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Du volontarisme à la culpabilisation des individus : des idéologies qui nous aliènent

Contribution externe de Julien Lecomte
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Le « self-made man » désigne l’homme qui « se fait tout seul » : « il était pauvre et le voilà riche grâce à sa volonté et à son travail ».

Cette notion est représentative d’une idéologie qui fait peser une grande responsabilité sur les individus et sur leur volonté : « nous pouvons changer les choses, améliorer notre condition – voire le monde (ou sommes responsables de ses dysfonctionnements) – en fonction de notre volonté individuelle ».

Cette sur-responsabilisation des individus occulte parfois une remise en cause plus profonde des systèmes.

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Financer les oppositions démocratiques, c’est quoi le problème?

Une partie de la critique de l’impérialisme s’intéresse aux financements des mouvements d’opposition à travers le monde. Différents auteurs, comme Ahmed Bensaada[1], ont ainsi pu montrer combien les États-Unis (mais aussi l’Union européenne et, de façon plus générale, tous les partenaires « occidentaux ») ont financé, formé et aidé des groupes d’opposition lors des révolutions « de couleur », lors du Printemps arabe ou encore à Hong-Kong[2]. Du reste, ce n’est ni un secret, ni une surprise : une connaissance travaillant pour une agence de l’ONU me confiait récemment que dans les cercles de l’aide internationale « tout le monde sait ça » mais que, à l’évidence, il faut bien que quelqu’un puisse aider les oppositions démocratiques…

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Le chien et la marionnette

C’est une vraie question, faut-il « aider » les oppositions « démocratiques » et, si oui, comment ? Le problème : toutes les révolutions financées par les USA et leurs alliés ont, d’une part, mené à encore plus de souffrances et ont, d’autre part, continué de satisfaire les intérêts occidentaux à travers différentes formes de néocolonialisme. Ces deux éléments suffisent à considérer ces financements comme des outils d’ingérence, au service des intérêts voraces de pouvoirs hégémoniques et non pas au service de la démocratie.

Toutefois, lorsqu’on a dit ça, nous ne sommes guère avancés. En effet, quels financements, aides ou formations seraient légitimes dans une perspective défendant les valeurs d’égalité ? Cet article entend mener une réflexion sur la souveraineté des peuples mais aussi leur solidarité.

Que veut-on changer ?

La question du changement souhaité est difficile parce qu’elle est très dépendante des différents contextes. Je me souviens que l’avocate spécialisée en droits des étrangers, Selma Benkhelifa, me partageait l’absurdité de vouloir apporter la « liberté d’expression » ou la liberté « vestimentaire » à des femmes afghanes dont la première nécessité était de pouvoir nourrir leur famille décimée par la guerre[3]. Alors que Trump vient d’annoncer renforcer sa présence dans le pays presque quinze après l’invasion US, la question reste pleinement d’actualité. Autrement dit, il faut bien se garder de projeter sur « l’autre » nos propres besoins qui correspondent à nos propres contextes. Ainsi, des exigences de changements vers plus de démocratie ou de véritables velléités de changement de paradigme économique n’appelleront pas des moyens de lutte semblables.

De la même façon, le consensus au sein même de la population peut avoir des degrés différents. Rares sont les pays où une classe privilégiée ne profite pas d’un statu quo. Qui plus est, au sein d’une population susceptible d’exiger plus d’égalité, les demandes peuvent différer – selon l’âge (avoir vécu sous une dictature marionnette de la France peut rendre frileux quant à une nouvelle ingérence de ce pays), selon l’éducation, selon les conditions économiques, selon la conscience politique, etc. Ce qu’il faut en revanche garder à l’esprit, c’est que lorsqu’une majorité au sein d’un peuple se soulève contre son gouvernement, la force de frappe est immense. Avec ou sans financements étrangers.

Le contexte doit également considérer les gouvernements concernés par les demandes. Et nos « démocraties européennes » n’échappent pas à la règle. Même quand les contestations sur la loi travail en France ont été méprisées par les gouvernements successifs, je doute que la population aurait été prête à abandonner sa souveraineté et à voir l’Élysée bombardée par un pays tiers… Aujourd’hui que le Président Macron persiste et signe le détricotage du droit du travail, je continue de douter que les Français, même les plus critiques, souhaiteraient voir M. Poutine s’en mêler (pour choisir un exemple du « camp adverse »). Il y a là le principe de souveraineté des États.

Vous me direz, Macron n’est pas Poutine ! Il y a de dangereux « dictateurs » dont il semble évident que leur éviction ne peut qu’être au bénéfice de la démocratie. Le terrain est glissant parce que, selon les positions défendues par les parties en présence, le « dictateur » n’est pas toujours celui qu’on pense. Barack Obama a reçu un prix Nobel de la Paix par anticipation là où son action ultérieure a été aussi belliqueuse (voire plus encore) que les administrations précédentes. Le Président philippin Rodrigo Duterte semble en Occident faire consensus contre lui alors qu’une lecture alternative de son action est possible – selon, bien entendu, les valeurs que l’on souhaite défendre[4]. Le caractère « dictatorial » d’un chef d’État doit, avant tout autre, être évalué par son propre peuple qui seul est légitime. En ce sens, le principe de « responsabilité de protéger » ne devrait s’envisager que dans le cadre strict de la négociation et de la médiation. Dans tous les cas où elle est utilisée pour justifier ou aider à former une action violente, elle est un déni de la souveraineté des États.

Si ce sont des demandes d’évolutions, il appartient aux peuples concernés de mettre en place leurs actions sachant que n’importe quelle aide ou financements étrangers ne peut que faire pire. Pourtant, si l’on regarde l’Histoire récente, on remarque que ce sont les solutions négociées qui ont été systématiquement écartées au profit de « solutions » violentes, lesquelles impliquaient dès le départ des intérêts étrangers : Palestine, Syrie, Libye, etc. et maintenant peut-être la Corée du Nord. À chaque fois, les « leaders » contestés (par leur peuple et/ou par des pays tiers) étaient prêts au dialogue mais la force a été privilégiée.

S’il s’agit d’une volonté de changement de paradigme, les forces à fédérer doivent partager les mêmes intérêts de classe. Une classe dominante ne saurait appuyer la révolution d’une classe dominée sans en instrumentaliser sa fin. La question de savoir s’il est possible de réaliser une révolution anticapitaliste seul dans son coin constitue un autre débat qui a pu mettre en concurrence, au sein de la gauche, des sensibilités complètement opposées mais cet aspect, bien qu’essentiel, sort de la thématique propre à cet article.

Pas de financements étrangers, mais une question de valeurs

L’absence de financements étrangers devrait par conséquent être un principe général. Pourquoi ? Parce que n’importe quel financement fait de celui qui le reçoit un obligé. Cela a été mis en évidence par les anthropologues comme Mauss avec le principe de « don contre don » en ce qui concerne les relations sociales[5], mais c’est peut-être encore plus vrai dans une dimension macro en ce qui concerne les relations internationales. Il n’y a qu’à voir, concrètement, l’état des pays dans lesquels des révolutions ont été « financées » par l’étranger.

Tout processus révolutionnaire contient déjà suffisamment de difficultés pour n’avoir pas à « gérer » les intérêts des autres : constituer une base suffisante en nombre et légitime aux yeux de la majorité, convaincre que le risque de révolution est préférable au statu quo alors même que l’issue est nécessairement incertaine, fédérer avant différentes forces qui peuvent avoir en commun la finalité – comme le renversement du gouvernement – mais qui peuvent défendre des agendas et des positions idéologiques diamétralement opposées, tenir le coup après alors qu’éclateront au grand jour toutes les divergences, se mettre d’accord sur les moyens (il n’y a pas de processus révolutionnaire « pur », donc quelle compromission accepter ?), etc.

Partant de cela, aucun financement étranger ne serait acceptable ? Eh bien, il faut en appeler, à mon avis, aux valeurs défendues. Pour un libéral, défendant des valeurs de droite et soutenant le système capitaliste, nul doute que le financement par Soros de toutes ces oppositions « démocratiques » ne pose aucun problème. De la même façon, pour celui qui adopte une perspective anti-impérialiste, le financement et/ou les soutiens logistiques par des pays ou des organisations luttant contre les hégémonies pourraient être acceptables. Ainsi, s’il s’agit de défendre des populations opprimées, une association entre les différentes gauches latino-américaines semble légitime. Un panarabisme émancipateur, viscéralement anticolonial, ne poserait pas de problème éthique, etc.

Comme il n’existe pas de relations internationales dépourvues d’intérêts, il est évident qu’il y a des agendas politiques et économiques dans toutes ces associations – c’est inévitable. L’objectif étant d’arriver à un monde où aucun acteur ne peut seul prétendre à l’hégémonie.

La voie du milieu : le monde multipolaire

C’est la raison pour laquelle un monde multipolaire est souhaitable. Non parce que ce dernier garantirait un paradis sur terre et une paix éternelle, mais parce qu’aucun acteur ne pourrait asseoir seul une domination criminelle sur le reste du monde. Toute velléité de prise de pouvoir par un acteur constituerait de facto une alliance de ses opposants. Une telle situation peut mettre en scène des tensions nombreuses mais dont le degré reste relativement faible.

Dès lors, ce qui est en théorie souhaitable à un niveau international pourrait l’être à un niveau local. Ce qui m’avait frappé en étudiant les financements du Réseau Syrien des Droits de l’Homme était l’uniformité idéologique (et donc la cohérence politique) de ceux-ci, répliquant localement une « hégémonie » macro[6]. On peut imaginer qu’une organisation trouve des financements dont les intérêts s’opposent et jouer sur cette pluralité pour faire avancer son propre agenda. Mais cette proposition est évidemment empreinte de naïveté car quel pays, quelle organisation accepterait d’entrer dans un tel jeu ?

 

Source: Investig’Action

Notes:

[1] http://www.michelcollon.info/boutique/fr/livres/29-arabesque-.html

[2] http://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=294:hong-kong-un-virus-sous-le-parapluie&catid=46:qprintemps-arabeq&Itemid=119

[3] http://www.investigaction.net/fr/Selma-Benkhelifa-Le-mariage-a-neuf/

[4] http://www.investigaction.net/fr/philippines-le-president-duterte-pour-les-nuls/

[5] Mauss, M. (1923). Essai sur le don forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. L’Année sociologique (1896/1897-1924/1925)1, 30-186.

[6] http://www.investigaction.net/fr/qui-se-cache-derriere-le-reseau/

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Émeutes à Bruxelles : vite, plus de répression !

Les Paradise Papers ou le financement de Daesh par le groupe Lafarge d’Albert Frère ont vite été relégués au second plan. Pas assez sexy. Pas assez esthétique. LA véritable et seule légitime info de ces derniers jours ? Les émeutes à Bruxelles.

Le discours médiatique a été tout en nuances. Pas la place ici pour en faire l’inventaire exhaustif, je ne retiens qu’une ou deux formules « chocs » : celle du SLFP (syndicat des policiers) déclarant, je cite, que « les jeunes doivent à nouveau avoir peur de la police », celle de notre vice-Premier ministre (notez qu’il y a « vice » dans son titre !) Jambon qui voit dans les émeutes non un incident mais le développement d’un « cancer », volonté politique d’un « plan d’action répressif », appel à la « tolérance zéro », l’affirmation que le temps où « on gâte la jeunesse » est terminé, etc. Ce discours-là a, de plus, été renforcé par un autre discours : celui de Bruxellois partageant – on le suppose- les mêmes origines socio-culturelles (mais pas forcément économiques…) que les fauteurs de trouble et qui ont vivement condamné les émeutes, telle la carte blanche publiée dans Le Soir par Sammy Mahdi, Président des Jeunes CD&V ou la vidéo Facebook de Morad Essebar.

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Émeutes à New-York

Il y a toujours le même schéma. Derrière l’expression : « pas d’excuses », on refuse souvent les explications. Pourquoi ? Parce que ces dernières sont toujours plus nuancées que ce qu’on voudrait et parce que, conséquemment, les réponses ne sont jamais aussi simples qu’un appel à la répression. Disons-le directement : aucune étude n’a été en mesure de prouver que la « tolérance zéro » avait une quelconque incidence sur la diminution de la récidive, comme le rappelait Charlotte Vanneste (ULg). Voilà, c’est dit. On peut passer aux choses sérieuses.

Adolescence et psychologie sociale

Doit-on vraiment rappeler les changements hormonaux chez les adolescents ? Doit-on vraiment oublier si facilement les propres débordements auxquels on s’est livré dans notre adolescence ? Peut-on faire fît, parce que ça nous arrange, des effets de groupe pourtant très bien décrits par les psychologues sociaux depuis les années 50 ? Par exemple, l’expérience de Ash a mis en évidence le conformisme dans un groupe, c’est-à-dire la probabilité que si un abruti fait n’importe quoi, les autres suivront comme des moutons. Mieux, Ash a mis en évidence les facteurs qui renforçaient cette tendance préexistante. On y lit que l’ambiguïté du stimulus a un effet puissant sur les individus qui ne se sentent pas compétents et qui ont alors tendance à suivre le groupe ; la taille, l’unanimité et l’attrait du groupe ainsi que sa cohésion et le besoin d’affiliation renforcent encore le conformisme.

Bien. À partir de ces éléments, serait-on en droit de penser que le contexte sociétal d’exclusion des familles d’origine immigrée est exacerbé par des hormones adolescentes trouvant à s’exprimer dans une cohésion de groupe particulièrement singulière après un match de foot qui voit mettre à l’honneur une population se sentant par ailleurs marginalisée ?

Des émeutes sociales ?

En 2005, lors des révoltes en banlieue parisienne, le politique et les intellectuels à la Finkielkraut s’étaient efforcés d’y voir la marque religieuse[1]. Pure manipulation, il s’agissait d’occulter le caractère social de ces dernières, provoquées par la mort de deux adolescents. Quelques années plus tôt, dans son célèbre titre « Qu’est-ce qu’on attend ? », puis dans « Odeur de soufre », le groupe de rap NTM expliquait sans concession : « Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? Juste d’être un peu plus nombreux. Car y’a beaucoup plus de oufs, que d’odeur de bouffe, dans les quartiers de ceux qui souffrent, y’a comme des odeurs de soufre ». Alors, 2017, c’est la version bruxelloise de 2005 ? Ce serait trop facile. Écoutez Vargasss92, le Youtubeur et « star » de Snapchat suite à la visite duquel la seconde émeute a éclaté ! Pas besoin d’un doctorat pour comprendre que son discours est singulièrement vide. Pire, même…

Le tort serait pourtant de croire que l’absence de discours raisonné signifie l’absence de raison. L’expression de la violence n’ayant plus de contenu, c’est la violence elle-même qui devient le contenu de son expression. La violence pour la violence. D’où une difficulté pour la pensée critique : comme défendre une parole qui n’a rien à dire ?

Je vois là la grande victoire d’un système qui a ôté jusqu’à la faculté de penser sa propre condition. Une aliénation particulièrement puissante qui rend aveugle aux yeux mêmes des révoltés le motif de leur révolte. L’impossibilité de formuler une pensée est précisément le projet du Novlangue tel qu’imaginé par Orwell dans 1984 : « Comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de presque tous les autres en ceci qu’il s’appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir. » Cette définition décrit à merveille les discours d’un Vargasss92 et, en ce sens, on comprend que ce dernier travaille main dans la main avec un système dont l’incapacité de réfléchir est une victoire puisqu’elle permet le plébiscite d’une répression très utile lorsqu’il s’agit de faire taire…ceux qui pensent encore !

Des facteurs objectifs de la révolte

Pourtant, il y aurait bien des raisons de se révolter. Puisqu’il s’agit ici essentiellement de confrontations avec la Police, faut-il rappeler les accès de violence de cette dernière, répertoriés par Obspol, le laboratoire lié à la Ligue des Droits de l’Homme? En outre, le chômage des jeunes issus de l’immigration demeure irrévocablement haut et, en miroir, les emplois que les autres occupent sont parmi les moins valorisés. La discrimination à l’embauche persiste au point où un ami avait changé son nom sur son mail pour éviter la consonance arabe. Ceci favorise l’établissement d’économies parallèles qui ne font que reproduire à une échelle plus petite la loi de la jungle capitaliste – surtout lorsque le business est celui de la drogue ou des electros volés. La discrimination au logement est généralisée, là encore renforçant des circuits parallèles où des vendeurs de sommeil se sucrent allègrement sur le dos de familles exploitées. La scolarité est éminemment injuste, ces jeunes étant relégués dans de « mauvaises écoles » là où les enfants des classes supérieures fréquentent Saint-Michel. Le contenu des cours est en plus stigmatisant, les profs étant nourris – à leur corps défendant – aux mamelles médiatiques répétant à l’envi les mêmes sornettes sur leur religion ou leur culture.

Bref. Impossible ici de dresser un portrait complet des causes objectives de la révolte, mais ce simple aperçu donne la mesure de ce qu’une pensée articulée pourrait très bien trouver, dans l’action directe, la voie de son expression. Au contraire de cela, les émeutes des jeunes étaient politiquement vides. Donc inutiles. Donc pire qu’inutiles : dommageables à leur potentielle finalité objective.

 Sources

[1] https://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20091009.OBS4100/alain-finkielkraut-en-2005-l-interview-polemique-a-haaretz.html

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