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Le PTB, la citrouille qui fait peur ?

Article également paru dans la Libre Belgique du 14 novembre 2018.

Bouh ! Halloween est pourtant derrière nous, mais les thuriféraires de la doxa économique persistent à utiliser la gauche…pour faire peur. Le problème ? La carte blanche rédigée par Corentin de Salle et Mikaël Petitjean dans la Libre du 8 novembre 2018 repose sur un sophisme dit de « l’homme de paille ». Cet argument consiste à présenter erronément la position de son contradicteur pour le décrédibiliser ensuite sur la base-même des erreurs volontairement introduites. Subtil et dévastateur.

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Une citrouille bien rouge qui fait peur!

Quel est ce fameux argument fallacieux ? Celui de faire croire que les mesures prônées par un parti de la gauche dite « radicale » sont possibles en demeurant dans le système capitaliste actuel. Or, précisément, la gauche « radicale » s’emploie à démontrer que, structurellement, le système capitaliste ne peut faire autrement que produire les inégalités qu’elle dénonce. Discuter de tel ou tel coût de l’une ou l’autre « mesure » est vain si l’on reste dans ledit système. Exemple : la semaine de quatre jours n’a effectivement aucun sens si les entreprises n’ont d’autre choix que d’être en compétition pour leur survie… Et, en effet, le cadre européen étant capitaliste, il est peu probable de sortir de ce système économique tout en restant dans les institutions européennes. C’est d’une telle évidence qu’il est surprenant de devoir le préciser.

En réalité, les mesures de la gauche « radicale » essentielles s’opposent à la nature du système capitaliste : la propriété privée et, par voie de conséquence, le système concurrentiel. Les exigences du Conseil National de la Résistance l’exprimaient bien : nationalisation des secteurs économiques répondant aux besoins premiers, fin des monopoles, planification, autonomie nationale – pour prendre les plus importantes qui ont aussi été historiquement celles les moins appliquées. Ainsi, ce que les deux auteurs présentent ironiquement comme une conséquence « fatale », tellement angoissante et dommageable que sa seule énonciation suffirait à la discréditer, est en réalité un prérequis indispensable à une politique de gauche : la collectivisation des grands moyens de production, la fin de la croissance économique pour elle-même, la redistribution des richesses produites, la fin du vol de la plus-value, etc.

On comprend alors que l’exercice de « politique-fiction » de M. de Salle et de M. Petitjean relève soit de la mauvaise foi, soit de l’ignorance. Ce n’est pas une excuse : si le capitalisme est un système économique dont la mécanique produit nécessairement des inégalités, sa longévité s’appuie sur des idéologues qui en font la publicité en dépit des innombrables preuves de son caractère criminel – qu’il s’agisse des victimes humaines ou de l’environnement.

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Analyses, Articles parus sur d'autres médias, Contribution externe

Du volontarisme à la culpabilisation des individus : des idéologies qui nous aliènent

Contribution externe de Julien Lecomte
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Le « self-made man » désigne l’homme qui « se fait tout seul » : « il était pauvre et le voilà riche grâce à sa volonté et à son travail ».

Cette notion est représentative d’une idéologie qui fait peser une grande responsabilité sur les individus et sur leur volonté : « nous pouvons changer les choses, améliorer notre condition – voire le monde (ou sommes responsables de ses dysfonctionnements) – en fonction de notre volonté individuelle ».

Cette sur-responsabilisation des individus occulte parfois une remise en cause plus profonde des systèmes.

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Analyses

Comprendre les fusions d’entreprise (partie 5)

Pour la partie 1, voir ici
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Pour la partie 3, voir ici
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  • Et les États là-dedans ? Je veux dire : on a quand même du pouvoir comme citoyen ! C’est un peu notre responsabilité si on élit des gens qui agissent contre nos intérêts.
  • Il suffirait d’élire des gens « biens » ? Des politiques qui « tiendraient leur parole » ?
  • Mais oui ! Ce n’est pas si bête quand même…
  • Ou alors, ils ne peuvent tout simplement pas tenir parole. Regarde, Nicolas Hulot a fini par démissionner…
GM

General Motors

  • Oui, enfin, un ministre de l’écologie qui avait neuf voitures, bonjour l’intégrité quand même !
  • N’empêche. Il aurait pu continuer à être ministre. Or, même lui, avec le peu d’exigence qu’il avait de lui-même a fini par avaler trop de couleuvres !
  • Comment peut-on l’expliquer ?
  • Comme pour les patrons de l’industrie ou de la finance : l’absence de choix.
  • Je ne comprends pas.
  • Pour des tas de raisons, politiques et hommes d’affaires partagent les mêmes intérêts. Certains passent d’un milieu à un autre indifféremment, comme Barroso ex-Président de la Commission européenne passé chez Goldman Sachs. On appelle ça les « revolving doors ». Soit parce que comme ils se fréquentent sans cesse, ils deviennent amis. Voire même ils ont fait leurs études ensemble, ils appartiennent au même milieu socio-économique et socio-culturel.
  • Ok, mais ça ne fait pas tout…
  • C’est déjà beaucoup. Ils se fréquentent lors de repas d’affaires, au dîner du Siècle, au Bilderberg, dans la franc-maçonnerie, dans les divers dîners où on retrouve des politiques, des hommes d’affaires, des journalistes, etc.
  • Tu verses dans le complot là, non ? Tu vas bientôt me parler des Juifs ?
  • Mais non, pas du tout. Dans tous les milieux, il y a ce genre de rassemblement. Compare ça à la pétanque du dimanche midi sur la place du village ! Sauf que là, la différence, c’est qu’ils ont beaucoup plus de pouvoir. Et ils s’arrangent donc collectivement pour le conserver.
  • Je ne sais pas. Cette explication presque psychologisante me dérange un peu. Il doit bien y avoir des raisons plus…rationnelles.
  • Assurer ses intérêts présents et futurs est très rationnel. C’est le principe même du lobbyisme. Cela dit, tu as raison. Il y a des mécanismes purement économiques.
  • Que veux-tu dire ?
  • La plupart croit vraiment dans le dogme du libéralisme économique voulant que l’entrepreneuriat privé crée de l’emploi et que, par ruissellement, l’ensemble de la société en profitera. Les yeux fixés sur le PIB, qui ne s’intéresse qu’à la création de richesses et non à sa distribution, ils pensent qu’une augmentation de la production profite nécessairement à tout le monde.
  • Et donc ils favorisent les cadeaux économiques, comme les diminutions de taxes aux grandes entreprises, en pensant que de ce fait ils font d’une pierre deux coups ?
  • Voilà, on peut dire ça. Mais évidemment, on a tendance à croire avant tout à ce qui nous arrange.
  • Sauf que les grandes entreprises, corsetées par l’obligation de profit, elles n’en profitent pas pour engager des gens mais pour gagner en compétitivité.
  • Et comprends bien que comme on l’a dit plusieurs fois, c’est très sensé ! L’entreprise en question gagne alors la guerre économique, mais pour un temps très limité seulement, puisque très vite, les autres pays se calquent sur ces nouvelles normes et c’est la collectivité qui paie le prix fort.
  • Dis, c’est quoi la différence entre la productivité et la compétitivité en fait ?
  • La productivité, c’est arriver à faire plus avec moins. Produire plus de voitures avec moins d’ouvriers par exemple.
  • Et la compétitivité ?
  • C’est arriver à être « plus productif » que les autres !
  • Comme c’est relatif, c’est un jeu qui ne s’arrête jamais du coup…
  • En effet.
  • Et donc, aucun politique ne peut sortir de ce jeu-là ?
  • Tant qu’on reste dans le jeu capitaliste, non. Du coup, les gens croient de moins en moins à la politique. De moins en moins dans un pays qui serait géré par les pouvoirs publics.
  • Tu veux dire que ça participe à la croyance que seul le privé est capable de bonne gestion et qu’il faudrait donc qu’un pays soit géré comme une entreprise ? C’est complètement paradoxal.
  • Tout à fait. Et c’est exactement sur ce mythe-là qu’un Emmanuel Macron a été élu. Peu importe au final que cette vision puisse contribuer au problème plutôt qu’à la solution…c’est de l’ordre de la pensée magique.
  • Je vois. Au moins l’État est capable de prendre les bonnes décisions, au plus on considère que diminuer son pouvoir est la solution. Alors que c’est le problème.
  • Et tout ça est très cohérent avec un monde individualiste où il faut « performer ». Les notions de « collectif » nous passent complètement au-dessus aujourd’hui. Je voyais la une du Monde récemment sur le climat. Individuellement, les gens ne s’en foutent pas mais, collectivement, personne ne se bouge. Même pas moi.
  • Je suppose que les gens se sentent impuissants. Les décisions difficiles doivent être prises en amont, par le pouvoir politique.
  • …dont on vient de dire qu’il n’en avait plus les moyens !
  • Pourtant, c’est comme ça que fonctionne la démocratie ! Tu ne voudrais quand même pas d’une dictature !
  • Les dictatures s’accommodent très bien d’une pensée capitaliste. À ton avis, par qui Hitler faisait-il construire ses voitures ?
  • Je ne sais pas…
  • General Motors. Et le contraire est vrai aussi : rien n’indique qu’une société où l’économie serait publique ne puisse être démocratique.
  • Oui, bon, historiquement, tu conviendras que ce n’est pas gagné.
  • De quoi parles-tu ? De Cuba qui subit un embargo scandaleux et terrifiant depuis 1962 par les USA ? De l’URSS qui s’est construite en temps de guerre ? De la Chine de Mao ? Tout ça est vraiment comparable ?
  • Tu ne vas pas défendre Staline ! Et Mao !
  • Ni Reagan, ni Obama, ni Trump, ni l’UE ! Qui sait ce que Lumumba aurait pu faire s’il n’avait été assassiné ? De qui parles-tu ? D’Allende, de Torrijos, d’Arbenz, de Chavez, de Mossadegh, de Zelaya…tous morts. De mort suspecte pour la plupart. Ou renversés par des Coups d’état. Des USA en général. C’est trop facile de jeter l’opprobre sur une théorie politique en pointant le doigt vers une mise en pratique qui, souvent, a été mise en difficulté par ceux-là mêmes qui la critiquent.
  • On appelle ça l’argument de l’homme de paille, non ?
  • Ça y ressemble bien, oui. Puis de toute façon, ces mêmes démocrates qui sont censés nous diriger avec tellement d’éthique s’embarrassent peu des dictatures quand ça les arrange. On parlait des liens entre GM et les Nazis, mais ça vaut encore pour nos dirigeants avec l’Arabie saoudite ou le Qatar.
  • Je n’arrive pas à comprendre l’intérêt qu’ils ont à défendre des pays pareils. On ne partage rien avec eux ! Leurs idées rétrogrades, la lapidation…
  • Mais ce n’est pas la question. La question, c’est le business. L’Arabie saoudite est le deuxième importateur d’armes au monde.
  • Ils en font quoi de ces armes ?
  • Ils font la guerre. Ils financent le terrorisme.
  • Attends, il ne faut pas exagérer non plus. On ne peut quand même pas affirmer qu’il n’y avait pas de guerres avant le capitalisme et que toutes les guerres d’aujourd’hui sont des guerres du capitalisme.
  • C’est une bonne remarque. Je serais curieux de savoir ce que d’autres en pensent. Effectivement, il y a toujours eu des guerres. Chaque système économique a produit ses propres inégalités, ses propres luttes intestines mais aussi ses propres croyances. Les esclaves se sont révoltés, les cerfs ont cherché à avoir plus de droits. La révolte des paysans qui ont tenté de prendre Londres en 1381 a été écrasée…
  • Où veux-tu en venir ?
  • Il faut bien comprendre qu’il y a une évolution dans les rapports de production. D’une certaine façon, si on défend des valeurs d’égalité bien sûr, le servage représente un « mieux » par rapport à l’esclavage. Et le capitalisme est aussi un « mieux » par rapport au servage.
  • Te voilà en train de défendre le capitalisme ?
  • Non, pas du tout. Je montre simplement qu’il ne faut pas être binaire. L’historicité est importante. Il est aussi ridicule d’idéaliser les rapports de production précédents que de penser qu’il n’est pas possible de faire mieux que le capitalisme.
  • Ceux qui disent que le capitalisme est indépassable se trompent à ton avis ?
  • Bien entendu. Dans sa forme impérialiste, celle qu’on vit aujourd’hui, il est même plutôt récent.
  • Impérialiste ? Que veux-tu dire ?
  • On en revient à ta question initiale sur les guerres. Quand des patrons n’arrivent plus à exploiter leur propre main d’œuvre, ils exploitent la main d’œuvre ailleurs. Et les sols avec les matières premières.
  • Oui, et puis quoi ? Les colonies par exemple ?
  • En effet. Mais souviens-toi du principe de compétitivité : tous les acteurs économiques, pour ne pas disparaître avalés par les autres, sont obligés de faire pareil et même de faire plus que les autres. Avec comme conséquence un partage de la planète entre les seules grandes puissances du moment.
  • On peut dire que la conférence de Berlin illustre bien ce que tu dis ?
  • Tout à fait. Et la suite, tu la connais. L’Allemagne, arrivée plus tard dans le jeu colonial, s’est sentie flouée. La Première guerre mondiale, que si peu de gens arrivent à expliquer, n’est jamais qu’une nécessité de renégocier les territoires partagés précédemment.
  • Attends, quoi ? Là, je ne te suis plus.
  • C’est pourtant simple : si vous êtes six, vous divisez le gâteau en six ! Mais imagine qu’un septième arrive et que personne ne veut lui donner un morceau de sa part ?
  • S’il veut être sûr de manger, il se battra pour…
  • Tu as compris le principe des guerres impérialistes.
  • Et tu sous-entends qu’on pourrait appliquer cette grille de lecture à tous les conflits mondiaux ?
  • Si on n’occulte pas toutes les autres raisons, comme l’Histoire des peuples concernés, leurs croyances, leur culture, les conditions météorologiques, etc., oui. La forme que prennent les conflits est contingente mais que le capitalisme soit un mécanisme fondamental des guerres est évident.
  • Olà, évident ? Il faudrait pouvoir le prouver !
  • Comment reconnaît-on une bonne théorie ?
  • Je ne sais pas.
  • À sa capacité d’explication, certes, mais aussi à sa capacité de prédiction, comme le dirait le sociologue Karl E. Weick. Autrement dit, si on est en mesure de prédire les guerres et leurs conséquences grâce à cette théorie, on a de bonne chance de croire que cette théorie est performante.
  • Et c’est le cas ?
  • Oui, ça l’est. Par exemple, seuls les théoriciens qui défendaient ce genre de théories ont pu, dès le départ, prédire que la guerre en Libye serait un fiasco. Ce sont les mêmes qui dénonçaient les mensonges des armes de destruction massive en Irak bien avant que les médias mainstream reconnaissent qu’ils s’étaient fait berner.
  • Mais on dit aussi que cette théorie, pour faire simple disons la perspective marxiste-léniniste, est une mauvaise théorie parce qu’elle serait infalsifiable. Autrement dit, on arriverait toujours à tout expliquer avec cette théorie, une chose et son contraire !
  • Je ne pense pas que ce soit vrai. Je dis la chose suivante : si un gouvernement élu est capable de changer les règles du jeu capitaliste avec des réformes sans subir d’attaques de quelque nature par les autres pays capitalistes et sans le recours à la lutte sociale, je serai d’avis que cette théorie ne tient pas.
  • Donc cette théorie est falsifiable ?
  • Pour moi, oui. Puisqu’on est en mesure d’énoncer une situation fictive qui la rendrait caduque.
  • Ça me paraît un peu compliqué, je crois que je devrais revenir là-dessus plus tard. Mais je pense comprendre dans les grandes lignes.

Suite dans la partie 6

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