Analyses, Réactions

Les robots ne prendront (malheureusement) pas notre travail

Dans un article récent paru dans La Libre, l’auteur s’étonne de ce que les robots et l’intelligence artificielle n’apparaissent pas dans les statistiques sur la productivité du travail. En effet, si les robots sont « partout » et le seront de plus en plus, il est logique de penser qu’ils remplaceront le travail humain. Or, si les robots remplacent le travail humain, ils devraient démultiplier la capacité de produire. Problème : la croissance de la productivité n’a jamais été aussi faible ! Paradoxe…

machine

Moulding machine in a marble yard in Long Island City

Deux interprétations « conventionnelles » sont possibles et développées dans l’article auquel je me réfère : soit les révolutions technologiques sont, en fait, « moins révolutionnaires que prévu » et que « les précédentes », soit elles « mettraient du temps à se traduire en gain de productivité ». Pas très convaincant tant les progrès de l’intelligence artificielle et de la robotique semblent énormes tout en se démocratisant.

Je vous propose une troisième lecture, qui ne contredit pas, par nature, ces deux premières explications mais, d’une certaine façon, les rend inopérantes.

Et si c’était tout autre chose ?

Tout d’abord faut-il se mettre d’accord sur ce qu’on entend par « productivité ». La productivité répond à la question : à quel point un facteur de production doit-il contribuer au résultat final ? Par exemple, combien de voitures un ouvrier à temps plein est-il capable d’assembler en une journée ? On parle de gain de productivité quand la contribution diminue pour une production stable ou quand la production augmente pour une contribution stable. En clair : un gain de productivité, c’est arriver à faire plus avec moins.

Évidemment, elle se calcule par rapport à une date antérieure. Et, autre point important, la productivité est en lien avec la compétitivité, c’est-à-dire la capacité à être plus productif que son voisin… C’est là que se pose une question absolument essentielle, même si elle est contre-intuitive : les acteurs économiques ont-ils intérêt à augmenter la productivité ? Ma réponse qui, je le concède, est iconoclaste, est de dire : « non, ils n’ont pas intérêt ! »

Alors quoi ?

En fait, les acteurs économiques ont intérêt à augmenter la compétitivité. C’est-à-dire à être plus productif que leur voisin. La nuance est subtile, mais elle est importante. Il s’agit moins d’être productif dans l’absolu que d’être productif si le concurrent l’est moins que nous.

Le problème, c’est que sur l’ensemble des marchés, les acteurs économiques n’ont pas intérêt à être plus productifs : car un gain de productivité grâce aux robots mène à des licenciements. (Je parle donc bien de l’ensemble des marchés : sur un marché en particulier, on assiste régulièrement à des licenciements qui sont toujours reçus comme d’excellentes nouvelles par les actionnaires parce que les licenciements supposent plus de profits.) L’ensemble des licenciements mènent à une perte généralisée du pouvoir d’achat de consommateurs qui n’ont plus les moyens d’acheter ce que les robots ont produit. Arrive un moment où même la pub, les Black Friday, les crédits à la consommation et j’en passe n’arrivent plus à faire acheter des gens qui n’en ont plus les moyens. Il en résulte des crises de surproduction : il y a beaucoup trop de produits par rapport à la demande.

Soyons clairs : énormément de jobs aujourd’hui pourraient déjà être remplacés par des robots, avec une explosion de la fameuse « productivité ». S’ils ne le sont pas, c’est parce que personne n’y gagnerait. En fait, on remplace les humains par des robots qu’à des « moments précis » où, précisément, la surproduction ne guette pas, comme on le voit dans cet article à propos d’Amazon.

D’accord, mais comment être plus compétitif ?

Dans un système capitaliste, ce qui permet d’être à la fois productif, à la fois compétitif (donc faire plus de profit que l’autre)…c’est le travail humain, pas les robots ! Et voilà pourquoi les robots ne remplaceront jamais les humains. Ou, si cela arrive, c’est qu’on ne sera plus dans un système capitaliste. Je m’explique.

Le travail humain est le seul travail que l’on peut « exploiter », le seul travail dont on puisse tirer une « plus-value ». En effet, on ne peut « exploiter » une machine : la machine ne fera jamais que ce qu’on lui demande. Si deux entreprises utilisent les mêmes machines, toutes autres variables étant égales par ailleurs (taille de l’entreprise, stratégies marketing, compétences des dirigeants, etc.), elles produiront rigoureusement la même chose. C’est très différent pour le travail humain. D’abord, en une journée de travail, un ouvrier produit plus que ce qui est nécessaire à la reproduction de sa force de travail. Autrement dit, il produit plus que son salaire qui doit lui permettre de se loger, se nourrir, se soigner, etc. Cet excédent, c’est la plus-value. Le profit du patron se trouve là. Ensuite, on peut toujours « mieux exploiter » que son voisin : moins de « charges » sociales, augmentation des cadences, de la durée de travail, baisses de salaires, délocalisation, droit du travail rogné, etc.

Vous aurez d’ailleurs remarqué que si la présence des robots ne se généralise pas, l’exploitation des travailleurs, elle, se généralise bien. Depuis la fin des trente glorieuses, dont les raisons sont à trouver dans la reconstruction après la deuxième guerre mondiale et dans la crainte occidentale du communisme, ce n’est qu’une longue liste de droits sociaux qui vont en s’amenuisant. Le dernier acquis social ? Les 35 heures en France en…1998 ! Soit il y a 20 ans !

Conclusions

Chaque acteur économique, dans son coin, est tenté par l’usage de robots. En effet, l’avantage concurrentiel à très court terme est évident : je produis plus et moins cher, donc je peux vendre plus, je fais plus de profits et je gagne la guerre économique. Sauf qu’un acteur économique n’est jamais dans son coin : tous font pareil, plus ou moins en même temps, et se tirent collectivement une balle dans le pied. Collectivement, les (gros) acteurs économiques savent qu’il leur faut garder du travail humain pour continuer à faire du profit.

Ajoutons que seuls les très gros acteurs économiques ont les moyens de remplacer la main d’œuvre par des robots. La tendance aux monopoles fait que ces acteurs sont déjà très peu nombreux sur chaque marché. Chaque mois, de nouvelles affaires concernant des « ententes » entre les grandes entreprises sortent dans les médias. On peut imaginer aisément que les ententes ne concernent pas seulement les prix mais aussi des stratégies comme celle-ci. Il vaut mieux collectivement faire un peu moins de profit à court terme, que foncer tête baissée tout seul dans une course qui mène tout le monde à sa fin ! Même le pire capitaliste sait se montrer solidaire (avec les autres capitalistes) quand il le faut !

La notion de profit est essentielle car sans nécessité de profits, nécessité de plus-values, nous pourrions déléguer aux machines beaucoup de ces tâches et travailler moins pour…vivre un peu plus.

 

 

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Analyses

Du sucre, encore du sucre

sugarUne analyse du projet « Serres », une nouvelle sucrerie à Seneffe-Manage
De quoi s’agit-il ? Suite à la fin des quotas sucriers, le marché européen s’ouvre et de nouvelles raffineries peuvent naître. D’où ce nouveau projet, conçu sous la forme d’une coopérative. Avec Iscal et Tirlemont, ce sera la 3ème sur un minuscule territoire.

Tous les mots sont importants…
Reprenons donc. La fin des quotas sucriers ? Oui, la PAC (politique agricole commune de l’UE) avait pour mission d’une part d’augmenter la productivité des agriculteurs tout en les protégeant. Il s’agit, depuis le début, d’un aveu d’échec de la fameuse inexistante « concurrence libre et non faussée ». Si on protège le marché européen agricole avec des subsides et en interdisant de produire trop en quantité, on garantit une relative « égalité » au sein de l’union, mais on fait une concurrence complètement déloyale vis-à-vis, par exemple, des pays africains qui se retrouvent à acheter nos produits moins chers que ceux qu’ils produisent eux-mêmes. Pour être sûr de dominer le marché agricole, l’augmentation de la productivité permet d’être moins cher. Mais comme tout le monde fait pareil partout sur la planète, il en résulte des crises de surproduction…

Et maintenant que le marché est libéralisé ?
Eh bien, les crises de surproduction vont s’étendre à l’intérieur de l’UE également, et plus seulement UE contre le reste du monde. Raison pour laquelle ni Iscal ni Tirlemont ne « voit d’un bon œil » (pour reprendre les termes de l’article de La Libre) le nouveau projet de sucrerie dans un marché déjà saturé.

Alors, les quotas, c’était mieux ?
Disons que les quotas renvoient à une idée de planification. En soi, c’est assez logique : autant planifier les besoins et produire en fonction – ce qui est une dimension importante de tout projet résolument socialiste. Ça a plus de sens que de laisser des acteurs économiques se battre en eux, se précipiter sur un marché qui s’ouvre, surproduire, licencier en masse, créer des besoins qui n’en sont pas, pousser à l’obsolescence programmée, sous-payer dans des pays qui n’ont aucun droit du travail, bousiller l’environnement…juste pour faire des profits et assurer sa propre survie (car il ne s’agit même pas d’avidité personnelle – sinon il suffirait d’éliminer les cupides et de les remplacer par des gens sensés !)

Mais ?
Oui, il y a un « mais ». C’est que l’UE, en pratiquant les quotas, le fait dans un système capitaliste global auquel elle ne se soustrait pas. Elle cherche donc à « avoir le beurre et l’argent du beurre » : protéger son marché interne, ses agriculteurs, etc. tout en surproduisant et en exportant au plus bas prix ses excédents. Le principe contribue donc à maintenir une bonne partie de la planète dans l’extrême pauvreté.

Bon, mais ici, c’est différent, Serres la nouvelle sucrerie sera organisée en coopérative !
J’ai envie de dire : « oui, et alors ? » Coopérative ou pas, cette dernière s’inscrit aussi dans un système concurrentiel. Coopérative ou pas, elle devra être rentable. Or, le marché est déjà saturé. Par conséquent, les dispositions qu’elle devra prendre vont nécessairement ressembler à celles que prend n’importe quel autre acteur économique : exploitation du personnel, rognage sur les coûts, etc. Et si ce ne sont pas eux les perdants, ce seront forcément les acteurs déjà présents sur le marché. De ce point de vue, dire comme le fait Jean-François Gosse, président du cabinet de conseil qui a incité à la création de ce « truc », qu’ils ne sont pas dans un principe « de concurrence frontale » est horriblement hypocrite. Surtout quand on sait que Serres vise un marché de proximité…

D’accord, mais le nombre de coopérateurs assure au moins de justes salaires aux travailleurs et empêche, a priori, une rémunération extrême de l’actionnariat comme dans les entreprises qui ne sont pas organisées en coopérative ?
Ça, c’est en principe. Quand on regarde dans le détail, on s’aperçoit que l’ensemble de la participation des coopérateurs s’élève à 55%. Certes, c’est une majorité. Mais il reste encore 45% pour – éventuellement – une participation publique et…des investisseurs privés ! Ces derniers, évidemment, ne seront pas là pour faire du social, tout « ESS » (économie sociale et solidaire) que soit le principe de coopérative. Et avec 45% des voix, il ne faut plus convaincre grand monde des « bonnes » stratégies (entendez « stratégies de rentabilité ») à adopter pour assurer la viabilité du projet. Je pourrais aussi vous citer d’autres « coopératives » qui sont exactement dans le même questionnement, qui ont dû « rogner sur leurs valeurs », s’assurer des subsides publics ou franchement augmenter leurs prix (ne touchant plus qu’une clientèle privilégiée) pour survivre.

Pour le reste, l’approche soi-disant écologique ne relève que du « greenwashing » pitoyable qui masque mal un projet pleinement capitaliste.

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