Analyses

Manifestement, je serais complotiste!

Neuf questions aux intervenantes

[Billet initialement publié sur Facebook. L’analyse détaillée du second volet est aussi sur le blog par ici.]

J’ai écouté ce matin, avec grand intérêt, la nouvelle « livraison » de l’excellent podcast d’Élisabeth Feytit « Meta de choc ». Le sujet de cette nouvelle série est le complotisme et son invitée est l’autrice des livres « L’ère du complotisme » et « Obsession ». Je précise toutefois que je ne réagis qu’au podcast, je n’ai pas (encore) lu les livres.

Mon intérêt était d’autant plus marqué que ces épisodes adressent une question souvent laissée de côté par la sphère sceptique, la géopolitique. Question qui, comme vous le savez si vous me lisez, me passionne également.

Mais voilà, j’ai été extrêmement déçu – irrité, même – par ce premier volet. J’en profite ici pour adresser quelques questions. Il semble en effet que, selon les critères que l’intervenante prend en compte, j’appartiens à la catégorie de celleux « aveuglé·es par leurs postulats anti-impérialistes » (sic). Quant à moi, j’ai vécu cette première écoute comme une longue entreprise de discrédit, pas toujours rationnelle, de la position anti-impérialiste. Voilà, l’opposition franche est posée, j’en viens à mes questions.

Ceci n’est pas un complot mais une compote. Photo trouvée ici : https://p2.piqsels.com/preview/48/94/348/apple-sauce-chunky-applesauce-bowl.jpg (Non, je n’avais pas de meilleure idée de blague ;))

1) Vous définissez le complot [EDIT] (et votre définition du complotisme est sensiblement la même, vous y ajoutez seulement une notion d’obsession, ce qui est une attaque d’ordre moral et non d’ordre factuel – or, on ne reproche pas à Eric Jonckheere d’être « obsédé » contre Éternit!]] comme une référence à « une collusion d’intérêts qui se ferait de façon cachée ». Je suppose donc que s’il s’agit de désigner des collusions d’intérêts qui ne sont pas cachées, on ne pourrait considérer comme « complotiste » cette désignation. Or, l’anti-impérialisme rend essentiellement compte de collusions qui ne sont pas cachées :

a) d’abord à travers une lecture théorique qui montre que ces collusions sont le résultat de dynamiques économiques et non intentionnelles dont la logique est apparente – comme l’ont montré Marx puis Lénine ;

b) ensuite, il existe de nombreuses preuves de « collusions », soit que des archives ont été ouvertes (archives US sur l’embargo de Cuba, par exemple), que les preuves historiques sont suffisantes (Gladio), que des déclarations de responsables politiques en charge l’affirment (Brzezinski sur l’Afghanistan), que des rapports sont explicites (comme celui du Project for a New American Century), etc.

Est-il alors encore pertinent de taxer de « complotisme » les questions posées par l’anti-impérialisme dans les cas de nouveaux conflits ? On peut bien sûr relativiser ces sources, remettre en question leur authenticité ou leur degré d’influence historique. Mais la discussion est alors sensiblement différente de celle portant sur un discours qui serait « caché ».

2) Vous reconnaissez l’existence historique de certains complots et dites quelques mots, notamment, sur le renversement d’Allende fomenté par les USA. En revanche, vous ne dites rien des raisons économiques et politiques ayant poussé les USA à renverser Allende. Or, il est légitime d’estimer que, si de mêmes causes produisent les mêmes effets, les causes du renversement d’Allende peuvent avoir poussé les USA à renverser d’autres gouvernements qui ne leur plaisaient pas en usant de complots similaires. Il semble d’ailleurs que d’autres coups d’État similaires fassent consensus. N’est-il pas important de le rappeler ? Ne faut-il pas considérer, dès lors, qu’il est logique, lorsque des bouleversements géopolitiques sont en cours, de se demander si les USA n’y trouvent pas un intérêt semblable à celui trouvé dans ces différents renversements ? Comment faites-vous pour vous assurer, à chaque nouvelle guerre, qu’il ne s’agit pas d’un « nouveau Chili » ? Pensez-vous que le Chili soit une « aberration historique », un événement nécessairement unique et singulier ? Si oui, qu’est-ce qui vous fait penser une telle chose ?

Salvador Allende – Crédits photos : File:Salvador Allende Gossens-.jpg. (2022, March 28). Wikimedia Commons, the free media repository. Retrieved 20:20, May 23, 2022 from https://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=File:Salvador_Allende_Gossens-.jpg&oldid=644816873.

3) Peut-être se peut-il que j’interprète mal mais j’ai perçu certaines formes de pensée dichotomique dans votre critique des anti-impérialistes. Comme si dénoncer les ingérences occidentales – notamment états-uniennes (réelles ou supposées, là n’est même pas la question ici) – revenait à donner son blanc-seing à des régimes autocratiques et à dénier toute légitimité aux mouvements démocratiques demandant plus de droits ? Est-il possible d’envisager que ces mouvements ont été potentiellement gangrénés par les extrémistes, comme en témoignent les horreurs commises par les fameux casques blancs ? Est-il possible d’envisager que ces mouvements, tout légitimes qu’ils soient, ont été instrumentalisés notamment par les USA, comme le montre Ahmed Bensaada dans son livre « Arabesque$ » ? Quel est pour vous le niveau de preuve suffisant pour en effet pouvoir parler de « complot » ? Sur ces questions, il n’y a pas de démarche expérimentale possible. Donc, on fait comment ?

4) Vous semblez être sûre de la correspondance de votre position avec les faits, notamment sur la Syrie. Pouvez-vous expliquer votre méthode ? Par exemple, comment vous êtes-vous assurée que votre ami prêtre en Syrie était plus crédible que les discours anti-impérialistes « complotistes », tout en ignorant le terrain et la langue ? Je pose la question parce que, pour ma part, j’ai aussi un témoignage personnel : celui de restaurateurs syriens près de chez moi. Ils sont aussi chrétiens et m’ont dit que, sans Assad, leur communauté aurait été décimée par l’État islamique, qu’heureusement Assad avait été là ! Alors, qui croire ? Et pourquoi ? Comment faire quand des témoignages s’opposent ? Doit-on, par exemple, passer sous silence le soutien précoce à Assad par la population syrienne, objectivé par un sondage qatari paru dans le Gulf Times en décembre 2012 ?

5) Ne pensez-vous pas que votre développement est tautologique en ce que vous partez de la prémisse que vous avez « raison » (vous savez ce qui relève du complotisme et ce qui n’en est pas – AKA votre position) pour conclure sur le fait que les autres ont tort… Pensez-vous que la focale mise sur la « sémantique » ou sur le « discours » est à même, méthodologiquement, de sortir de cette tautologie dans la mesure où toute nouvelle analyse de ce que disent les anti-impérialistes (comme par exemple ce long post) pourra de facto entrer dans l’une de vos catégories préconstruites ?

6) Une réflexion récurrente serait, selon vous, complotiste par sa seule récurrence ; ce que vous appelez « mantra » ou « obsession ». Or si l’on considère qu’une même cause produit de mêmes effets, il est logique de chercher s’il n’y a pas des points communs entre plusieurs événements géopolitiques apparemment différents. Par exemple, si l’on considère la volonté de maintien de son hégémonie par les USA comme cause de son implication dans différents coups d’État (dont celui contre le Chili d’Allende), alors il est logique de se demander de façon récurrente si chaque coup d’État ne serait pas potentiellement (j’insiste sur le fait que c’est une éventualité à réfuter et non une certitude à confirmer) une énième itération de cette volonté hégémonique ?

7) S’il peut arriver que certains questionnements que vous nommez « complotistes » soient des raisonnements motivés, est-ce bien différent dans votre camp politique ? Ne pensez-vous pas que les a priori (qu’ils se révèlent pertinents ou non par la suite) sont autant le fait de celleux qui voient des complots partout que de celleux qui n’en voient nulle part ? Que si les un·es semblent vouloir, à tout moment, nier la légitimité de l’ordre existant, les autres semblent avoir un tropisme tout aussi pernicieux tendant à vouloir maintenir ce même ordre ?

8 ) De façon plus générale, ceci traversant l’ensemble de ce premier volet et sur base de l’ensemble des points développés ci-dessus, qu’est-ce qui justifie l’emploi au singulier du terme « complotisme » ? Cela a-t-il du sens de mettre dans une même boîte les complotismes que vous dites d’extrême-droite et « d’extrême-gauche » ? De comparer Qanon avec l’anti-impérialisme ? Lors même que le critère principal – à savoir le caractère « caché » des complots – est valable chez les premiers mais pas chez les seconds ?

9) Vous projetez une intention malveillante chez celleux que vous appelez « idéologues du conspirationnisme », mais vous ne citez pas de nom. Vous dites que ces derni·ères « exploitent les fragilités des gens ». Ainsi, vous supposez a) qu’iels se savent mentir, b) qu’iels le font à dessein pour faire du tort. Cette remarque est-elle vraiment généralisable ? Ne peut-on imaginer que, selon les thématiques, certain·es croient pour de bon ce qu’iels avancent, sont de bonne foi et, qui plus est, ont « de bonnes raisons du croire » (raisons avec lesquelles vous pourriez, bien entendu, être en désaccord) ?

Je serais ravi d’échanger autour de ces questions, notamment en attendant le second volet de cette série vendredi prochain. Lequel volet, peut-être, apportera également des réponses aux questions posées ci-dessus.

Pour écouter l’émission et vous faire votre propre avis : https://metadechoc.fr/podcast/complotisme-si-loin-si-proche/

Par défaut

3 réflexions sur “Manifestement, je serais complotiste!

  1. Pingback: Méta de choc et complotisme : la géopolitique, l’échec de la pensée critique? | Le blog du radis

  2. Monde en Question dit :

    Bonjour,

    Depuis la Révolution de 1789, les élites françaises sont obsédées par la théorie du complot ! Inutile donc de perdre son temps à répondre aux masturbations de ceux qui ne connaissent même pas leur propre histoire et la falsifie opportunément.

    Sur un autre thème d’actualité, j’ai écrit dès le début de la guerre des États-Unis contre la Russie sur le terrain de l’Ukraine que le renseignement, avant et pendant les opérations militaires, était primordial. Les victoires tactiques de l’armée russe et la stratégie de l’OTAN le prouvent. Mais, parler d’espionnage aujourd’hui c’est s’exposer à être taxer de complotisme. Les détracteurs ignorent naturellement SUN Tzu : Une armée sans espions est comme un homme sans yeux et sans oreilles [Texte en ligne].

    Lire : – La Russie remportera des victoires majeures dans le Donbass, mais doit s’adapter au nouveau jeu de l’OTAN, The Unz Review – Après la victoire russe à Marioupol, Indianpunchline – Réseau International – Dossier Renseignement – Services secrets

    Cordialement Serge LEFORT historien et documentaliste Monde en Question

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s