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Le PTB, la citrouille qui fait peur ?

Article également paru dans la Libre Belgique du 14 novembre 2018.

Bouh ! Halloween est pourtant derrière nous, mais les thuriféraires de la doxa économique persistent à utiliser la gauche…pour faire peur. Le problème ? La carte blanche rédigée par Corentin de Salle et Mikaël Petitjean dans la Libre du 8 novembre 2018 repose sur un sophisme dit de « l’homme de paille ». Cet argument consiste à présenter erronément la position de son contradicteur pour le décrédibiliser ensuite sur la base-même des erreurs volontairement introduites. Subtil et dévastateur.

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Une citrouille bien rouge qui fait peur!

Quel est ce fameux argument fallacieux ? Celui de faire croire que les mesures prônées par un parti de la gauche dite « radicale » sont possibles en demeurant dans le système capitaliste actuel. Or, précisément, la gauche « radicale » s’emploie à démontrer que, structurellement, le système capitaliste ne peut faire autrement que produire les inégalités qu’elle dénonce. Discuter de tel ou tel coût de l’une ou l’autre « mesure » est vain si l’on reste dans ledit système. Exemple : la semaine de quatre jours n’a effectivement aucun sens si les entreprises n’ont d’autre choix que d’être en compétition pour leur survie… Et, en effet, le cadre européen étant capitaliste, il est peu probable de sortir de ce système économique tout en restant dans les institutions européennes. C’est d’une telle évidence qu’il est surprenant de devoir le préciser.

En réalité, les mesures de la gauche « radicale » essentielles s’opposent à la nature du système capitaliste : la propriété privée et, par voie de conséquence, le système concurrentiel. Les exigences du Conseil National de la Résistance l’exprimaient bien : nationalisation des secteurs économiques répondant aux besoins premiers, fin des monopoles, planification, autonomie nationale – pour prendre les plus importantes qui ont aussi été historiquement celles les moins appliquées. Ainsi, ce que les deux auteurs présentent ironiquement comme une conséquence « fatale », tellement angoissante et dommageable que sa seule énonciation suffirait à la discréditer, est en réalité un prérequis indispensable à une politique de gauche : la collectivisation des grands moyens de production, la fin de la croissance économique pour elle-même, la redistribution des richesses produites, la fin du vol de la plus-value, etc.

On comprend alors que l’exercice de « politique-fiction » de M. de Salle et de M. Petitjean relève soit de la mauvaise foi, soit de l’ignorance. Ce n’est pas une excuse : si le capitalisme est un système économique dont la mécanique produit nécessairement des inégalités, sa longévité s’appuie sur des idéologues qui en font la publicité en dépit des innombrables preuves de son caractère criminel – qu’il s’agisse des victimes humaines ou de l’environnement.

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Comprendre les fusions d’entreprise (partie 5)

Pour la partie 1, voir ici
Pour la partie 2, voir ici
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  • Et les États là-dedans ? Je veux dire : on a quand même du pouvoir comme citoyen ! C’est un peu notre responsabilité si on élit des gens qui agissent contre nos intérêts.
  • Il suffirait d’élire des gens « biens » ? Des politiques qui « tiendraient leur parole » ?
  • Mais oui ! Ce n’est pas si bête quand même…
  • Ou alors, ils ne peuvent tout simplement pas tenir parole. Regarde, Nicolas Hulot a fini par démissionner…
GM

General Motors

  • Oui, enfin, un ministre de l’écologie qui avait neuf voitures, bonjour l’intégrité quand même !
  • N’empêche. Il aurait pu continuer à être ministre. Or, même lui, avec le peu d’exigence qu’il avait de lui-même a fini par avaler trop de couleuvres !
  • Comment peut-on l’expliquer ?
  • Comme pour les patrons de l’industrie ou de la finance : l’absence de choix.
  • Je ne comprends pas.
  • Pour des tas de raisons, politiques et hommes d’affaires partagent les mêmes intérêts. Certains passent d’un milieu à un autre indifféremment, comme Barroso ex-Président de la Commission européenne passé chez Goldman Sachs. On appelle ça les « revolving doors ». Soit parce que comme ils se fréquentent sans cesse, ils deviennent amis. Voire même ils ont fait leurs études ensemble, ils appartiennent au même milieu socio-économique et socio-culturel.
  • Ok, mais ça ne fait pas tout…
  • C’est déjà beaucoup. Ils se fréquentent lors de repas d’affaires, au dîner du Siècle, au Bilderberg, dans la franc-maçonnerie, dans les divers dîners où on retrouve des politiques, des hommes d’affaires, des journalistes, etc.
  • Tu verses dans le complot là, non ? Tu vas bientôt me parler des Juifs ?
  • Mais non, pas du tout. Dans tous les milieux, il y a ce genre de rassemblement. Compare ça à la pétanque du dimanche midi sur la place du village ! Sauf que là, la différence, c’est qu’ils ont beaucoup plus de pouvoir. Et ils s’arrangent donc collectivement pour le conserver.
  • Je ne sais pas. Cette explication presque psychologisante me dérange un peu. Il doit bien y avoir des raisons plus…rationnelles.
  • Assurer ses intérêts présents et futurs est très rationnel. C’est le principe même du lobbyisme. Cela dit, tu as raison. Il y a des mécanismes purement économiques.
  • Que veux-tu dire ?
  • La plupart croit vraiment dans le dogme du libéralisme économique voulant que l’entrepreneuriat privé crée de l’emploi et que, par ruissellement, l’ensemble de la société en profitera. Les yeux fixés sur le PIB, qui ne s’intéresse qu’à la création de richesses et non à sa distribution, ils pensent qu’une augmentation de la production profite nécessairement à tout le monde.
  • Et donc ils favorisent les cadeaux économiques, comme les diminutions de taxes aux grandes entreprises, en pensant que de ce fait ils font d’une pierre deux coups ?
  • Voilà, on peut dire ça. Mais évidemment, on a tendance à croire avant tout à ce qui nous arrange.
  • Sauf que les grandes entreprises, corsetées par l’obligation de profit, elles n’en profitent pas pour engager des gens mais pour gagner en compétitivité.
  • Et comprends bien que comme on l’a dit plusieurs fois, c’est très sensé ! L’entreprise en question gagne alors la guerre économique, mais pour un temps très limité seulement, puisque très vite, les autres pays se calquent sur ces nouvelles normes et c’est la collectivité qui paie le prix fort.
  • Dis, c’est quoi la différence entre la productivité et la compétitivité en fait ?
  • La productivité, c’est arriver à faire plus avec moins. Produire plus de voitures avec moins d’ouvriers par exemple.
  • Et la compétitivité ?
  • C’est arriver à être « plus productif » que les autres !
  • Comme c’est relatif, c’est un jeu qui ne s’arrête jamais du coup…
  • En effet.
  • Et donc, aucun politique ne peut sortir de ce jeu-là ?
  • Tant qu’on reste dans le jeu capitaliste, non. Du coup, les gens croient de moins en moins à la politique. De moins en moins dans un pays qui serait géré par les pouvoirs publics.
  • Tu veux dire que ça participe à la croyance que seul le privé est capable de bonne gestion et qu’il faudrait donc qu’un pays soit géré comme une entreprise ? C’est complètement paradoxal.
  • Tout à fait. Et c’est exactement sur ce mythe-là qu’un Emmanuel Macron a été élu. Peu importe au final que cette vision puisse contribuer au problème plutôt qu’à la solution…c’est de l’ordre de la pensée magique.
  • Je vois. Au moins l’État est capable de prendre les bonnes décisions, au plus on considère que diminuer son pouvoir est la solution. Alors que c’est le problème.
  • Et tout ça est très cohérent avec un monde individualiste où il faut « performer ». Les notions de « collectif » nous passent complètement au-dessus aujourd’hui. Je voyais la une du Monde récemment sur le climat. Individuellement, les gens ne s’en foutent pas mais, collectivement, personne ne se bouge. Même pas moi.
  • Je suppose que les gens se sentent impuissants. Les décisions difficiles doivent être prises en amont, par le pouvoir politique.
  • …dont on vient de dire qu’il n’en avait plus les moyens !
  • Pourtant, c’est comme ça que fonctionne la démocratie ! Tu ne voudrais quand même pas d’une dictature !
  • Les dictatures s’accommodent très bien d’une pensée capitaliste. À ton avis, par qui Hitler faisait-il construire ses voitures ?
  • Je ne sais pas…
  • General Motors. Et le contraire est vrai aussi : rien n’indique qu’une société où l’économie serait publique ne puisse être démocratique.
  • Oui, bon, historiquement, tu conviendras que ce n’est pas gagné.
  • De quoi parles-tu ? De Cuba qui subit un embargo scandaleux et terrifiant depuis 1962 par les USA ? De l’URSS qui s’est construite en temps de guerre ? De la Chine de Mao ? Tout ça est vraiment comparable ?
  • Tu ne vas pas défendre Staline ! Et Mao !
  • Ni Reagan, ni Obama, ni Trump, ni l’UE ! Qui sait ce que Lumumba aurait pu faire s’il n’avait été assassiné ? De qui parles-tu ? D’Allende, de Torrijos, d’Arbenz, de Chavez, de Mossadegh, de Zelaya…tous morts. De mort suspecte pour la plupart. Ou renversés par des Coups d’état. Des USA en général. C’est trop facile de jeter l’opprobre sur une théorie politique en pointant le doigt vers une mise en pratique qui, souvent, a été mise en difficulté par ceux-là mêmes qui la critiquent.
  • On appelle ça l’argument de l’homme de paille, non ?
  • Ça y ressemble bien, oui. Puis de toute façon, ces mêmes démocrates qui sont censés nous diriger avec tellement d’éthique s’embarrassent peu des dictatures quand ça les arrange. On parlait des liens entre GM et les Nazis, mais ça vaut encore pour nos dirigeants avec l’Arabie saoudite ou le Qatar.
  • Je n’arrive pas à comprendre l’intérêt qu’ils ont à défendre des pays pareils. On ne partage rien avec eux ! Leurs idées rétrogrades, la lapidation…
  • Mais ce n’est pas la question. La question, c’est le business. L’Arabie saoudite est le deuxième importateur d’armes au monde.
  • Ils en font quoi de ces armes ?
  • Ils font la guerre. Ils financent le terrorisme.
  • Attends, il ne faut pas exagérer non plus. On ne peut quand même pas affirmer qu’il n’y avait pas de guerres avant le capitalisme et que toutes les guerres d’aujourd’hui sont des guerres du capitalisme.
  • C’est une bonne remarque. Je serais curieux de savoir ce que d’autres en pensent. Effectivement, il y a toujours eu des guerres. Chaque système économique a produit ses propres inégalités, ses propres luttes intestines mais aussi ses propres croyances. Les esclaves se sont révoltés, les cerfs ont cherché à avoir plus de droits. La révolte des paysans qui ont tenté de prendre Londres en 1381 a été écrasée…
  • Où veux-tu en venir ?
  • Il faut bien comprendre qu’il y a une évolution dans les rapports de production. D’une certaine façon, si on défend des valeurs d’égalité bien sûr, le servage représente un « mieux » par rapport à l’esclavage. Et le capitalisme est aussi un « mieux » par rapport au servage.
  • Te voilà en train de défendre le capitalisme ?
  • Non, pas du tout. Je montre simplement qu’il ne faut pas être binaire. L’historicité est importante. Il est aussi ridicule d’idéaliser les rapports de production précédents que de penser qu’il n’est pas possible de faire mieux que le capitalisme.
  • Ceux qui disent que le capitalisme est indépassable se trompent à ton avis ?
  • Bien entendu. Dans sa forme impérialiste, celle qu’on vit aujourd’hui, il est même plutôt récent.
  • Impérialiste ? Que veux-tu dire ?
  • On en revient à ta question initiale sur les guerres. Quand des patrons n’arrivent plus à exploiter leur propre main d’œuvre, ils exploitent la main d’œuvre ailleurs. Et les sols avec les matières premières.
  • Oui, et puis quoi ? Les colonies par exemple ?
  • En effet. Mais souviens-toi du principe de compétitivité : tous les acteurs économiques, pour ne pas disparaître avalés par les autres, sont obligés de faire pareil et même de faire plus que les autres. Avec comme conséquence un partage de la planète entre les seules grandes puissances du moment.
  • On peut dire que la conférence de Berlin illustre bien ce que tu dis ?
  • Tout à fait. Et la suite, tu la connais. L’Allemagne, arrivée plus tard dans le jeu colonial, s’est sentie flouée. La Première guerre mondiale, que si peu de gens arrivent à expliquer, n’est jamais qu’une nécessité de renégocier les territoires partagés précédemment.
  • Attends, quoi ? Là, je ne te suis plus.
  • C’est pourtant simple : si vous êtes six, vous divisez le gâteau en six ! Mais imagine qu’un septième arrive et que personne ne veut lui donner un morceau de sa part ?
  • S’il veut être sûr de manger, il se battra pour…
  • Tu as compris le principe des guerres impérialistes.
  • Et tu sous-entends qu’on pourrait appliquer cette grille de lecture à tous les conflits mondiaux ?
  • Si on n’occulte pas toutes les autres raisons, comme l’Histoire des peuples concernés, leurs croyances, leur culture, les conditions météorologiques, etc., oui. La forme que prennent les conflits est contingente mais que le capitalisme soit un mécanisme fondamental des guerres est évident.
  • Olà, évident ? Il faudrait pouvoir le prouver !
  • Comment reconnaît-on une bonne théorie ?
  • Je ne sais pas.
  • À sa capacité d’explication, certes, mais aussi à sa capacité de prédiction, comme le dirait le sociologue Karl E. Weick. Autrement dit, si on est en mesure de prédire les guerres et leurs conséquences grâce à cette théorie, on a de bonne chance de croire que cette théorie est performante.
  • Et c’est le cas ?
  • Oui, ça l’est. Par exemple, seuls les théoriciens qui défendaient ce genre de théories ont pu, dès le départ, prédire que la guerre en Libye serait un fiasco. Ce sont les mêmes qui dénonçaient les mensonges des armes de destruction massive en Irak bien avant que les médias mainstream reconnaissent qu’ils s’étaient fait berner.
  • Mais on dit aussi que cette théorie, pour faire simple disons la perspective marxiste-léniniste, est une mauvaise théorie parce qu’elle serait infalsifiable. Autrement dit, on arriverait toujours à tout expliquer avec cette théorie, une chose et son contraire !
  • Je ne pense pas que ce soit vrai. Je dis la chose suivante : si un gouvernement élu est capable de changer les règles du jeu capitaliste avec des réformes sans subir d’attaques de quelque nature par les autres pays capitalistes et sans le recours à la lutte sociale, je serai d’avis que cette théorie ne tient pas.
  • Donc cette théorie est falsifiable ?
  • Pour moi, oui. Puisqu’on est en mesure d’énoncer une situation fictive qui la rendrait caduque.
  • Ça me paraît un peu compliqué, je crois que je devrais revenir là-dessus plus tard. Mais je pense comprendre dans les grandes lignes.

Suite dans la partie 6

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Ce que cachait la popularité d’Obama à Cuba

Je tombe récemment sur une analyse à mon avis très pertinente du Youtubeur « le Stagirite » portant sur la fameuse « épidémie » de complotisme. Le Stagirite s’est employé à déconstruire ce « pseudo-sondage » en montrant que celui-ci ne tient pas la route… J’en profite pour republier une semblable déconstruction que j’avais pu faire concernant la pseudo popularité d’Obama sur l’île de Cuba il y a maintenant trois ans. Si l’événement lui-même n’est plus d’actualité, il me semble que le processus critique qui sous-tend l’analyse est, lui, intemporel. Bonne lecture.

cuba

Cuba Libre

Le 8 avril 2015, l’AFP informe qu’un sondage « secret » mené à Cuba révèle l’énorme popularité de Barack Obama sur l’île (80% d’opinions favorables). Les chiffres sont comparés à l’opinion très partagée des Cubains vis-à-vis de leur Président, Raul Castro (47%). La lecture de l’enquête devrait ainsi être unanime : Cuba est une dictature dont le peuple veut se sortir le plus rapidement possible ! Mais faut-il croire ce sondage ? Réponse en trois étapes : Qui a fait le sondage ? Comment a-t-il été réalisé ? Quels sont les résultats mis en exergue ?

Qui a réalisé ce sondage?

Le sondage a été réalisé par Bendixen et Amandi International, une entreprise privée étatsunienne basée à Miami. La question essentielle est la suivante : une telle entreprise peut-elle réaliser une enquête neutre et fiable ?

En réalité, Bendixen et Amandi Inernational est une entreprise de communication et de consultance (1) dont l’objectif est de fournir des « solutions » à des « clients » (2) , certainement pas de produire une vérité sociologique. Dans le cas du sondage cubain, les « clients » sont Univision Noticias, un gigantesque réseau médiatique hispanophone aux USA et le quotidien renommé The Washington Post. Ce sont eux qui ont commandé le sondage. Pour autant, qui peut expliquer pourquoi des médias d’une telle importance n’ont pas fait cette demande à un laboratoire de recherche universitaire, dont l’objectivité est assurée par un ensemble de procédures complexes qui garantissent notamment l’indépendance entre le sujet d’une recherche, les chercheurs et le commanditaire (3) ? Cela aurait été bien utile car les conflits d’intérêts sont ici évidents. La liste des clients de Bendixen et Amandi International parle d’elle-même : la Banque mondiale en fait partie, différentes multinationales comme Coca-Cola, mais aussi l’Open Society Institute de George Soros et…le candidat présidentiel Barack Obama ! Le même qui sera plébiscité par cette enquête-ci quelques années plus tard ! Bendixen et Amandi International sait plaire à ses clients…

On peut aussi se demander quelle est la « solution » que devait apporter l’entreprise à travers cette enquête. Certes, au vu des résultats publiés et largement diffusés par tous les médias occidentaux, l’image du Président américain ressort largement valorisée tandis que celle du dirigeant cubain est écorchée. Ce n’est pas la première fois non plus que de telles enquêtes d’opinion sont utilisées pour déstabiliser un Président latino. On pense par exemple au sondage de ce début d’année annonçant une cote de popularité au plus bas pour le Président vénézuélien Maduro. Réalisé par l’entreprise privée Datanalisis (dirigée par un ancien directeur de banque), il avait été relayé par Globovision, le média privé violemment anti-chaviste (4). Ce sondage précédait de quelques semaines l’allocution de Barack Obama dans laquelle il désignait le Venezuela comme une « {menace extraordinaire et inhabituelle pour la sécurité nationale} » (5) – avant de procéder à différentes sanctions économiques.

Dans le cas du sondage cubain, il y a également une dimension temporelle importante. L’enquête sort quelques jours avant le sommet « historique » de samedi passé où Barack Obama et Raul Castro devaient se rencontrer (6) . Or, les résultats du sondage sont parfaitement taillés pour influer sur le cours des négociations. D’autre part, est-ce qu’une enquête réalisée par une entreprise privée d’un des deux négociateurs dans le pays de l’autre et à son insu, laquelle conclut à l’incroyable popularité du premier, est vraiment le meilleur moyen d’entrer sainement dans des négociations « historiques » ?

Cependant, si la « solution » apportée par Bendixen et Amandi est pour partie une construction positive de « l’image » d’Obama, l’enquête sait aussi se faire factuelle. On y lit notamment une question qui ressemble plus à une étude de marché qu’à une enquête d’opinion : « {Considérant l’expansion des relations commerciales, quels produits ou services américains voudriez-vous le plus trouver à Cuba ?} » (7) Voilà qui a le mérite d’être clair – car l’éventuelle fin de l’embargo étatsunien signifie aussi l’ouverture d’un nouveau marché que le plus important acteur capitaliste au monde ne peut pas négliger.

Comment le sondage a-t-il été réalisé?

S’il y a lieu de douter des intentions de Bendixen et Amandi International lorsque l’entreprise effectue ce sondage, il n’en reste pas moins que le plus efficace est encore de juger directement sur pièce la méthodologie de recherche employée. On sait que les qualités essentielles d’une bonne recherche scientifique sont sa transparence et sa complétude. En effet, non seulement le lecteur doit pouvoir comprendre toutes les étapes de la recherche mais, en plus, il doit disposer de toutes les informations nécessaires pour pouvoir en jauger la validité. Est-ce le cas ici ?

Trois documents concernant le sondage sont à disposition du visiteur sur le site de l’entreprise : le premier consiste en une présentation de la synthèse des résultats de l’enquête, le second est un document succinct présentant la méthodologie et le troisième est le questionnaire adressé aux répondants avec les réponses condensées en pourcentage. Malheureusement, les données mises à disposition sont non seulement incomplètes mais elles sont aussi floues sur des aspects fondamentaux. D’abord, il manque un élément essentiel : à quelle question le sondage devait-il répondre ? Le titre « Enquête nationale sur les Cubains vivant à Cuba » ne donne aucune information. Or, sans connaître la question de recherche, comment comprendre les questions posées ? Par exemple, quel est le lien entre la perception d’Obama par les Cubains et les produits américains que ces derniers voudraient voir arriver sur le marché de leur pays ? Comment s’assurer de la cohérence de ces questions ? Pire, comment être sûr qu’elles ne visent pas un objectif particulier et partisan ?

Certains éléments sont même contradictoires : par exemple, Bendixen et Amandi International expliquent dans leur méthodologie que l’enquête téléphonique a été rejetée au profit de rencontres en face-à-face (en dépit des difficultés que cela supposait) car seulement 15% des Cubains auraient le téléphone (8). Pourtant, à la question de savoir s’ils ont le téléphone, les répondants répondent « oui » pour 60% d’entre eux (9). Si les répondants disent la vérité, c’est que l’échantillon des Cubains rencontrés n’est pas représentatif de l’ensemble de la population cubaine et de facto met en péril la scientificité de l’enquête. S’ils mentent en ces proportions, comment s’assurer qu’ils ne mentiront pas aux autres questions ? L’exemple des téléphones n’est pas anodin car il est plus facile de « faire dire » à quelqu’un ce qu’on veut entendre dans une rencontre en face-à-face que par téléphone et d’en éliminer ensuite les preuves. D’ailleurs, on ne sait pas si les rencontres ont été enregistrées ou si seuls les formulaires complétés constituent les données finalement traitées.

Poursuivons malgré tout en considérant que l’entreprise de consultance est de bonne foi (après tout, ils auraient pu cacher l’information concernant les téléphones !). La méthodologie indique un échantillon de 1200 ménages rencontrés en 10 jours et détaille un processus de rencontres aléatoires au porte-à-porte (appelé « grille Kish »). Ainsi, des sondeurs mandatés par Bendixen et Amandi International ont parcouru l’ensemble de l’île de Cuba, à la recherche de 1200 ménages d’accord pour répondre à des questions parfois embarrassantes sur la perception qu’ils ont de la réalité de leur pays. Une telle manœuvre est-elle possible « en secret », sans jamais éveiller les soupçons des autorités (10) et tout en se disant que, toujours d’après l’enquête, un Cubain sur deux demeure favorable à Castro ? Il eût pourtant fallu d’une seule personne seulement pour les dénoncer et mettre en péril toute l’enquête !

Admettons cependant une telle démarche en dépit de sa haute improbabilité et essayons de compléter les informations manquantes dans la méthodologie fournie par l’entreprise de consultance : comment les sondeurs se sont-ils présentés auprès des répondants ? Ont-ils précisé l’identité et la nature du commanditaire du sondage ? Ont-ils précisé la question de recherche – manquante – à laquelle l’enquête devait répondre ? S’ils se sont effectivement présentés complètement et honnêtement, combien de refus auront été essuyés (11) ? Cette question est d’autant plus fondamentale que les répondants auraient, pour 75% d’entre eux, affirmé « {ne pas pouvoir s’exprimer librement} » et devoir « {être prudents} » sur ce qu’ils disent (12) . Apparemment, ça ne les a pas empêchés de s’ouvrir complètement à de parfaits inconnus… Et si les sondeurs ne se sont pas présentés complètement, qu’ont-ils dit ? Ont-ils menti ? S’ils ont travesti la vérité sur ce point, comment faire confiance aux autres données récoltées ? Il semble que toutes ces questions auraient mérité des réponses détaillées dans la méthodologie fournie par les consultants.

À ce stade, c’est tout simplement la réalité du sondage qui est mise en question. Mais de la même façon qu’il était impossible pour les Irakiens de « prouver » l’absence d’armes de destruction massive sur leur sol (comment donner la preuve que quelque chose n’existe pas ?), il est impossible de « prouver » que le sondage est une invention (13) . Poussons dès lors l’exercice jusqu’au bout en analysant les questions elles-mêmes, lesquelles font aussi partie de la « solution » apportée au « client », que le sondage ait existé ou non puisque les résultats, eux, sont présentés comme bien réels et agissent par conséquent comme s’ils l’étaient.

Quels sont les résultats?

L’enquête aborde essentiellement des questions économiques et politiques. Le problème le plus important tient au fait que la synthèse présente les questions comme ouvertes – c’est-à-dire en laissant la liberté de la réponse – alors que le questionnaire les présente comme fermées (le répondant doit alors choisir parmi plusieurs réponses). Or, cette différence mène à d’importantes contradictions : par exemple, aucun des verbatim (14) (pourtant tous très critiques envers le système économique) repris dans la synthèse n’évoque l’embargo…alors que 96% des gens, selon le sondage lui-même, souhaiteraient la fin de celui-ci ! Ainsi, l’économie cubaine apparaît comme désastreuse dans son principe, sans que ne soit établi de lien avec l’embargo dans les faits. Cette ellipse est très pratique car elle permet ensuite de présenter le capitalisme étatsunien sous un jour extrêmement favorable : les Cubains reçoivent de l’argent de leurs parents exilés aux USA, ils veulent que des produits américains soient disponibles sur leur sol et ont, dans leur grande majorité, une âme d’entrepreneurs.

Ce faisant, l’enquête passe très vite sur les dimensions du régime cubain plébiscitées par la population : les soins de santé recueillent 68% d’opinions favorables et l’enseignement 72% mais ces chiffres ne seront pas détaillés ! Les questions portent plutôt sur la politique. Les groupes d’opposition (sans que des exemples précis ne soient donnés) sont considérés positivement. Le « manque de liberté » est évoqué tout au long de l’enquête mais, là non plus, il n’y a pas d’exemples précis et, finalement, Barack Obama recueille 80% d’opinions favorables. À ce propos – et tout en insistant sur la probabilité que ces chiffres soient créés de toute pièce, faut-il s’étonner de la popularité du premier Président des USA qui ouvrirait la voie du dialogue depuis 53 ans (15) , qui plus est dans une situation économique difficile dont la responsabilité essentielle doit être imputée à la fonction de cette même personne ? Quant au « manque » de popularité de Raul Castro (47% d’opinions favorables), qu’en penserait François Hollande qui rechute (16) à 30% d’opinions favorables en février 2015, malgré « l’effet Charlie » (17) ?

Conclusions

Au terme de l’analyse du sondage réalisé par Bendixen et Amandi International, on peut émettre quelques hypothèses vraisemblables sur la « solution » qu’apporte l’entreprise de consultance à ses clients étatsuniens. De manière générale, cette enquête (partiellement vraie ou complètement fausse) est un élément qui participe à un mouvement global de positionnement des USA face aux futures négociations avec Cuba.

Il s’agit d’abord, d’un point de vue économique, de présenter le peuple cubain comme lassé du système communiste et désireux d’entrer de plein pied dans le capitalisme cher aux USA. Ainsi, ce sont les valeurs de la consommation et de l’entrepreneuriat individuel qui sont mises en exergue. De ce point de vue, les USA se posent également comme un partenaire économique potentiellement privilégié avec une série de produits qu’ils pourraient exporter sur l’île. Il s’agit ensuite de montrer combien les Cubains sont favorables aux pays traditionnellement considérés comme « ennemis » par le gouvernement des USA (Venezuela, Bolivie, Russie, etc. (18) ) tout en insistant sur une perception positive des groupes d’opposition, ce qui peut légitimement faire craindre un scénario de financement et de formation de ces derniers par les USA comme récemment en Ukraine, au Venezuela ou à Hong-Kong (19).

Fruit d’un travail d’occultation de la vérité, de réarrangement des impératifs scientifiques et avec la complicité plus ou moins ignorante des médias traditionnels dominants, le sondage de Bendixen et Amandi International est un cas d’école de médiamensonge typique de la propagande étatsunienne.

Source: Investig’Action

Notes
1. Et non pas un « institut de recherche » comme la présente The Washington Post ici : http://www.washingtonpost.com/world/the_americas/poll-shows-vast-majority-of-cubans-welcome-closer-ties-with-us/2015/04/08/6285bfe4-d8c3-11e4-bf0b-f648b95a6488_story.html

2. Voir la section « about us » sur leur site Internet : http://bendixenandamandi.com/about

3. Le CIS (Centro de Investigaciones Sociologicas, Mexico) présenté comme « partenaire scientifique » pour ce sondage n’est non plus lié à aucune université. Il s’agit aussi d’une entreprise privée qui répond à des commandes extérieures.

4. http://www.acrimed.org/article3196.html

5. http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-paul-baquiast/120315/le-venezuela-extraordinaire-menace-pour-les-etats-unis

6. http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20150412.OBS6983/rencontre-obama-castro-que-ce-sont-ils-dit.html

7. Voir la question 53 : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Cuba_Final_Toplines.pdf

8. Voir la note méthodologique : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Final_Methodology_for_Poll_of_Cubans_Living_in_Cuba.pdf

9. Voir les questions 63 et 64 : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Cuba_Final_Toplines.pdf

10. Qui plus est sachant qu’une enquête « test » aurait été réalisée plus tôt. Voir la méthodologie : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Final_Methodology_for_Poll_of_Cubans_Living_in_Cuba.pdf

11. The Washington Post évoque le chiffre de 61% de refus, voir ici : http://www.washingtonpost.com/world/the_americas/surveying-cubans-under-the-castro-government/2015/04/08/c42ff560-da4a-11e4-8103-fa84725dbf9d_story.html Comment s’assurer que ces ménages qui ont refusé ne dénonceront pas les sondeurs ? Comment s’assurer, également, que les 39% restants sont représentatifs de l’ensemble de la population ?

12. Voir la question 31 : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Cuba_Final_Toplines.pdf

13. Les hypothèses suivantes sont plausibles : l’échantillon a été beaucoup plus petit que 1200 ménages ; le sondage a pu être réalisé de façon non aléatoire ou auprès de Cubains expatriés ; certains résultats ont pu être réarrangés ; le sondage a aussi pu être inventé de toute pièce.

14. Un verbatim est un extrait d’entretien transcrit mot pour mot.

15. Les USA mettaient en place l’embargo sur Cuba en février 1962.

16. Il avait atteint 18% d’opinions favorables !

17. http://www.lesechos.fr/politique-societe/politique/0204146193628-popularite-apres-leffet-charlie-rechute-brutale-pour-hollande-et-valls-1091613.php

18. Voir les questions de 32 à 43 : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Cuba_Final_Toplines.pdf

19. Voir les agissements de la NED (National Endowment for Democracy) : http://www.investigaction.net/Hong-Kong-un-virus-sous-le.html?lang=fr

Source: [Journal de Notre Amérique n°3->http://investigaction.net/Le-Journal-de-Notre-Amerique-no3.html%5D, Investig’Action, Avril 2015.

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Analyses

Comprendre les fusions d’entreprises (partie 4)

Pour la partie 1, voir ici
Pour la partie 2, voir ici
Pour la partie 3, voir ici

  • Et en attendant, on nous suggère des tas de « pseudo-solutions » qui donnent l’impression que ça ira quand même…
  • Encore une chose dont on parlera plus tard, les solutions ?
  • Oui ! Mais tu remarqueras qu’il y a deux sujets que j’avais reportés et qu’on a déjà abordés : le fait que les fusions d’entreprises créent de la misère – or on a notamment parlé des licenciements collectifs – et le fait que les fusions d’entreprises, et donc la tendance « monopoliste » du capitalisme, ne représentent qu’une étape parmi d’autres – or on a maintenant parlé des délocalisations, du bon usage de l’immigration, de la flexibilité au travail, etc.
  • Je le reconnais bien volontiers. Mais il y a une chose dont on n’avait pas parlé et qui me semble super importante, c’est la question de la concurrence. Dans mon esprit, des entreprises qui se font concurrence, c’est positif pour tout le monde.
ping_pong

Ping-Pong, qui va gagner la compétition?

  • Pour moi, c’est un « faux choix ». On aurait tendance à croire que la concurrence est bonne, puisque je critique ici la tendance au monopole depuis le début de notre conversation…
  • En effet.
  • Mais ce serait mal me comprendre.
  • Comment ça ?
  • Ce que je critique, fondamentalement, c’est le caractère libre du marché, et la propriété privée.
  • Tu me fais peur là. Tu voudrais que le marché ne soit pas libre ? Tu es contre la liberté ?
  • Je ne suis pas contre le principe de liberté, j’y suis même très attaché. Mais comme j’ai pu le montrer, la liberté appliquée aux choix économiques crée la misère dont on parle depuis le début. Je t’ai montré aussi qu’avec une propriété qui ne soit pas privée, mais publique, on n’aurait pas la nécessité de faire des profits qui est la mère de tous les problèmes.
  • Donc une propriété de l’État ?
  • Appelle-le « État » si tu veux, après tout c’est le seul mot « adapté » pour l’instant. Pour tout ce qui concerne les besoins fondamentaux des gens : l’énergie, les transports, l’agriculture, les télécommunications, l’eau, la sécurité, etc.
  • Mais ne pourrait-on pas arriver au même genre de résultats avec une « vraie » concurrence ? Je veux dire que si les entreprises se battent « loyalement », elles devront nécessairement faire de mieux en mieux et de moins en moins cher, tout bénéfice pour tout le monde, non ?
  • Pour tout le monde ? Comment fait-on de moins en moins cher à part en licenciant, en réduisant les salaires, etc. ? Quant au « de mieux en mieux », ce n’est simplement pas vrai.
  • Quoi ? L’obsolescence programmée ?
  • Par exemple, oui. Apple vient de se faire prendre la main dans le sac à réduire intentionnellement la vitesse de ses anciens Iphone. Et les imprimantes Epson sont sous le coup d’une enquête judiciaire pour des raisons similaires. Puis on a pas suffisamment parlé des scandales de falsification de données techniques par Toray, Kobe Steel ou encore Mitsubishi (excuse du peu !) sur leurs matériaux. Du coup, on va prendre l’avion, rouler dans des voitures, etc. dont la fiabilité des matériaux ne correspond pas à ce qu’elle devrait être sur papier. Rassurant, non ?
  • Oui, bon, tu as raison. Et ils font ça pourquoi ? Pour obliger les gens à acheter à chaque fois de nouveaux produits ? Ou pour en vendre plus et moins cher en diminuant les coûts ?
  • T’as tout compris. Pour garantir leurs futurs profits. C’est toujours le même principe. Et, à nouveau, ce n’est pas par méchanceté. C’est pour survivre.
  • Donc une « vraie concurrence » est inutile ?
  • Qu’appelles-tu « vraie concurrence » ?
  • Bah une concurrence qui ne se traduit pas en tendance monopolistique… Et qui soit « libre » et « non faussée » !
  • Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cette concurrence-là n’existe qu’en théorie. En pratique, non. Et on ne peut évacuer le processus économique sous-jacent qui va vers une concentration, vers des fusions.
  • C’est obscur.
  • Imagine qu’un nouveau marché s’ouvre. Comme le marché d’Internet il y a quelques années. En une fois, beaucoup d’acteurs économiques se précipitent sur ce marché pour faire du business. Un regard extérieur pourrait se dire : « Voilà une véritable illustration d’un marché où la concurrence est libre et non faussée ».
  • Et ce ne serait pas le cas?
  • Libre, sans aucun doute. Non faussée, j’en doute. Chaque acteur vient avec ses capitaux qu’il a acquis par ailleurs, son expérience, ses talents, ses avantages fiscaux selon l’endroit où il est et où il va, etc. Bref, très rapidement, le marché va se concentrer et, 30 ans plus tard, pour faire simple, il ne restera que les GAFAM : Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft.
  • D’accord, ça c’est le mécanisme qu’on a vu et revu.
  • Et ce n’est pas tout !
  • Il y a pire encore ?
  • Une fois que les marchés sont concentrés, non seulement la concurrence est objectivement réduite à néant mais elle est en plus jetée à la poubelle par ce qu’on appelle des cartels, c’est-à-dire des accords sur les prix, par exemple.
  • Ah, ça c’est un sujet que tu m’avais dit qu’on aborderait !
  • Et les accords entre grosses entreprises ne s’arrêtent pas aux prix – même si on en sait quelque chose en Belgique, rien que pour les opérateurs téléphoniques ! Les constructeurs automobiles allemands ont aussi vraisemblablement collaboré sur les logiciels permettant de truquer les tests pollution de leurs voitures.
  • Ce qui est fou, c’est que ces accords n’annulent pas pour autant des stratégies véritablement concurrentielles. Tout est valable, en même temps !
  • C’est très juste. Non seulement ils veulent profiter de se mettre d’accord entre eux, mais en plus par ailleurs ils usent de tous les moyens pour gagner sur les autres.
  • Comme par exemple ?
  • Eh bien, on le sait, les entreprises les plus grosses n’hésiteront pas à profiter des lois sociales très laxistes dans certains autres pays. Ce qui mène à un véritable esclavage moderne. Il y a eu ce building abritant des ateliers de production pour Benetton et d’autres marques, au Bangladesh, qui s’était écroulé. On peut dire que la famille de Bernard-Henri Lévy, pour le commerce du bois, est une famille d’esclavagistes. Pareil pour Bolloré. Pareil pour les entreprises d’extraction de minerais au Congo. Si les gens avaient conscience de ce qui passait là-bas… Mais on préfère ne pas savoir.
  • Dans ce que tu dis, il y a deux choses : l’exploitation des gens et l’exploitation des matières premières.
  • En effet. Esclavagisme, colonialisme, néo-esclavagisme, néo-colonialisme : tout ça ressort des mêmes principes fondateurs, l’obligation de faire des profits.
  • Sans compter qu’on n’exploite pas que les gens et les sols, mais aussi tout l’environnement et même les animaux !
  • Bien entendu, pas besoin de rappeler le changement climatique, le cheptel de poissons qui diminue, les tortues qui disparaissent prises dans les filets de la pêche en eaux profondes, l’élevage industriel. Je dis ça je dis rien mais le génome du cochon est particulièrement proche de celui de l’Homme. Dès qu’on a essayé de distinguer complètement l’Homme de l’animal, on s’est retrouvé dans l’embarras. Il y a des animaux qui n’ont pas de cordes vocales adaptées mais qui sont capables de rudiments de langage et de grammaire – comme certains grands singes, une catégorie dont nous faisons partie ! Des animaux rient, aiment, etc.
  • Tu vas te la jouer Vegan ?!
  • Chacun « joue » la partition qu’il veut sur ce point. Je pense juste – point Godwin ! – que si on ne peut accepter des camps d’extermination pour des êtres vivants comme les humains, il n’y a pas de raison objective de l’accepter pour d’autres espèces. Je ne suis pas opposé au fait de manger de l’animal, après tout on est loin d’être la seule espèce à le faire, mais le processus de mise à mort industriel, avec son cortège de souffrance, me paraît indigne de ceux qui ont fait du substantif « homme », le substantif « humanité ».
  • Par rapport à l’environnement, tu ne crois pas que l’innovation technologique va permettre de s’en sortir ?
  • Je veux bien y croire, mais pour l’instant c’est un vœu pieux. Regarde par exemple l’informatique : son coût environnemental est tout simplement prodigieux. On parle de « clouds » comme si les données flottaient dans les airs ! C’est complètement stupide. Des fermes de serveurs immenses consomment une énergie gigantesque pour stocker des vidéos de chatons sur Youtube.
  • Tu deviens réac, là !
  • Non, je fais un peu de provoc. Elle devient longue cette discussion ! Je dis une chose : puisqu’on nous promet que les nouvelles technologies pourront amener de la croissance et des profits « propres », faisons un moratoire de l’industrie polluante jusqu’à ce qu’on y arrive. On arrête les frais, basta !
  • Ça n’est pas possible et tu le sais…
  • Et pourquoi donc ?
  • Parce que toute l’économie s’écroulerait.
  • Et pourquoi s’écroulerait-elle ?
  • C’est toi qui me l’as expliqué, parce qu’elle est obligé de faire du profit.
  • Voilà, tu fais les inférences tout seul maintenant !

Suite dans la partie 5.

***

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Analyses

Comprendre les fusions d’entreprises (partie 3)

Pour la partie 1, voir ici.
Pour la partie 2, voir ici.

  • Dans les propositions de loi actuelles, la réduction du temps de travail n’est proposée que dans le but d’augmenter encore la flexibilité des travailleurs, comme on le voit chez Auto 5. Il faut voir aussi si ça se traduit effectivement en nouvelles embauches. Pour l’instant, je reste sceptique.
  • Et pourquoi pas ?
  • Parce qu’on se rend compte que, jusqu’ici, même les « cadeaux » aux entreprises ne se traduisent pas en nouvelles embauches.
  • Quels cadeaux ?
  • Par exemple la baisse de ce qu’ils appellent les « charges sociales ».
unemployed

Huttes de fortune pour chômeurs à la rue

  • Il y a beaucoup d’infos en une fois. D’abord, pourquoi tu mets des guillemets autour de « charges sociales » ? Ensuite, tu ne vas quand même pas me dire que les entreprises ne paient pas trop de charges et trop d’impôts ? Mon frère est indépendant, il est saigné à blanc par l’État. Je te suis jusqu’ici, mais là, ça me gonfle. À vous entendre, à gauche, vous défendez toujours les employés, les ouvriers et jamais ceux qui prennent des risques.
  • Ok, ok. Une chose à la fois. Je réponds à ta première question : je mets « charges sociales » entre guillemets parce que ce ne sont en fait pas des « charges », c’est un salaire indirect.
  • Pardon ?
  • Ces cotisations te permettent, si tu as un souci un jour, d’être assuré. Et comme tout le monde n’a pas les mêmes soucis, ni en même temps, ni de façon absolue, eh bien ce salaire « solidaire » permet à chacun d’être protégé de la même façon, indépendamment de son cas particulier. D’ailleurs, ces patrons râlent moins quand c’est eux qui sont en burnout et qu’ils jouissent de la sécurité sociale.
  • D’accord, je comprends l’argument. Mais tu vas pas me dire que toutes ces charges ne sont pas exagérées quand même…
  • Ça dépend pour qui !
  • Comment ça ?
  • Eh bien, la Belgique par exemple est un des pays les plus taxés…pour les petits ! Les petits comme les ouvriers, les employés, mais aussi les petits indépendants, les petits patrons.
  • …mais pas pour les multinationales ou les très riches, c’est ça ?
  • Dans ce cas, la Belgique est plutôt un paradis fiscal.
  • Si je comprends bien, ça veut dire qu’en réalité, les patrons de PME ou de TPE partagent plus d’intérêt avec leurs employés et ouvriers qu’avec les gros patrons ?
  • C’est tout à fait ça. Les partis de droite s’efforcent bien de cacher cette collusion d’intérêts et de présenter toujours un programme dans lequel on pourrait croire que les « charges » vont diminuer pour tout le monde. Si les petits patrons se mettaient « avec » les ouvriers, employés, chômeurs, etc., ils constitueraient une force sociale énorme !
  • Puis, quand j’y pense, un indépendant qui bosse tout seul comme un dingue, peut-être que ça le rassure de savoir qu’il est « patron », mais il est en même temps son propre employé…et son ouvrier ! Bon, en même temps, le chantage aux délocalisations par les grosses boîtes qui ne veulent pas payer ces « charges sociales », il est en revanche bien réel, lui !
  • Ça, c’est sûr. Une des raisons pour lesquelles le rapport de forces entre les syndicats et le patronat est tellement en défaveur des « petits ». Cela dit, il n’y a pas que la délocalisation qui est possible, on peut aussi faire venir une main d’œuvre bon marché !
  • Comme la nouvelle directive sur le travail détaché ?
  • Par exemple, oui. L’immigration, aussi. On fait venir des gens quand on a besoin de main d’œuvre, comme dans les années ‘60, ou on profite des migrants qui sont là et qu’on sous-paie parce que, de toute façon, ils n’iront pas se plaindre. Je me souviens que le syndicat des patrons flamand, le Voka, s’était prononcé en faveur de l’immigration, précisément pour cette raison.
  • Donc, quand les patrons et autres politiques se prononcent contre l’immigration, c’est comme pour le chômage, de l’hypocrisie ?
  • Dans les deux cas, ils en profitent. Mais, attention, ils ne sont en faveur de cette immigration que dans la mesure où ils peuvent encore plus compresser les salaires.
  • C’est-à-dire ?
  • Eh bien, si ces immigrés ont un statut semblable aux Belges, ils devront être payés pareil. Et là, ça n’intéresse plus les patrons ! Il faut que ce soit une main d’œuvre illégale, corvéable à merci.
  • Je comprends bien tout ça, mais alors pourquoi Théo Francken renvoie les immigrés dans leur pays avec autant de violence si son intérêt est plutôt de les garder ?
  • Excellente question. Bon, avec toutes les guerres et les désastres environnementaux, on a un vrai « roulement » de l’immigration. Du coup, on en profite tandis qu’ils sont en situation d’illégalité, et on les remballe quand il faut se prononcer et éventuellement leur donner les mêmes droits qu’aux autres citoyens.
  • Je vois. C’est absolument horrible. Ça répond aussi à d’autres objectifs de les remballer ?
  • Ça donne l’impression aux citoyens qu’on les écoute, parce qu’on ne peut pas « accueillir toute la misère du monde ». Ça répond aussi aux préjugés racistes. Et, finalement, ça évite de se demander pourquoi tous ces gens se retrouvent chez nous…
  • Ok, ça fait beaucoup. La question des causes des migrations, je propose qu’on laisse ça pour plus tard.
  • C’est toi qui le dis !
  • Par contre, le coup de toute la misère du monde, il y a une part de vrai là-dedans, non ?
  • De toute façon, il faut vraiment relativiser « toute la misère du monde ». La misère du monde, elle se contente à 90% des cas de rester bien sagement chez elle. L’immigration est avant tout régionale, entre pays limitrophes. Pour le reste, difficile à dire. Je suppose que ça dépend des « marchés ». L’idée selon laquelle les étrangers prendraient notre boulot me fait rire…jaune, quand on voit la discrimination à tous les étages. Si ce sont des jobs dont les Belges ne veulent pas, l’argument tient-il toujours ? Si on sait qu’on aura du mal à payer les pensions plus tard et donc qu’on a besoin de plus de travailleurs, l’argument tient-il toujours ?
  • Et ça, c’est seulement si cette main d’œuvre devient légale…
  • Tout à fait. Ce qui est sûr, c’est que monter les « petites gens » les uns contre les autres, à coup d’instrumentalisation raciste, ça permet d’éviter que ces gens justement se mettent ensemble pour avoir des revendications.
  • Comme pour la collusion d’intérêts entre petits patrons, employés et ouvriers ?
  • Voilà. Marx et Engels avaient remarqué que le racisme anti-Irlandais par les Anglais était très pratique. Diviser pour régner. Tant qu’ils se battaient les uns contre les autres, les gros patrons, eux, étaient tranquilles.
  • Dis, à ce stade, il y a une chose dont je ne suis plus très sûr. Tu m’as dit au tout début de cette conversation que les entreprises fusionnaient pour « survivre ». Si elles ne grossissent pas, d’autres qui se trouvent sur le même marché qu’elles, par exemple le marché des magasins de chaussures, grossiraient à leur place et les avaleraient.
  • Oui.
  • C’est ce même mécanisme qui est à l’œuvre quand on parle immigration, charges sociales, flexibilité, etc. ?
  • Oui, exactement le même. En fait, quand on dit qu’une entreprise doit « grossir » pour survivre, ce n’est pas simplement grossir en taille. Ça veut juste dire qu’elle doit constamment augmenter ses profits, gagner de plus en plus. Racheter une autre entreprise est un des moyens, la porte d’entrée de notre discussion. Mais il faut bien comprendre que ce n’est qu’un moyen parmi d’autres. Chercher à diminuer les charges sociales en est un aussi, baisser les salaires idem, augmenter la flexibilité itou !
  • Sauf que toutes les entreprises font pareil, donc l’avantage concurrentiel gagné ne l’est que pour un court moment, et l’ensemble des conditions de tous se dégrade !
  • Tout à fait, c’est une sorte de fuite en avant qui ne peut mener qu’au désastre. Mais attention, ce désastre, c’est déjà maintenant. Pas besoin de penser que ce sera pour plus tard. Tout ça se fait progressivement, suffisamment progressivement pour qu’on râle un peu à chaque coup porté à nos conditions de vie, à notre éthique sans pour autant déclencher une révolution.
  • C’est l’histoire de la grenouille qui se laisse ébouillanter si on la plonge d’abord dans de l’eau froide qu’on réchauffe petit à petit…
  • Oui, j’utilise souvent cette image. J’avais même rédigé une des premières versions de l’article Wikipédia qui raconte cette anecdote ! Et en attendant, on nous suggère des tas de « pseudo-solutions » qui donnent l’impression que ça ira quand même…

Suite dans la partie 4.

***

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