43 pages du dossier nous expliquant en quoi le label garantit l’éthique (quelqu’un·e pour faire ce taf ?) mais, par contre, je vous donne quelques exemples d’autres institutions dont les produits sont aussi labellisés « ISR » : on retrouve, entre autres, AXA, BNP Paribas, HSBC la banque « de tous les scandales » selon le Monde ou encore la banque d’affaires Lazard. Que du beau monde. NewB se contente donc d’un label déjà embrassé par les plus grands truands de la finance. Quel est encore son apport ?

NewB attend en plus du/de la gestionnaire de fond de ces SICAV qu’iel joue un rôle « d’actionnaire actif·ve ». L’idée, c’est d’utiliser sa force d’actionnaire pour « influencer le comportement de certaines entreprises » (p.44). Et quoi, en attendant que lesdites entreprises hypothétiquement se conforment à la demande « éthique » de notre actionnariat, on fait quoi ? Si NewB promet de désinvestir dans le cas où l’émetteur ne change pas ses pratiques, cela signifie en creux qu’il a été dans un premier temps acceptable d’entrer au capital d’une entreprise qui ne respectait pas nos principes.

Prise sur le vif d’un marché financier éthique. Source

Enfin, le rendement qu’on peut attendre de pareilles SICAV est sans doute bien inférieur à ce que le mot lui-même peut faire penser. Entre le/la gestionnaire de SICAV à rémunérer, le/la client·e de NewB et le rendement de l’investissement lui-même, il ne reste plus grand-chose comme commission pour notre jolie banque socialement responsable. Ce n’est toujours pas ici qu’on trouvera de quoi remplir la gamelle du Comité de direction d’autant que, pour éviter d’être touchée par les risques « systémiques » de la finance, NewB promet de ne jamais aller chercher de l’argent sur les marchés financiers. C’est très bien mais, là encore, ça limite d’autant sa capacité à se financer et il n’est pas dit qu’elle pourra ad aeternam trouver des coopérateurices pour la recharger en liquidités quand les salaires auront tout pompé.

3. Une politique de crédits bien à elle

L’argent, elle veut aussi en gagner avec les crédits qu’elle accordera. Sauf que voilà, des crédits (même « éthiques »), ce sont précisément des actifs risqués. Des mauvais·es payeureuses, on en trouve partout – chez les sarouels-cravates aussi. Du coup, les crédits, oui, mais à petite dose et bien choisis.

Étant donné la situation financière de NewB, celle-ci devra être extrêmement prudente dans sa politique d’octroi de crédits, l’empêchant d’innover – contrairement à ce qu’elle annonçait depuis le départ – (innover est éminemment risqué) et l’obligeant de fait à s’appuyer sur des prêts marginaux en termes de montants pour des projets vus et revus dans leur visée. C’est d’ailleurs ce qui est confirmé p.38 où on comprend que vous pourrez financer l’achat d’une trottinette électrique, l’isolation extérieure d’une caravane, ou « préfinancer vos subsides » si vous êtes une ASBL (ce qui malgré tout est risqué, quand on voit par exemple les récentes coupes dans le budget de la culture en Flandre).

En effet, sur les 37.000.000€ à la louche dont NewB disposera en capitaux propres, seule la moitié pourra être convertie en prêts à tempérament (c’est pas moi qui le dis, c’est la projection p.41). 18.000.000€ qu’il faudra bien entendu partager en de multiples crédits, admettons un petit millier, pour diluer le risque. Il reste combien ? 18.000€ en moyenne par crédit, autant dire rien du tout. On comprend dès lors mieux la liste « limitative » des possibilités de crédits qui est non seulement extrêmement restreinte, mais qui ne dit de surcroît rien stratégiquement de sa capacité à simplement tendre vers ses objectifs. Par exemple, si un véhicule électrique est de la mobilité douce, comment NewB voit-elle une entreprise comme Tesla ? Bien ? Pas bien ? Qu’en pensent tous les labels auxquels elle se conforme ?

En résumé, est-ce que, sur le plan des crédits, NewB a quelque chose à offrir de plus qu’une autre banque ? Non, rien du tout. Est-ce qu’elle « financera la transition écologique » ? Non plus.

4. Ce que les client·es paieront

Sinon, comme dans toutes les banques, les client·es paieront mensuellement les services bancaires (sauf qu’ici ils seront moins efficaces et moins nombreux qu’ailleurs). Et comme les client·es sont en règle générale aussi coopérateurices, les voilà qui paient deux fois. L’article 23 de la charte précise que c’est ce coût qui devrait offrir une marge permettant à la banque d’être  économiquement viable, un discours qui change constamment puisqu’auparavant NewB comptait sur ses assurances pour générer du profit. On nous annonce déjà que, malgré l’absence d’agences physiques, ces produits et services ne seront pas « individuellement les moins chers du marché » (p.19), mais que NewB opterait pour la « tarification libre ».

Des banquiers NewB se font payer au chapeau. (Attention, ceci est une fake news.)

Quelle bonne idée, non ? Chacun·e pourrait donc choisir, en fonction de ses moyens, ce qu’il peut payer à la banque.

En fait, derrière un concept séduisant, il y a là exactement ce que je dénonçais lors du débat organisé par ATTAC en janvier dernier : la pratique très capitaliste de la charité. Je m’explique : en comptant sur le « choix conscient », NewB s’appuie sur l’idée que les plus fortuné·es paieront plus et que ceci permettra aux plus pauvres de profiter aussi de ses services. Autrement dit, les plus riches donnent au plus pauvres. Mais il faut bien comprendre que ces mécanismes de charité ne modifient en rien les rapports de force. Par essence conjoncturelle, la charité n’opère aucun changement sur les mécanismes structurels qui produisent de la domination (ici économique). Devenir client·e de NewB n’aidera pas un·e pauvre à sortir de sa merde ni ne changera en quoi que ce soit le fait qu’il subit la pauvreté en raison du rapport d’exploitation qui le lie aux riches.

D’autre part, il est pertinent de se demander pourquoi les plus riches sont en effet plus riches. Les plus riches sont en réalité les gagnant·es du système économique que NewB d’autre part dénonce. Autrement dit : NewB a économiquement besoin de celleux qu’elle dénonce pour la faire vivre et cet aspect est bien visible quand on parle ici de sa clientèle mais, on l’a vu, sa dépendance au système est présente à tous les étages, depuis ses investisseurs (Monceau), ses partenaires (Rabobank, Mastercard), son Comité de direction (secteur bancaire privé), certains tiers (Deloitte), etc. Vous y voyez encore quoi que ce soit de subversif, apte à « changer la banque » ? Moi pas.

Coopérateurices de NewB, (p)osez vos questions à l’AG !

À ce stade, si j’avais été coopérateur NewB (ce qui ne risquait pas d’arriver, comme vous pouvez vous en douter), j’aurais déjà de nombreuses questions à poser à l’assemblée générale : sur les salaires de la direction, les SICAV socialement responsables, etc. Mais j’ai décidé de dresser une liste supplémentaire, avec des questions parfois très précises parce que, comme souvent, le diable se cache aussi dans les détails.

  • Pourquoi n’êtes-vous pas encore passé devant le/la notaire pour inscrire les 35.000.000€ de souscriptions aux capitaux propres de NewB ?
  • Quel succès vos assurances Monceau rencontrent-elles ? Comptez-vous toujours sur elles pour faire des bénéfices ?
  • Quelles sont précisément les « indemnités de fin de contrat » pour les administrateurs exécutifs, mentionnées mais non détaillées en p.71 de la charte ?
  • La prochaine recapitalisation verra-t-elle une quatrième entité juridique « Monceau » apparaître (tandis que le détournement du principe de coopérative donne déjà un pouvoir accru au collège des investisseurs « institutionnels ») ? Pouvez-vous vous engager à ce que ce ne soit pas le cas ?
  • Quand devra avoir lieu la prochaine augmentation de capital, selon le business plan ?
  • Pourquoi n’ouvrir ces recapitalisations qu’aux coopérateurices de parts C ?
  • Qui sera l’opérateur externe en charge de constituer les SICAV ?
  • Qu’est-ce qui est innovant chez NewB ?
  • NewB a-t-elle déjà et a-t-elle l’intention d’avoir des participations dans d’autres sociétés, et si oui, lesquelles ?
  • À quoi correspondent les autres créances au code 41 des comptes annuels ? De l’argent prêté à qui, pourquoi ?
  • À quoi correspond le code 8029 (annexe 6.1.1 des comptes annuels) ? Qu’est-ce qui a été acquis pour la somme de 315.887€ lors de l’exercice 2019 ?
  • À quoi correspondent les 150€ visés au code 8365 (annexe 6.1.3 des comptes annuels), sachant que si le montant de cette acquisition est évidemment anecdotique en l’état, il pourrait augmenter subitement lors d’un prochain exercice ?
  • À quoi correspondent les 27000€ d’engagement à des entreprises liées, visés au code 9502 (annexe 6.6 des comptes annuels) ?

Pourquoi je « m’acharne » sur NewB ?

Arrivé·es au terme de cette analyse, plusieurs possibilités.

La première qui me semble légitime est une forme d’état de sidération : on croyait en ce projet avec tant de cœur qu’une telle avalanche laisse sans voix. C’est vrai et c’est la raison pour laquelle j’insiste tellement sur l’importance d’avoir une lecture théorique du monde. C’est la condition sine qua non pour avoir la capacité de faire sens et de prévoir ce que donneront les « solutions » qui nous sont proposées. Prévenir et non guérir.

Il est aussi possible que vous me reprochiez d’être exclusivement à charge, de voir le mal partout, d’interpréter chaque élément en défaveur du projet, voire de faire du cherry picking en taisant tout ce que le projet a de positif. Si vous pensez ça, je vous donne raison. Oui, cet article est à charge mais, oui, je pense légitime qu’il le soit. Comme j’ai eu l’occasion de le dire suffisamment il y a un an, les apologues de NewB sont bien plus nombreux·ses que ses détracteurices. Ma voix, dans ce contexte, n’est même pas minoritaire – elle est négligeable. Du reste, je m’attache moins à l’argumentaire ad numerum visant à lister tout ce qui ne va pas chez NewB qu’à la volonté de faire voir concrètement, par l’exemple, comment s’inscrit une impossibilité conceptuelle : l’entrisme.

À ce stade, NewB est au mieux un organisme de charité qui doit commencer par se sauver lui-même, comme je le mentionnais dans un débat organisé par Attac l’an passé. Alors, bien sûr, on peut continuer à se dire « jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien », et cheminer de recapitalisation en recapitalisation, jusqu’au jour où les coopérateurices n’en voudront plus. Mais comme on le sait, « l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage ». L’effet structurel des pertes constantes consenties depuis la création de NewB se fera un jour ressentir pour de bon et on risque d’assister à des velléités de démissions massives de coopérateurices…qui ne pourront pas partir puisque les statuts peuvent l’interdire si la viabilité de la banque est mise en difficulté. Autrement dit : les coopérateurices piégé·es seront propriétaires de parts qui ne vaudront plus rien. Iels auront tout perdu.

Et si, d’aventure, par je ne sais quel miracle, NewB parvenait malgré tout à dégager un jour des bénéfices, au prix de je ne sais quel « rognage sur ses valeurs », ces derniers seraient si minuscules, à la fois économiquement qu’en termes d’influence sur la société, qu’on n’en ressentirait absolument pas les supposés bienfaits. Une goutte dans une citerne, très précisément le propos que je défendais il y a un an. À très long terme, dans le cas où NewB trouverait les moyens de survivre, pas de porte de sortie non plus. Pourquoi ? Parce qu’il faudrait une clientèle immense capable à la fois d’investir tout en se satisfaisant de profits minuscules (voire de perdre de l’argent) pour que l’apport de NewB à la société soit tangible. Et la société belge actuelle n’est pas en mesure de produire cette clientèle. Il y a beaucoup plus de vrai·es pauvres que de hippies-bohème peu informé·es.

« Changer la banque pour de bon » ? C’est un slogan tout simplement mensonger. La banque se portera très bien, merci, et les banques traditionnelles encore mieux peut-être parce qu’elles pourront par exemple dire qu’elles proposent des produits financiers « éthiques » qui partagent le même label que NewB. 

Alors, pourquoi je m’acharne sur NewB ?

Avant tout parce que pour une banque qui prône l’éthique, il y a trop d’éléments proprement scandaleux. Les ASBL coopératrices, les mêmes qui n’ont pas les moyens d’engager les étudiant·es fraîchement diplômé·es, ont cru en ce projet et celleux qui l’ont mené. Combien, également, de coopérateurices sans le sou qui se sont mis·es en difficulté au nom de cet idéal ? Je m’acharne donc parce qu’il me semble que le temps investi par les bénévoles, l’argent investi par les coopérateurices, l’énergie investie, l’intelligence investie…tout ça représente un gaspillage tragique. Toutes ces ressources auraient pu être mises au service d’un vrai changement de paradigme, pas à une pseudo-tentative de réforme qui, ne tenant compte ni des travaux intellectuels et des expériences historiques passées, ni des éléments financiers concrets, continue de prétendre réinventer la roue alors qu’elle réinvente une énième version du bâton qu’on met dedans.

Je remercie Philou qui m’a aidé précieusement dans la constitution de ce dossier, spécifiquement dans la compréhension des éléments comptables et financiers, ainsi que dans la production des analyses liées. Grâce à toi, j’aurai beaucoup appris. Un immense merci aussi à Ba, l’amoureuse que j’suis avec, pour sa relecture experte et attentive et ses remarques toujours aussi pertinentes.


Je dois ce calcul à Philou qui précise ceci : « D’après les comptes audités au 31/12/2019, la valeur comptable des capitaux propres s’élevait à 1.736.625 EUR.  Il faut savoir qu’entre le 31/12/2018 (date à laquelle a été calculée la valeur de 5,95 EUR mentionnée dans le prospectus) et le 31/12/2019 (comptes à présent disponibles), une perte supplémentaire de 4.008.746 EUR a encore diminué les fonds propres de l’entreprise.  Si l’on ramène la valeur des derniers fonds propres audités (1.736.625 EUR) à celle de la valeur nominale (15.279.480 EUR), une part B vendue à 20 EUR de valeur nominale valait en réalité 2,27 EUR, soit encore moins de la moitié de la valeur de 5,95 EUR publiée dans le prospectus d’émission. »

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Analyses

Il est évident que la Chine. (5)

Je n’avais plus sorti un épisode en bonne et due forme depuis un petit temps mais, cette fois, il s’agit bien du dernier article qui analyse les affirmations d’Amnesty International quant à la situation des droits de l’homme en Chine. La série va donc se conclure la prochaine fois avec une synthèse et une prise de distance critique. Ce ne sera pas de trop car, depuis l’épisode 4, les attaques contre la Chine n’ont cessé de se multiplier tandis que les quelques rares voix invitant, ici en Belgique ou en France, à faire preuve de prudence quant aux infos sur la Chine, se voyaient traitées de complotistes, de soutiens aux dictatures.

Sur les Ouïghours, on a par exemple appris que la Chine pratiquait des stérilisations forcées sur les femmes, volait puis revendait des organes, que le ramadan était interdit, que des mosquées et des tombes étaient détruites. On a aussi appris que TikTok espionne les mineurs d’âge, que la Chine cyberespionne une entreprise belge, que le coronavirus est une arme biologique employée par le parti communiste, que la Chine « interdit la réincarnation » et les films sur les voyages dans le temps (voir l’émission du 11/08 sur La Première RTBF), que la Chine désinforme sur le coronavirus, que la Chine s’ingérerait dans l’élection présidentielle aux USA, que la Chine « impose sa propagande sur les réseaux sociaux », que la répression fait rage à Hong-Kong, qu’on y empêche les Catholiques de prier, que la Chine prend « possession du consulat des USA à Chengdu » (et tant pis si l’info est incroyablement trompeuse, je vous en laisse juge avec la capture d’écran  du Monde du 27/07 ci-dessous lisez le titre…puis le chapeau !).

…on reproche même à la politique de sauvegarde du panda (qui a fonctionné !) de ne pas avoir favorisé d’autres carnivores (comme si je reprochais à mon lave-vaisselle de ne pas avoir eu d’influence positive sur ma machine à laver !)

Tout ça ne semble pourtant pas freiner la Chine qui, entre-temps, a vu Huaweï devenir leader mondial tandis qu’une sonde était lancée vers Mars…

Il y a, parmi toutes les informations contre la Chine, une série qui ont déjà été débunkées. La plupart des fake news parmi ces infos au minimum orientées sont tellement absurdes qu’une recherche rapide permet de se convaincre de leur fausseté…mais mentez, il en restera toujours quelque chose. Dans la plupart des cas par contre, comme elles reposent uniquement sur des témoignages, il est tout simplement impossible d’enquêter au-delà de la confiance que l’on peut accorder à l’un et l’autre des témoins. Pour ma part, je ne ferai pas ce boulot-là, je ne tiens pas à refaire un autre dossier de cinquante pages. Mais je suis sûr que vous aurez acquis les bons réflexes de critique des sources et que vous procéderez aux vérifications requises.

L’immense majorité des allégations proviennent des USA. Toute ressemblance avec une guerre froide est évidemment loin d’être fortuite, comme nous l’avons vu dans les articles précédents et comme nous le verrons encore aujourd’hui.

J’ai eu l’occasion, depuis le dernier épisode, de répondre malgré tout à certaines des accusations contre la Chine, notamment en publiant un article de déconstruction du documentaire produit par Arte « Tous surveillés, 7 milliards de suspects », que vous pouvez lire ici. J’ai également publié une réponse au community manager d’Amnesty qui avait été contacté par une de mes lectrices au sujet de mes articles.

Reprenons maintenant le temps de l’analyse en détails. Nous en étions à l’affirmation suivante :

Demande de la Haute Commissaire aux droits de l’homme des Nations unies pour un accès total au territoire afin d’enquêter sur le Xinjiang (source)

La source est une déclaration conjointe de 20 organisations. Si elle n’apporte aucune information supplémentaire quant à ce qui est reproché à la Chine, elle nous intéresse surtout pour ses signataires, comme nous le verrons plus bas.

Après avoir balayé d’un revers de main, encore une fois, le problème que représente le terrorisme islamiste dans le Xinjiang, le contenu de la déclaration affirme que « l’objectif apparent » de la « répression radicale » dans cette région est « d’éradiquer l’identité distincte des musulmans et de garantir leur loyauté envers le gouvernement et le Parti communiste chinois ».

Je dresse la liste exhaustive, ci-dessous, de toutes les organisations signataires de ce courrier. Leur analyse, comme vous allez le voir, est éclairante.

  • Amnesty International – ONG qui est le sujet de ces articles, notamment financée par le département d’État des USA, comme démontré dans un article précédent et en dépit de ce qu’elle aime affirmer à l’entame de tous ses dossiers.
  • Chinese Human Rights Defenders – ONG basée à Washington (USA), à la source de l’information non sourcée des « un million de Ouïghours enfermés ».
  • Christian Solidarity Worldwide – ONG notamment basée à Washington (USA), Londres, Bruxelles. Organisation opaque quant à ses financements (on trouve au moins des financements du gouvernement britannique). 
  • Citizen Power Initiatives for China – ONG basée à Washington (USA), anciennement appelée « initiatives for China » et dont les liens avec le département d’État des USA sont explicites ; notamment financée par la NED.
  • Freedom House­ – ONG basée à Washington (USA), financée par le gouvernement des USA, notamment par la NED, mais aussi par USAID et la fondation Soros (Bensaada, 2015).  
  • Human Rights in China – ONG basée à New-York (USA), financée par la NED, la fondation Soros, etc. L’article Wikipedia fournit les sources.
  • Human Rights Watch – ONG basée à New-York (USA), financée entre autres par la fondation Soros ; le département d’État des USA n’est jamais loin non plus, comme le souligne Bensaada (2015).
  • Humanitarian China –  ONG fondée à San Francisco (USA). Vous pouvez vous amuser à retracer ses financements à partir de sa page « sponsors », en passant outre l’opacité des liens morts, des acronymes ne renvoyant à rien, d’une ONG qui se finance elle-même, etc.
  • International Campaign for Tibet – ONG basée à Washington (USA), financée notamment par la fondation Richard Gere et par la NED.
  • International Federation for Human Rights – FIDH  – ONG basée à Paris (France) qui se distingue par son absence totale de transparence quant à ses financements qui incluent des donations de gouvernements, de fondations, d’entreprises privées, etc.  
  • International Service for Human Rights – ONG basée à New-York (USA) financée par énormément de gouvernements du « camp occidental », ainsi que d’autres ONG déjà massivement évoquées ci-dessus, comme la fondation Soros (Open Society Foundations).
  • International Tibet Network – Ce réseau est une fédération de 180 organisations, basée à San Francisco (USA), largement financée par la NED
  • PEN America – ONG basée à New-York (USA) « célébrant la liberté d’expression ». Vous pouvez jeter un œil à la structure de ses financements ici.
  • The Rights Practice – ONG basée à Londres (UK) et financée par la NED, la fondation de Soros, le département d’État des USA et une multitude de gouvernements du « camp occidental ».
  • Safeguard Defenders – ONG « enfant » de China Action, fondée par le Suédois Peter Dahlin et l’États-Unien Michael Caster. Comme souvent pour les organisations européennes (celle-ci étant enregistrée en Espagne), la structure de financements est opaque.
  • Unrepresented Nations and Peoples Organization – ONG basée à Bruxelles, mais notamment financée par les USA. Une enquête plus approfondie serait nécessaire pour comprendre comment elle sert les intérêts des groupes séparatistes. Par exemple, l’East Turkestan (région chinoise) est représenté à l’UNPO par le World Uyghur Congress dont j’ai déjà eu l’occasion de parler et qui est ouvertement séparatiste. L’UNPO est par ailleurs exclusivement financée par ses membres, ce qui veut dire que, dans le cas de cas des Ouïghours, c’est entre autres à nouveau la NED (USA) qui finance l’UNPO. Une recherche similaire pourrait être faite quant à chacun de ses membres et donnerait probablement des résultats similaires.
  • The Uyghur American Association – ONG basée à Washington, notamment financée, encore une fois, par la NED (voir la page 27 de ce document). Elle est également membre du World Uyghur Congress, lui-même membre de l’UNPO citée plus haut. L’enchevêtrement de toutes ces ONG montre l’étendue du réseau d’influence des USA en Chine.
  • Uyghur Entrepreneurs Network – Fédération d’entrepreneurs basée en Virginie (USA). Selon leurs propres mots, ils travaillent en collaboration avec le Uyghur Human Rights Project (voir ci-dessous) et la Uyghur American Association, dont nous avons déjà dit qu’elle était financée par la NED.
  • Uyghur Human Rights Project – est une organisation états-unienne, « enfant » de la Uyghur American Association. Comme les associations précitées, elle est également financée par la NED.
  • World Uyghur Congress­ – Directement liée aux organisations précédentes, l’ONG World Uyghur Congress est une organisation encore une fois abondamment financée par la NED, à hauteur de 27 millions de $.

Que pouvons-nous en comprendre ?

Sur les 20 associations, 19 peuvent être directement liées aux États-Unis. Seule la FIDH, basée à Paris, ne peut l’être – non parce qu’elle ne recevrait pas de financements états-uniens mais parce qu’on ne peut en apporter la preuve vu son opacité en matière de financements.

Au moins 11 d’entre elles sont financées par la NED (National Endowment for Democracy), qualifiée d’organisme-écran de la CIA par son ancien président Allen Weinstein. Dans une interview de 1991, celui-ci déclarait en effet : « Une grande partie de ce que nous faisons aujourd’hui était réalisé secrètement il y a 25 ans par la CIA. La plus grande différence est que lorsque de telles activités sont menées ouvertement, l’agitation potentielle est proche de zéro. L’ouverture est sa propre protection. »

Pour rappel, la CIA est l’agence de renseignements des USA, impliquée dans toutes les opérations en territoires étrangers. C’est elle qui fomente les coups d’État, renverse les gouvernements et, pour le dire clairement, assure aux USA de conserver leur hégémonie. Suite à cette enquête, je me permets le raccourci suivant : la CIA se trouve au moins en partie derrière les attaques ciblées contre la Chine. 

Je ne dis pas que tout ce que disent ces organisations est faux, mais qu’elles jouent dans un jeu géopolitique qui n’est pas celui de la défense des droits humains mais bien celui d’une guerre froide sino-US. L’analyse des ONG qui cosignent ici cette déclaration conjointe sur le Xinjiang à la Commission sur les droits humains des nations unies permet de prendre la mesure de la forme concrète que prend l’ingérence états-unienne.

Le fait important n’est pas tant qu’il y ait des ONG US qui dénoncent les exactions en Chine mais qu’elles sont presque exclusivement US et rendent compte des seuls points de vue et intérêts occidentaux. Comme exprimé dans de précédents articles, il est patent de constater l’absence totale de signataires venant de pays musulmans – alors qu’on parle ici des droits de ces derniers en Chine !

D’ailleurs, que penseriez-vous si la Chine était à la source de tous les financements séparatistes et critiques aux USA ? Si la Chine arrosait de yuans les organisations des communautés autochtones, les associations latinos ou afro-américaines ? Comment le comprendriez-vous ?

Le manque d’information et la discrimination pousse les personnes transgenres à se tourner vers des traitements non encadrés et dangereux (source)

Comme dans de très nombreux pays sur la planète, il y a certainement beaucoup à faire pour l’écoute, la prise en charge et le suivi des personnes transgenres en Chine. Mais que dit Amnesty exactement ? Quelle serait la responsabilité de l’État chinois ? À quel point les discriminations sont-elles institutionnalisées ?

Lorsqu’on lit le dossier d’Amnesty, on apprend qu’il y a « trois obstacles principaux » pour « accéder aux soins » : 1) Un manque d’information ; 2) des conditions strictes pour accéder au traitement ; 3) de la stigmatisation et de la discrimination, en particulier des membres de la famille. À noter que les résultats auxquels arrive Amnesty se basent sur des recherches quantitatives existantes (notamment provenant de l’université de Pékin, just saying) et sur 15 témoignages (on n’est pas fan-fan des questions de représentativité et de saturation des données chez Amnesty !).

Affirmer qu’il y a une intention malveillante derrière le manque d’information semble difficile, bien qu’il faille évidemment encourager la Chine à s’améliorer. De la même façon, le caractère conservateur de la société chinoise (s’il est avéré – souvenons-nous du plébiscite populaire vis-à-vis du mariage pour tous) peut difficilement être seulement imputable au gouvernement.

Qu’en est-il maintenant des conditions d’accès aux soins ? Notons d’abord que, pour un pays qui pèche à informer, stigmatiserait et discriminerait, il existe tout de même des lignes de conduite officielles sous forme de « normes de gestion des procédures de réaffectation sexuelle », à destination des services de soins de santé. Quels sont donc les critères pour accéder aux traitements, notamment chirurgicaux ?

  1. Il faut d’abord avoir été diagnostiqué de « transsexualisme », encore classé comme maladie mentale dans la 3ème édition du CMD (Chinese classification of Mental Disorders). À savoir que l’OMS a retiré le transsexualisme des maladies mentales seulement en 2019, année de référence pour notre analyse d’Amnesty.
  2. La personne ne peut être mariée.
  3. Il faut avoir atteint l’âge de 20 ans – ce qui ne semble pas choquant vu l’importance de la décision à prendre.
  4. Il faut être dans état de santé permettant l’intervention chirurgicale.
  5. Le casier judiciaire doit être vierge (pour éviter que des criminels se soustraient à la justice grâce à un changement d’identité ?)
  6. Il faut avoir signifié sa volonté de subir une intervention depuis au moins cinq ans – pour faire la preuve d’une décision mature.
  7. Il faut le consentement de la famille, indépendamment de l’âge.
  8. La psychiatrie et la psychologie, pendant une période minimale d’un an, n’auront pu suffire.

Je suis loin d’être un spécialiste de la question mais je me demande toutefois lesquels de ces critères poseraient véritablement un problème en matière de droits de l’homme.

Le point 7 mériterait sans doute d’être débattu. Pourtant, le rôle de la famille est éminemment important quant à la transidentité, quelle que soit l’origine de la personne transgenre, notamment lorsque qu’une opération se révèle être finalement une solution insatisfaisante (avec parfois une volonté de détransitionner). Les cas sont complexes, souvent singuliers – voir par exemple le compte Instagram @post-trans. Enfin, ce point est à contextualiser dans une société où le collectif prime sur l’individu, ce qui peut nous déplaire « culturellement », mais ne saurait être vu comme une atteinte aux droits de l’homme.   

Ainsi, il me semble parfaitement malhonnête de sous-entendre que l’État chinois « pousserait » les personnes transgenres à adopter des traitements dangereux. Amnesty, d’une certaine façon, instrumentalise politiquement une problématique sociale complexe, douloureuse, certainement pas triviale mais dont il appartient à la société civile chinoise, dans le cadre des débats existants et à venir, de faire évoluer le cadre légal.

Chen Jianfang, une femme œuvrant en faveur des droits civils et politiques, a été officiellement arrêtée en juin pour « incitation à la subversion de l’État » (source)

Chen Jianfang a semble-t-il été arrêtée suite à la publication en ligne, le 14 mars 2019, d’un article commémorant la mort par pneumonie de son amie militante Cao Shunli cinq ans plus tôt – suite à plusieurs mois de détention (sans que le rapport de cause à effet ne soit avéré). Je n’ai pas trouvé copie de ladite lettre, ce qui rend difficile toute investigation ultérieure sur ce cas précis.

Toutefois, les revendications de Chen Jianfang méritent qu’on s’y arrête un instant. Selon Amnesty, sa carrière militante a commencé en 2000, à la suite de la « confiscation de terres arables de son village à des fins de réaménagement ». Un article passionnant de He Bochuan, à remettre dans son contexte de 2007, revient sur les crises agraires en Chine. En 1932, la réforme agraire avait fait la renommée du parti communiste chinois, mais la réquisition des terres à des fins de profit immobilier depuis plusieurs décennies maintenant (jusque 2008 en tout cas) a clairement été à l’encontre du projet socialiste. Ce sujet a mis particulièrement mal à l’aise les autorités chinoises, conscientes du problème énorme que représentait la diminution des terres arables tout en ayant peu de pouvoir sur les autorités locales qui bénéficiaient directement des transactions. Des audits menés entre 2009 et 2010 ont montré le caractère illégal (voir la loi ici et surtout ici) de nombreuses réquisitions. 

Notons qu’en février 2019 justement, soit quelques jours avant l’arrestation de Chen Jianfang (qui entre-temps avait « étendu » son répertoire de revendications, il ne faut pas y voir de lien), les autorités chinoises ont communiqué une « ligne rouge » quant au minimum de terres cultivables en-dessous desquelles la Chine ne pouvait se permettre de descendre sous peine d’être dans l’incapacité de nourrir sa population. Un article de CGTN (proche du gouvernement) revient sur cette politique ainsi que sur des éléments historiques déjà évoqués dans l’article de Bochuan ci-dessus.

Arrestation des journalistes Wei Zhili, Ke Changbing et Yang Zhengjun (source)

La source évoque seulement les deux premiers journalistes, Wei Zhili et Ke Changbing, lesquels étaient rédacteurs de « Nouvelle Génération », une plateforme d’information sur le droit du travail, spécifiquement à destination des travailleurs migrants.

Je n’ai pas réussi à recouper l’information via des canaux officiels. Rien sur China Daily ou sur CGTN. Comme pour d’autres informations défavorables à la Chine, le South China Morning Post s’en fait l’écho. Cet article, coécrit par un journaliste américain, Keegan Elmer, et une journaliste chinoise, Guo Rui, donne une série d’informations très intéressantes quant aux associations et acteurs de terrain donnant des armes aux travailleurs pour faire valoir leurs droits.

Il semble que la Chine pratique ici une politique de censure et de répression d’autant plus honteuse que le propos même d’une société supposément dirigée par et au service du peuple (tel que le déclare sa constitution) est censée lui donner le pouvoir ! Comme le rappelle les magnifiques films de Jean-Michel Carré (qui donnent la parole exclusivement à des Chinois – dont beaucoup sont critiques), il y a là un véritable défi pour les autorités chinoises qui font ici la démonstration d’une grande incohérence entre leur objectif politique et les actions posées.

Toutefois, des événements récents sont ici à prendre en considération concernant les droits et la protection des travailleurs. Par exemple, le CLEISS (Centre des Liaisons Européennes et Internationales de Sécurité Sociale –  organe public et officiel français) rapporte les éléments suivants pour 2020 en ce qui concerne la Chine :

  • Tous les hôpitaux devront devenir des structures à buts non lucratifs (une consultation d’un généraliste est au minimum 20 fois moins chère dans le public que le privé – 15 CNY contre minimum 300 CNY)
  • La New old-age insurance (système de pensions) visera l’ensemble de la communauté rurale – la communauté urbaine bénéficiant déjà d’un système semblable
  • Une couverture santé universelle couvrira l’ensemble de la population

Trois employés d’une ONG, Cheng Yuan, Liu Yongze et Wu Gejianxiong, détenus au secret pour subversion (source)

Pourquoi des employés d’une ONG non politique (s’occupant essentiellement de discriminations envers les personnes atteintes du VIH ou de l’hépatite B) sont-ils arrêtés ?

L’affaire ne fait aucun sens a priori mais bien plus quand on creuse un peu. Il semblerait en fait que la Chine ait craint – et comment ici la blâmer, au vu de l’implication des ONG US vue ci-dessus ? – que leur ONG, Changsha Funeng, ne serve d’énième cheval de Troie pour une ingérence extérieure. En effet, selon The Guardian, s’appuyant sur les propos de Yang Zhanqing co-fondateur de cette ONG et aujourd’hui résidant aux USA, Cheng Yuan, Liu Yongze et Wu Gejianxiong avaient monté une organisation à Hong-Kong via laquelle ils recevaient des fonds étrangers.

Encore une fois : être financé par les ennemis de votre gouvernement n’est pas de nature à lui inspirer les meilleurs sentiments à votre égard – quel que soit d’ailleurs le pays concerné. Il ne faut en effet pas oublier qu’en situation de guerre (même froide, c’est-à-dire évitant les affrontements directs), la politique en est nécessairement modifiée. Par exemple, impliqué dans un conflit, un pays ne pourra faire autrement qu’user de la propagande de guerre. Aux innombrables fake news occidentales sur la Chine, cette dernière répond par la censure, une limitation de la liberté d’expression, une attention aigüe aux financements extérieurs. 

L’épouse d’un avocat défenseur des droits humains, Wang Quanzhang, a affirmé avoir eu des difficultés à trouver un logement à cause de pressions des autorités sur les propriétaires (source)

Wang Quanzhang avait été condamné à 4 ans et demi de prison pour subversion de l’État en janvier 2019. Il était accusé de plusieurs éléments qu’il a niés (et, bien entendu, nous sommes dans l’incapacité de refaire le jugement…). Outre des actes de rébellion contre la police, on note – avec un sentiment de déjà-vu – le fait qu’il aurait monté une organisation hors du territoire chinois pour solliciter des financements étrangers.

Il a été libéré en avril 2020, soit après avoir purgé le quart de sa peine, et a été placé en quarantaine étant donné la crise du coronavirus. Cet article de la BBC fait état de craintes quant à une quarantaine qui serait une « excuse » pour le garder encore prisonnier et l’empêcher de retrouver sa famille, évoque de possibles mauvais traitements en prison, etc. Pourtant, un article de La Croix, datant d’à peine quelques jours plus tard, annonce que l’avocat a bel et bien pu retrouver sa famille le 27 avril, soit après les deux semaines de quarantaine. Plus question ici de mauvais traitements, de torture ou qu’il serait « gravement blessé ». L’avantage de telles insinuations, c’est que le cerveau des lecteurs oublie qu’elles ne sont que des suppositions, non pas des affirmations, et qu’il sera encore temps, plus tard, de ne pas avoir à revenir dessus.

Ce qui est sûr, c’est que sa précédente arrestation ne lui a pas ôté sa motivation militante puisque ce 10 juillet 2020, Wang Quanzhang publiait une pétition cherchant à faire annuler (overturn) le verdict de subversion de l’État suivant lequel il avait été condamné… Il a également intenté des poursuites contre les policiers et les fonctionnaires du tribunal qui ont traité son affaire.

Données contradictoires

Terminons, enfin, notre analyse de l’article d’Amnesty International en pointant quelques contradictions qui s’y trouvent.

Par exemple, on y dit que la peine de mort est « très fréquente » mais que les informations qui y sont relatives sont « classées secret d’État ». Sans statistiques officielles (et sans statistiques tout court), comment est-il possible de faire une telle affirmation ? C’est impossible, tout simplement. Ça ne veut pas dire que la peine de mort n’y serait pas pratiquée massivement, ça veut juste dire qu’une fois encore, Amnesty affirme sans preuves, sur base de suppositions. Même Wikipedia reprend les affirmations d’Amnesty…faites au doigt mouillé.

Amnesty avance également le nombre de « 20 nouveaux cas de disparitions forcées », pour lesquels elle a fait une demande d’informations via le Groupe de travail des Nations unies ad hoc. Or comment est-il possible d’affirmer qu’une disparition est « forcée » si la personne n’a pas encore réapparu pour pouvoir le confirmer ? On me dira que j’exagère, qu’il est « évident » que lorsqu’il s’agit de défenseurs des droits de l’homme, les disparitions sont politiques. Ce serait en effet logique mais mon problème est, encore une fois, qu’Amnesty ne s’embarrasse d’aucune forme de précaution, d’aucune forme de conditionnel. Elle affirme sans être sûre, alors qu’elle est si puissante que c’est elle qui informe gouvernements et organes de presse. Et l’enjeu n’est pas  mince étant donné la quantité de fake news sur la Chine dont Amnesty elle-même s’est fait la messagère.

Dans ce 5ème et dernier épisode sur le contenu de l’article d’Amnesty International sur les droits de l’homme en Chine, qu’avons-nous appris ?

1) Sur les 20 ONG co-signataires d’une demande d’enquête dans le Xinjiang, on peut apporter la preuve que 19 sont financées par les USA ; surtout la NED, paravent de la CIA. Amnesty se garde bien d’être explicite à ce propos.

2) Les « preuves » que la Chine institutionnalise la discrimination envers les personnes transgenres ne résistent pas à l’analyse. Amnesty ment lorsqu’elle affirme que les « discrimination et la réprobation sociales » envers les LGBTI sont « généralisées ».

3) La militante Chen Jianfang a été arrêtée ; son cas permet de revenir sur l’histoire difficile des réformes agraires en Chine depuis 1932 et du détournement des idées progressistes communistes initiales.

4) La Chine réprime les acteurs de terrain qui font un travail d’information sur le droit des travailleurs – ce qui contrevient frontalement à l’idéal chinois d’un gouvernement pour et par le peuple ; la couverture sociale sera toutefois en 2020 étendue aux classes rurales.

5) L’arrestation de membres d’une ONG « non politique » s’explique par le fait qu’ils recevaient des fonds de l’étranger, ce qu’Amnesty ne dit pas.

6) Wang Quanzhan a, entre autres, été condamné au motif (que l’intéressé nie) d’avoir sollicité des fonds de l’étranger, ce qu’Amnesty ne dit pas non plus. Il est sorti de prison après avoir purgé un quart de sa peine, sans que les médias ne relèvent de mauvais traitements

7) Plusieurs informations contradictoires illustrent en outre le manque de rigueur d’Amnesty qui n’hésite pas à affirmer ce qu’elle peut tout au plus supposer.

Dans le dernier article de notre série sur la Chine, nous conclurons ce dossier. Ce sera non seulement l’occasion de faire la synthèse de ce que nous aurons appris en soulignant ce qu’il est possible de reprocher à la Chine de façon certaine et en mettant en évidence ce qu’Amnesty affirme sans preuves, ses demi-vérités et ses mensonges. Nous replacerons enfin tous ces éléments dans le contexte d’une géopolitique globale, notamment face aux États-Unis. 

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Analyses, Réactions

BONUS Chine – Que penser du documentaire d’Arte « Tous surveillés ? 7 milliards de suspects »

Bon, clairement, si je décidais de débunker tout ce qui se dit sur la Chine en ce moment dans nos belles démocraties occidentales, je serais occupé à temps plein. Et comme apparemment je suis pas trop trop financé pour rédiger le « Radis », vous comprendrez que je mette mes priorités ailleurs.

Pourtant.

Pourtant, il semble que le documentaire d’ARTE « Tous surveillés – 7 milliards de suspects », que vous pouvez visionner ici, vous a suffisamment marqués pour que j’en fasse un commentaire. Je ne serai ni aussi précis ni aussi complet que dans la série « Il est évident que la Chine ». Il y a des questions auxquelles je ne pourrai pas répondre, mais d’autres auxquelles je peux.

Un commentaire général d’abord : après avoir exploré la question de la surveillance dans les pays capitalistes occidentaux (essentiellement USA, Israël et France), le documentaire aborde le cas chinois et y dédie plus de la moitié du temps final. Fort bien.

Le documentaire me semble particulièrement bien disposé à l’égard des USA. Par exemple, sur les 1h30 de film, PAS UN MOT n’est dit quant au gigantesque programme d’espionnage global de la NSA, le fameux PRISM, qui avait été dénoncé par Edward Snowden. Entre-temps, ce dernier a dû trouver refuge dans un autre pays. Pour un docu censé parler de la surveillance globale, comment dire, c’est…surprenant. On y évoque le Patriot Act sous Bush junior, et la volonté de Trump d’user de la reconnaissance faciale dont le docu dénonce les failles qui touchent avant tout les personnes racisées (que le film appelle « personnes de couleur »). Certes, on y évoque aussi le projet Maven, qui utilise(ra) la mal nommée « intelligence artificielle » à des fins militaires. Mais sur PRISM, qui concerne la surveillance du monde entier, rien. Nada. Pourquoi ?

Israël est également présenté sous un jour ultra favorable. Le pays y est décrit comme subissant les assauts du terrorisme depuis sa naissance…sans jamais envisager que, peut-être, c’est une nation dont le gouvernement est lui-même terroriste, raciste et s’est rendu coupable des pires crimes imaginables depuis son indépendance, le tout en s’essuyant allègrement sur pas moins de 34 résolutions de l’ONU (il y en a peut-être eu plus depuis cette source, btw).

En France, le documentaire évoque le cas de Nice qui, après les attentats, aurait décidé de miser elle aussi sur la reconnaissance faciale. Pour ce faire, elle adopte une technologie israélienne (pourquoi s’embarrasser de la morale de nos fournisseurs, n’est-ce pas ?) Il y est aussi fait référence à une base de données centrale, le fichier TES, qui regroupe l’ensemble des données d’identité et biométriques des Français. Un premier pas vers une surveillance tout à fait analogue à celle dénoncée dans la seconde partie du film.

Point commun entre les USA, Israël et la France ? Le business. Car c’est bien là l’intérêt des sociétés capitalistes : faire de l’argent. Et la peur y mène très efficacement. Ainsi, la multinationale française Thales, active dans tous les sales coups, est citée, tandis qu’à la tête de l’israélienne Anyvision on retrouve Tamir Pardo, chef du Mossad, les services de renseignements israéliens. De magnifiques partenariats publics-privés, sur fond d’agences d’espionnage. Joli programme. Des partenariats dont vous aurez sans doute remarqué qu’il s’agit toujours pour le public de financer le privé et jamais le contraire ! Sacrés « partenariats ».

Problème : la liberté économique, c’est-à-dire la capacité à entreprendre sur le marché de son choix – ici celui de la peur – pour faire du profit, entre directement en collision avec une valeur au fondement même de nos sociétés occidentales : la liberté individuelle. Liberté économique VS liberté individuelle. Au plus il y aura de la peur, au plus il y aura de chance que nous acceptions de rogner sur nos libertés.

Le cas chinois est fort différent. La valeur morale qui gouverne le pays est l’égalité, qui se traduit par la préséance du collectif sur l’individu. De plus, le système économique chinois, différent du capitalisme occidental, n’oblige pas à faire du profit. L’élaboration d’outils de surveillance massive trouve une origine tout à fait différente de celle du capitalisme occidental. Est-ce que ça le rend plus moral ? Aux yeux des Chinois, sans doute, puisque ça n’entre pas en collision avec les valeurs communément partagées.

Venons-en justement à la Chine.

Sur fond de musique inquiétante, le documentaire d’ARTE rabâche en fait les mêmes informations qui tournent en boucle depuis des mois dans les médias occidentaux, sans apporter de source supplémentaire. Dedans, il y a du vrai, du presque vrai, du complètement faux. Il y a de tout et je vais essayer de faire le tri pour vous. Comme on pouvait s’y attendre, ce sont principalement deux dossiers qui sont ouverts : le système de crédit social d’un côté, celui de la « répression » des Ouïghours de l’autre.

En introduction, ARTE explique qu’en matière de technologies, la Chine profite d’un marché fermé à la concurrence. Sauf que ce n’est pas du tout quelque chose de propre à la Chine, j’ai montré dans mes articles précédents combien les entrepreneurs de la Silicon Valley étaient à la solde du gouvernement US.

Il y est aussi dit qu’un secrétaire du parti devait être présent dans toute entreprise de plus de 50 personnes. Soit, c’est quelque chose que je ne prendrai pas le temps de vérifier, mais pourquoi pas. S’il s’agit, par exemple, de s’assurer que l’entreprise poursuit un objectif de bien commun, je ne vois pas le problème à une telle présence (cohérent du reste avec un système communiste).

Rappelons que le paradoxe fondamental du capitalisme est de courir deux lièvres à la fois qui souvent appellent des actions contradictoires : assurer un bien ou un service ET faire du profit. Le paradoxe est évident en ce qui concerne tous les besoins fondamentaux. Imaginez : si je veux que ma population ait un bon service de transports en commun, je dois augmenter la fréquence des trains, leur taille, leur confort, etc. Autant d’aspects qui s’opposent directement à ma capacité d’en tirer un profit financier. Imaginez : si je veux que ma population ait un accès large aux médicaments, je dois investir dans la recherche, diminuer les coûts des médicaments, etc. Autant d’aspects qui s’opposent directement à ma capacité d’en tirer profit. Vous avez compris le principe et vous pourrez maintenant l’adapter à l’agriculture, aux télécommnications, au besoin de se vêtir, etc.

Sur le crédit social, c’est essentiellement la ville de Rongcheng qui est prise en exemple. Le fait qu’un lieu en particulier soit donné en exemple ne m’étonne pas. J’ai eu l’occasion d’expliquer en commentaire de cet article qu’il me semblait en effet que le système de crédit social, en version d’essai, est implémenté différemment selon les districts, pour évaluation. Dans le documentaire, Lin Junyue, l’un de ses théoriciens d’après Wikipédia, nous expose sa façon d’envisager cette technologie. Par exemple, il explique que le contrôle de tous par tous est un bon moyen d’éviter par anticipation des comportements inciviques et, par conséquent, d’avoir à sanctionner – une alternative à l’emprisonnement en somme en prévenant les délits. Un principe qui me ramène à mes premières années de doctorat, quand je découvrais la surveillance généralisée entre les contributeurs de Wikipédia

Personnellement, cette argumentation ne me convainc pas. Attaché aux valeurs occidentales de vie privée et de liberté individuelle, la concession à faire au nom de la sécurité me paraît bien trop grande. Et c’est aussi ce que je dirais au maire de Nice ou à Donald Trump. Ainsi, les « performances » de l’artiste Ge Yulu, qui fixe « dans leurs yeux » les caméras de surveillance, m’ont plutôt intéressé et amusé. En revanche, je continue de penser qu’il faudrait que l’opposition à ce « traçage » soit majoritaire pour qu’il soit légitime d’en changer. Si les Chinois trouvent ça très bien, qui suis-je pour leur dire que penser ?

Vient ensuite le témoignage d’un réfugié ouïghour en France, Bextiyar Tursun. Ce qu’ARTE ne dit pas, c’est qu’il est réalisateur de films et se présente sur son CV, à la ligne « nationalité », comme « Ouïghour de Chine ». Imaginez que vous vous présentiez « Breton de France » ou, un peu d’humour connaissant bien le séparatisme flamand, « Flamand de Belgique » ?

Mm, quand on a vu dernièrement la géopolitique du séparatisme ouïghour, on comprend qu’on n’est pas face à n’importe qui, mais à un homme qui porte un projet politique. Pourquoi pas, d’ailleurs. Il fait ce qu’il veut, de mon point de vue. Mais si ce projet politique est celui du séparatisme, alors il se positionne très clairement contre l’intégrité du territoire chinois et il n’est pas étonnant que l’État chinois y voie, quant à lui, un problème

Bref, Bextiyar Tursun explique que non seulement les caméras de surveillance les poursuivaient partout mais que la police disposait, en plus, de capteurs sonores pouvant enregistrer à distance ses conversations. Lorsqu’il voulait parler politique (séparatisme ?) avec ses amis, il allait dans les montagnes. Et c’est là que moi, j’aurais voulu qu’on nous rappelle que Google et co ne se gênent pas pour nous mettre constamment sur écoute également (allez, un ptit lien vers Foxnews, ça n’a pas de prix et ça encouragera peut-être l’un ou l’autre d’entre vous à faire aussi un travail de debunk si nécessaire et à le poster en commentaire !). Avec d’autres objectifs sans doute, mais le résultat est similaire. Et si vous posez problème politiquement, on s’en servira contre vous également, toute démocratie que nous sommes #Assange. Pas sûr par contre que si Tursun avait son smartphone dans les montagnes, il aurait été si bien protégé.

Comme on pouvait s’y attendre, le terrorisme islamiste dans le Xinjiang est tourné en dérision, nié par ARTE qui relaie l’hypothèse de tensions inter-ethniques et de manifestations « durement réprimées par la police » mais pour lesquelles les images bizarrement manquent. Je vous encourage à regarder le documentaire de CGTN sur le même sujet et de comparer les deux versions. Les attentats ne seraient donc que des « prétextes » pour le gouvernement chinois. ARTE nous explique alors que Xi Jinping appelle à « lutter contre le terrorisme » en « usant des outils de la dictature ». ARTE est particulièrement malhonnête ici en taisant le fait qu’il faut comprendre le mot « dictature » au sens chinois du terme, tel qu’il est exprimé dès le préambule de sa constitution, et non dans le sens occidental du terme.

Qu’à cela ne tienne, la musique inquiétante continue et vient le clou du spectacle, le moment-frisson. Les journalistes arrivent à convaincre (Dieu sait comment) un chauffeur de taxi ouïghour de leur parler politique. Il a son smartphone en main et semble ne pas se préoccuper des risques qu’il prend. Les journalistes non plus, peu au fait de la protection des sources, au mépris total des bases les plus élémentaires de leur profession, ils l’interrogent…alors qu’ils ont précédemment essuyé nombre de refus plus tôt. Ce taximan leur promet de les conduire le lendemain devant le « camp de rééducation » dans lequel serait enfermé son père. Un scoop incroyable, n’est-ce pas ?

Sauf que, pas de chance, il était sur écoute ! Le lendemain, il a disparu et les journalistes reçoivent un message de quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, qui leur dit que le chauffeur en question est interrogé par la police mais qu’on va quand même leur trouver quelqu’un pour les conduire devant le centre. Pas inquiets pour un sou, nos deux Tintins croient tout le monde sur parole, font confiance à la voix entendue au téléphone, se rendent compte qu’ils sont suivis mais montent quand même dans la voiture qui est là pour eux et s’en vont faire le tour dudit centre, OKLM.

C’est quoi cette blague ? Il y a tellement d’incohérences dans ces séquences que j’en suis tout déstabilisé. Comment ont-ils rencontré ce chauffeur ? Pourquoi ne pas avoir été inquiet pour lui plus tôt ? Comment ont-ils entamé la conversation avec lui ? Sur quelle base ont-ils fait confiance à la voix qui leur a parlé et qui ne pouvait être que de la police chinoise ? Pourquoi n’ont-ils pas été surpris que ce Ouïhour leur parle aussi librement ? Pourquoi ne nous donnent-ils pas des nouvelles du chauffeur ensuite? Qu’est-il devenu de lui? Etc. Il n’y a absolument rien qui va dans cette séquence à la OSS 117.

Ah, les camps de rééducation ! Les fameux ! Le doc d’ARTE à cet instant s’empresse de répéter le chiffre des « 1 million de personnes, 1/10 de la population ouïghoure » enfermées, chiffre dont on a suffisamment dit qu’il ne renvoyait à aucune source sérieuse. De ces camps, peu arrivent à s’enfuir…mais nos talentueux journalistes ont « réussi à en rencontrer l’une d’entre elles » (sic). Là, vous vous dites que ça a dû être difficile, le fruit d’une longue enquête, n’est-ce pas, pour avoir « réussi » à la rencontrer ? Ou alors c’est parce qu’elle est une star, qui a sa propre page Wikipédia, laquelle page à la rubrique « China’s reaction », donne une série d’informations contredisant frontalement ses affirmations et donnant, apparemment, les preuves de ses mensonges. Vous avez envie de, vous aussi, faire du fact-checking ? C’est le moment et l’instant !  

En tout cas, le témoignage de Mihrigul Tursun (oui, elle s’appelle aussi Tursun) contredit clairement les documents pourtant confidentiels qu’avait pu se procurer l’ICIJ et que j’ai analysés en détails dans cet article, notamment sur le traitement des détenus-étudiants, sur l’hygiène, la qualité des infrastructures, etc. Soit elle n’y est jamais allé (c’est ce qu’affirme la Chine), soit elle est très mal tombée. 

Le témoignage qui suit est celui de Sophie Richardson. Elle ne nous est pas inconnue puisqu’elle appartient, elle aussi, à la grande constellation des ONG dont j’ai eu l’occasion de déconstruire les pratiques dans l’épisode 4 sur la Chine. En effet, Richardson est la directrice « Chine » de Human Rights Watch, une ONG très largement financée par George Soros, de l’Open Society Foundation. Ce petit monde s’entend à merveille. Ce qu’elle dit dans le film entre en contradiction avec ce que dit la loi chinoise sur le respect des identités et que j’ai eu l’occasion, une fois encore, d’expliquer dans l’épisode de ma « série chinoise ».

C’est aussi HRW qui serait derrière la rétro-ingénierie de l’app de la police chinoise, centre névralgique de la « dictature numérique totalitaire », laquelle nous est donnée à voir grâce à Baptiste Robert, un hacker français qui aurait lui aussi réussi à se procurer l’app (mais on ne comprend pas pourquoi il a fait le taf une seconde fois). Ce qui est pratique quand il nous le montre, c’est qu’ils ont fait le choix de tout traduire en anglais (ou alors les policiers chinois l’utilisent en anglais aussi, mais ça ne serait pas très « raccord » avec leur obsession pour le putonghua). Apparemment, ce serait grâce à cette app « qu’on » décide qui sera enfermé dans les camps (un humain ou l’IA directement, nul ne sait). Si quelqu’un sur Twitter peut faire appel à Elliot Alderson (@fs0c131y), aka Baptiste Robert, pour nous éclairer, j’en serais ravi. Moi j’ai quitté Twitter il y a un moment déjà.

À 1h23, les journalistes affirment carrément « qu’une » vidéo « anonyme » sur Youtube « ne laisse pas de place au doute quant à l’ethnocide culturel ouïghour mené par le gouvernement chinois ». Une vidéo anonyme, qui n’est pas authentifiée, qui présente des images qui auraient pu être tournées partout, avec des personnes pouvant autant être ce qu’on dit qu’elles sont que des prisonniers de droit commun. Une vidéo qui n’expose rien d’autre que des hommes menottés et à genoux est supposée être une preuve irréfutable de « l’ethnocide culturel ouïghour » ? Ce n’est vraiment pas du travail journalistique sérieux.

Pourtant, ça n’empêchera pas le dernier témoin de ce documentaire-mascarade, Alain Wang, de comparer ces centres aux camps de concentration nazis. Il fallait bien que le point Godwin tombe à un moment. Et, au fait, qui est Wang ? Alain Wang est présenté par le documentaire comme un « sinologue », mais il est en fait un businessman, conférencier, passionné de tout ce qui concerne le « luxe » et la « richesse en Chine », coach en « autonomisation du potentiel humain » – quelqu’un qui vous aide à devenir riche, quoi (ça ne s’invente pas !) Effectivement, je conçois que son parcours soit peu en phase avec le concept de collectif.

Au terme de cette analyse, j’ai l’impression d’avoir perdu mon temps. Une journée supplémentaire, une de plus, à me confronter à la faiblesse de ce journalisme-là, un journalisme qui sait ce qu’il veut trouver avant même de commencer ses recherches, un journalisme qui occulte tout ce qui ne va pas dans son sens. C’est d’ailleurs le seul moment où il démontre sa capacité à un systématisme rigoureux.

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Analyses

Il est évident que la Chine. (4)

Enfin de retour pour le 4e épisode ! Nous allons cette fois terminer l’analyse des affirmations indirectement sourcées par Amnesty International quant à la situation des droits de l’homme en Chine. Nous nous attaquerons ensuite aux données explicitement sourcées. Ce faisant, nous allons plonger dans l’univers des militants des droits de l’homme et comprendre comment la question locale du militantisme se confronte à une dimension géopolitique. En filigrane, on retrouve les tensions entre les USA et la Chine.

Deal commercial entre les USA et la Chine

Au sommaire, on explorera d’abord plus en détails la question LGBTI, nous nous intéresserons ensuite à plusieurs militants, intellectuels et journalistes arrêtés et condamnés. Nous prendrons le temps d’analyser leurs liens avec des ONG internationales (dont Amnesty fait partie) et le principe de souveraineté des États. Enfin, nous reparlerons de l’ethnie ouïghoure et notamment du terrorisme islamiste dans le Xinjiang.

Ce nouvel épisode, abondamment sourcé avec, dès qu’il est possible, des liens vers les informations originales, présente un travail original et exclusif. J’ai besoin de votre soutien pour le partager massivement, le commenter, le critiquer dans ses aspects positifs et négatifs. Comme à chaque fois, votre apport peut être crucial, pour relever des imprécisions, des erreurs, poser des questions ou nourrir de vos propres sources les argumentations présentes.

Allons-y.

1. La discrimination envers les communautés LGBTI persiste (« aucune loi » ne protège les LGBTI)

Amnesty affirme ici que les communautés LGBTI sont discriminées. Je ne suis pas juriste, encore moins compétent en ce qui concerne les lois chinoises. Toutefois, l’art. 33 de la constitution chinoise stipule que « tous les citoyens de la République populaire de Chine sont égaux devant la loi » – le même article assure d’ailleurs que la Chine « respecte et garantit les droits de l’homme » (ce qui ne veut pas dire qu’elle le fait, non plus qu’elle ne le fait pas). Il n’y a pas de mention explicite de l’orientation sexuelle dans la constitution – ce qui du reste n’est pas étonnant : un rapide coup d’œil à la constitution belge, dont les lois en la matière sont reconnues comme très progressistes, indique qu’il n’y est pas fait mention non plus des LGBTI.

Chinese men having sex

En revanche, si l’on peut supposer qu’Amnesty dit vrai, il y a une différence entre des lois qui protègent et des lois qui condamnent. Ainsi, l’homosexualité est reconnue comme légale en Chine depuis 1997 et n’est plus considérée comme une maladie mentale depuis 2001. La page Wikipedia concernant les droits LGBT en Chine donne un aperçu complet de la situation. Une Pride a lieu tous les ans à Shanghai. Il ne s’agit pas de dire, évidemment, qu’il n’y a pas de discriminations envers les communautés LGBTI en Chine mais qu’elles ne sont, jusqu’à preuve du contraire, pas institutionnalisées.

Du reste, un sondage intéressant, paru dans « The Chinese Journal of Human Sexuality » en 2014, indiquait que près de 85% des 921 répondants étaient favorables à l’union entre des personnes de même sexe (avec seulement 2% d’opposition et 13% d’indécis). Je ne suis pas sûr que la société française, secouée ces dernières années par d’importantes manifestations contre le mariage pour tous, atteigne des résultats similaires.

2. Yu Wensheng a été reconnu coupable après avoir diffusé une lettre ouverte demandant d’apporter cinq modifications à la constitution chinoise

Yu Wensheng est un avocat chinois, spécialiste des droits de l’homme. SCMP relaie une dépêche de l’AFP à son propos. L’article publié n’est d’ailleurs pas tendre avec le pouvoir, dont on peut voir avec la copie d’écran ci-contre qu’il est censuré en Chine. China Daily relate également une information expliquant que les  ambassadeurs allemand et français ont été critiqués par le pouvoir suite à la remise d’un prix à Yu Wensheng. Les autorités se défendent ici en disant que ce cas est « purement judiciaire » et n’a « rien à voir avec les droits de l’homme ». Je n’ai pas trouvé de copie de ladite lettre ouverte.

La conception de la liberté d’expression est ici clairement en jeu : appeler à un changement fondamental de la constitution (par exemple à une élection présidentielle à plusieurs candidats) est ici envisagé comme une « incitation à la subversion du pouvoir d’État ». Et, d’une certaine façon, c’est effectivement une pareille incitation puisqu’une élection à plusieurs candidats de facto sape le principe fondamental d’une dictature (fût-elle du prolétariat). La Chine reconnaît explicitement dans sa constitution, dès son préambule, être une dictature ; dictature qui implique la concentration de tous les pouvoirs aux mains d’une seule personne ou d’un seul organe.

Ainsi, c’est bien un changement structurel des institutions qui, ce faisant, est évité puisque toute critique devrait cheminer par les instances du pouvoir déjà établies. Notons que ça ne veut pas dire que les autorités ne seraient pas sensibles aux critiques (elles ont plutôt intérêt à l’être pour éviter des mouvements d’insurrection de masse, voir le Prince de Machiavel pour une théorisation de ce principe) mais que ces dernières ne peuvent remettre en question le principe fondamental de dictature du prolétariat.

Une telle position nous semble éminemment problématique (et c’est peu dire) dans la conception occidentale de la démocratie. Cependant, elle répond à une logique (dont je ne dis pas qu’elle est moralement souhaitable). Pour d’autres raisons, les changements structurels semblent tout aussi inatteignables dans un système capitaliste de démocratie représentative – sauf par les voies de la révolution – comme j’ai pu le montrer précédemment.

3. 12 ans de réclusion pour Huang Qi, journaliste

Censuré dans la plupart des médias chinois, le cas de Huang Qi est traité dans le South China Morning Post, comme le montre une recherche. Étonnamment, la plupart des articles concernant Huang Qi renvoient en fait…à Amnesty. Une « circulation circulaire de l’information » sur laquelle nous reviendrons plus bas en analysant le rôle des ONG internationales dans la politique intérieure des états.

Un article récent, de juillet 2019, informe d’une condamnation du journaliste à 12 ans de prison pour avoir transmis illégalement des secrets d’État – voilà qui nous rappelle, bien sûr, le cas de quelques lanceurs d’alertes en Occident comme un certain Julian Assange. Jusque-là, Huang Qi semblait jouir d’une certaine protection car, bien que dénonçant des affaires a priori embarrassantes, il était également utile à l’État chinois en exposant des cas (par exemple d’injustices commises par des agents locaux) dont ce dernier n’était pas au courant.

4. Condamnation de Liu Feiyue, fondateur de Civil Rights and Livelihood Watch (29 janvier 2019)

La situation est ici similaire à celle évoquée juste au-dessus pour Huang Qi. Seule une source officielle fait état de ce procès et n’évoque pas le verdict – ce qui peut être compris comme une volonté de censurer la voix des militants des droits de l’homme. Il n’y a, sinon, que des sources étrangères qui parlent de Liu Feiyue, laissant penser que de tels militants sont aussi utilisés comme symboles par des puissances étrangères hostiles à la Chine. Ainsi, l’État chinois reprochait à Liu Feiyue d’être financé par des sources étrangères, ce qui nous mène à l’affirmation suivante :

5. Les autorités critiquent publiquement Asia Catalyst, pour infraction à la loi sur les ONG étrangères

Asia Catalyst est une organisation caritative enregistrée aux USA. Comme l’indique son site Internet, elle cherche à « construire une société civile forte » en Asie. Elle se propose de « former les leaders d’organisations communautaires » avec des objectifs d’efficacité, de soutenabilité, de démocratie, de plaidoyer pour les droits de l’homme.

D’après Wikipedia, on trouve parmi ses bailleurs de fonds une constellation d’organisations états-uniennes comme l’Open Society Foundation (qu’on retrouve citée ici), la Levi Strauss Foundation, la National Endowment for Democracy et le U.S. State Department Bureau of Democracy, Human Rights and Labor. Vous me direz : et alors ? C’est quoi le problème ?

George Soros, fondateur de l’Open Society Foundation

Notons avant tout que, quelle que soit l’origine des financements, la légitimité des demandes populaires (pourvu qu’elles soient populaires) soutenues par ces organisations ne doit pas être remise en question a priori (mais peut l’être a posteriori s’il y a lieu de penser que ces demandes servent des intérêts cachés). Toutefois, un ensemble de facteurs nous amènent à regarder ces ONG financées par les USA avec méfiance, en ce qu’elles semblent être devenues l’outil d’ingérence étrangère le plus performant aujourd’hui. Voyons pourquoi en cinq points :

  1. Que veut-on changer ? Par exemple, les modes de production économiques capitaliste et chinois continuent de comporter des différences de nature (concernant la place des entreprises d’État, par exemple, et des secteurs touchant les besoins fondamentaux). Les valeurs d’égalité, la solidarité et le refus de l’individualisme – inscrites dans un rapport singulier au collectif – sont profondément ancrées en Chine, contrairement aux valeurs occidentales. Au nom de quelles valeurs ces ONG travaillent-elles ? L’égalité sociale ou la liberté économique ? C’est sans doute la première question à poser concernant ces ONG. J’avais écrit, en 2017, un article détaillant ces aspects. Financer un plaidoyer pour un changement de mode économique revient donc à financer des velléités de renversement – ce qui n’est pas sans rappeler, par exemple, le coup d’État contre Allende au Chili.
  2. Les conséquences des révoltes financées par ces ONG. Nulle part ces financements et la « formation de jeunes leaders démocrates » n’ont donné lieu à un quelconque changement vers une véritable démocratie, donc vers un plus grand niveau de bonheur pour les populations concernées (ce qui demeure, en bon utilitariste, mon but personnel). La conséquence, à chaque fois, a été de remplacer un régime oppresseur hostile à l’impérialisme par un régime oppresseur favorable à l’impérialisme. Nous pouvons à cet égard rappeler, outre le Chili, le cas du Brésil, du Shah en Iran, des Mujaïdhins en Afghanistan ou, plus récemment, de la Libye (liste malheureusement non-exhaustive). Retour à la case départ économique et politique…
  3. Les locaux impliqués, pris sous l’aile « bienveillante » des USA, sont ensuite laissés à l’abandon, comme en atteste par exemple le mal nommé « printemps arabe » en Tunisie. Une communauté d’intérêts à un instant « t » ne signifie pas que les intérêts se recouvrent une fois les premiers objectifs (par exemple de destitution d’un président autocrate) atteints. Au contraire. Et, à ce jeu, lorsque des militants ont été soutenus par des ONG (et leur argent) aussi puissantes que les fondations de Soros, Rockfeller, et consorts, ils ne sont plus rien dans le rapport de force par la suite. Ils sont devenus inutiles, voire dangereux. Le livre Arabesque$ d’Ahmed Bensaada, que j’ai eu le plaisir d’éditer chez Investig’action il y a quelques années, est éclairant à cet égard.
  4. Les raisons « humanitaires » ne sont que des prétextes qui cachent mal les concurrences économiques, le contrôle des matières premières, etc. Ainsi, les cartes des réserves de pétrole et de gaz mondiales recouvrent tragiquement la géopolitique des conflits internationaux et des interventions états-uniennes. Ce qui explique aussi pourquoi ce n’est pas l’équilibre politique qui est recherché mais le chaos. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’est pas difficile de faire affaire et alliance avec les pires régimes : on a vu comment Lafarge a financé l’État islamique en Syrie ou comment les USA soutiennent, voire ont participé à la consolidation de, l’Arabie saoudite et Israël. Truman disait d’ailleurs, en 1941, dans le New-York Times : « Si l’Allemagne l’emporte, nous devons aider la Russie et si la Russie l’emporte nous devons aider l’Allemagne. Ainsi, il y aura des deux côtés le plus possible de victimes ». Charmant programme.
  5. La censure chinoise et la « grand firewall de Chine » doivent donc se comprendre dans un contexte où les USA ont la mainmise sur l’ensemble des nouvelles technologies et des entreprises qui les représentent. Il est par exemple frappant de constater que le gouvernement des USA formule ses exigences auprès des nerds de la Silicon Valley (voir, encore, Bensaada (2015)) ou qu’ils financent massivement le projet opensource TOR… Utiliser leurs apps, naviguer sur leurs réseaux, c’est constamment leur fournir tout ce dont ils ont besoin, en termes d’informations, pour renforcer leur propre domination ; ce que je suis précisément en train de faire en écrivant ces lignes sur Word, WordPress, etc. Ceux qui en douteraient feraient bien de se souvenir de Snowden et du projet PRISM.
Réserves de pétrole dans le monde

À la suite de tout ça, on comprend non seulement que pratiquer la censure et opérer un important contrôle sur les ONG étrangères (dont Amnesty) qui y officient est, pour la Chine, un bon moyen de (a) garder, à l’interne, un niveau de critique acceptable mais surtout un moyen de (b) se prémunir contre les désastres de si nombreux autres pays « non alignés » avec la perspective états-unienne.

Les victimes s’appellent très certainement Liu Feiyue, Huang Qi ou Yu Wensheng qui représentent, sans beaucoup de doutes possibles, des drames humains à l’échelle individuelle. Dans la perspective chinoise, la répression de ces militant, journaliste ou avocat semble inévitable pour éviter des drames plus grands encore à l’image de l’Afghanistan, l’Irak ou la Libye. La Chine se trouverait alors dans un dilemme semblable au dilemme philosophique du tramway qui « l’obligerait » à choisir entre deux solutions moralement inacceptables : réprimer des individus ou laisser libre cours à une déstabilisation de grande ampleur par des puissances hostiles. Avec notre regard extérieur, le conflit moral est tout aussi perturbant : vaut-il mieux une atrocité certaine à petite échelle ou une atrocité potentielle à grande échelle? Je n’ai malheureusement pas de réponse à donner.

Données sourcées

Cette catégorie reprend toutes les affirmations pour lesquelles un lien précis est donné vers la source dans l’article d’Amnesty. La présence d’une source ne dit évidemment rien a priori de sa qualité, de son authenticité, de son caractère véridique. Une analyse en détails de chacune d’elles doit ainsi être réalisée.

1. Une estimation d’un million d’Ouïghours, de Kazakhs et d’autres ethnies envoyées dans des camps d’internement pour dé-radicalisation (source)

Sur les camps eux-mêmes, je renvoie bien entendu le lecteur à la déconstruction précise, dans l’épisode précédent, des documents confidentiels obtenus par l’ICIJ (International Consortium of Investigative Journalism).

La source présentée par Amnesty a ici le désavantage d’être, une nouvelle fois, « autoréférentielle » : Amnesty cite Amnesty. On y apprend cependant que les autorités chinoises ont « nié les allégations de graves violations des droits humains » mais, de lien en lien, il est finalement possible de télécharger un dossier plus complet sur ces violations dans le Xinjiang. Une note, à l’entame du dossier et reproduite ci-contre, d’une extrême importance, doit attirer notre attention (c’est moi qui surligne en jaune certains passages).

On y apprend que mener des enquêtes sur les droits humains en Chine est « exceptionnellement difficile », dans la mesure où le contrôle est lui-même exceptionnel. On pourrait naturellement penser que c’est une preuve « par défaut » que la Chine a quelque chose à cacher mais c’est aussi un comportement logique (je dis bien « logique » et pas « moralement souhaitable ») de la part d’un pays vis-à-vis d’un pays (ou d’organisations) ennemi.es à qui il est difficile d’accorder sa confiance, comme expliqué plus haut quant au rapport qu’entretiennent les ONG étrangères avec des pays non alignés. Donner un accès total et libre revient à s’exposer à encore plus de propagande et de désinformation.

Étonnamment, et ce pour la première fois depuis le début de mon enquête sur Amnesty, l’ONG reconnaît l’extrême difficulté de produire des « preuves précises » quant à ses affirmations, sa dépendance aux autres ONG (elles-mêmes dépendantes d’Amnesty, et participant de ce fait toutes à une « circulation circulaire de l’information » comme disait Bourdieu). On y apprend aussi que les informations directement collectées par Amnesty sont issues de huit interviews (huit !) de personnes qui ont contacté Amnesty et de 100 Kazakhs, tous amenés par deux militants dissidents. Autant dire que toutes les réserves que j’avais émises à l’égard des témoignages dans la deuxième partie de cette série s’agrègent ici. Amnesty, faisant la démonstration d’une prudence qu’on ne lui connaît plus dans ses documents « grand public », n’affirme plus rien mais se dit seulement « suffisamment convaincue ».

Documentaire sur CGTN

Passons maintenant à la partie inconnue, ici en Occident et qui, si elle l’était, nous rappellerait de très mauvais souvenirs prenant la forme d’une salle de concert parisienne, d’un supermarché casher, d’un métro ou d’un aéroport bruxellois. Ce qu’on ne sait pas, c’est que le Xinjiang est, depuis 1990, le théâtre d’opérations de terrorisme islamiste sanguinaires, comme en témoigne ce documentaire sur CGTN. Les images sont violentes : la Chine étant un pays où les caméras de surveillance sont très nombreuses, les images des attentats le sont aussi. Jusqu’en 2016, des attaques ont tué quantité d’innocents : Urumqi (2008), Seriqbuya (2013), Kumming (2014) et même Pékin (2013) sont parmi les exemples les plus meurtriers. Les responsables de ces attentats sont surtout membres de l’ETIM (Parti islamique du Turkestan, section locale d’Al-Qaeda), qui ont aussi combattu en Afghanistan. Notons que la Chine et l’Afghanistan possèdent bien une frontière commune et que ces attentats ont commencé juste après que la Russie s’est retirée de l’Afghanistan.

Une constante de la couverture médiatique occidentale est la mise en doute quant à la réalité des attaques et aux motivations des assaillants, lesquelles sont pourtant bien documentées (comme par exemple un terroriste du Xinjiang qui s’est filmé avant son opération, drapeaux de Daesh en arrière-plan). Que dirions-nous si la Chine mettait en doute les attentats dont nous avions été victimes ? Si elle les présentait comme des actes de défenseurs de la démocratie ?

La source originelle indiquant qu’un million de musulmans Ouïghours étaient enfermés dans des camps est le Chinese Human Rights Defenders, une (énième) ONG basée à Washington, reprise par Reuters qui attribue faussement l’allégation aux Nations Unies.

Mais si la Chine réprime ainsi sa population musulmane, tel qu’Amnesty l’affirme, il faudrait s’attendre à ce que l’ensemble des pays du monde le lui reproche, n’est-ce pas ? Or, ce n’est pas du tout ce que l’on observe, comme le reconnaît du bout des lèvres le journal le Monde qui, faisant référence à la troisième commission de l’assemblée générale des Nations Unies, n’hésite toutefois pas à affirmer, citant une source diplomatique « occidentale » anonyme, que Pékin « a fait pression sur de nombreux pays de façon perverse ». Quel talent !

En réalité, la Chine a reçu, lors de cette commission, un soutien massif de la majorité des pays du monde avec 54 pays en sa faveur contre 23 seulement pour le « camp occidental ». Les pays musulmans y sont massivement représentés : Kirghizistan, Pakistan, Éthiopie, Syrie, Algérie, etc., comme en atteste (même si de façon incomplète) le communiqué de presse officiel de la séance. Étonnant pour un pays qui opprimerait sa population musulmane, non ?

La région ouïghoure est également sujette à des velléités séparatistes, orchestrées notamment par le World Uyghur Congress, ONG financée par la NED (National Endowment for Democracy, paravent de la CIA – voir ce qu’en dit Allen Weinstein), à hauteur de 27 millions de dollars. La NED qui n’est autre qu’un des multiples programmes états-uniens servant la déstabilisation de gouvernements ennemis, comme on l’a démontré plus haut. On peut noter que l’indépendance du Tibet, du Xinjiang et de la Mongolie intérieure réduirait de moitié le territoire chinois – ce qui est de nature à plaire aux USA qui, pour l’instant, possèdent une superficie similaire à celle de la Chine (chacun entre 9 et 10 millions de km²).

Financement du World Uyghur Congress par la NED

À travers le soutien de l’Occident au séparatisme ouïghour, il faut donc voir un terrain d’affrontement entre deux blocs. La Chine est reconnue, par exemple par l’UE, comme un « rival systémique ». Dans ce contexte, le Xinjiang sert de prétexte à des mesures de rétorsions économiques dans une guerre commerciale…sachant que si le Xinjiang tombait entre des mains favorables à l’Occident, il en serait de même pour les réserves de pétrole qui y sont importantes.

2. Nombre de religieux, intellectuels, etc. emprisonnés pour avoir exercé leur liberté de religion et d’expression (source)

Ce point fait référence au cas de Tashpolat Tiyip, ancien président de l’université de Xinjiang, citoyen parfait…jusqu’à ce qu’il soit arrêté et condamné à mort. Enfin, comme on le verra ci-dessous, c’est un peu plus compliqué que ça…

La première question que je me pose est la suivante : pourquoi quelqu’un d’aussi renommé à l’international, qui est en outre une véritable fierté nationale et la preuve vivante de la paix entre les ethnies dans le Xinjiang, aurait-il été détenu et condamné à mort ? Une hypothèse est évoquée sur ce site prenant sa défense : il aurait pris l’habitude de faire ses salutations en langue ouïghoure au début de chacun de ses enseignements. S’il s’agit bien de la raison de sa condamnation, on se trouve face à une décision d’une brutalité extrême, parfaitement insensée de la part du gouvernement chinois.

Le fait d’exhorter les agents de l’État à parler le mandarin est cependant exact. On trouve par exemple dans ce texte une argumentation visant à énoncer les raisons de parler le mandarin dans le Xinjiang : ce serait un signe de patriotisme bienvenu, notamment en retour des politiques socialistes de réduction de la pauvreté dans la région ; la langue nationale serait un symbole de souveraineté nationale ; la connaissance du mandarin aide dans la vie quotidienne, par exemple pour comprendre les manuels d’appareils domestiques ; elle augmente la possibilité d’obtenir un emploi de qualité ; elle diminue le risque d’être sujet à des manipulations religieuses extrémistes, etc.

Le même texte fait référence à la loi nationale de la République populaire de Chine sur les langues et les langues générales mais aussi à l’accusation de « double discours » (double-faced person) si on ne la respecte pas, terme vraisemblablement utilisé par le gouvernement pour attaquer les intellectuels et militants ouïghours.

Pour autant, que dit cette loi ? En son article 8 (§1), la loi spécifie que « tout groupe ethnique possède la liberté d’utiliser et de développer sa propre langue et sa propre écriture ». L’article 10 indique toutefois que le mandarin est la langue obligatoire d’enseignement (bien que l’art. 16 §4 admette des exceptions). Enfin, l’article 26 §2 prévoit qu’en cas de non-respect de la loi, la personne pourra être « critiquée et éduquée » (cette dernière traduction porte à confusion) et que des sanctions sont prévues en cas de récidive ou de refus. La nature des sanctions n’est, quant à elle, pas précisée dans ce texte.

Les salutations en ouïghour ne semblent pas être « suffisantes », même au regard de la loi chinoise, pour une telle condamnation – à moins d’accepter l’idée selon laquelle l’État chinois agirait de façon irrationnelle. Il nous faut alors chercher plus loin. En continuant notre enquête, je tombe sur un site en langue arabe (Radio Free Asia) qui semble avoir plus d’informations : Tashpolat aurait été arrêté et condamné pour séparatisme – et non, comme indiqué dans les articles ci-dessus, pour avoir parlé ouïghour. La peine de prison à vie inclurait deux ans de sursis au terme desquels la peine peut être soit commuée, soit mener à une condamnation à mort. Dans ce texte, ce qui est reproché à Tashpolat est plus précis : il aurait « utilisé le forum du collège pour promouvoir des idées séparatistes ». On apprend également que le frère de Tashpolat Tiypp, Nuri Tayeb, vit aux USA.

Je m’étonne que cet aspect de la condamnation n’ait pas été évoqué par Amnesty, ni par les sites qui le défendent en Occident…d’autant que la question du séparatisme est, comme vu au point précédent, fondamentale. Le cas de Tashpolat Tiyip s’inscrit en fait dans le cadre, beaucoup plus large, de la géopolitique en Asie et des intérêts où USA et Chine s’affrontent, par la voie de financements et d’ONG écrans, sur le terrain du Xinjiang. Il nous est impossible, en revanche, de savoir si Tashpolat Tiyip en était un acteur conscient ou s’il a été une victime de cette guerre qui ne dit pas son nom.

Conclusions

En résumé, qu’avons-nous appris dans ce nouvel épisode ?

  1. Amnesty évoque la discrimination des LGBTI mais ne dit rien du caractère complexe des dynamiques sociétales en Chine où, par exemple, 85% de la population se montre favorable au mariage gay.
  2. Amnesty apporte son soutien à Yu Wensheng. Il n’est pas inutile de préciser que ce dernier milite pour un renversement du système chinois tel qu’il est conçu dans sa constitution. Imaginons la position dans laquelle se trouveraient nos États occidentaux face à des militants, financés par des ONG internationales, appelant à renverser notre constitution et s’essuyer sur les valeurs que nous pensons tous partager ? Souvenons-nous, par exemple, de Nathalie Saint-Cricq du service politique de France 2 qui déclarait qu’il fallait « repérer et traiter (sic) ceux qui [n’étaient] pas Charlie » tandis que le député Éric Ciotti twittait qu’il aurait fallu « pouvoir supprimer les allocations familiales aux parents des élèves qui n’ont pas respecté la minute de silence. » La tolérance et la liberté d’expression, même dans une « démocratie », ont leurs propres limites…
  3. À l’instar des USA, la Chine n’hésite pas à arrêter et condamner les lanceurs d’alerte. Se positionner moralement face à la divulgation de secrets d’État dépend, pour moi, d’une évaluation des coûts et des bénéfices d’une semblable « trahison ». Ainsi, je pense qu’il est salubre et même nécessaire que des crimes et exactions commis par des États soient rendus publics si et seulement si la sortie de cette information ne met pas en danger plus de monde – ce qui n’est malheureusement pas toujours décidable en contexte de guerre.
  4. Amnesty dénonce la condamnation de l’ONG Asia Catalyst mais elle occulte les conséquences désastreuses, partout dans le monde, du financement par l’Occident et de l’action de semblables ONG.
  5. Amnesty n’hésite pas à faire des affirmations, sans conditionnel ni précautions oratoires, dans ses documents publics. Il faut soi-même chercher dans le détail de ses dossiers pour y trouver un aveu sous forme de disclaimer dans lequel elle reconnaît, en fait, la fragilité de ses informations sur les Ouïghours.
  6. Amnesty relaie l’info non sourcée selon laquelle un million de Ouïghours seraient enfermés au Xinjiang mais ne dit pas un mot de la quantité d’attentats islamistes meurtriers qui touchent la région depuis les années ’90 et auxquels les centres sont censés apporter une solution. Dans son article, elle ne dit pas non plus que ce qu’elle affirme ne se base que sur des témoignages, qui plus est venus à elle et risquant donc de l’instrumentaliser.
  7. Amnesty affirme que les musulmans du Xinjiang sont opprimés mais ne dit pas que l’immense majorité des pays musulmans dans le monde (parfois opposés entre eux…) ont apporté leur soutien à la Chine lors de l’Assemblée générale des Nations Unies.
  8. Amnesty occulte le fait que des ONG semblables à elle (comme le World Uyghur Congress), financées par les USA, apportent leur soutien et forment des militants séparatistes au Xinjiang, au Tibet et en Mongolie intérieure – attaquant directement l’intégrité du territoire chinois.
  9. Enfin, évoquant le cas de Tashpolat Tiyip, Amnesty cache le motif de sa condamnation, à savoir d’avoir fait la promotion du séparatisme ouïghour (ce qui peut être vrai ou pas, nous ne pouvons le savoir).

Dans le prochain épisode, nous pourrons poursuivre et clore l’analyse des affirmations directement sourcées et conclure notre dossier.

Entre-temps, j’invite les lecteurs à revérifier les informations partagées ici, à partager, commenter, nourrir le débat. Vous connaissez des gens travaillant pour Amnesty International ? N’hésitez pas à leur envoyer cette série d’articles pour leur demander d’y réagir. L’information juste et vérifiée est un droit.  

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