Analyses

Méta de choc et complotisme : la géopolitique, l’échec de la pensée critique?

Étant donné la longueur de l’analyse, je rouvre mon blog pour ce billet. 😉

Le second volet du podcast Meta de choc « Complotisme : si loin, si proche » d’Élisabeth Feytit est sorti ce vendredi. Ai-je été plus convaincu par le volet 2 que je ne l’ai été par le volet 1 (dont vous trouverez l’analyse ici)? Malheureusement non et je vais vous expliquer pourquoi.

Je tiens à préciser, avant de commencer cette critique, que j’apprécie énormément le podcast Meta de choc. C’est avant tout ma déception pour un travail par ailleurs admirable qui me fait réagir. Par ailleurs, les propos tenus dans le podcast rendent compte d’un certain courant de la littérature et de l’expression publique sur le complotisme. Il ne s’agit pas de viser les personnes qui s’expriment dans le podcast mais de déconstruire/d’analyser une posture qui me paraît poser problème.

Soyons de bon compte d’abord : pour celleux qui n’y connaissent vraiment rien, sont toujours utiles un petit retour sur le faux que furent les « protocoles des Sages de Sion », la propagande historique des cigarettiers, quelques banalités en éducation aux médias sur les réseaux sociaux. Pourquoi pas. Au moins sur ces points abordés, je n’ai rien à dire. Mais, à ce prix, on a une fois encore une pensée qui pose énormément de problèmes et ne permet à mon sens pas du tout de cerner ce que « complotisme » veut dire, ni même de savoir si ce terme à quelque valeur que ce soit.

Image d’illustration prise sur le blog de Meta de choc, ici : https://metadechoc.fr/podcast/complotisme-si-loin-si-proche/

Cela commence mal dès la question initiale posée dans ce second volet. Élisabeth Feytit se demande quelle serait « l’origine », « l’initiateur » de ce mode de pensée. Le hic, c’est qu’il ne s’agit pas d’UNE dérive sectaire ! Pas de Raël en vue, pas de Ron Hubbard non plus. En fait, le conspirationnisme (ou complotisme) désigne un « mode de pensée » renvoyant à des faits qui tantôt sont réels, tantôt son fake (puisqu’il y a des complots avérés et d’autres non) – sans que l’on sache a priori, c’est-à-dire lors de la formulation de ladite pensée, à quelle catégorie elle appartiendra ; d’autre part, le conspirationnisme renvoie à des idéologies, des positionnements couvrant l’ensemble du spectre politique – donc pouvant s’opposer. Ce n’est certainement PAS une pensée cohérente – au contraire des « croyances » analysées habituellement dans le podcast. Lui donner un acte de naissance historique est une manœuvre artificielle qui fait courir le risque de tout mettre dans le même sac.

Tout se vaut…tant que c’est l’ennemi

Très vite dans le podcast, anti-impérialisme sera associé à…évangélisme – grâce à l’évocation du cas de Kémi Seba. Que l’anti-impérialisme soit directement lié à la gauche révolutionnaire marxiste, peu suspecte d’être religieuse, ne semble bizarrement pas déterminant. L’intervenante se sert alors de l’exception Kémi Seba comme d’un épouvantail. L’avantage, imparable pour elle, c’est de pouvoir ensuite procéder à une odieuse entreprise de confusion, en mettant dans un même sac et sans sourciller extrême-droite, antisémitisme, anti-impérialisme, anticolonialisme, antisionisme. Parce que, voyez-vous, il y a « continuum entre ces thématiques ». Une confusion « antisémitisme – antisionisme » validée un peu plus tard par Élisabeth Feytit elle-même.

Hein ? Quoi ? Comment ? Pourquoi ?

Marx et Lénine, tous deux d’origine juive, seraient heureux d’entendre ça ! D’ailleurs, l’appellation antisémite et anticommuniste de « judéo-bolchevique » n’entre pas dans le « logiciel » tel qu’exprimé dans le podcast. Zut, on fait quoi alors ? Plus proche de nous, l’Union Progressiste des Juifs de Belgique doit aussi être heureuse d’apprendre qu’elle est suspecte d’être antisémite, parce qu’inscrite dans un « continuum » ! Quelle bêtise. Sans compter qu’il y a  presque un réflexe raciste dans ce discours qui ose affirmer qu’en « Afrique, on a besoin de leaders ». Bah tiens. Les « Africains·es » seront, elleux aussi, content·es de l’apprendre. C’est quoi l’idée derrière, hein ? Pouvez-vous être plus explicite ? En même temps, les leaders africains au service de l’Afrique, l’Occident en a fait quoi ? Qu’est devenu Lumumba ? Sankara ? Assassinés par le « complotisme » ou par les « complots » ? Que la gauche marxiste révolutionnaire ait activement lutté contre Soral et ses copains, jusqu’à lui consacrer un très gros ouvrage juste pour le critiquer, ne semble pas non plus poser de questions.

Soyons clairs : il n’y a AUCUN continuum. Il s’agit d’OPPOSANTS politiques que RIEN ne lie.

Tout est récit : confondre les faits et les discours

Dans cette perspective, la réalité matérielle semble ne plus exister. Il n’y a que des « récits », des « imaginaires », des « discours », des « glissements sémantiques », voire des « hold-up sémantiques », des « symboles cassés » ou au contraire reconstruits, des « idéologies », des « logiciels » de pensée, etc. À quelle matérialité renvoient tous ces concepts ? Peu importe, apparemment. Le discours devient cause et conséquence du réel. « Au commencement était le verbe », n’est-ce pas ?

L’analyse qui s’ensuit est d’une indigence manifeste. « Au plus il y a du symbolisme dans l’actualité, au plus il y aura de complotisme. » Va démontrer une affirmation pareille ! Va la réfuter ! « L’antisémitisme est probablement le discours le plus ancré dans l’histoire de nos sociétés, donc forcément le conspirationnisme est lié à ça. » Va démontrer une affirmation pareille ! Va la réfuter ! Si Thierry Meyssan a eu du succès, c’est parce que le « récit » de Bush n’avait pas convaincu. Va démontrer une affirmation pareille ! Va la réfuter ! Etc.

Marx et Engels ont parfaitement montré, dans ce livre, les dangers de ne voir le monde qu’en termes de « discours »

L’avantage avec une telle façon de voir les choses, c’est précisément que la matérialité des faits passe au second plan. Par exemple, lorsqu’on affirme dans le podcast que le 11 septembre 2001, c’est la fin de deux générations qui n’avaient pas connu la guerre, elle « oublie » opportunément que l’absence de guerres sur NOS territoires ne nous a pas empêchés de massivement la pratiquer…chez les autres. Qui pour oublier le Vietnam et le napalm ? La guerre de Corée ? Les guerres d’indépendance ? Le Congo ? La Rhodésie du Sud ? Les attaques de Cuba, de la république dominicaine, du Panama – et j’en passe – par les USA ? Les souffrances de la Palestine ? La guerre d’Afghanistan ? Les armées occidentales en URSS ? Faut-il ne vivre que dans les discours pour oser affirmer que 2001 marque le retour de la guerre. Ainsi, ce qui est présenté comme « cause » d’une nouvelle perception, AKA « le retour de la guerre », est avant tout une « conséquence » de conflits multiples, et parfois particulièrement sanglants.

Ce n’est PAS du discours. Tout sauf du discours.

Du continuum à la pensée dichotomique

Si, quand l’argument l’arrange, l’intervenante est prête à mettre dans un même sac conceptuel des positions politiques tout à fait opposées, elle sait aussi, là encore quand ça l’arrange, pratiquer la pensée binaire. Ainsi, il y aurait d’un côté les « démocrates » qui ne remettent pas en cause le « système » et de l’autre, des « anti-système » qui tendent vers le « conspirationnisme ». De quel « système » parle-t-on, peu importe apparemment. De quel conspirationnisme parle-t-on, peu importe aussi. L’idée est surtout de construire une opposition artificielle permettant, en miroir, de valider celleux « qui font confiance ».

Jusqu’à un retournement de situation particulièrement surprenant (inquiétant ?) : l’experte nous explique que « le logiciel démocratique a besoin de balises », « de savoir que ça c’est non négociable ». Le doute, la remise en question, l’esprit critique – des notions dont on pensait précisément qu’elles étaient l’indice d’une bonne santé démocratique – deviennent, dans un curieux renversement déjà dénoncé par Charlotte Barbier dans cette conférence, la preuve d’une démocratie qui va mal. L’intervenante ira jusqu’à dire que « le doute est un poison parce que, pour qu’une société fonctionne, elle doit reconnaître des figures d’autorité ». Elle ajoute que « [l]e doute vise à saper la confiance minimale nécessaire ». On croit rêver… Comprenant sans doute l’aberration d’une telle parole, elle est contrainte de compléter : « En dictature ce serait bien, mais en démocratie ça pose problème. » Ah. Et comment-qu’on-sait-qu’on-est-en-démocratie ? Bah parce qu’on y est, non ? C’est simple. Par contre, si les Chinois·es se sentent en démocratie aussi, elleux se trompent, elleux se font avoir par la propagande. Tout ça est d’une telle évidence.

La démocratie, ce n’est PAS la confiance aveugle. C’est, au contraire, le doute rigoureux et la possibilité de demander des comptes.

Révolutions arabes : jamais assez d’ingérences

Le dernier point sur lequel je voudrais revenir est l’approche problématique des mal nommés Printemps arabes. Pour elle, les choses sont limpides : des mouvements démocratiques populaires spontanés, malheureusement non soutenus par l’Occident, ont été réprimés par des dictatures puis des islamistes ont profité du chaos. C’est, en substance, le discours mainstream sur la question. Face à ce discours, le « complotisme » sert à « justifier les dictatures et vilipender les démocraties ». Well, well, well.

Que peut-on dire de cette perspective ? Je ne vais pas revenir précisément sur ces différents points qui mériteraient un article – un livre – rien qu’à ce sujet. Sauf qu’en fait, des livres, il y en a déjà eu. À commencer par ce bouquin de Ahmed Bensaada « Araquesque$ », livre que j’ai eu le plaisir d’éditer chez Investig’Action il y a quelques années. Ce livre revient sur les différents cas égyptien, tunisien, yéménite, algérien, syrien et libyen. Magnifiquement documenté, ce travail explore en détails les liens entre « les mouvements démocratiques » (qui, contrairement à ce qu’affirme le podcast, ne sont ni esseulés et spontanés) et, notamment, « l’administration US ».

J’insiste : PAS de COMPLOT ici. Tout ça est transparent, documenté, connu de toustes, cohérent avec la politique US impérialiste.

Ahmed Bensaada, auteur du livre « Arabesque$, enquête sur le rôle des États-Unis dans les révoltes arabes », image empruntée ici : https://www.aps.dz/algerie/105463-l-universitaire-ahmed-bensaada-plaide-pour-un-encadrement-juridique-du-financement-des-ong

Des exemples ?
Je n’en prends qu’un par pays. Mais sachez qu’il y en a de nombreux. Tous sourcés dans ce livre que je ne peux que vous conseiller. Vous verrez que les sources ne sont pas d’obscurs blogs conspirationnistes. J’insiste aussi pour dire que l’instrumentalisation par les USA des révoltes ne signifie pas que ces révoltes aient été illégitimes. Ça veut juste dire qu’elles ont été instrumentalisées, ni plus, ni moins. Le dire n’implique ni complot (ce n’est pas caché), ni complotisme (pas de récit sans preuve).

Égypte ? Omar Afifi, ex-policier égyptien exilé aux USA depuis 2008, trois ans avant le « printemps », avait déjà publié sur Youtube des vidéos de conseils au parfait révolutionnaire. Afifi a reçu une bourse de la NED (National Endowment for Democracy) en 2008-2009 (voir p.19 de ce document de la NED).

Tunisie ? Slim Amamou, cyberdissident bien connu de la révolution tunisienne, participait dès mai 2009 à des ateliers organisés au Caire par le gouvernement US et par l’Open Society de George Soros (comme en témoigne cet article du Guardian).

Yémen ? Entsar Qadhi a reçu la formation et du financement de l’IRI, le NDI et Freedom House (comme en témoigne cet excellent article du New-York Times).

Algérie ? La contestation a été organisée par la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), parmi laquelle on retrouvait la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme. Cette dernière a été financée par la NED américaine (National Endowment for Democracy) en 2002, 2004, 2005, 2006 et 2010, pour un montant minimum de 120000$.

Syrie ? Osama Monajed, figure cyberactiviste importante du début du printemps syrien, déclare, dans un documentaire consacré au « philosophe US des révolutions » Gene Sharp, venir à Boston, au siège de l’Albert Einstein Institution depuis « 2006 ou 2007 ».  

Libye ? Le véritable échec des révolutions « calmes » chères à Popovic, son plus fidèle artisan au service de l’impérialisme. Impossible de donner « UN » exemple emblématique tant ce scénario est plus proche des ingérences militaires que de la révolution non-violente. Je renvoie à la p.159 du livre de Bensaada pour envisager ça en détails.

Bref, l’important est ailleurs : loin de constater un Occident qui aurait fait preuve de lâcheté en ne soutenant pas les révoltes arabes, on fait au contraire face à un Occident (et surtout les USA) artisan des révoltes et s’assurant de les faire évoluer dans son sens. Ces mouvements démocratiques populaires ne sont pas spontanés, ils sont hyper soutenus par l’Occident que ce soit d’une point de vue financier, logistique et idéologique.

Le lien entre islamistes et Occident mériterait, lui aussi, un traitement particulier mais je n’ai pas le temps de le faire ici. Sachez juste que la ligne de démarcation très claire qui s’emploie à décrire de façon simpliste les « bons » et les « méchants » n’a jamais existé. J’en veux pour preuve les fameux « casques blancs syriens », mis à l’honneur à l’époque par Netflix, des « sauveteurs » dont au moins certains étaient des djihadistes financés par l’USAID (une autre agence US), comme le révélait le célèbre journaliste Max Blumenthal dans ces articles (voir ici et ici).

« Les démocraties occidentales n’ont globalement pas répondu à l’appel des révolutionnaires ». Vraiment ? Ainsi, pouvoir affirmer qu’on est « dans une question de droits de l’homme, pas dans une question de c’est l’impérialisme, c’est le système » est vraiment inquiétant. Un pays démocratique est un pays qui peut décider pour lui-même, sans ingérence, sans instrumentalisation. Ça paraît pourtant assez clair.

Conclusions

Je m’arrête ici de cette analyse déjà beaucoup plus longue que souhaité. Que retenir en quelques mots ?

  1. Chercher « un·e initiateur·rice » au complotisme n’a aucun sens ; on ne peut trouver de source unique à un phénomène qui dit une chose et son contraire
  2. Le terme de « complotisme » en tant que concept ne faisant référence qu’à « un certain type de récit » est non-pertinent puisqu’il ne permet pas de discriminer entre des discours fantaisistes et une analyse matérielle du monde
  3. Reprocher le « confusionnisme » des complotistes en le pratiquant avec ardeur soi-même est contradictoire et ne peut que polariser les débats
  4. Une perspective « discursive » du monde (« idéaliste » auraient dit Marx et Engels) fait courir le risque  de nier la réalité matérielle « hors discours », notamment, dans le cas qui nous occupe, les nombreuses guerres, les crimes, les exactions dont l’Occident s’est rendu coupable depuis la fin de la seconde guerre mondiale
  5. Voir le monde en termes binaires « les démocrates » contre les « soutiens aux dictatures » est une insulte à la complexité historique du monde, aux enjeux, aux forces en présence et, au final, à la recherche de vérité
  6. La démocratie exige le doute rigoureux et non la confiance aveugle. L’esprit critique ne se réalise pas dans la soumission à l’autorité, quelle qu’elle soit, d’où qu’elle vienne
  7. L’Occident, et les USA avant tout, a massivement préparé et soutenu les révoltes dites du « printemps » arabe ; ces dernières ont été instrumentalisées, sans que cela ne dise quoi que ce soit de la légitimité desdites révoltes.

J’attends avec effroi le troisième volet. Bien entendu, je reste ouvert à tout débat contradictoire. Jusqu’ici, cet appel n’a pas été entendu.

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4 réflexions sur “Méta de choc et complotisme : la géopolitique, l’échec de la pensée critique?

  1. Pingback: Manifestement, je serais complotiste! | Le blog du radis

  2. rey dit :

    Aussi convaincant et bien argumenté que le premier volet. Aussi stupide par son recours à l’ écriture inclusive. Qui donc l’ auteur cherche-t-il à amadouer par cette pratique malsaine ? A-t-il honte de la radicalité de ses positions ? Mystère.

    J’aime

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