Analyses

J’ai lu « Rescapée du goulag chinois » (2/5)

Partie 2 « Stérilisations, violences et religion »

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Gulbahar Haitiwaji publie, avec Rozenn Morgat, un livre qui fait beaucoup de bruit : « Rescapée du goulag chinois ». Tous les médias en ont parlé. Il semble que nous tenions là un témoignage indiscutable sur la répression et le caractère criminel de l’État chinois, dans le Xinjiang en général, sur les Ouïghours en particulier. Vous avez été nombreux.ses à lire le premier volet de notre grand dossier, merci! Voici le second, bonne lecture.

Le cas particulier des « stérilisations »

À de nombreuses reprises, Mme Haïtiwaji dans son livre accuse la Direction de ces camps et la Chine en général de « stériliser » les femmes ouïghoures détenues. Dans les paragraphes qui suivent, je m’attache à évaluer la crédibilité d’une telle affirmation mais cette analyse ne vaut que pour ce livre. Je ne peux affirmer qu’elle soit valable pour l’ensemble du Xinjiang – même si les présomptions vont en ce sens.

J’ai eu l’occasion à plusieurs reprises sur ce blog de me prononcer publiquement sur ces sujets. Il est essentiel de reconnaître, dénoncer, condamner et mettre tout en œuvre pour que cesse la violence systémique des hommes sur les femmes. Le viol comme arme de guerre est par ailleurs un fait établi, et je prends très au sérieux les dénonciations de stérilisations forcées. La cause est bien trop importante pour accepter qu’elle soit instrumentalisée à des fins politiques. Les victimes de viols et de toutes les violences de la domination masculine méritent que leurs témoignages ne soient pas entachés par de la propagande. Une telle pratique, si elle est établie, serait répugnante et s’opposerait tragiquement à la lutte pour les droits des femmes et de toutes les minorités.

Qu’en est-il donc du cas des « stérilisations » dans le camp de Baijiantan ? On peut lire, page 18, l’affirmation grave selon laquelle la Chine « stérilise les femmes de l’ethnie », que « beaucoup ont confié [à Gulbahar], honteuses, ne plus avoir leurs règles » et que « d’après elles, la suspension de flux menstruel est arrivée juste après la vaccination » (p.112), qu’une « pensée terrible commençait déjà de germer, sont-ils en train de nous stériliser? » (p.112), que « en réalité, on nous stérilisait » (p.189).

File:Figures showing vaccination pustules. Wellcome L0017918.jpg. (2020, September 9). Wikimedia Commons, the free media repository. Retrieved 09:52, April 2, 2021 from https://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=File:Figures_showing_vaccination_pustules._Wellcome_L0017918.jpg&oldid=453154188.

Une nouvelle fois, différents registres de langage coexistent ici : parfois, Mme Haïtiwaji affirme qu’il y avait des stérilisations forcées (en interview aussi), parfois elle ne fait que le supposer. Quelques éléments invitent cependant à la plus grande prudence. Par exemple, elle dit page 112 que ses codétenues ont fait le lien entre « vaccination » et suspension des règles mais quelques lignes plus haut, elle dit que c’est « aujourd’hui » qu’elle a appris que ce n’était pas une vraie « vaccination », donc suite à son retour en France (notons qu’elle ne peut rien affirmer elle-même, puisqu’elle dit qu’elle était déjà ménopausée).

Elle n’est pas non plus cohérente quant au mode opératoire. Si elle évoque principalement des « piqûres » sous prétexte de vaccination, elle évoque également un « poison » (p.137) et un « mystérieux médicament qui plonge les détenues dans un état de torpeur inquiétant où les souvenirs s’effilochent, où le temps disparait au même titre que les cycles menstruels des femmes » (p.154). « Vaccin » (p.112), « poison injecté » (p.137), « poison » dans la nourriture (p.108) ou médicament (p.154) ?

Mais il y a plus. S’il semble que vacciner de façon systématique dans un centre fermé est une mesure sanitaire tout à fait cohérente, la stérilisation par injection ou par ingestion d’un médicament est quant à elle fort surprenante. La stérilisation est, jusqu’à preuve du contraire, une opération chirurgicale. Il pourrait s’agir alors de contraception forcée, dont le caractère « forcé » est d’ailleurs sujet à caution puisque Mme Haïtiwaji dit aussi avoir eu l’opportunité de refuser les « vaccins » (p.112). La contraception est elle-même une hypothèse peu convaincante puisqu’une injection contraceptive doit être trimestrielle (quatre fois par an) et non deux fois par an (en hiver et en été (p.137) comme l’explique Gulbahar Haïtiwaji). On ne comprend d’ailleurs pas bien pourquoi, s’il s’agit de stérilisations, il faudrait réitérer l’opération : une stérilisation se caractérise par son caractère définitif. D’autres récits évoquent des poses forcées de stérilet, mais il n’en est pas fait mention dans ce texte.

Que reste-t-il de cette affirmation selon laquelle les détenues de Baijiantan ont été « stérilisées » ? Rien du tout. L’hypothèse la plus probable est qu’il s’agissait bien de vaccins : on imagine encore mieux aujourd’hui les ravages d’une épidémie dans un lieu comme celui-là. Bien entendu, ça n’a pas empêché les médias mainstream de ne jamais mettre en doute les propos du livre. Pour l’immense majorité des lecteurices des journaux et de ce témoignage, les femmes ouïghoures détenues dans ce centre auront donc été « stérilisées ».

Les « stérilisations » ne sont par ailleurs qu’une part infime de l’ensemble des violences que Mme Haïtiwaji dit avoir subies. Je propose maintenant de les passer en revue et de les commenter.

Un catalogue de violences

Le récit est émaillé d’une très grande quantité de violences, dans un style relevant plus de la liste que de la description. On y trouve avant tout des exactions déjà abondamment relayées par les médias, indépendamment de la publication du livre, et dont le niveau de preuve est, comme je l’ai explicité dans de précédents articles, tout à fait insuffisant.

On peut y lire que les Ouïghours sont persécutés, enfermés, rééduqués (p.21), que beaucoup d’offres de travail avaient une clause en petits caractères : « pas de Ouïghours » (p.28), que « les salariés Hans ont reçu plus d’argent que les salariés Ouïghours » (p.28), lesquels ont été « délocalisés à la périphérie » (p.29). On y lit encore que les Ouïghours subissent des « contrôles de police, des interrogatoires, des intimidations, des menaces » (p.30), que les leaders sont « réduits au silence » (p.32), que le cerveau des détenus est lavé (p.33, p.92), que la Chine « déporte, la Chine torture » et « tue ses citoyens ouïghours » (p.191).

File:Karamay river.jpg. (2020, September 14). Wikimedia Commons, the free media repository. Retrieved 09:55, April 2, 2021 from https://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=File:Karamay_river.jpg&oldid=458395762.
Rivière Karamay (Xinjiang)

Comment est-il possible, en prenant ces affirmations au sérieux, que Mme Haïtiwaji puisse alors déclarer (p.68) que « De nos amis de Karamay, pas un seul ne pouvait affirmer avec conviction qu’il était discriminé par sa naissance » ? C’est parfaitement incohérent. Si ce qu’elle dit par ailleurs est vrai, les discriminations sont établies. Il n’y a que si elle ment et/ou exagère qu’alors aucune affirmation n’est possible. Quand dit-elle donc la vérité ? N’est-il pas sensé de considérer qu’elle a peu d’intérêt à mentir sur ce qui dessert son propos ?

Des incohérences similaires concernent les violences qu’elle dit avoir subies directement. Par exemple, elle évoque le « néon criard qui n’en finit pas de nous éclairer, de jour comme de nuit » en garde à vue (p.56) mais aussi dans les camps où « le néon blanc […] vous crève les yeux » (p.227), où la « satanée lumière de Baijiantan » est parfois « aveuglante » (p.240), parfois « blafarde » (p.108), où il vous faut « dormir sous la lumière des années entières » (p.105). En même temps, lorsqu’elles évoquent avec ses codétenues de garde à vue les centres de rééducation, c’est plutôt le « noir » qu’elles appréhendent (p.69), le même noir dans lequel, « les yeux écarquillés », Mme Haïtiwaji dit avoir « pri[é] de toutes ses forces » (p.109). Alors, noir ou néons ? Aveuglant ou blafard ? Dans quel sens va la torture ? Probablement dans le sens le plus logique : il y a des néons allumés en journée, des néons éteints la nuit et…c’est tout.

La thématique du lavage de cerveau revient également à de multiples reprises. Mais là encore, nous sommes bien en peine de distinguer le vrai du faux. Par exemple, Mme Haïtiwaji explique que « peu à peu, [la] stratégie de rééducation ludique avait raison de [s]a vigilance » (p.104), que « la mécanique implacable du lavage de cerveau finit par pénétrer nos esprits les plus imperméables et téméraires » (p.117). qu’elle était « si loin, si seule, si épuisée » qu’elle a « presque fini par y croire » (p.190). Le problème, c’est qu’elle affirme en même temps avoir régulièrement et sciemment menti quant à son repentir (p.118), dans ses carnets (p.108), qu’elle a fait « semblant d’adhérer tout en conservant son esprit critique » (p.104), que ses déclarations ne « manquaient pas d’hypocrisie » (p.148) – et j’en passe, sinon je ne terminerai jamais ce dossier ! Alors, qu’en est-il de ce cerveau ? Lavé, pas lavé ? Et son témoignage est-il la preuve d’un bourrage de crâne ? Si oui, par qui ? 

Avec tous ces mensonges, comment encore accorder du crédit aux autres violences qu’elle décrit ? Quand elle n’a rien d’autres que « les leçons, les repas, les défilés qui se suivent et se ressemblent » pour « puissants outils de torture » (p.227) ? Si la professeure « ne perd pas une occasion de [les] gifler » (p.90), pourquoi ne raconte-t-elle aucune circonstance particulière où cela se serait passé ? Est-elle crédible lorsqu’elle affirme que « les codétenues victimes d’une crise cardiaque ou qui disparaissent », c’est « le quotidien ici » (p.108) ? Ce n’est-il pas, là non plus, la « manifestation d’un fantasme morbide d’une prisonnière qui exagère sa condition » (p.191) ?

Est-ce que toutes ces accusations de violences ont encore du sens lorsque Mme Haïtiwaji tente d’expliquer (p.69) que « l’art de la répression du Parti communiste chinois » consiste à « bannir tout en autorisant », à « corriger en honorant », à « emprisonner en éduquant » (p.69) et que les « discriminations se perdaient dans les illusions de liberté » (p.69) ? Est-ce que le récit de ces violences ne finit pas par s’autodétruire lorsqu’elle dit (p.165) que « à part quelques claques et punitions, force est de constater que jamais personne ne m’a battue comme Almira » (p.165 – un passage à tabac qui n’est aussi qu’une supposition puisque Gulbahar Haïtiwaji n’y a pas assisté). Ce qui ne l’a pas empêchée de supposer son propre assassinat, comme on l’a dit plus haut, une fois toutes les deux pages…

« Mentez, il en restera toujours quelque chose. »

La trop longue liste de ses incohérences ne s’arrête pas là. Nous allons maintenant passer en revue les questions concernant la matérialité des camps, l’hygiène dans ceux-ci et les enseignements qui y sont donnés.

À quoi ressemble le centre de rééducation de Baijiantan ?

Gulbahar Haïtiwaji raconte que des frères, des oncles – à elle et à ses codétenues – ont déjà connu les centres. Elles s’attendent toutes à y trouver « des détails sordides et poisseux : la torture, le froid, les rats, la faim, le noir » (p.69). Une description qui n’est pas sans faire penser à l’état sordide des prisons en France et en Belgique. Est-ce que ces craintes se vérifient ?

Lorsqu’elle visite les lieux, elle raconte « le seau pour faire ses besoins » et qu’il n’y avait « pas de matelas sur les paillasses », « pas de meubles », « pas de linge », « pas de lavabo » (p.81). Pourtant, un peu plus tard, elle dit avoir croisé dans le même centre une femme qu’elle connaissait. Où ? Dans « la salle de bains », laquelle est « une vaste pièce d’eau carrelée aux murs dépourvus de miroirs où sont alignés des lavabos en aluminium » (p.86). Pour se laver, « il n’y a[vait] que sept douches et seulement cinq WC à la turque » (p.86 encore). Alors quoi ? Qu’est-ce qui est vrai ? Lavabos, pas lavabos ? Toilettes, pas toilettes ? Probablement qu’il n’y avait pas de lavabo ni de WC dans les dortoirs mais qu’il y avait bien des « pots de chambre » à côté des lits. Tout ce qu’il y a de plus normal (sauf que moi, perso, les pots de chambre c’est pas mon truc, je veux bien l’admettre !).

D’ailleurs, elle explique qu’il est « interdit de ne pas respecter les normes d’hygiène » (p.60) et que les centres font même preuve d’un « hygiénisme paranoïaque » et d’une « propreté inquiétante » (p.109). Voilà des reproches que rêveraient probablement de formuler les détenus des Baumettes. Les bâtiments sont-ils vétustes, comme le sont nos prisons ? À en croire Mme Haïtiwaji, ce serait plutôt le contraire puisqu’il y règne « une odeur entêtante de peinture fraîche » (p.81, p.99) et qu’elle décrit les offres de construction neuve à la page 129. Ces derniers éléments sont également cohérents avec les documents récupérés par l’ICIJ (voir cet article) et qui mentionnent à la fois les standards en matière d’hygiène, de confort et de sécurisation (ce sont bien des centres de détention).

Est aussi cohérent avec les documents récupérés par l’ICIJ le fait que les relations familiales sont préservées malgré la détention. Ainsi, « aussitôt libre, [s]a petite sœur chérie s’était empressée de venir [la] trouver à Baijiantan » (p.105), un moment que Gulbahar décrit comme un « éclair de vie bref mais d’une formidable intensité » (p.105). De la même façon, lors de son procès, elle recevra le soutien de sa sœur Madina, « prévenue par les autorités du camp » (p.143). Enfin, lorsqu’elle sera en résidence surveillée, dans les dernières semaines de sa détention, elle contactera sa famille en France plusieurs fois par semaine (en étant sur écoute) et recevra la visite de sa famille au Xinjiang (en l’absence cette fois de la police).

En ce qui concerne les enseignements, ce qui frappe surtout est l’absence totale d’indications quant aux matières enseignées. Ce serait pourtant un élément essentiel pour démontrer qu’il s’agit bien de lavages de cerveaux, non ? On sait que « chaque semaine, le vendredi, [elles passaient] un examen oral et écrit » (p.93), que l’enseignement passe aussi par le jeu (p.104), qu’elles devaient « apprendre par cœur des livres épais » (p.114), qu’elles « avalaient la propagande des professeurs jusqu’à la tombée du jour » (p.116). On apprend également que s’ouvraient « plusieurs postes d’enseignement dans des centres de transformation par l’éducation » (p.129).

En résumé, on ne retrouve rien de ce qui est censé démontrer le contenu de la propagande subie, le contenu du « lavage de cerveau ». Ne pensez-vous pas que s’il y avait eu quoi que ce soit à dire à ce sujet, Mme Haïtiwaji se serait empressée – à raison – de le partager ? Elle nous dit aussi qu’il est possible de poser sa candidature aux postes d’enseignant.es dans les centres via Internet, par une voie tout à fait classique. Est-ce crédible de la part d’autorités voulant « laver les cerveaux » ? Faire confiance à des gens non formé.es qu’elles ne connaissent pas ? On sait de surcroît que les enseignant.es sont aussi ouïghour.es et que les meilleur.es détenu.es peuvent aussi devenir enseignant.es.

Sur le comportement dans l’apprentissage de Mme Haïtiwaji, les incohérences sont, encore une fois, légion. Côté pile, elle « [s’]applique à jouer le rôle de l’élève assidue et de la prisonnière modèle, ce qui ne [lui] demande pas tellement d’efforts car [elle a] toujours été bonne élève » (p.92), elle « préfère [s’]enfoncer dans le travail » (p.94), elle fait partie des meilleurs élèves (p.113) et elle a de « bonne notes » (p.143). Côté face cependant, elle ne se « souvient jamais [de ses leçons] d’une semaine à l’autre » et elle est « incapable de réciter ce [qu’elle a appris] six jours auparavant » (p.93). Cancre ? Surmenée et, comme les autres, « abrutie par le labeur » (p.94) ou, au contraire, élève modèle ? Choisissez l’argument qui conviendra le mieux à votre narration.

Et la religion dans tout ça ?

Deux raisons semblent justifier, aux yeux des autorités chinoises, la détention dans des centres de « rééducation » au Xinjiang : des velléités séparatistes et le terrorisme islamiste – lesquelles raisons peuvent parfois se conjuguer. Autant dire que le rapport qu’entretient Gulbahar Haïtiwaji à la religion est important, surtout dans la mesure où on a déjà évoqué sa proximité avec les mouvements séparatistes (son mari vice-président de l’association des Ouïghours de France, sa fille manifestant avec le drapeau du « Turkestan oriental » à Paris).

Dès l’avant-propos du livre, Rozenn Morgat, co-autrice, nous rassure : « Quand elle évoque sa religion [de Gulbahar, nda], elle parle d’un Islam « de paix », d’un Islam « modéré ». Elle n’est donc ni une indépendantiste, ni une terroriste islamique. » Bon, s’il suffit de le dire, hein… Le problème, c’est que son mari, Kerim, aurait déclaré que « son épouse n’est même pas musulmane » et qu’elle se serait « convertie au christianisme il y a des années ».

Dans le livre pourtant, Gulbahar Haïtiwaji n’évoque pas une seule fois le christianisme, mais bien son rapport à Dieu dont rien n’indique qu’il ne soit le Dieu de l’Islam. Elle raconte : « Moi qui n’étais pas une croyante fervente, je me suis tournée vers Dieu. Peut-être par provocation. Les yeux fermés, la nuit, je me mets à prier de toutes mes forces » (p.91). Plus loin, feignant des exercices de yoga – ce qui prouve qu’on parle bien de prière islamique et non de prière chrétienne, elle explique : « Tandis que le sang monte doucement à ma tête, je prie. Dans cette position, impossible pour la caméra de repérer mes murmures à Dieu » (p.91). Puis cette citation, déjà vue plus haut où, « dans le noir », elle « prie de toutes [s]es forces » (p.109). Enfin, elle déclare p.115 que sa « seule échappatoire est la prière » et qu’il n’y a « plus que Dieu qui puisse [l’]entendre » (p.115).

Je suis athée. Je n’ai pas la foi et suis donc très mal placé pour porter un jugement sur les croyances religieuses. Mais est-ce irrationnel de se demander si la « foi par provocation » est cohérente ? Je me souviens des reproches formulés par les curés de mon enfance qui fustigeaient la foi opportuniste, la prière qui ne remercie jamais et qui ne se découvre que lorsqu’elle veut réclamer. Alors quoi ? Croyante, pas croyante ? Un peu, beaucoup, passionnément ? Un dieu universel et œcuménique ou un dieu singulier d’une religion singulière ? « Mentez, il en restera toujours quelque chose ».

La religion main gauche, la politique main droite. Si nous sommes plongés dans la perplexité quant au rapport de Mme Haïtiwaji avec la religion, il en est de même de son rapport à la politique, comme nous le verrons dans la troisième partie de notre grand dossier.

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J’ai lu « Rescapée du goulag chinois » (1/5)

Partie 1 « Un étrange rapport à la vérité »

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Gulbahar Haitiwaji publie, avec Rozenn Morgat, un livre qui fait beaucoup de bruit : « Rescapée du goulag chinois ». Tous les médias en ont parlé. Il semble que nous tenions là un témoignage indiscutable sur la répression et le caractère criminel de l’État chinois, dans le Xinjiang en général, sur les Ouïghours en particulier.

Ne nous trompons pas : prendre la plume, en Belgique, pour mettre en question un tel témoignage est extrêmement difficile. D’abord, en creux, parce qu’en répétant ce que tout le monde dit, les journalistes des médias traditionnels se retrouvent nécessairement du bon côté de l’histoire. Au pire se trompent-ils et on s’en rend compte après, quand l’affaire est passée, quand ça n’a plus d’importance. Comme par exemple lorsque la Cour européenne des droits de l’homme abandonnait le 17 décembre 2020 les poursuites pour « génocide » contre la Chine au Tibet. Bizarrement, cette décision n’a pas fait la une chez nous. De la même façon, avoir répété à l’envi le mensonge des armes de destruction massive n’a pas entaché la crédibilité des médias mainstream (ou bien si, mais ça ne semble pas avoir remis en question l’institution journalistique) et il en va de même pour la longue liste de « fake news » (dont certains dénoncés par mes soins, voir ici, ici ou ). Ainsi, on peut se protéger derrière l’idée qu’on ne pouvait pas savoir, que tout le monde disait pareil.

Par ailleurs, la Chine n’est assurément pas exempte de tout reproche. Je condamne fermement différentes pratiques de la Chine : je suis profondément opposé à la peine de mort ; prônant des valeurs de justice sociale, je trouve inacceptable l’accroissement des inégalités au profit de cadres du Parti communiste et d’une poignée d’industriels – même dans un contexte où la pauvreté diminue et où les investissements publics demeurent colossaux. Ces inégalités ne sont pas différentes par nature de ce que le capitalisme fait lorsqu’il détourne le travail de la collectivité au profit de la propriété lucrative ; j’ai aussi eu l’occasion de dénoncer la répression des libertés syndicales et les conflits d’intérêts des autorités locales vis-à-vis de l’investissement privé ; si je comprends la lutte contre la propagande de guerre, je n’en justifie pas pour autant la censure et la répression de la liberté d’expression ; la Chine doit également agir contre les expropriations des paysans de leurs terres au détriment de l’autonomie alimentaire et au profit de mégaprojets immobiliers ; enfin, je ne connais pas suffisamment les détails des partenariats commerciaux liés aux Nouvelles Routes de la Soie et n’écarte pas la possibilité qu’il y ait là un risque de néocolonialisme.

Que la plupart de ces éléments puissent s’appliquer à nos pays occidentaux n’y change rien. Certes les USA pratiquent la peine de mort, certes chaque rapport annuel d’Oxfam montre combien nos sociétés occidentales sont inégalitaires, certes les élites syndicales sont bien trop souvent coupées de leur base militante, certes j’ai l’expérience moi-même de pressions quant à ma liberté d’expression, certes nos pays dépendent largement de l’étranger pour assurer leur sécurité alimentaire et certes nous pratiquons encore massivement le néocolonialisme. Cela n’y change rien : il FAUT condamner ce qui doit l’être en Chine et il n’y a AUCUN compromis sur ce point. Il faut le faire mais pas en sacrifiant d’un même geste la vérité. 

Pourtant, mettre en question une version officielle comme le « génocide » des Ouïghours est une mise en vulnérabilité évidente. Si je me trompe, c’est la catastrophe car je parais alors défendre l’indéfendable. Je défends les crimes abjects. Je défends la violence de la dictature. Il est moins risqué d’aller dans le sens (de) qui domine et c’est probablement un moteur très puissant qui empêche beaucoup de journalistes mainstream d’investiguer.

Depuis que j’ai commencé à écrire sur la Chine, je n’ai pas reçu une seule demande de droit de réponse. Mes contradicteurices jusqu’ici refusent le débat, font pression en s’adressant à mes proches, tentent de me mettre professionnellement en difficulté. Entre-temps, mon travail a pris de l’ampleur, inexorablement. Mon interview par Michel Collon à propos de la couverture d’Amnesty International sur la Chine a par exemple atteint plus de 15000 vues en deux semaines. Le directeur d’Amnesty International Belgique, lui, n’a pas souhaité débattre avec moi sur les Ouïghours. Amnesty a botté en touche, d’autres – que je ne citerai pas pour ne pas compromettre mes sources – également. On m’a dit plusieurs fois, en substance : « Je pourrais répondre point par point mais je ne le ferai pas, je pourrais attaquer en diffamation mais je ne le ferai pas non plus ».

Pourquoi ?

Comme je le disais tant à propos d’Amnesty que sur le docu d’Arte « 7 milliards de suspects », pourtant réalisé par le lauréat 2020 du prix Albert Londres, Sylvain Louvet, si ce que je dis est faux, n’y a-t-il pas un intérêt démocratique évident à rétablir la vérité?

Pourquoi je ne donne pas la parole aux autrices du livre ?   J’ai en fait demandé un entretien avec Rozenn Morgat le 20 janvier 2021 via le contact presse de son éditeur. Ce mail est resté sans réponse. Simultanément, j’ai contacté directement Mme Morgat par Messenger. Elle m’a répondu un mois plus tard en me renvoyant vers son éditeur. J’ai donc recontacté l’attachée de presse, j’ai laissé un message resté lui aussi sans réponse. J’ai rappelé début mars, en vain, puis à la mi-mars où, ayant enfin l’attachée de presse au téléphone, celle-ci m’a demandé de renvoyer un énième mail en précisant la demande. Mail qui, lui aussi, est resté lettre morte. Là, j’en ai ras-le-bol d’être trimballé d’un côté à l’autre.

Je porte au plus haut cette valeur de vérité. C’est à ce titre que j’écris. Mais je sais combien cette dernière est difficile à tenir, combien la vérité est aussi dépendante de la perspective. Cela implique également que je m’engage à publier tout droit de réponse, et à modifier toute information dont il serait démontré qu’elle est fausse. J’appelle ainsi les personnes que je mets en cause et qui ont laissé sans réponse mes demandes d’entretien en amont (voir encadré), à se faire connaître si elles voulaient donner quelques éclaircissements quant à ce qui va suivre.

Tout le problème des témoignages

Cette introduction un peu longue doit maintenant faire place à une plongée dans le livre de Rozenn Morgat et Gulbahar Haïtiwaji. Dans ce livre-témoignage, Mme Haïtiwaji explique comment elle a été attirée au Xinjiang, sous un prétexte administratif fallacieux, pour être ensuite enfermée dans le camp de rééducation de Baijiantan. Un voyage qui, plutôt que quelques jours, aura duré du 25 novembre 2016 au 21 août 2019. Elle y livre le récit de nombreuses violences, le quotidien du « lavage de cerveau » dont elle aurait été la victime et comment ce quotidien s’inscrit dans un contexte religieux, politique et économique singulier propre au Xinjiang.

J’ai déjà eu l’occasion dans des articles précédents de décrire les problèmes des témoignages. Toute leur faiblesse réside dans le fait qu’ils exigent de celleux qui en prennent connaissance de croire sur parole les témoins. C’est d’ailleurs aussi ce qui rend difficile les contre-interprétations. Je pourrais tout aussi bien relayer les réponses de l’État chinois quant aux accusations dont on l’accable. Parole contre parole…mais on ne serait pas fort avancé.

Ainsi, comme je l’ai fait précédemment, je ne m’appuierai que sur les paroles de Mme Haïtiwaji, essentiellement pour évaluer le niveau de crédibilité de son récit en analysant sa cohérence interne et, le cas échéant, ses contradictions. Bien entendu, il ne s’agit pas d’affirmer qu’un témoignage doit, pour être cru, ne contenir aucune incohérence. Notre mémoire nécessairement transforme, occulte, oublie, se trompe. Toutefois, il arrive que l’ampleur des incohérences soit telle qu’il devient impossible d’accorder quoi que ce soit comme crédit au témoin. Et c’est bien ce sentiment qui m’habite aujourd’hui, après lecture et analyse attentives du livre « Rescapée du goulag chinois ».

La vérité, quelle vérité?

Il arrive donc que la mémoire se trompe mais, ce qui étonnera les lecteurices de Mme Haïtiwaji est le rapport quelque peu « surprenant » qu’elle entretient avec la vérité et le mensonge. Bien sûr, il y a d’abord tous les mensonges dont elle dit qu’on les lui a extorqués (p.45, p.113, p.174, p.176-177, p.212). Notamment de faux aveux filmés (on aimerait voir la vidéo puisqu’elle dit que la vidéo aura été diffusée sur les réseaux), ou lorsqu’elle prendra la parole dans le camp pour une fête en l’honneur de Xi Jinping.

Outre ces mensonges contraints, elle relate surtout un nombre impressionnant de mensonges volontaires (p.65, p.100, p.101, p.104, p.108, p.118, p.148, p.204, p.220, p.230, etc.). Par exemple, elle explique avoir régulièrement menti aux autorités du camp sur ce qu’elle pensait, elle dit avoir menti sur ses conditions de détention à sa famille lorsque cette dernière lui rendait visite ou lorsqu’elle les entendait au téléphone ; elle affirme que les Ouïghours avaient pris l’habitude de mentir « bien avant les camps » pour se « protéger » (p.101), que « chacun s’enfonçait dans une succession de petits mensonges » (p.211) et que le temps lui apprenait à « considérer ce désagrément comme un détail » (p.212).

À côté de ces « mensonges volontaires », dont certains seraient cohérents dans l’optique d’éviter des brimades dans le camp, il y a, dans le livre, une série de mensonges patents et qu’une lecture attentive permet de mettre à jour. Par exemple, elle évoque « ces cuisiniers sourds-muets » dont elle dit qu’ils ont été « sélectionnés pour leur handicap afin de ne pas révéler ce qui se passe dans les camps » (p.61). Comme si des sourds-muets étaient incapables de communiquer par langue des signes, comme s’ils ne pouvaient pas écrire, prendre des photos, enregistrer, etc. C’est immensément stupide.

Elle dit avoir été punie sans savoir pourquoi (p.61)…mais en explique la raison quelques pages plus loin (p.63-65) ; elle dit qu’il n’y a que « de vieilles femmes tremblantes et des adolescentes au bord des larmes » dans le camp (p.90) tout en évoquant régulièrement d’autres détenues dont on comprend qu’elles sont de la génération de Mme Haïtiwaji (comme Almira, p.165). Elle craint avoir « déshonoré Rebiya Kadeer » (p.178), présidente du World Uyghur Congress, une organisation séparatiste abondamment financée par la NED (États-Unis), alors qu’elle affirme à plusieurs endroits n’avoir aucun lien avec la politique. Elle dit qu’on l’obligeait à mentir effrontément (p.212) pour ensuite se contredire en expliquant qu’on n’avait « même pas eu besoin de lui […] faire la recommandation [de mentir] ». Elle évoque « ses frères » pour la première fois à la fin du livre (p.224) lesquels sont pourtant absents de sa généalogie reproduite au début de l’ouvrage (p.11), etc.

Sur le plan de la santé, les détenues sont obligées de poursuivre leur traitement médical si elles en suivent un (p.60). Pourtant, Gulbahar évoque plusieurs éléments inquiétants qui, de l’avis d’un médecin que j’ai pu consulter, ne sont pas en eux-mêmes impossibles mais qui le deviennent dans le contexte décrit dans le livre. Par exemple, l’idée selon laquelle ses « os du tibia s’atrophi[ai]ent » (p.226) par le fait d’être enchaînée ne veut pas dire grand-chose d’un point de vue médical. Tout au plus peut-elle évoquer une déminéralisation osseuse à cause de l’immobilité mais il semble difficile de croire qu’elle peut apparaître en « quelques jours ou quelques semaines » – dans une formulation floue bien pratique puisqu’elle laisse le soin aux lecteurices d’en évaluer la vraisemblance (p.226 – il s’agit en fait de vingt jours si on en croit ce qu’elle dit p.16).

Elle dit encore avoir été si maigre que « [s]es deux index et [s]es deux pouces se touch[ai]ent quand [elle] serr[ait] les mains autour de [s]a taille » (p.61) – une horrible prouesse peu crédible car elle signifierait une morphologie très spécifique doublée d’un état de dénutrition extrême incohérent avec le récit qu’elle fait de leurs repas. En effet, elle explique que « si on refuse un plat, ils […] ordonnent de le terminer […] » (p.83). Du camp, elle dira un peu plus loin (p.107) : « Nous ne sommes pas sous-alimentées, bien au contraire ». Malgré tout, elle décide que de « cette sale nourriture dont on remplit [leurs] gamelles », elle « n’y touche[ra] quasiment plus » (p.137). Comme on dit à Bruxelles, c’est salade tout. Gulbahar Haïtiwaji dit une chose et son contraire ; vous trouverez à tous les coups une parole qui sert votre propos du moment. Vous voulez prouver qu’elle était affamée ? Tour de taille ! Qu’elle était gavée ? Obligée de finir son repas ! Que la nourriture était infâme (on y reviendra) ? Y’a pas d’assiettes mais des gamelles !

Elle dira d’ailleurs qu’elle trouvera, un mois et demi plus tard, une « certaine allure à la finesse de [ses] poignets et chevilles, au galbe des fesses et à la chair tendue autour du nombril », tout en se demandant si « une prisonnière traumatisée et exsangue ne devrait […] pas ressentir du dégoût ou de la haine pour son corps? » (p.75). Galbe des fesses ou état squelettique ? Est-ce compatible ? Peut-on passer si vite de l’un à l’autre ?

Bref, avec tous ces éléments rassemblés, que penser lorsqu’elle affirme (p.191) que « rien de ce [qu’elle a] vécu n’est la manifestation d’un fantasme morbide de prisonnière qui exagère sa condition » ?

On pourrait également lister l’ensemble de ses mensonges par omission : par exemple, elle ne parle pas des 254 attaques terroristes islamistes depuis 1990 qui ont ensanglanté le Xinjiang (et hors de celui-ci). Tout au plus évoque-t-elle le déchaînement de violences lors des « émeutes d’Ürümqi » en 2009 (p.40), ce qui lui permet de mieux passer sous silence des décennies de terrorisme meurtrier et récurrent. Elle ne dit pas que son mari était vice-président de l’association des Ouïghours de France, la branche française du World Uyghur Congress dont les autorités chinoises affirment qu’il aurait orchestré les attaques de 2009. Elle cache le fait que ce même WUC est une organisation séparatiste qui ne décrit même pas le Xinjiang comme une province chinoise mais comme le « Turkestan oriental ». Elle ne dit pas un mot non plus des Hui, une autre ethnie chinoise de confession musulmane qui, elle, n’a aucun problème en Chine alors qu’elle affirme par ailleurs que c’est leur religion qui pose problème.

Elle dit avoir « honte » de tous les mensonges proférés (p.176). Elle a tant menti qu’elle se décrit comme une « bonne comédienne » (p.231) et dit avoir été précipitée « dans une série de mensonges dont [elle] ne pouvai[t] plus [s]’extirper » (p.218). Elle dit enfin avoir réfléchi à ce qu’il « faudrait dire et ce qu’il faudrait taire » (p.235) une fois rentrée en France – ce qui indique, par l’absurde, que ce livre est le résultat de ces choix.

Comme énoncé plus haut, un simple témoignage suppose déjà une malheureuse fragilité épistémique. Mais que faire lorsque la personne témoin, de son propre aveu, se dit exceller dans la pratique du mensonge? Faut-il la croire lorsqu’elle dit mentir avec brio ? Faut-il la croire parce qu’elle nous dit que cette fois elle ne ment pas ? Quelles bonnes raisons de la croire avons-nous si ce n’est le confort de recevoir là une narration venant renforcer des croyances déjà installées ? C’est à cette contradiction, digne du paradoxe du menteur, que nous confronte Gulbahar Haitiwaji.

Paru dans le New-York Times, le 22 février 2014

Il se trouve par ailleurs que tronquer la vérité pour servir ses intérêts n’est pas une exception en ce qui concerne les Chinois émigrés. Dans un article de 2014, le New-York Times parlait même « d’industrie du mensonge », racontant comment de fausses accusations de mauvais traitements pouvaient aider leur dossier. « Mentez, il en restera toujours quelques chose ».

Une invraisemblable quantité de suppositions

Dans l’arsenal rhétorique visant à accréditer la thèse selon laquelle violences, torture et mauvais traitements auraient été le quotidien de Mme Haïtiwaji et de ses codétenues, les suppositions tiennent une part importante.

J’entends par suppositions des affirmations qui se caractérisent par le fait de n’être soutenues par aucune preuve. J’exclus également de cette catégorie les faits dont Mme Haïtiwaji dit avoir été témoin et dont nous traiterons plus bas. Souvent, elle utilise le futur simple, elle énonce donc des faits qui, d’après elle, « se produiront », ou le conditionnel, elle énonce donc des faits qui, d’après elle, « se produiraient ». Sur l’ensemble du livre, j’ai comptabilisé pas moins de 97 occurrences d’affirmations de ce type, sur 245 pages.

Le thème de la mort (que Mme Haïtiwaji l’évoque pour elle-même, pour ses codétenues dans les camps ou pour l’ensemble du peuple ouïghour) y est récurrent et donne, tout au long de la lecture, une impression très pénible de violence extrême (p.7, p.13 par deux fois, p.15, p.16, p.31, p.41, p.63, p.80, p.88, p.89, p.115, p.120 par deux fois, p.122, p.125, p.133, p.135, p.137 p.139 par deux fois, p.143, p.159, p.161, p.163, p.164, p.174, p.189 par deux fois, p.190 par deux fois, p.191, p.193, p.197, p.231, p.241, p.245).

Par exemple, dès la page 13, on lit : « Après avoir longtemps cru qu’elle serait exécutée, la certitude qu’elle mourrait dans un goulag du Xinjiang l’a alors envahie » et page 143 : « J’allais mourir dans un camp, c’était certain ». Ces phrases sont caractéristiques de ces suppositions, elles portent sur l’avenir (elles sont donc par nature incertaines) et sur la mort. Elles sont par ailleurs infirmées par les faits. Mais faire se fréquenter le terme de « certitude » avec une construction au conditionnel, au-delà de la contradiction évidente, offre une solide force performative.

Le même phénomène, répété presque une page sur deux, est ainsi formidablement efficace : « on la fusillerait au milieu du désert enneigé » (p.16 et p.160 – apparemment ce n’est pas arrivé), « rien n’est plus simple que d’organiser la disparition d’un dissident puis d’enterrer son corps au milieu de nulle part » (p.31 – aucune preuve de telles choses), « […] qu’on ait jeté mon corps dans une fosse commune avec d’autre ouïghours » (p.193 – elle ne serait pas là pour en parler), « personne ne réchappe de ces camps » (p.243 – dixit la personne qui en a réchappé), etc.

Que ces suppositions soient, soit invalidées (pour la majorité), soit non démontrées, ne semble pas préoccuper Gulbahar Haïtiwaji ou Rozenn Morgat. « Mentez, il en restera toujours quelque chose ».

Outre la mort, il est impossible d’analyser ici tous les thèmes abordés dans ces suppositions mais il y en a un en particulier qui mérite notre attention et que nous analyserons de près dans le second volet de ce grand dossier : les stérilisations forcées.

Une erreur dans ce dossier ? Laissez-moi un commentaire argumenté et je modifierai en conséquence.
Un droit de réponse ? Contactez-moi et je le publierai.

Merci à mes tipeurices : smart684, Rosie-6, gendre-daniel, g106973983737661016119, wen-3, fillon, eva-17, jean-do-5b8e, marsxyz, f-ines-5a3f79.
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Analyses, Articles parus sur d'autres médias

Fake news, attrapez-les toutes!

Jamais les informations n’auront été aussi contradictoires, quel que soit le média qui les diffuse. Alors comment peut-on faire pour décider du juste degré de confiance ou de méfiance face à l’actualité ? Je vous propose de passer par trois étapes : 𝟭) Connaître vos valeurs ; 𝟮) Comprendre le contexte du message ; 𝟯) Vérifier le contenu du message

𝗗𝗼𝘀𝘀𝗶𝗲𝗿 𝗖𝗵𝗶𝗻𝗲. Que sait-on vraiment de la situation des droits de l’homme en Chine ?
𝗗𝗼𝘀𝘀𝗶𝗲𝗿 𝗡𝗲𝘄𝗕. Les promesses de la banque « éthiques » sont-elles vérifiées dans les faits ?
𝗗𝗼𝘀𝘀𝗶𝗲𝗿 « 𝗗𝗲𝗺𝗮𝗶𝗻 ». Les petits pas en faveur du climat sont-ils devenus grands ?
𝗩𝗲𝗻𝗲𝘇𝘂𝗲𝗹𝗮. Maduro a-t-il censuré sa télévision ?
𝗖𝘂𝗯𝗮. Obama y était-il si populaire ?

𝗦𝗢𝗨𝗥𝗖𝗘𝗦 𝗩𝗜𝗗𝗘́𝗢𝗦

Sur la notion de vérité, l’excellente vidéo de M. Phi
La vidéo de « Partager c’est sympa » sur le film Holdup
Les curseurs de crédence et la pensée bayésienne (Hygiène mentale)
Construire une fake news (G Milgram)
Pourquoi Didier Raoult divise-t-il autant ? (La Tronche en biais)
Sur les publications scientifiques (Hygiène mentale)

𝗔𝗥𝗧𝗜𝗖𝗟𝗘𝗦

Le complotisme de l’anticomplotisme (Le Monde diplomatique)
Qui possède quoi dans les médias français ? (Le Monde diplomatique)
Perspective féministe sur la confection de masques (Axelle mag)
Debunk d’Holdup (La menace théoriste)

𝗟𝗜𝗩𝗥𝗘𝗦 (et articles scientifiques)

de Selys, G. (Ed.). (1990). Médiamensonges (Vol. 1). Editions Aden.
Hardwig, J. (1985). Epistemic dependence. The Journal of philosophy82(7), 335-349.
Halkin, L. E. (1966). Éléments de critique historique.
Popper, K. (2014). Conjectures and refutations: The growth of scientific knowledge. routledge.
Sutton, R. I., & Staw, B. M. (1995). What theory is not. Administrative science quarterly, 371-384.

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Analyses

Les mensonges d’Amnesty International sur la Chine

L’article qui suit conclut un important dossier que j’ai consacré ces derniers mois à la situation des droits de l’homme en Chine. Après un bref aperçu de ce qui se dit sur la Chine dans l’actualité récente, je résume les découvertes que j’ai pu faire sur les affirmations d’Amnesty International. Je reviens ensuite plus en détails sur le rôle particulier des ONG dans la propagande occidentale, puis sur les droits des travailleurs en Chine. Avant de conclure, j’évoque quelques éléments de comparaison entre la Chine et les pays occidentaux.

Masques produits sous la contrainte, esclavage et travail forcé dans les champs de coton : voilà les dernières nouvelles de la Chine si l’on en croit nos médias occidentaux. Des informations qui risquent bien de se retrouver dans le prochain rapport que rédigera Amnesty International sur la situation des droits de l’homme en Chine, comme ça a été le cas concernant le « million de Ouïghour.es » enfermé.es dans des camps où seraient pratiqués « mauvais traitements » et « lavage de cerveaux ».

À la source de cette info ? Un certain Adrian Zenz que les médias mainstream continuent de présenter comme un expert du Xinjiang mais qui est surtout un évangéliste allemand anticommuniste (voir note 2), travaillant depuis les États-Unis, et dont toutes les « analyses » sont reprises sans jamais qu’en soient critiquées les sources.

Vous pouvez lire le rapport de Zenz sur « l’esclavage dans les champs de coton » et vous essayer à la déconstruction, c’est édifiant. On y retrouve des liens, des liens et encore des liens qui…ne prouvent rien du tout. Parfois Zenz fait tout simplement mentir les articles qu’il cite. Parfois il procède à de manifestes surinterprétations. Parfois il cite ses amis qui le citent en retour. J’en veux pour preuve ce document « remarquable » (selon ses propres mots), document dont il ne donne que les premières pages, allez savoir pourquoi, et censé présenter « la preuve la plus forte que Beijing persécute activement et punit les pratiques normales des croyances religieuses traditionnelles » (sic) dans les fameux centres de rééducation du Xinjiang.

Vraiment ? Lisez-le et faites-vous votre propre opinion, en gardant en tête de surcroît que ce document est censé être la meilleure preuve que l’Occident détient contre la Chine.

Un temps de retard sur la propagande

Débunker la propagande antichinoise prend énormément de temps. Déconstruire point par point nous force à être toujours en retard. La guerre de l’information est une guerre qui se joue par asphyxie : il est beaucoup plus simple, rapide et efficace d’étouffer la contradiction en produisant des faux en série que ne l’est notre capacité à apporter la preuve de leur fausseté. Libé, Le Monde, Le Soir…ne font que colporter, sans jamais vérifier, des informations cohérentes avec leur perspective antichinoise. Le dossier auquel je me suis attelé ces derniers mois avait pour objectif de montrer qu’en adoptant la méthode adéquate et en y consacrant suffisamment de temps, la vérification de l’information EST souvent possible. Les journalistes POURRAIENT faire leur travail.

J’ai donc analysé de façon exhaustive les affirmations d’Amnesty International quant à la situation des droits de l’homme en Chine. Je voudrais ici (1) partager la synthèse des résultats auxquels l’enquête m’a mené ; (2) proposer quelques éléments d’interprétation.

Mes articles s’inscrivent dans un ensemble plus large de travaux qui refusent de considérer comme des « évidences » les critiques – positives ou négatives – sur la Chine. Comme expliqué dans le premier épisode, l’évidence pose qu’il serait possible de se dispenser de toute preuve ; une telle position est irrationnelle et dangereuse en ce qu’elle prête le flanc à la manipulation et au mensonge. En fait, l’évidence pousse à une compréhension univoque du monde (du type, « la Chine, c’est le mal »). Or, comme le disait Gramsci (1983, p.89), « si une conception du monde est largement répandue, elle devient alors « sens commun », c’est-à-dire un ensemble de vérités indisputables et le constituant d’un groupe social homogène ». Le lien entre réalité et discours sur la réalité est brisé. Le discours devient propagande.

Je ne suis pas le seul à prendre le temps de l’analyse (voir par exemple, en français, l’excellent site TibetDoc ou la très bonne synthèse, en anglais, sur le Xinjiang et le rôle du World Uyghur Congress – une source ouvertement prochinoise et à considérer de façon critique comme telle). Un corpus d’articles similaires, classé par catégories thématiques, avait été construit de façon collaborative, mais il semblerait que Google ait censuré la page, comme le montre la capture d’écran ci-dessous. Ainsi, l’on voit que la censure n’est certainement pas l’apanage des gouvernements dits « dictatoriaux ». Toutefois, jusqu’à présent, la page censurée est encore accessible via l’Internet Archive Wayback Machine.

Les droits de l’homme en Chine selon Amnesty

Amnesty International a acquis, depuis sa création, une grande légitimité dans le monde occidental grâce à son travail de dénonciation des violations des droits humains partout sur la planète. Pour comprendre d’où viennent les conclusions auxquelles je suis arrivé ci-dessous, j’invite les lecteurices à consulter l’ensemble du dossier accessible directement sur mon blog. Au terme de cette analyse, que pouvons-nous conclure ?

  1. Amnesty International ne fournit des sources pour ses affirmations que dans de rares cas. Lorsqu’elles existent, ces sources sont essentiellement autoréférentielles : Amnesty cite ses propres recherches. En ce qui concerne la Chine, ses recherches se basent essentiellement sur des témoignages dont elle reconnaît qu’ils ne sont ni solides, ni représentatifs. L’absence de sources et de solidité des témoignages doivent inviter à suspendre notre jugement quant à ces affirmations, tout en reconnaissant que l’absence de preuves (quant à certaines violations des droits humains) n’est pas non plus une preuve de l’absence (de violations des droits humains).
  2. Amnesty International affirme « ne pas accepter de subsides gouvernementaux » sauf pour « certains projets spécifiques en matière d’éducation aux droits humains ». Par conséquent, factuellement, AI accepte des subsides gouvernementaux. Toutefois, elle ne précise ni combien elle reçoit, ni pourquoi elle se trouve dans la nécessité d’en accepter. Par ailleurs, nous savons qu’au moins le département d’État des USA finance Amnesty, ce qui est loin d’être anecdotique étant donné l’état des relations sino-états-uniennes.
  3. Amnesty use d’une série de procédés rhétoriques portant atteinte à une lecture éclairée de son analyse. On peut lui reprocher un manque total de précaution dans plusieurs de ses affirmations. Par exemple, elle affirme sans preuves que la Chine se livre à des attaques informatiques. Par exemple, elle accumule des dénonciations, en mettant sur un pied d’égalité des affirmations dont les niveaux de preuves sont pourtant incompatibles. Elle présente de bonnes nouvelles (par exemple les progrès environnementaux ou l’amélioration des droits pour les LGBTI) de façon négative. Elle pose comme certaines des affirmations qui sont seulement possibles et qu’elle n’a pu vérifier.
  4. Amnesty pratique toutes les formes de mensonge, si l’on envisage ce dernier comme un continuum.
    (1) Le mensonge pur et simple (par exemple que le document récupéré par l’ICIJ soutiendrait la thèse de torture et le lavage de cerveaux de prisonniers ouïghours),
    (2) la surinterprétation (par exemple lorsqu’AI dit que le Parti communiste chinois se place au-dessus du système judiciaire),
    (3) le mensonge par omission (par exemple sur la loi sur l’irresponsabilité des forces de l’ordre, sur le crédit social, sur le positionnement séparatiste du World Uyghur Congress, sur les liens entre certaines ONG chinoises et des ingérences étrangères, sur le nombre d’attentats islamistes en Chine et l’innombrable quantité de leurs victimes, sur le soutien massif des pays musulmans à la Chine lors de commissions onusiennes),
    (4) le cherry picking (par exemple en ne sélectionnant que ce qui sert son propos sur les droits LGBTI),
    (5) la répétition d’affirmations sans sources (par exemple en disant que les détentions extrajudiciaires seraient légalisées, que la Chine procède à des attaques informatiques de grande ampleur, que la Chine pratique la peine de mort intensivement),
    (6) la simplification outrancière (par exemple sur la sinisation des religions).

Rôle des ONG

L’ensemble du dossier a par ailleurs montré le rôle des ONG internationales (voir ici et ici) qui sont amenées à jouer le rôle de « sous-traitantes » dans un environnement concurrentiel (Hailey, 2000) et sont transformées en de simples « exécutantes » des politiques de leurs bailleurs de fonds (Bornstein, 2003).

Sous quelles conditions une ONG étrangère à un certain territoire pourrait-elle agir de manière éthique ? La réponse n’est pas si évidente qu’il y paraît de prime abord. Ainsi, faudrait-il dans un premier temps déterminer les valeurs défendues par les ONG dont il est question. Il est patent que les différences culturelles entre la Chine (où le collectif prime sur l’individu) et l’Occident (où l’individu prime sur le collectif) posent de sérieuses questions quant à la légitimité de l’action d’ONG occidentales en territoire chinois – à moins de considérer que seul.es nous savons ce qui est juste en termes de valeurs morales…tout en faisant le contraire de ce qu’on dit de façon systém(at)ique.

Un détour par l’histoire s’avère ensuite pertinent. Quand donc est-ce que les conséquences des financements étrangers à des ONG et/ou à des groupes d’opposition locaux ont-ils été à la hauteur des objectifs explicites poursuivis, voire n’ont tout simplement pas empiré une situation ? Que peut-on dire de toutes les « révolutions colorées » abondamment financées par les USA comme le montre Ahmed Bensaada dans son livre Arabesque$ ? Si de tels financements ne sont pas à même de répondre aux défis qu’ils se donnent, pourquoi faudrait-il encore les soutenir ? N’y a-t-il pas d’autres voies, notamment diplomatiques ? Ne devrions-nous pas alors commencer par regarder nos propres exactions ?

S’ils n’atteignent pas les objectifs explicites, quels sont les intérêts effectifs que servent ces ONG et ces financements étrangers ? Il est impensable que quiconque dépense autant d’argent sans, d’une façon ou d’une autre, en tirer bénéfice ou quelque forme de retour sur investissement. Dans bien des cas, y appliquer une grille d’analyse géopolitique s’avère utile, en rappelant par exemple la situation du Xinjiang qui regorge de matières premières sur lesquelles les USA se verraient bien avoir le contrôle en instrumentalisant le séparatisme dans la région.

Réserves de pétrole dans le monde

À la suite de l’effondrement du monde bipolaire, les États-Unis se sont retrouvés seuls pour diriger le monde. Depuis quelques années pourtant, il semble que le rapport de forces ait évolué vers un monde multipolaire où la Chine joue un rôle économique (et, de plus en plus, politique) essentiel. L’affaiblissement, par tous les moyens, de Beijing profite directement aux USA. Il n’est dès lors pas étonnant de les retrouver derrière pratiquement toutes les ONG favorisant le séparatisme des régions autonomes, critiquant la politique chinoise, etc. À l’origine de ces financements, on trouve régulièrement la NED (National Endowment for Democracy), qualifiée d’organisme-écran de la CIA par son ancien président Allen Weinstein.

Censure et lanceurs d’alerte

Dans ces conditions, la censure massive qu’impose la Chine à sa population prend un sens un peu différent. Côté pile, on ne peut qu’être très critique de ce que la plupart des cas de violations des droits humains évoqués par Amnesty ne sont pas abordés dans la presse chinoise (continentale du moins), même avec un discours qui aurait été au service de la perspective du pouvoir. Côté face, on est obligé de reconnaître que la campagne de désinformation, que l’on peut sans peine qualifier de propagande antichinoise extrêmement agressive mais formidablement orchestrée, pourrait avoir des conséquences dramatiques pour la politique intérieure chinoise et pour la stabilité du pays. Si toutes les fausses informations qui nous parviennent en Occident atteignaient de la même façon, sans filtre, ses 1 milliard 400 millions d’habitant.es, le gouvernement chinois prendrait le risque de voir se lever contre lui sa population – dans une forme d’insurrection semblable aux révolutions colorées dont on a vu qu’elles ne pouvaient atteindre leur pseudo-objectif « démocratique » (voir par exemple le site d’Ahmed Bensaada).

Chelsea Manning

À l’instar des USA (de Snowden à Assange en passant par Manning) et de l’Europe (Deltour, Halet, Pfeiffer, etc.), la Chine n’hésite pas à arrêter et condamner les lanceurs d’alerte. Toutefois, une position morale catégorique (au sens de Kant) a moins de sens qu’observer la situation concrète : par exemple, la condamnation pour divulgation de secrets d’État dépend d’une évaluation des coûts et des bénéfices d’une semblable « trahison ». Ainsi, je pense qu’il est salubre et même nécessaire que des crimes et exactions commis par des États soient rendus publics si et seulement si la sortie de cette information ne met pas en danger plus de monde que le silence – une position moralement insatisfaisante mais qui renvoie au principe du moindre mal.

On aurait pu aussi se demander ce qu’il en est de la liberté d’expression quand on a la confiance de la Chine. Par exemple en regardant les films documentaires de Jean-Michel Carré qui, au contraire du récent documentaire d’Arte, refuse de ne mettre en scène que des occidentaux travaillant à la solde de la NED ou de Soros mais donne la voix aux Chinois.es eux-mêmes – parmi lesquel.les on trouve des voix très critiques.

Droits des travailleurs

Parmi les informations révélées par Amnesty International, j’ai été amené à m’intéresser à l’expropriation d’ouvriers agricoles au profit de méga projets immobiliers, plus rentables, mais faisant courir le risque d’une  mise en danger de l’autonomie alimentaire. D’autre part, je n’ai pas été en mesure de confirmer ou déconstruire les affirmations adressant les atteintes aux droits des travailleurs. La question est toutefois cruciale dans la mesure où le parti communiste est supposé émaner du peuple et en garantir ses intérêts.

Parmi mes contacts, Ng Sauw Tjhoi a supervisé plusieurs visites pour la Belgique au syndicat unique ACFTU (Fédération panchinoise des syndicats) en République populaire. Comme il me l’a aussi suggéré, je vous conseille de lire cette synthèse du China Labour Bulletin qui résumerait assez bien la situation des droits des travailleur.euses. On y apprend que :

  1. Les employé.es peuvent ne pas avoir été payé.es, souffrir de problèmes de sécurité au travail, ne pas bénéficier d’une assurance, ne pas avoir de contrat, subir de la discrimination, etc. Ainsi, iels se trouvent opposé.es à leur employeur.
  2. Les employeurs privés ont pris de plus en plus de place depuis les grandes réformes notamment initiées par Deng Xiaoping. Les intérêts privés ont dès lors commencé à s’opposer aux droits des travailleur.euses, au nom de la performance économique…avec un parti communiste lui aussi amené à favoriser la croissance.
  3. Les syndicats sont autorisés mais, dans les faits, tous doivent être affiliés à l’ACFTU, laquelle sert les intérêts du parti plutôt que ceux des membres et fonctionne seulement comme une «courroie de transmission» vers le parti. Ainsi, toute tentative de création d’un syndicat indépendant sera considérée par le parti communiste comme une menace politique…et traitée en conséquence. Fonctionnant selon les principes de la méritocratie, l’ACFTU est un passage presque obligé vers une carrière politique.
  4. Les autorités locales sont censées assurer le respect du droit du travail dans leurs circonscriptions mais, dans les faits, elles sont plutôt laxistes, sous-financées, manquent de personnel et de capacités véritables à protéger les travailleurs, en particulier dans les villes plus petites et plus pauvres. Elles sont de surcroît prises dans des conflits d’intérêts qui les amènent à créer un environnement économique favorable au business plutôt que favoriser la protection des travailleur.euses.
  5. Dans ces conditions, des leaders d’opportunités apparaissent ponctuellement dans le cadre d’actions collectives, comme des grèves. Si le droit de grève a été retiré de la constitution en 1982, la grève n’est pas non plus légalement interdite. Les leaders de manifestation sont rarement inculpé.es et, s’iels le sont, c’est plus souvent pour trouble à l’ordre public plutôt que pour la grève en tant que telle.
  6. Si les actions collectives sont difficiles, il reste aux travailleur.euses à saisir le LDAC (Labour Dispute Arbitration Committee), ce qui permet dans la plupart des cas une résolution rapide des problèmes, essentiellement via une médiation plutôt que via un arbitrage. La charge de la preuve pèse alors sur l’employeur. Si le principe semble fonctionner adéquatement, on comprend toutefois qu’il ne s’agit que d’un pis-aller, une réponse individuelle à des problèmes pourtant systémiques.
  7. Des groupes de pression issus de la société civile ont également pu jouer le rôle des syndicats, mais ils sont victimes de répression– même s’il en existe encore qui agissent en concertation avec les autres parties.

On en conclut que la Chine, actuellement, n’a pu résoudre les problèmes intrinsèques liés au droit du travail – surtout dans le cadre d’une économie qui s’est ouverte au privé. Il en résulte qu’une majorité de travailleur.euses ne bénéficient toujours pas d’une croissance qui a pourtant vu une portion du Parti et des entrepreneur.es devenir riches de façon obscène. L’extrême inégalité a été en empirant ces dernières années. Le plus absurde est que tout ceci est malheureusement très cohérent avec ce qu’on connaît chez nous de l’économie de marché.

Éléments de comparaison

Vltchek disait que l’Occident utilise le concept des « droits de l’homme » de façon « ciblée » contre la Chine. La plus grande partie des accusations et des « faits » sont, pour lui, sortis du contexte de l’échelle mondiale (aujourd’hui et dans l’histoire). Seuls des points de vue et des analyses eurocentriques ont été appliqués. En effet, la question du droit du travail est-elle, par exemple chez nous, tellement différente de ce qui se passe en Chine ? Les reproches contre la Chine concernant son supposé impérialisme en Afrique ne peuvent-ils avant tout s’adresser à nos pays occidentaux qui ont prolongé le colonialisme par un néocolonialisme pernicieux mais tout aussi réel ? Les partis politiques et les syndicats ne sont-ils pas ici aussi « superficiellement pluralistes », en ce que les désaccords exprimés ne remettent fondamentalement en cause les paradigmes économiques et politiques dans lesquels ils s’inscrivent ?

Jusqu’ici, j’ai refusé la comparaison entre la Chine et l’Occident, car le fait que des crimes similaires existent ailleurs ne peut en rien justifier qu’ils soient commis en Chine. En revanche, c’est bien le caractère exceptionnel des « crimes chinois » qui doit être relativisé. Dresser un tableau similaire à celui de la Chine pour la France des gilets jaunes, à travers par exemple, l’énumération des violences policières est tout à fait sensé. De même que rappeler l’absence de résultats des manifestations contre la loi travail, Nuit debout, contre l’appauvrissement des services publics, etc.

Dénonciation des violences policières à Toulouse. Source : Libération

Faut-il rappeler que les USA, si prompts à dénoncer la Chine et à y opérer une abominable ingérence, pratiquent la peine de mort, et la torture dans des territoires hors-la-loi comme Guantanamo, ou que les thérapies de conversion quant à l’orientation sexuelle y sont monnaie courante ? Dans leur magnifique ouvrage « Jours de destruction, jours de révolte », Chris Hedges et Joe Sacco listent une série de statistiques propres aux USA qui font frémir (voir ci-dessous).

Pouvons-nous encore décemment nous dire : « Qu’importe si ce sont les USA qui financent la propagande antichinoise, puisque c’est une démocratie » ? Pouvons-nous encore décemment dire que la misère provoquée par un pays comme les USA est « moins grave », que ses bombes sont moins hostiles, ses crimes plus acceptables, sa destruction de l’environnement plus raisonnable, ses lanceurs d’alerte moins dignes, son racisme moins horrible, etc. parce qu’on a donné à ce pays l’étiquette absurde de « démocratie » ? Quel sens cela a-t-il encore ?

Quant à l’Union européenne, elle ne vaut guère mieux. C’est en Grèce, berceau de la sacro-sainte « démocratie », qu’aujourd’hui l’on tolère, par exemple, des atrocités telles que celles se déroulant sur l’île de Lesbos. Et, dans ce cas, contrairement aux fameux « camps de Ouïghours », les preuves non seulement existent mais elles sont accablantes – on traite les animaux avec plus d’humanité.

Chine, et outre les droits de l’homme ?

Enfin, les articles de mon dossier ne s’attachant qu’à la question des droits de l’homme, d’autres données bien différentes sont passées sous silence. Alors que nous observons une énième fois le coronavirus qui reprend de la vigueur en Europe, la Chine semble s’en être débarrassé avec organisation, rigueur et solidarité. Une vraie leçon que même la propagande occidentale n’arrive pas à étouffer.

Je vous invite à lire cet article pour comprendre aussi comment la Chine a doublé l’espérance de vie de sa population et pour comprendre ce qu’est leur couverture santé au regard de celle de la « démocratie » états-unienne. On aurait pu parler d’augmentation du niveau de vie, de prouesses technologiques, d’enseignement, de couverture sociale, de réduction de la pauvreté, de progrès scientifiques et de collaboration entre chercheur.euses chinois.es et à l’international, etc. Nous n’avons abordé que les sujets sur lesquels l’Occident est critique : un cadrage bien particulier qui favorise « l’accusation ».   

Conclusions

Dans mon premier article sur la Chine, j’évoquais le cas d’Étienne Chouard qui déclarait (42’) à propos de doutes éventuels sur les chambres à gaz : « Ce n’est pas mon sujet, je n’y connais rien ». Dans ce débat sur Le Média, on se trouve dans la situation classique où l’interviewé est sommé de condamner une évidence (comme l’explique le Stagirite dans une vidéo à partir de laquelle je construis mon analyse ci-dessous). Il s’agit d’une forme de procédé rhétorique s’apparentant à un empoisonnement du puits où l’on est implicitement accusé avant même d’avoir prononcé un mot.

Dans le cas de la Chine, lorsqu’on me dit : « Condamnes-tu cette dictature ? », je me trouve dans une situation similaire où tout ce que je pourrai répondre sera lu à partir de la perspective de la suspicion originelle. Exit l’explicitation des fausses informations et de la propagande, exit la mise en comparaison avec d’autres pays, exit le contexte géopolitique…seule « l’évidence de la dictature chinoise » devrait suffire et toute parole supplémentaire n’ajoute qu’à la suspicion.

Toutefois, il y a une grande différence entre Chouard qui ne « se prononce pas sur les chambres à gaz » et moi qui questionne « l’évidence criminelle » de la Chine. Personnellement, mes doutes quant aux informations d’Amnesty sur les droits de l’homme en Chine provenaient de connaissances antérieures de situations similaires, considérant qu’à conditions égales, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ainsi, si l’Europe et les USA ont menti sur le Tibet (voir par exemple le site Tibetdoc ou le livre de Maxime Vivas « Pas si zen »), il est possible que les mêmes mentent sur le Xinjiang. Il est alors rationnel, dans un premier temps du moins, de suspendre son jugement.

Cela implique d’ailleurs d’éviter toute expression publique de ce doute tant qu’il n’est pas informé. Et il peut l’être (1) soit en cherchant des preuves existantes – dans un sens ou dans l’autre – (on ne peut pas tout connaître par soi-même et, sur ce point, je renvoie à un article, aussi relayé par le Stagirite, sur la dépendance épistémique) ; (2) soit en faisant soi-même le travail de recherche. En effet, puisque ma position est hétérodoxe, la charge de la preuve me revient. C’est tout à fait normal : quand Einstein a remis en question la physique newtonienne faisant pourtant consensus, on attendait de lui non pas des affirmations en l’air mais bien une rigoureuse démonstration (je ne me compare pas à Einstein, hein ;)).

Je me suis donc saisi de ce devoir de recherche et c’est la raison pour laquelle mon dossier est aussi long… Ces deux démarches, Chouard ne les a pas entreprises : non seulement il a émis des doutes en dépit de travaux solides d’historiens, mais il n’a pas non plus effectué un travail de mise à niveau personnelle – ce qui rend l’expression publique d’une opinion controversée particulièrement insultante pour les victimes et leur descendance.  

Quant à moi, je conclus ici plusieurs mois de travail acharné, à lire des articles, traduire, lire et recouper les sources de ces articles, à remettre en question les « évidences », à remettre en question mes propres parti-pris, à engranger de la connaissance, apprendre, faire preuve d’humilité face à un dossier éminemment complexe. Au final, j’ai accumulé la matière pour un livre entier. Au terme de ce travail, je prends une nouvelle fois conscience de ce que chacun des partis en guerre a intérêt à désigner l’autre comme l’ennemi – comme l’aurait dit Desproges : « L’ennemi est bête, il croit que c’est nous l’ennemi alors que c’est lui. »

Bien sûr, il est impossible que chacun.e d’entre nous procède à un tel travail de déconstruction. Sommes-nous donc condamné.es à croire de fausses informations ? Je pense en tout cas qu’il est nécessaire de (1) connaître l’histoire et les désinformations du passé ; (2) repérer les mécanismes dans la construction des fausses infos et les intérêts des parties en présence ; (3) suspendre son jugement jusqu’à consultation de preuves explicites, rationnelles et convaincantes ; (4) acquérir des réflexes de critiques des sources.

Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons être mieux armé.es face aux mensonges de demain, qu’ils concernent la Chine ou tout autre pays non aligné sur les intérêts occidentaux.


Je remercie du fond du cœur toutes les personnes qui m’ont aidé dans la constitution de ce dossier : mes ami.es chinois.es en Belgique, des Européen.nes expatrié.es en Chine, mon réseau hyper efficace de militant.es, le travail colossal des vulgarisateurices scientifiques sur Youtube, tou.te.s les auteurices que j’ai pu lire, mon amoureuse qui m’a soutenu au long de ces derniers mois, les personnes qui m’auront fait des feedbacks rigoureux et, bien sûr, les quelques tipeurs qui me soutiennent via un pourboire.

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Analyses

NewB : l’escroquerie en sarouel-cravate ?

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10 infos développées dans ce dossier

  1. La direction de NewB s’en met plein les poches : 9400€ de salaire mensuel
  2. La situation financière de NewB est catastrophique, des millions de pertes en un an
  3. Une part NewB à 20€ vaut en réalité aujourd’hui 2.27€, soit presque dix fois moins !
  4. Produits dérivés, SICAV, NewB est loin de n’être qu’une banque de dépôts
  5. NewB finance la fabrication et le commerce des armes
  6. En neuf ans, NewB n’a généré aucun bénéfice, même avec la vente de ses assurances
  7. Le nouveau CEO était directeur d’une banque condamnée en 2016, pendant son mandat, pour gestion trop risquée
  8. NewB est prête à modifier ses principes si ses activités l’exigent
  9. Les standards éthiques de NewB sont les mêmes que ceux d’AXA, BNP, HSBC, etc.
  10. NewB n’est financièrement pas en mesure de financer des projets innovants
Pour de bon? Vraiment?

Cet article est le résultat d’un intense travail d’enquête, d’analyse et de croisement des sources. Je me rends compte que sa lecture est exigeante. Elle fait appel à des notions issues notamment de la finance, que moi-même j’ai eu des difficultés à appréhender. J’espère vraiment que vous arriverez à vous accrocher ; il faut en passer par là pour comprendre le caractère problématique de NewB qui peut-être profite aussi de la complexité de ces questions pour se protéger.

Malgré l’attention constante et les efforts de vérification, peut-être reste-t-il des erreurs. Si ce devait être le cas, n’hésitez pas à le signaler en commentaires avec une source probante et je modifierai en conséquence. Les illustrations relèvent de la satire et non de l’information.


« Changeons la banque pour de bon » disent-iels.

Vous avez été nombreux·ses à y croire, à y mettre du temps, de l’énergie, de l’argent, de la passion. Il y a un an, NewB était partout, sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans la rue, des stickers aux panneaux publicitaires…mais, surtout, sur toutes les lèvres.

De mon côté, j’avais décidé de publier à cette même époque un article, à charge, « NewB, l’ambulance et le cheval de Troie », pour dénoncer une initiative qui me semblait séduisante dans le discours mais trompeuse dans les faits et ses objectifs. J’ai tenté alors de montrer pourquoi ça ne pouvait pas marcher. On me l’a beaucoup reproché : NewB, c’était nécessairement mieux que rien.

Un an a passé. Et, un an après la levée de fonds qui a vu NewB « recevoir » une manne de plus de 35.000.000€ pour réalimenter ses capitaux propres et obtenir sa licence bancaire, il est temps de faire le point. Me suis-je trompé ? C’est ce que je vous propose de voir avec moi aujourd’hui, en vous permettant aussi de vous préparer à l’assemblée générale extraordinaire de NewB qui se tiendra dans quelques jours, ce samedi 21 novembre 2020.

Grandes attentes, grosses inquiétudes

Soyons clairs, on avait de grandes attentes : que seraient pour NewB des investissements responsables ? Quels crédits, pour faire quoi et à qui seraient-ils accordés ? Quelle est la santé financière actuelle de la jeune banque ? Est-elle viable sur les moyen et long termes ? On avait de grosses inquiétudes aussi : il y a un an, au moment de la levée de fonds, la part de NewB que vous achetiez à 20€ n’en valait déjà plus que 5,95€ (voir le prospectus, p.12, alinéa 3.3.4). Comme si vous consentiez à payer 20€ une paire de chaussures dont vous savez qu’elles n’en valent que 6. Et qu’en est-il aujourd’hui ? Étant donné les nouvelles pertes de l’année 2019 ? D’après les comptes audités au 31/12/2019 une part B vendue à 20 EUR de valeur nominale valait en réalité 2,27 EUR, soit encore moins de la moitié de la valeur de 5,95 EUR publiée dans le prospectus d’émission.

La bonne nouvelle c’est que comme il n’y a, à l’heure d’écrire ces lignes, pas encore d’acte notarié sur la traduction de la dernière levée de fonds en capital, pour l’instant, c’est comme si vous aviez seulement prêté à NewB et vous pourriez récupérer votre argent (même si ça reste hypothétique au regard de l’article 10bis des statuts). Enfin, est-ce vraiment une bonne nouvelle ? Pourquoi les fameux 35.000.000€ confiés par les coopérateurices – c’est-à-dire vous – ne comptent-ils pas encore au capital ? Y a-t-il un souci quelque part qu’on vous aurait caché ?

En tout état de cause, lorsque la dette sera transformée en capital, vos parts seront bloquées pour trois ans minimum (allez lire les statuts). Après ces trois ans, vous ne pourrez toujours pas récupérer vos votre, si NewB considérait que ça la mettrait en difficulté financière – et vu l’état des comptes actuels, si l’espoir certes fait vivre, il n’en demeure pas moins irrationnel. Enfin, sachez qu’il est interdit de faire une plus-value sur vos parts mais, vu la situation financière encore, il est pratiquement certain, qu’au cas assez improbable où on vous autorisait à partir, vous y perdriez : la valeur intrinsèque de ces dernières (= le montant retiré) serait en-dessous de la valeur nominale (= le montant auquel vous les avez achetées), comme on l’a expliqué ci-dessus.

On savait par ailleurs que NewB avait déjà frayé avec des acteurs capitalistes de premier plan comme Rabobank, le cabinet Deloitte ou encore Mastercard – ce qui la fout mal pour une institution dont l’objectif explicite est de « changer la banque ». Est-ce que NewB a compris la leçon ou a-t-elle décidé, malgré ses grands discours sur la transparence et l’éthique, de persister dans l’indécence ? J’y réponds plus bas et, malheureusement, ça risque d’être particulièrement déconcertant.

NewB aujourd’hui : zoom sur les comptes annuels

1. D’énormes pertes structurelles

Disons-le de but en blanc : la situation financière de NewB est catastrophique. Entre l’exercice 2018 et l’exercice 2019, la valeur de l’entreprise a fondu comme neige au soleil, ayant perdu en un an 70% de sa valeur (passant de 5.719.733€ de capitaux propres à seulement 1.736.625€). Les pertes pour la seule année 2019 s’élèvent donc à 4.008.746€ et celles accumulées au fil des ans à 13.547.515€. Et ce en dépit de la vente d’assurances supposées participer aux bénéfices de NewB. Ce sera mieux en 2020? Pas du tout. Le budget 2020 anticipe une perte encore plus grande, de l’ordre de 6,5 millions d’€.

Notons d’ailleurs que les comptes annuels, en dépit de l’impératif de transparence que NewB s’est assigné (à tout le moins dans sa charte et ses discours), ne présentent pas le détail, par exemple, du chiffre d’affaires. Impossible donc de savoir ce qu’ont pu générer comme rentrées ces fameuses activités d’assurance, « empruntées » aux « trois » coopérateurs Monceau Assurances (pour comprendre cette autre entourloupe, voir mon article précédent).

On me dira : « Oui, mais c’est une jeune entreprise, une start-up, ce ne sont pas des pertes, ce sont des investissements ! ». Loin de moi l’idée de nier la difficulté qu’il y a à créer une nouvelle banque, surtout dans un contexte où on assiste plutôt à leurs fusions et disparitions (peut-être d’ailleurs aurait-il fallu se demander pourquoi…), mais continuer à s’appuyer sur l’idée que NewB est « jeune » alors que le projet a été lancé il y a neuf ans, ça commence à se voir. D’autre part, une « start-up » peut se permettre d’être plusieurs années en pertes si on lui reconnaît un caractère innovant et qu’on est en mesure d’anticiper une capacité à générer des bénéfices plus tard. On verra que dans le cas de NewB, on en est très, très loin. Pour l’heure, l’examen des neuf comptes annuels de NewB de 2011 à 2019 indique qu’elle n’a jamais, depuis sa création, été capable de générer un seul € de bénéfices.

Bien sûr, une partie des pertes est à imputer à des frais liés à l’augmentation de capital (notamment, on le suppose, les frais publicitaires dont j’avais déjà soulevé l’aberration pour un projet comme NewB défendant des valeurs de sobriété et de durabilité) alors que la recapitalisation, sans la licence bancaire, ne pouvait encore se traduire en capitaux propres. Toutefois, l’essentiel des pertes concerne des postes indépendants de la recapitalisation et qui structurellement plombent les comptes de NewB depuis sa création : une marge brute très négative (-2.482.011€, montrant une incapacité à générer des bénéfices) et…les rémunérations.

2. Des salaires indécents pour le Comité de direction

En effet, si la situation financière, on l’a dit, est catastrophique, elle n’empêche pas le comité de direction de s’en mettre plein les poches. Prenons le temps de l’enquête parce que, dans la charte, dans le rapport annuel ou dans les comptes publiés à la Banque nationale, tout est fait pour qu’il soit très difficile de connaître le salaire du comité de direction de NewB.

Après analyse, on comprend qu’il y a trois administrateurs exécutifs, trois hommes blancs (la version NewB de la diversité), qui sont donc aussi employés par la coopérative : le CEO Tom Olinger (ex-Crelan, ex-Crédit agricole, ex-Deutsche Bank), le directeur financier Jean-Christophe Vanhuysse (ex-Crédit mutuel, il a aussi passé 15 ans chez BKPC dont il a été le CFO), et le CRO responsable du risque Frans Vandekerckhove (ex-ABN/AMRO, ex-PWC). On a là des profils qui n’ont absolument rien « d’alternatifs ». Leur demander, à eux, de changer la banque, est naïf ou hypocrite.

Du coup, on s’étonne moins de ce que les rémunérations de ces seuls trois administrateurs représentent presque 40% du total des rémunérations de l’entreprise (voir tableau ci-dessous), ce que NewB appelle une « politique de rémunération sobre et maîtrisée » (p.70 sur 79 – oui, il faut bien tout lire jusqu’au bout pour prendre connaissance du plus abject). Ainsi les directeurs s’en sortent chacun avec un salaire mensuel moyen de 9418€.

[EDIT 02/02/2021] Des reproches en commentaires et des attaques par ailleurs (notamment sur Facebook) m’amènent à préciser ce point. Le rapport annuel indique bien (p.22, voir image ci-dessous) que « en 2019, la rémunération des administrateurs exécutifs était d’un montant total de 339.061€ ». La rémunération est définie, en Belgique, comme « la contrepartie de l’exécution de la prestation de travail ». Selon les définitions, elle peut comprendre ou non d’autres éléments que le salaire brut, ce qui veut dire concrètement qu’il est possible que le montant perçu par le comité de direction soit encore plus important. Le rapport annuel, en dépit de l’impératif de transparence que revendique NewB, reste malheureusement flou sur ce point.

En tout état de cause, la rémunération est à distinguer du coût salarial, lequel se compose « d’une part, du salaire brut, dû par l’employeur au travailleur et, d’autre part, des cotisations patronales de sécurité sociale, que l’employeur verse directement à l’Office national de sécurité sociale ». Le rapport annuel parle bien de rémunération et non de coût salarial. La distinction est importante et il n’y a donc pas lieu de considérer que les 339.061€ évoqués dans le rapport comprennent les cotisations patronales à l’ONSS. Cela explique pourquoi c’est ce montant que je divise en trois pour avoir une rémunération par directeur, puis en 12 pour obtenir un chiffre mensuel brut. Le chiffre de 9418€ mensuels correspond par ailleurs à un facteur 5 du salaire le plus bas dont il est dit dans la charte qu’il se calquait sur le barème 310, à plus ou moins 1900€.

Je n’ai à ce jour reçu aucune demande de rectification et/ou de droit de réponse de la part de NewB. Je n’ai non plus reçu aucune preuve indiquant que je suis dans l’erreur – ce qui reste évidemment possible comme je le dis à l’entame de ce dossier. Je n’ai par conséquent aucune raison de modifier les chiffres. J’invite également les personnes concernées à saisir l’opportunité de rétablir la vérité s’il devait y avoir des erreurs ainsi qu’à confirmer qu’ils ne cumulent pas différents mandats dans d’autres institutions. [/EDIT]

9418€ par mois ? Un salaire de député ! C’est ça l’économie sociale ?

Sous couvert de tension salariale de « 1 à 5 maximum », c’est vraiment ça qu’ont envie de financer, souvent avec de l’argent public, des syndicats, des universités et des associations comme SOS faim, Caritas, le CNCD, Oxfam, le CADTM ou encore ATD quart-monde et le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté ?

Les admins non-exécutif·ves, dont le travail est censé être « gratuit », empochent quant à elleux des jetons de présence à hauteur de 500€ par réunion du CA pour un coût de 30000€ sur l’année 2019. Je devrais aussi penser à me candidater pour ces mandats , ce serait plus rationnel que passer mon temps à éplucher bénévolement (en étant rétribué qu’aux « likes » ou à la détestation, c’est selon) ces comptes déprimants.

Or, ce sont les rémunérations qui – comme en attestent les comptes de résultats annuels – creusent directement les pertes faisant s’effondrer la valeur intrinsèque des parts de NewB. Pour le dire autrement : le comité de direction se gave avec l’argent des petit·es coopérateurices qui ne retrouveront vraisemblablement jamais leur mise. Aussi limpide que ça. Et entre-temps, les petit·es ont donné, donné et les ASBL ont donné, donné.

Quelle honte.

Mais ce n’est pas tout. On pourrait penser que l’obtention de la licence bancaire et donc la reconnaissance de pouvoir devenir une vraie banque, après neuf ans de dure bataille, constitue un immense succès pour le comité de direction qui aurait à cœur de faire vivre son « NewBébé ». Eh bien non. En mars 2020, on apprenait que le CEO de NewB, Tom Olinger, décidait de quitter le bateau. Peut-être que les 9418€ n’étaient finalement pas si attractifs que ça quand on appartient non pas à l’économie sociale mais à l’univers indécent de la banque traditionnelle et de son opulente vulgarité.

3. Une banque qui n’a plus rien « d’alternatif »

D’accord, mais le nouveau CEO, lui, aura été choisi pour ses valeurs n’est-ce pas ? Pour son adéquation avec tout ce que prône NewB ?

Encore raté.

Le CEO pressenti, déjà entré en fonction mais dont l’AG de samedi doit voter la nomination, vient en ligne directe du secteur de la banque privée. Ancien directeur de Puilaetco Dewaay Private Bankers (j’y reviendrai), Thierry Smets est aussi passé par Nagelmackers, KB Lux et la Générale de Banque. Il est aussi cofondateur de Startalers, une plateforme « par les femmes (sic) pour les femmes » qui aide donc « les femmes » à prendre en mains leur « avenir financier » (elle est pas fût-fût la femme, m’voyez, et elle a des « cycles de vie particuliers […] ignorés par la gestion traditionnelle », alors bon…).

Et Puilaetco ?

Un grand moment d’anticapitalisme (ironie, hein) : sachez d’abord que Puilaetco avait été condamnée pour « gestion trop risquée » en 2016, soit durant le mandat de Thierry Smets – voilà qui a dû mettre en confiance le CA de NewB. Son activité principale est ainsi la gestion de patrimoine sans oublier les investissements en art, le genre de publics que vise NewB (ironie, encore…ou pas).

Ça c’est pour ce qui concerne l’actualité de NewB. Toutefois, vous aurez compris que l’assemblée générale soumettra aux votes une série de points qui concernent l’avenir de NewB, une projection dont la synthèse en 79 pages est réalisée dans une charte que j’ai décidé d’analyser pour vous.

NewB demain : la charte

La caractéristique principale de la communication de NewB est qu’elle est trompeusement performative : parce qu’elle « dit », on pense qu’elle « fait » ou qu’elle « fera ». Et des choses, elle en dit beaucoup.

1. Un « catalogue » d’infaisables bonnes idées

Prenez bien votre inspiration, parce que la phrase va être longue : on nous promet que « l’intérêt des client·e·s aura priorité sur celui de la banque et/ou du personnel » en matière de conflits d’intérêts (p.24), on nous promet des rapports annuels de durabilité, un Comité sociétal garant des principes de NewB, une liste (en réalité inexistante) d’indicateurs pour veiller à leur respect, des partenariats avec des interprètes pour les personnes réfugiées qui du reste profiteront de services « répondant à leurs besoins spécifiques » (p.32), des crédits à vocation sociale (à faible taux d’intérêt, et donc ne rapportant rien à NewB) et un service d’accompagnement de sa clientèle s’inscrivant dans « une politique non-discriminatoire et non-excluante » – une politique pleine de bonnes intentions mais malheureusement économiquement risquée. NewB aujourd’hui ne peut tout simplement pas se le permettre.

C’est tout ? Non, bien sûr. Apnée suivante.

On nous promet que NewB n’enquêtera pas sur votre profil. Êtes-vous malade? Fumeur? Prenez-vous des drogues? Imprudent au volant? C’est bien mais, là encore, elle augmente aussi son risque en fermant les yeux. La communication sera transparente et sobre, « limitant son recours à la publicité payante » et aux « GAFAM » (p.26), comme d’ailleurs en ont témoigné la campagne de levée de fonds et ces derniers jours avec leur publicité pour les produits d’assurance !

Même Emmanuel Kant, philosophe de l’éthique, avait son pin’s NewB.
(Attention, ceci est un photomontage trompeur, Kant n’avait pas pour de vrai, un pin’s NewB. Mais nul doute qu’il aurait été coopérateur.)

NewB s’engage par ailleurs à obtenir et/ou respecter les critères d’une impressionnante série de labels de toute sorte : Anysurfer pour l’inclusivité, ISR pour l’investissement socialement responsable, label « entreprise écodynamique », critères ESG, label Ange Bleu pour son papier, FSC, Ecolabel, Nordic Swan, TCO, Energy Star, Fair Finance Guide, Financité et Fairfin, Ethibel, « Towards Sustainability » de Febelfin, Golf Standard, les ODD et SDG, les principes de l’UNEP FI et j’en oublie très certainement tant il y en a. Quant à poser la question de la légitimité de ces labels, des réalités qu’ils recouvrent dans les faits (voir par exemple mon analyse du label Bcorp dans cet article) et, surtout, de leur respect, on peut encore attendre. C’est tout simplement grotesque et transpire le green et le socialwashing.

On nous promet aussi une banque capable de se départir de la voracité du marché libre parce qu’elle « ne se voit pas comme concurrente » (p.12) d’autres institutions de finance éthique (oh bah non, c’est un marché qui rapporte tellement, y’a de la place pour tout le monde bien sûr) et d’avoir une politique « humaine » en matière de recouvrement de crédits, avec un « droit de regard » sur les organismes qu’elle devrait mandater (p.37). En outre, NewB ne fera appel qu’à des fournisseurs eux-mêmes éthiques (p.47) auxquels elle accordera un « score », façon yaourt chez Carrefour (on verra plus loin que le concept de « fournisseurs éthiques » n’est pas respecté).

On nous promet des « groupes de travail » et des « ateliers » pour informer, consulter voire co-décider avec les coopérateuricess (mais ça reste quand même NewB qui « définit à l’avance qui elle souhaite voir participer », p.10). La « cocréation » avec des associations est mise à toutes les sauces, laissant penser qu’on verra du NewB partout, dès qu’on mettra un orteil dans une ASBL, laquelle aura investi dans un bidule qu’elle devra ensuite s’échiner à promouvoir.

NewB prévoit même des réunions en non mixité pour donner la possibilité aux personnes discriminées de « faire remonter leurs analyses ». C’est d’une telle hypocrisie. L’expérience de non mixité est essentielle lorsque la visée est politique et, notamment, dans les milieux militants. Mais qu’est-ce que ça vient faire ici ? Est-il possible de récupérer, d’instrumentaliser encore plus le lexique et la pratique de l’engagement au seul profit de sa communication ? En ce qui concerne NewB, quelle est la sociologie de ces coopérateurices discriminé·es qu’elle espère ici toucher ?

La gestion interne se fera de façon horizontale (pour sans doute être cohérent avec les rémunérations du Comité de direction, lol), et les entretiens d’évaluation se feront « en marchant » pour favoriser un « climat d’égal à égal ». Je ne rigole pas, c’est écrit p.56. Tout en considérant bien sûr que l’horizontalité-c’est-mieux-que-la-hiérarchie (oui, oui, c’est un lien vers ma thèse de doctorat que je place là discrètement). Pourquoi ? Parce que, c’est mieux, c’tout. Même que c’est ce qu’on dit aussi dans le film Après Demain de Cyril Dion. Et c’est un·e opérateurice externe qui les aidera (p.11), opérateurice qu’il faudra payer (avec des Sugus ?).

Rare image d’une CEO soumettant son N-1 à un entretien d’évaluation d’égal à égal.

Ces promesses semblent parfois peu souhaitables dans leurs principes et impayables en pratique. Comment, dans un tel contexte budgétaire, financer des visites à domicile pour les client·es isolé·es, traiter des virements postaux censés compenser la fracture numérique, assurer un SBB gratuit (Service Bancaire de Base), tout en s’autorisant la libre tarification ?  En fait, comme nous le verrons en détails plus bas, les solutions – quand elles existent – s’incarnent de fait dans une dépendance avec le système et non dans sa remise en question, comme pour le partage d’agences bancaires avec d’autres institutions financières, ou la location des distributeurs de cash (qui coûtera aussi à NewB alors qu’elle ne compte pas faire de marge sur ces opérations, voir p.32).

2. Des grains de sable dans la belle mécanique

Alors que c’est un aspect qui était fortement attendu, cette version préliminaire de la charte ne donne donc pas d’indicateurs permettant d’évaluer le respect de ses propres principes. La note 2 en p.3 le précise bien, ce sera pour une « version ultérieure ». Pratique : on demande aux coopérateurices de se prononcer sur la pertinence et la validité de principes dont iels n’auront pas les moyens de s’assurer du respect.

Mettons par exemple que NewB fasse à nouveau appel aux services de Deloitte, comme lors de la réalisation d’un dossier de demande « d’autorisation en tant qu’institution de crédit » (voir la p.17 des comptes annuels de 2017), quelle marge aura le Comité sociétal chargé d’être attentif au respect de l’éthique ? Sera-t-il écouté lorsqu’il apprendra à ses administrateurices tout·es surpris·es que, parmi les autres client·es de Deloitte, on trouve par exemple Morgan Stanley (banque d’affaires US), Microsoft, General Motors, Boeing ou encore Procter & Gamble qui, selon Amnesty, s’est illustré notamment dans le travail des enfants ? Que pense NewB du fait que, selon le CADTM, Deloitte « croule sous les condamnations », et que le même CADTM (pas rancunier, il reste malgré tout coopérateur de la « néobanque ») appelait en 2016, soit un an avant que NewB fasse appel à Deloitte, à « se passer de ses conseils » ?

De plus, le Comité sociétal est censé évaluer « périodiquement la pertinence des principes [éthiques de NewB] au regard de l’évolution des activités » (p.4). Oui. Dans ce sens-là. Vous auriez plutôt aimé lire que le Comité évalue périodiquement la pertinence de l’évolution des activités au regard des principes ? Moi aussi. Mais non. On a ici un magnifique article pour sabrer gentiment et en douce dans le catalogue des valeurs NewB. Les modifs devront passer devant l’AG ? Certes, mais en mode : « Bon, de toute façon, c’est déjà ce qu’on fait alors… ». Ce qui n’empêche pas d’essayer, comme je le propose en fin de dossier avec une série de questions à poser ce samedi.

Comment dès lors voir autrement que comme de l’hypocrisie le « thème 13 » de la charte sur « l’empreinte écologique du fonctionnement interne » où on parle impression recto-verso, recyclage, tri des déchets et abonnements de train ?

Sur le principe de gouvernance coopérative et participative, rappelons quand même cette « innovation » que sont les trois collèges (selon que vous êtes une institution qui investit, une asso ou un·e privé·e) faisant qu’en pratique 9 coopérateur·ices  (oui, trois entités Monceau ça fait toujours qu’un Monceau, vos deuxième et troisième prénoms ne vous ont jamais dédoublé n’est-ce pas ?) ont un droit de veto sur n’importe quelle décision. Paie ta coopérative qui s’essuie tranquillement les pieds quant à la règle « un·e coopérateur·ice = une voix »…mais tout cela devrait avoir un « impact positif sur […] la démocratisation de l’économie et de la société en général » (p.8, c’est moi qui souligne, juste pour le rappeler à tou·te·s celleux qui me reprochaient de prêter à tort à NewB des velléités de changement à grande échelle).

3. D’inquiétants éléments de langage

En ce qui concerne le Comité sociétal qui « n’a pas de pouvoir d’injonction » (p.5), la charte prône un dialogue « souple » (p.3) avec les équipes sur l’implémentation des valeurs au sein de NewB et un « dialogue » (mais qui ne sera plus « souple » cette fois) avec le CA. Ça veut dire quoi ? Que le CA est en mesure de faire taire le Comité sociétal ? Y’a comme une odeur de greenwashing ou je rêve ? Par exemple, il aurait été possible de donner à ce Comité un certain pouvoir, ou de lui assurer au moins une voix au CA via un siège d’administrateurice non-exécutif·ve (ses membres sont quand même des bénévoles). Enfin, n’importe quoi qui ne fasse pas penser qu’on puisse d’office lui répondre « cause toujours ».

Des mots, rien que des mots, mais des mots importants. Ainsi, le harcèlement moral et sexuel est décrit comme un « fléau », ce qui évite d’avoir à le considérer comme un élément d’un système (et non une calamité singulière) de domination patriarcale. Le patriarcat d’ailleurs bien représenté avec trois hommes à sa tête et un CA de 12 personnes dans lequel il n’y avait qu’une seule femme en 2018 (à savoir qu’il n’y a toujours pas de parité aujourd’hui). Comment, dans ces conditions, prendre au sérieux l’article 91 stipulant que « NewB promeut la nomination de femmes à des postes supérieurs de la hiérarchie professionnelle ». Que comprendre de la prochaine nomination de Thierry Smets comme nouveau CEO lorsque NewB affirme qu’à compétences égales, le/la candidat·e du groupe sous-représenté sera choisi·e (p.65) ? Qu’il n’y a pas de femmes et/ou de personnes racisées compétentes pour diriger NewB ?

Mais une politique de « tolérance zéro » sera de mise dans les cas de discriminations sur base de caractéristiques personnelles (p.67). Une « tolérance zéro » qui du reste ne s’applique qu’après répétitions d’un comportement discriminatoire. Tolérance +1 +1 +1 +1= 0, mathématiques NewB.

Sur la diversité encore, on arrive à des aberrations comme le fait « [qu’]indiquer clairement dans l’offre d’emploi que NewB mène une politique active en matière de diversité permet aux différents groupes cibles de postuler sans crainte par rapport à leurs propres préjugés qui leur feraient croire qu’il est impossible d’être engagé chez NewB » (p.61). Ah, ces publics issus de la diversité, ils sont quand même pleins de préjugés sur les dominants, à n’y rien comprendre ! Tout va bien du coup ? Dire, c’est faire, n’est-ce pas ?

Les promesses n’engagent que celleux qui y croient…et celleux qui ne font pas trop attention, comme lorsque l’article 87 de la charte invite son personnel à la « flexibilité », et au temps partiel qui permet de « promouvoir la diversité au sein des équipes » (p.56). Qu’importe si des autrices féministes ont montré que le temps partiel des femmes n’était pas affaire de choix mais un indice de la domination masculine et que, par conséquent, il s’agirait de lutter contre plutôt que renforcer son institutionnalisation (voir, par exemple, le chapitre 7 de ce livre).

Comment NewB compte-t-elle gagner de l’argent ?

Pour apurer les dettes, continuer à pouvoir payer les salaires, assurer les services bancaires prévus et donc sa mission sociétale et, enfin, payer tous les « services » évoqués plus haut dont les « opérateurs externes », NewB a intérêt à avoir de vraies bonnes idées pour gagner de l’argent. Est-ce le cas ? Voyons ensemble.

On sera heureux·se d’apprendre que NewB « ne cherche pas à générer un maximum de profit à tout prix mais à exercer ses activités de manière financièrement saine » (p.18). Pour le « maximum de profit », y’a pas de crainte à avoir, en effet. Pour le reste, je serais moins confiant.

1. Un portefeuille d’obligations

Si NewB utilisera environ la moitié de ses capitaux propres dans les crédits qu’elle accordera à sa clientèle, elle investira l’autre moitié dans la finance (voir le tableau p.41 de la charte). Une finance « éthique » qui promet de laisser de côté les « activités qui contreviennent aux droits humains » (p.40). On se souvient en effet qu’un élément central dans sa communication publicitaire il y a un an était l’affirmation qu’elle ne participerait pas au financement, par exemple, du commerce des armes (voir photo).

Est-ce bien honnête ? La réponse est NON.

NewB investit dans la production et le commerce des armes. Contrairement à tout ce qu’elle vous a dit, elle financera bien le secteur de l’armement. En fait, l’essentiel de son portefeuille financier consistera en des obligations (des « bons d’État ») dont la majeure partie seront des obligations de l’État belge (p.41). Or, l’État belge, via la Région wallonne, est actionnaire unique de la FN Herstal, immense fabricant et marchand d’armes dont le groupe détient également deux entreprises d’armement US. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler que la FN Herstal exportait tranquillement ses « produits » à l’Arabie saoudite laquelle en usait notamment dans la guerre criminelle qu’elle mène au Yémen. Ça va, on est bien confo dans toute cette éthique ?

À cette époque, les obligations, ça rapportait. Hé oui.

J’ajoute, pour celleux qui pensent que j’exagère, que si le/la citoyen·ne belge n’a pas le choix d’effectivement financer le commerce des armes au moins via l’impôt, il n’en va pas de même pour NewB qui, tant qu’elle est en perte, n’en paie pas. Elle pourrait donc tout à fait rester en accord avec ses grands principes. Quant au financement des armes qui ne serait « qu’indirect » (et que donc « ça compte pas »), vous penseriez alors aussi qu’il est rationnel de faire promettre à son ado de ne pas utiliser spécifiquement le billet de 20€ d’argent de poche que vous lui donnez pour acheter sa beuh ? Ça ne tient pas la route : vous lui donnez de l’argent, iel s’adonne à la fumette, vous financez donc sa fumette, that’s all. 

Ce qui est amusant, c’est que même les obligations d’État, réputées être des « investissements sûrs », comportent des risques. Ainsi, les bons d’État belge ont en ce moment un rendement négatif (-0.354%). En résumé, NewB va payer pour financer, entre autres choses, le commerce des armes. Va commencer à falloir trouver des idées un peu plus percutantes pour être éthique et pour renflouer les caisses, non ?

2. Des produits financiers et des actions de SICAV

On peut toutefois être rassuré·e (haha), NewB « ne commercialise pas de produits qui pourraient entrainer une prise de risque excessive pour la banque » (p.13). Sauf qu’en matière de produits financiers, elle aussi va recourir au marché des produits dérivés (p.42). Parmi ses produits financiers – une intention explicite depuis sa création, des fois que des naïf·ves penseraient qu’on la leur a mise à l’envers récemment –  NewB proposera des actions de SICAV. Attention, des SICAV « éthiques ». Ça change tout. La constitution des « packs » sera confiée, une nouvelle fois, à un·e opérateurice externe qu’il faudra évidemment payer (re-Sugus ?) et dont on ignore encore l’identité. (Dis donc, ce ne serait pas Monceau là-derrière quand même, hein ?)

La crise financière de 2008 a mis à peu près toute la société d’accord sur la nécessité de distinguer banque de dépôt (le « vrai » métier de la banque, quoi) et banque d’investissement (AKA, les voyous). Si NewB n’est pas à proprement parler une banque d’investissement, dans le sens où elle ne construit pas des centaines de produits financiers, elle a toutefois dès sa création formulé le souhait « de voir des fonds d’investissement figurer aux rangs des produits proposés » (p.43).

Oui mais bon, ce sont des SICAV res-pon-sables et é-thi-ques, on a dit ! Elles sont constituées pour répondre aux critères ISR, l’investissement socialement responsable. Je vais être honnête, je ne me suis pas farci les 43 pages du dossier nous expliquant en quoi le label garantit l’éthique (quelqu’un·e pour faire ce taf ?) mais, par contre, je vous donne quelques exemples d’autres institutions dont les produits sont aussi labellisés « ISR » : on retrouve, entre autres, AXA, BNP Paribas, HSBC la banque « de tous les scandales » selon le Monde ou encore la banque d’affaires Lazard. Que du beau monde. NewB se contente donc d’un label déjà embrassé par les plus grands truands de la finance. Quel est encore son apport ?

NewB attend en plus du/de la gestionnaire de fond de ces SICAV qu’iel joue un rôle « d’actionnaire actif·ve ». L’idée, c’est d’utiliser sa force d’actionnaire pour « influencer le comportement de certaines entreprises » (p.44). Et quoi, en attendant que lesdites entreprises hypothétiquement se conforment à la demande « éthique » de notre actionnariat, on fait quoi ? Si NewB promet de désinvestir dans le cas où l’émetteur ne change pas ses pratiques, cela signifie en creux qu’il a été dans un premier temps acceptable d’entrer au capital d’une entreprise qui ne respectait pas nos principes.

Prise sur le vif d’un marché financier éthique. Source

Enfin, le rendement qu’on peut attendre de pareilles SICAV est sans doute bien inférieur à ce que le mot lui-même peut faire penser. Entre le/la gestionnaire de SICAV à rémunérer, le/la client·e de NewB et le rendement de l’investissement lui-même, il ne reste plus grand-chose comme commission pour notre jolie banque socialement responsable. Ce n’est toujours pas ici qu’on trouvera de quoi remplir la gamelle du Comité de direction d’autant que, pour éviter d’être touchée par les risques « systémiques » de la finance, NewB promet de ne jamais aller chercher de l’argent sur les marchés financiers. C’est très bien mais, là encore, ça limite d’autant sa capacité à se financer et il n’est pas dit qu’elle pourra ad aeternam trouver des coopérateurices pour la recharger en liquidités quand les salaires auront tout pompé.

3. Une politique de crédits bien à elle

L’argent, elle veut aussi en gagner avec les crédits qu’elle accordera. Sauf que voilà, des crédits (même « éthiques »), ce sont précisément des actifs risqués. Des mauvais·es payeureuses, on en trouve partout – chez les sarouels-cravates aussi. Du coup, les crédits, oui, mais à petite dose et bien choisis.

Étant donné la situation financière de NewB, celle-ci devra être extrêmement prudente dans sa politique d’octroi de crédits, l’empêchant d’innover – contrairement à ce qu’elle annonçait depuis le départ – (innover est éminemment risqué) et l’obligeant de fait à s’appuyer sur des prêts marginaux en termes de montants pour des projets vus et revus dans leur visée. C’est d’ailleurs ce qui est confirmé p.38 où on comprend que vous pourrez financer l’achat d’une trottinette électrique, l’isolation extérieure d’une caravane, ou « préfinancer vos subsides » si vous êtes une ASBL (ce qui malgré tout est risqué, quand on voit par exemple les récentes coupes dans le budget de la culture en Flandre).

En effet, sur les 37.000.000€ à la louche dont NewB disposera en capitaux propres, seule la moitié pourra être convertie en prêts à tempérament (c’est pas moi qui le dis, c’est la projection p.41). 18.000.000€ qu’il faudra bien entendu partager en de multiples crédits, admettons un petit millier, pour diluer le risque. Il reste combien ? 18.000€ en moyenne par crédit, autant dire rien du tout. On comprend dès lors mieux la liste « limitative » des possibilités de crédits qui est non seulement extrêmement restreinte, mais qui ne dit de surcroît rien stratégiquement de sa capacité à simplement tendre vers ses objectifs. Par exemple, si un véhicule électrique est de la mobilité douce, comment NewB voit-elle une entreprise comme Tesla ? Bien ? Pas bien ? Qu’en pensent tous les labels auxquels elle se conforme ?

En résumé, est-ce que, sur le plan des crédits, NewB a quelque chose à offrir de plus qu’une autre banque ? Non, rien du tout. Est-ce qu’elle « financera la transition écologique » ? Non plus.

4. Ce que les client·es paieront

Sinon, comme dans toutes les banques, les client·es paieront mensuellement les services bancaires (sauf qu’ici ils seront moins efficaces et moins nombreux qu’ailleurs). Et comme les client·es sont en règle générale aussi coopérateurices, les voilà qui paient deux fois. L’article 23 de la charte précise que c’est ce coût qui devrait offrir une marge permettant à la banque d’être  économiquement viable, un discours qui change constamment puisqu’auparavant NewB comptait sur ses assurances pour générer du profit. On nous annonce déjà que, malgré l’absence d’agences physiques, ces produits et services ne seront pas « individuellement les moins chers du marché » (p.19), mais que NewB opterait pour la « tarification libre ».

Des banquiers NewB se font payer au chapeau. (Attention, ceci est une fake news.)

Quelle bonne idée, non ? Chacun·e pourrait donc choisir, en fonction de ses moyens, ce qu’il peut payer à la banque.

En fait, derrière un concept séduisant, il y a là exactement ce que je dénonçais lors du débat organisé par ATTAC en janvier dernier : la pratique très capitaliste de la charité. Je m’explique : en comptant sur le « choix conscient », NewB s’appuie sur l’idée que les plus fortuné·es paieront plus et que ceci permettra aux plus pauvres de profiter aussi de ses services. Autrement dit, les plus riches donnent au plus pauvres. Mais il faut bien comprendre que ces mécanismes de charité ne modifient en rien les rapports de force. Par essence conjoncturelle, la charité n’opère aucun changement sur les mécanismes structurels qui produisent de la domination (ici économique). Devenir client·e de NewB n’aidera pas un·e pauvre à sortir de sa merde ni ne changera en quoi que ce soit le fait qu’il subit la pauvreté en raison du rapport d’exploitation qui le lie aux riches.

D’autre part, il est pertinent de se demander pourquoi les plus riches sont en effet plus riches. Les plus riches sont en réalité les gagnant·es du système économique que NewB d’autre part dénonce. Autrement dit : NewB a économiquement besoin de celleux qu’elle dénonce pour la faire vivre et cet aspect est bien visible quand on parle ici de sa clientèle mais, on l’a vu, sa dépendance au système est présente à tous les étages, depuis ses investisseurs (Monceau), ses partenaires (Rabobank, Mastercard), son Comité de direction (secteur bancaire privé), certains tiers (Deloitte), etc. Vous y voyez encore quoi que ce soit de subversif, apte à « changer la banque » ? Moi pas.

Coopérateurices de NewB, (p)osez vos questions à l’AG !

À ce stade, si j’avais été coopérateur NewB (ce qui ne risquait pas d’arriver, comme vous pouvez vous en douter), j’aurais déjà de nombreuses questions à poser à l’assemblée générale : sur les salaires de la direction, les SICAV socialement responsables, etc. Mais j’ai décidé de dresser une liste supplémentaire, avec des questions parfois très précises parce que, comme souvent, le diable se cache aussi dans les détails.

  • Pourquoi n’êtes-vous pas encore passé devant le/la notaire pour inscrire les 35.000.000€ de souscriptions aux capitaux propres de NewB ?
  • Quel succès vos assurances Monceau rencontrent-elles ? Comptez-vous toujours sur elles pour faire des bénéfices ?
  • Quelles sont précisément les « indemnités de fin de contrat » pour les administrateurs exécutifs, mentionnées mais non détaillées en p.71 de la charte ?
  • La prochaine recapitalisation verra-t-elle une quatrième entité juridique « Monceau » apparaître (tandis que le détournement du principe de coopérative donne déjà un pouvoir accru au collège des investisseurs « institutionnels ») ? Pouvez-vous vous engager à ce que ce ne soit pas le cas ?
  • Quand devra avoir lieu la prochaine augmentation de capital, selon le business plan ?
  • Pourquoi n’ouvrir ces recapitalisations qu’aux coopérateurices de parts C ?
  • Qui sera l’opérateur externe en charge de constituer les SICAV ?
  • Qu’est-ce qui est innovant chez NewB ?
  • NewB a-t-elle déjà et a-t-elle l’intention d’avoir des participations dans d’autres sociétés, et si oui, lesquelles ?
  • À quoi correspondent les autres créances au code 41 des comptes annuels ? De l’argent prêté à qui, pourquoi ?
  • À quoi correspond le code 8029 (annexe 6.1.1 des comptes annuels) ? Qu’est-ce qui a été acquis pour la somme de 315.887€ lors de l’exercice 2019 ?
  • À quoi correspondent les 150€ visés au code 8365 (annexe 6.1.3 des comptes annuels), sachant que si le montant de cette acquisition est évidemment anecdotique en l’état, il pourrait augmenter subitement lors d’un prochain exercice ?
  • À quoi correspondent les 27000€ d’engagement à des entreprises liées, visés au code 9502 (annexe 6.6 des comptes annuels) ?

Pourquoi je « m’acharne » sur NewB ?

Arrivé·es au terme de cette analyse, plusieurs possibilités.

La première qui me semble légitime est une forme d’état de sidération : on croyait en ce projet avec tant de cœur qu’une telle avalanche laisse sans voix. C’est vrai et c’est la raison pour laquelle j’insiste tellement sur l’importance d’avoir une lecture théorique du monde. C’est la condition sine qua non pour avoir la capacité de faire sens et de prévoir ce que donneront les « solutions » qui nous sont proposées. Prévenir et non guérir.

Il est aussi possible que vous me reprochiez d’être exclusivement à charge, de voir le mal partout, d’interpréter chaque élément en défaveur du projet, voire de faire du cherry picking en taisant tout ce que le projet a de positif. Si vous pensez ça, je vous donne raison. Oui, cet article est à charge mais, oui, je pense légitime qu’il le soit. Comme j’ai eu l’occasion de le dire suffisamment il y a un an, les apologues de NewB sont bien plus nombreux·ses que ses détracteurices. Ma voix, dans ce contexte, n’est même pas minoritaire – elle est négligeable. Du reste, je m’attache moins à l’argumentaire ad numerum visant à lister tout ce qui ne va pas chez NewB qu’à la volonté de faire voir concrètement, par l’exemple, comment s’inscrit une impossibilité conceptuelle : l’entrisme.

À ce stade, NewB est au mieux un organisme de charité qui doit commencer par se sauver lui-même, comme je le mentionnais dans un débat organisé par Attac l’an passé. Alors, bien sûr, on peut continuer à se dire « jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien », et cheminer de recapitalisation en recapitalisation, jusqu’au jour où les coopérateurices n’en voudront plus. Mais comme on le sait, « l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage ». L’effet structurel des pertes constantes consenties depuis la création de NewB se fera un jour ressentir pour de bon et on risque d’assister à des velléités de démissions massives de coopérateurices…qui ne pourront pas partir puisque les statuts peuvent l’interdire si la viabilité de la banque est mise en difficulté. Autrement dit : les coopérateurices piégé·es seront propriétaires de parts qui ne vaudront plus rien. Iels auront tout perdu.

Et si, d’aventure, par je ne sais quel miracle, NewB parvenait malgré tout à dégager un jour des bénéfices, au prix de je ne sais quel « rognage sur ses valeurs », ces derniers seraient si minuscules, à la fois économiquement qu’en termes d’influence sur la société, qu’on n’en ressentirait absolument pas les supposés bienfaits. Une goutte dans une citerne, très précisément le propos que je défendais il y a un an. À très long terme, dans le cas où NewB trouverait les moyens de survivre, pas de porte de sortie non plus. Pourquoi ? Parce qu’il faudrait une clientèle immense capable à la fois d’investir tout en se satisfaisant de profits minuscules (voire de perdre de l’argent) pour que l’apport de NewB à la société soit tangible. Et la société belge actuelle n’est pas en mesure de produire cette clientèle. Il y a beaucoup plus de vrai·es pauvres que de hippies-bohème peu informé·es.

« Changer la banque pour de bon » ? C’est un slogan tout simplement mensonger. La banque se portera très bien, merci, et les banques traditionnelles encore mieux peut-être parce qu’elles pourront par exemple dire qu’elles proposent des produits financiers « éthiques » qui partagent le même label que NewB. 

Alors, pourquoi je m’acharne sur NewB ?

Avant tout parce que pour une banque qui prône l’éthique, il y a trop d’éléments proprement scandaleux. Les ASBL coopératrices, les mêmes qui n’ont pas les moyens d’engager les étudiant·es fraîchement diplômé·es, ont cru en ce projet et celleux qui l’ont mené. Combien, également, de coopérateurices sans le sou qui se sont mis·es en difficulté au nom de cet idéal ? Je m’acharne donc parce qu’il me semble que le temps investi par les bénévoles, l’argent investi par les coopérateurices, l’énergie investie, l’intelligence investie…tout ça représente un gaspillage tragique. Toutes ces ressources auraient pu être mises au service d’un vrai changement de paradigme, pas à une pseudo-tentative de réforme qui, ne tenant compte ni des travaux intellectuels et des expériences historiques passées, ni des éléments financiers concrets, continue de prétendre réinventer la roue alors qu’elle réinvente une énième version du bâton qu’on met dedans.

Je remercie Philou qui m’a aidé précieusement dans la constitution de ce dossier, spécifiquement dans la compréhension des éléments comptables et financiers, ainsi que dans la production des analyses liées. Grâce à toi, j’aurai beaucoup appris. Un immense merci aussi à Ba, l’amoureuse que j’suis avec, pour sa relecture experte et attentive et ses remarques toujours aussi pertinentes.


Je dois ce calcul à Philou qui précise ceci : « D’après les comptes audités au 31/12/2019, la valeur comptable des capitaux propres s’élevait à 1.736.625 EUR.  Il faut savoir qu’entre le 31/12/2018 (date à laquelle a été calculée la valeur de 5,95 EUR mentionnée dans le prospectus) et le 31/12/2019 (comptes à présent disponibles), une perte supplémentaire de 4.008.746 EUR a encore diminué les fonds propres de l’entreprise.  Si l’on ramène la valeur des derniers fonds propres audités (1.736.625 EUR) à celle de la valeur nominale (15.279.480 EUR), une part B vendue à 20 EUR de valeur nominale valait en réalité 2,27 EUR, soit encore moins de la moitié de la valeur de 5,95 EUR publiée dans le prospectus d’émission. »

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