Revues de presse

#5 Revue de presse

On commence par un « divers », par pure conscience professionnelle consistant à suivre mes dossiers :

  • 20% des Turcs et Maghrébins de Belgique affirment avoir été victime de discriminations lors d’une recherche d’emploi. T’as pigé Sammy Mahdi, Président des jeunes CD&V ? Ce que j’aime beaucoup, c’est que les médias qui relaient cette info n’ont pas cru bon de faire le lien avec les dernières émeutes à Bruxelles – ce que j’ai tenté de faire dans mon article publié il y a quelques jours. Ce qui est fou aussi, c’est que ces 20% ne concernent que ceux qui peuvent l’affirmer ! Le vrai chiffre est certainement beaucoup plus élevé, comme pourraient le confirmer tous ceux qui ont travaillé, par exemple, dans l’immobilier locatif (là je parle de discrimination au logement, évidemment)… Cette moyenne est aussi beaucoup plus grande que la moyenne européenne, ce qui fait de nous, cocorico, un pays particulièrement raciste.
  • Une info à compléter avec celle-ci : en Belgique, trois travailleuses sur 4 ont subi de la discrimination, des préjudices ou des tensions au travail sur base de leur grossesse ou maternité. Voilà, voilà. Et si t’es une femme maghrébine ? Bah, tu vas te cacher. Mais pas sous une burqa, hein, parce que là aussi tu vas te faire emmerder.
sunshine

There’s more sunshine than rain!

Fusions / Acquisitions / Concurrences, etc.

  • Encore des bonnes nouvelles pour Monsanto/Bayer : tandis que l’UE a prolongé de 5 ans l’autorisation du glyphosate, les autorités US de la concurrence ont bien entendu approuvé la fusion entre les deux géants.
  • C’est sous le titre « ArcelorMittal vient au secours d’une PME française » que le journal Les Échos annonce le rachat complet de Lorraine Tubes par le géant de l’acier. Qui leur explique que ça n’a rien d’une faveur, bien au contraire ? Moi, je suis fatigué…
  • CVS au USA, c’est comme les « bics » en Belgique : la marque est tellement associée au produit qu’on en oublie que c’est une marque. Imaginez alors l’importance de l’annonce de CVS Health qui a annoncé la reprise de l’assureur Aetna pour 58 milliards d’euros ! Monopoles, monopoles, monopoles.
  • Les promoteurs immobiliers français Nafilyan & Partners ont été rachetés par Immobel.
  • Ponant, une compagnie française, double la taille de sa flotte en rachetant Pasteels-Navicruise (croisière haut de gamme). Un marché naval en pleine concentration également, comme on l’a vu récemment. Euronav annonce d’ailleurs 20 millions de plus-values sur un seul tanker qui en vaut deux fois plus. 20 millions directement volés aux travailleurs, by the way.
  • Ikea poursuit sa diversification en ouvrant deux hôtels en Belgique. Comme un accordéon, le capitalisme inspire en concentrant des activités économiques, en rachetant et en se diversifiant et expire en revendant des départements, en licenciant, en délocalisant.
  • Ice-watch annonce un partenariat avec Moulinsart. Ice-Wath dont je rappelle qu’ils ont racheté la société française Patton en 2014.
  • Au chapitre des perdants : Toshiba se retire du nucléaire en Grande-Bretagne, après avoir revendu son département cartes mémoire à Apple il y a quelques semaines. Le chant du cygne ? La mort d’une géante naine ? Pas pour rien que même les plus gros s’efforcent de toujours grossir : on ne le dira jamais assez, ce n’est pas par cupidité, c’est par volonté de survie.

Licenciements collectifs, réductions de personnel

  • General Electric veut supprimer 4500 emplois en Europe. Craintes à Charleroi. Il s’agit de licenciements sur le seul secteur des activités Energie Alstom. Pour rappel, GE avait racheté Alstom en 2015. Et comme on le sait : rachat un jour suppose licenciements collectifs le lendemain…
  • 4400 agents en moins à la SNCB d’ici 2020. Ça pourrait ne choquer personne : finalement, on ne parle pas de licenciements secs. On oublie alors deux choses : c’est autant de personnes qui ne seront pas engagées alors que le chômage demeure un problème fondamental pour les gens au quotidien et pour les caisses de l’État ; ensuite, c’est encore plus de pression sur les travailleurs SNCB qui restent alors que 80.000 Belges sont en burn-out chaque année. Heureusement que la SNCB continue d’offrir un service au top, que le budget est par ailleurs maintenu et qu’on ne prépare pas du tout les futures privatisations. Comment ? C’est tout le contraire ?
  • Alors ça c’est amusant : la direction de Truflo Rona, qui a annoncé début octobre son intention de fermer le site d’Herstal (105 emplois à la poubelle, quand même) s’est elle-même « cambriolée » pour honorer une commande de pièces bloquées lors des négociations avec les syndicats.

Divers

  • Un petit divers sans importance : le travail des enfants au Ghana. Figurez-vous que Barry Callebaut (le chocolat, là, celui qui est juste devant vous sous forme de Saint-Nicolas pour vos mioches) veut éradiquer le travail des enfants…pour 2025! On rappelle à cette entreprise que c’était une promesse pour 2020 ? On rappelle que ce qui est présenté comme une initiative spontanée si positive dans La Libre est juste affreusement hypocrite parce que si cette entreprise ne volait pas le travail des ouvriers en les sous-payant, ils n’auraient pas besoin de faire bosser leurs gosses ?
  • Le G20 découvre qu’il y a un problème de surcapacité (comprenez : crise de surproduction) avec l’acier ! Bon, leur compréhension du phénomène, comme souvent dans ces cas-là, c’est que c’est à cause de la Chine. Pour les autres, les crises de surproduction du capitalisme ont été décrites il y a pas moins de 170 ans par un homme barbu qui n’était pas le Père Noël.
  • 150 millions de vues pour une pub Samsung sur Youtube. Si vous vous demandez comment c’est possible, rappelez-vous les fermes à clics. Certains estiment que plus de 50% des données sur le web serait juste…des fakes. Tout ça pollue l’environnement et crée de l’esclavage moderne. Mais bon, ça se passe loin d’ici, donc on s’en fout.
  • L’accord de Bâle III a été signé ce jeudi, lequel devra imposer des conditions pour ne plus revivre la crise financière de 2008. On rit avant ou après avoir analysé sérieusement ce texte ? (Quelqu’un s’y colle ? Je suis preneur, mais j’ai piscine.)
  • Macron, en petite visite de courtoisie au Qatar, y a signé jeudi des contrats de plus de dix milliards d’euros (essentiellement des avions de combat). Pour plus de paix dans le monde car, comme le dit l’adage « qui vis pacem para bellum ». Heureusement que le Qatar est une vraie démocratie, comme le rappelle Amnesty dans son rapport.
  • Le géant chinois de l’automobile BYD s’installe en grande pompe au Maroc. Il semble que la question de l’impérialisme de la Chine doive se poser de plus en plus, sinon comme fait avéré, peut-être comme fait en devenir.
  • Le Président Maduro a annoncé un projet de cryptomonnaie, le Petro, pour lutter contre l’hyperinflation. J’espère revenir prochainement avec des infos de mon envoyé spécial à Caracas (ahaha, j’adore dire ça…)
  • On nous annonce qu’un Brexit « dur » (comprenez : fin du libre-échange, retour aux règles classiques de l’OMC) serait dommageable pour le secteur belge de la viande. M’enfin, c’est bien le libre-échange alors ? Disons que s’il y a du protectionnisme, autant que ce soit chez soi plutôt que chez les autres…
  • ABinbev est accusé d’abus de position dominante en Belgique dans le secteur de la bière, et donc accusé de nous faire payer trop cher son (infâme) breuvage (qui, soit dit en passant, augmente encore de 3% – le prix, pas le degré d’alcoolémie)… Dites, les gars, reprocher à un monopole d’abuser de sa position de monopole, c’est pas comme lâcher un pédophile dans un jardin d’enfants en s’étonnant qu’il est le premier à vouloir changer les couches ?! Pour rappel, la Ginette, la Triple Karmeliet, la Kwak et d’autres encore n’ont plus rien d’artisanal, sont des purs produits ABinbev, hein, au cas où vous vous posiez la question.
  • Trop bien, on a droit maintenant au « Startup manifesto », pour que tout le monde devienne en-tre-pre-neur. Dites, juste une question super naïve : lorsque tout le monde sera entrepreneur, c’est qui qui va bosser dans l’usine ? Parce que si c’est l’entrepreneur lui-même, il ne serait pas « plus ouvrier qu’entrepreneur », mais sans la protection sociale ? Autrement dit, c’est pas un peu la fabrique de la précarité, ça, qu’on nous vendrait avec du strass un peu puant ?
  • Les premiers vols du low cost d’Air France « Joon » ont eu lieu la semaine passée. Un dossier que j’ai pas mal suivi à l’époque. La Direction avait renvoyé dos à dos les syndicats et les pilotes dans une pure stratégie « diviser pour régner », que j’avais illustrée grâce au paradoxe du prisonnier.

C’est tout pour cette semaine. On me dit qu’il n’y aura que des bonnes nouvelles la semaine prochaine. À moins que ce soit encore une Fake News.

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Analyses, Réactions

Les robots ne prendront (malheureusement) pas notre travail

Dans un article récent paru dans La Libre, l’auteur s’étonne de ce que les robots et l’intelligence artificielle n’apparaissent pas dans les statistiques sur la productivité du travail. En effet, si les robots sont « partout » et le seront de plus en plus, il est logique de penser qu’ils remplaceront le travail humain. Or, si les robots remplacent le travail humain, ils devraient démultiplier la capacité de produire. Problème : la croissance de la productivité n’a jamais été aussi faible ! Paradoxe…

machine

Moulding machine in a marble yard in Long Island City

Deux interprétations « conventionnelles » sont possibles et développées dans l’article auquel je me réfère : soit les révolutions technologiques sont, en fait, « moins révolutionnaires que prévu » et que « les précédentes », soit elles « mettraient du temps à se traduire en gain de productivité ». Pas très convaincant tant les progrès de l’intelligence artificielle et de la robotique semblent énormes tout en se démocratisant.

Je vous propose une troisième lecture, qui ne contredit pas, par nature, ces deux premières explications mais, d’une certaine façon, les rend inopérantes.

Et si c’était tout autre chose ?

Tout d’abord faut-il se mettre d’accord sur ce qu’on entend par « productivité ». La productivité répond à la question : à quel point un facteur de production doit-il contribuer au résultat final ? Par exemple, combien de voitures un ouvrier à temps plein est-il capable d’assembler en une journée ? On parle de gain de productivité quand la contribution diminue pour une production stable ou quand la production augmente pour une contribution stable. En clair : un gain de productivité, c’est arriver à faire plus avec moins.

Évidemment, elle se calcule par rapport à une date antérieure. Et, autre point important, la productivité est en lien avec la compétitivité, c’est-à-dire la capacité à être plus productif que son voisin… C’est là que se pose une question absolument essentielle, même si elle est contre-intuitive : les acteurs économiques ont-ils intérêt à augmenter la productivité ? Ma réponse qui, je le concède, est iconoclaste, est de dire : « non, ils n’ont pas intérêt ! »

Alors quoi ?

En fait, les acteurs économiques ont intérêt à augmenter la compétitivité. C’est-à-dire à être plus productif que leur voisin. La nuance est subtile, mais elle est importante. Il s’agit moins d’être productif dans l’absolu que d’être productif si le concurrent l’est moins que nous.

Le problème, c’est que sur l’ensemble des marchés, les acteurs économiques n’ont pas intérêt à être plus productifs : car un gain de productivité grâce aux robots mène à des licenciements. (Je parle donc bien de l’ensemble des marchés : sur un marché en particulier, on assiste régulièrement à des licenciements qui sont toujours reçus comme d’excellentes nouvelles par les actionnaires parce que les licenciements supposent plus de profits.) L’ensemble des licenciements mènent à une perte généralisée du pouvoir d’achat de consommateurs qui n’ont plus les moyens d’acheter ce que les robots ont produit. Arrive un moment où même la pub, les Black Friday, les crédits à la consommation et j’en passe n’arrivent plus à faire acheter des gens qui n’en ont plus les moyens. Il en résulte des crises de surproduction : il y a beaucoup trop de produits par rapport à la demande.

Soyons clairs : énormément de jobs aujourd’hui pourraient déjà être remplacés par des robots, avec une explosion de la fameuse « productivité ». S’ils ne le sont pas, c’est parce que personne n’y gagnerait. En fait, on remplace les humains par des robots qu’à des « moments précis » où, précisément, la surproduction ne guette pas, comme on le voit dans cet article à propos d’Amazon.

D’accord, mais comment être plus compétitif ?

Dans un système capitaliste, ce qui permet d’être à la fois productif, à la fois compétitif (donc faire plus de profit que l’autre)…c’est le travail humain, pas les robots ! Et voilà pourquoi les robots ne remplaceront jamais les humains. Ou, si cela arrive, c’est qu’on ne sera plus dans un système capitaliste. Je m’explique.

Le travail humain est le seul travail que l’on peut « exploiter », le seul travail dont on puisse tirer une « plus-value ». En effet, on ne peut « exploiter » une machine : la machine ne fera jamais que ce qu’on lui demande. Si deux entreprises utilisent les mêmes machines, toutes autres variables étant égales par ailleurs (taille de l’entreprise, stratégies marketing, compétences des dirigeants, etc.), elles produiront rigoureusement la même chose. C’est très différent pour le travail humain. D’abord, en une journée de travail, un ouvrier produit plus que ce qui est nécessaire à la reproduction de sa force de travail. Autrement dit, il produit plus que son salaire qui doit lui permettre de se loger, se nourrir, se soigner, etc. Cet excédent, c’est la plus-value. Le profit du patron se trouve là. Ensuite, on peut toujours « mieux exploiter » que son voisin : moins de « charges » sociales, augmentation des cadences, de la durée de travail, baisses de salaires, délocalisation, droit du travail rogné, etc.

Vous aurez d’ailleurs remarqué que si la présence des robots ne se généralise pas, l’exploitation des travailleurs, elle, se généralise bien. Depuis la fin des trente glorieuses, dont les raisons sont à trouver dans la reconstruction après la deuxième guerre mondiale et dans la crainte occidentale du communisme, ce n’est qu’une longue liste de droits sociaux qui vont en s’amenuisant. Le dernier acquis social ? Les 35 heures en France en…1998 ! Soit il y a 20 ans !

Conclusions

Chaque acteur économique, dans son coin, est tenté par l’usage de robots. En effet, l’avantage concurrentiel à très court terme est évident : je produis plus et moins cher, donc je peux vendre plus, je fais plus de profits et je gagne la guerre économique. Sauf qu’un acteur économique n’est jamais dans son coin : tous font pareil, plus ou moins en même temps, et se tirent collectivement une balle dans le pied. Collectivement, les (gros) acteurs économiques savent qu’il leur faut garder du travail humain pour continuer à faire du profit.

Ajoutons que seuls les très gros acteurs économiques ont les moyens de remplacer la main d’œuvre par des robots. La tendance aux monopoles fait que ces acteurs sont déjà très peu nombreux sur chaque marché. Chaque mois, de nouvelles affaires concernant des « ententes » entre les grandes entreprises sortent dans les médias. On peut imaginer aisément que les ententes ne concernent pas seulement les prix mais aussi des stratégies comme celle-ci. Il vaut mieux collectivement faire un peu moins de profit à court terme, que foncer tête baissée tout seul dans une course qui mène tout le monde à sa fin ! Même le pire capitaliste sait se montrer solidaire (avec les autres capitalistes) quand il le faut !

La notion de profit est essentielle car sans nécessité de profits, nécessité de plus-values, nous pourrions déléguer aux machines beaucoup de ces tâches et travailler moins pour…vivre un peu plus.

 

 

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