Analyses, Articles parus sur d'autres médias

Financer les oppositions démocratiques, c’est quoi le problème?

Une partie de la critique de l’impérialisme s’intéresse aux financements des mouvements d’opposition à travers le monde. Différents auteurs, comme Ahmed Bensaada[1], ont ainsi pu montrer combien les États-Unis (mais aussi l’Union européenne et, de façon plus générale, tous les partenaires « occidentaux ») ont financé, formé et aidé des groupes d’opposition lors des révolutions « de couleur », lors du Printemps arabe ou encore à Hong-Kong[2]. Du reste, ce n’est ni un secret, ni une surprise : une connaissance travaillant pour une agence de l’ONU me confiait récemment que dans les cercles de l’aide internationale « tout le monde sait ça » mais que, à l’évidence, il faut bien que quelqu’un puisse aider les oppositions démocratiques…

puppet

Le chien et la marionnette

C’est une vraie question, faut-il « aider » les oppositions « démocratiques » et, si oui, comment ? Le problème : toutes les révolutions financées par les USA et leurs alliés ont, d’une part, mené à encore plus de souffrances et ont, d’autre part, continué de satisfaire les intérêts occidentaux à travers différentes formes de néocolonialisme. Ces deux éléments suffisent à considérer ces financements comme des outils d’ingérence, au service des intérêts voraces de pouvoirs hégémoniques et non pas au service de la démocratie.

Toutefois, lorsqu’on a dit ça, nous ne sommes guère avancés. En effet, quels financements, aides ou formations seraient légitimes dans une perspective défendant les valeurs d’égalité ? Cet article entend mener une réflexion sur la souveraineté des peuples mais aussi leur solidarité.

Que veut-on changer ?

La question du changement souhaité est difficile parce qu’elle est très dépendante des différents contextes. Je me souviens que l’avocate spécialisée en droits des étrangers, Selma Benkhelifa, me partageait l’absurdité de vouloir apporter la « liberté d’expression » ou la liberté « vestimentaire » à des femmes afghanes dont la première nécessité était de pouvoir nourrir leur famille décimée par la guerre[3]. Alors que Trump vient d’annoncer renforcer sa présence dans le pays presque quinze après l’invasion US, la question reste pleinement d’actualité. Autrement dit, il faut bien se garder de projeter sur « l’autre » nos propres besoins qui correspondent à nos propres contextes. Ainsi, des exigences de changements vers plus de démocratie ou de véritables velléités de changement de paradigme économique n’appelleront pas des moyens de lutte semblables.

De la même façon, le consensus au sein même de la population peut avoir des degrés différents. Rares sont les pays où une classe privilégiée ne profite pas d’un statu quo. Qui plus est, au sein d’une population susceptible d’exiger plus d’égalité, les demandes peuvent différer – selon l’âge (avoir vécu sous une dictature marionnette de la France peut rendre frileux quant à une nouvelle ingérence de ce pays), selon l’éducation, selon les conditions économiques, selon la conscience politique, etc. Ce qu’il faut en revanche garder à l’esprit, c’est que lorsqu’une majorité au sein d’un peuple se soulève contre son gouvernement, la force de frappe est immense. Avec ou sans financements étrangers.

Le contexte doit également considérer les gouvernements concernés par les demandes. Et nos « démocraties européennes » n’échappent pas à la règle. Même quand les contestations sur la loi travail en France ont été méprisées par les gouvernements successifs, je doute que la population aurait été prête à abandonner sa souveraineté et à voir l’Élysée bombardée par un pays tiers… Aujourd’hui que le Président Macron persiste et signe le détricotage du droit du travail, je continue de douter que les Français, même les plus critiques, souhaiteraient voir M. Poutine s’en mêler (pour choisir un exemple du « camp adverse »). Il y a là le principe de souveraineté des États.

Vous me direz, Macron n’est pas Poutine ! Il y a de dangereux « dictateurs » dont il semble évident que leur éviction ne peut qu’être au bénéfice de la démocratie. Le terrain est glissant parce que, selon les positions défendues par les parties en présence, le « dictateur » n’est pas toujours celui qu’on pense. Barack Obama a reçu un prix Nobel de la Paix par anticipation là où son action ultérieure a été aussi belliqueuse (voire plus encore) que les administrations précédentes. Le Président philippin Rodrigo Duterte semble en Occident faire consensus contre lui alors qu’une lecture alternative de son action est possible – selon, bien entendu, les valeurs que l’on souhaite défendre[4]. Le caractère « dictatorial » d’un chef d’État doit, avant tout autre, être évalué par son propre peuple qui seul est légitime. En ce sens, le principe de « responsabilité de protéger » ne devrait s’envisager que dans le cadre strict de la négociation et de la médiation. Dans tous les cas où elle est utilisée pour justifier ou aider à former une action violente, elle est un déni de la souveraineté des États.

Si ce sont des demandes d’évolutions, il appartient aux peuples concernés de mettre en place leurs actions sachant que n’importe quelle aide ou financements étrangers ne peut que faire pire. Pourtant, si l’on regarde l’Histoire récente, on remarque que ce sont les solutions négociées qui ont été systématiquement écartées au profit de « solutions » violentes, lesquelles impliquaient dès le départ des intérêts étrangers : Palestine, Syrie, Libye, etc. et maintenant peut-être la Corée du Nord. À chaque fois, les « leaders » contestés (par leur peuple et/ou par des pays tiers) étaient prêts au dialogue mais la force a été privilégiée.

S’il s’agit d’une volonté de changement de paradigme, les forces à fédérer doivent partager les mêmes intérêts de classe. Une classe dominante ne saurait appuyer la révolution d’une classe dominée sans en instrumentaliser sa fin. La question de savoir s’il est possible de réaliser une révolution anticapitaliste seul dans son coin constitue un autre débat qui a pu mettre en concurrence, au sein de la gauche, des sensibilités complètement opposées mais cet aspect, bien qu’essentiel, sort de la thématique propre à cet article.

Pas de financements étrangers, mais une question de valeurs

L’absence de financements étrangers devrait par conséquent être un principe général. Pourquoi ? Parce que n’importe quel financement fait de celui qui le reçoit un obligé. Cela a été mis en évidence par les anthropologues comme Mauss avec le principe de « don contre don » en ce qui concerne les relations sociales[5], mais c’est peut-être encore plus vrai dans une dimension macro en ce qui concerne les relations internationales. Il n’y a qu’à voir, concrètement, l’état des pays dans lesquels des révolutions ont été « financées » par l’étranger.

Tout processus révolutionnaire contient déjà suffisamment de difficultés pour n’avoir pas à « gérer » les intérêts des autres : constituer une base suffisante en nombre et légitime aux yeux de la majorité, convaincre que le risque de révolution est préférable au statu quo alors même que l’issue est nécessairement incertaine, fédérer avant différentes forces qui peuvent avoir en commun la finalité – comme le renversement du gouvernement – mais qui peuvent défendre des agendas et des positions idéologiques diamétralement opposées, tenir le coup après alors qu’éclateront au grand jour toutes les divergences, se mettre d’accord sur les moyens (il n’y a pas de processus révolutionnaire « pur », donc quelle compromission accepter ?), etc.

Partant de cela, aucun financement étranger ne serait acceptable ? Eh bien, il faut en appeler, à mon avis, aux valeurs défendues. Pour un libéral, défendant des valeurs de droite et soutenant le système capitaliste, nul doute que le financement par Soros de toutes ces oppositions « démocratiques » ne pose aucun problème. De la même façon, pour celui qui adopte une perspective anti-impérialiste, le financement et/ou les soutiens logistiques par des pays ou des organisations luttant contre les hégémonies pourraient être acceptables. Ainsi, s’il s’agit de défendre des populations opprimées, une association entre les différentes gauches latino-américaines semble légitime. Un panarabisme émancipateur, viscéralement anticolonial, ne poserait pas de problème éthique, etc.

Comme il n’existe pas de relations internationales dépourvues d’intérêts, il est évident qu’il y a des agendas politiques et économiques dans toutes ces associations – c’est inévitable. L’objectif étant d’arriver à un monde où aucun acteur ne peut seul prétendre à l’hégémonie.

La voie du milieu : le monde multipolaire

C’est la raison pour laquelle un monde multipolaire est souhaitable. Non parce que ce dernier garantirait un paradis sur terre et une paix éternelle, mais parce qu’aucun acteur ne pourrait asseoir seul une domination criminelle sur le reste du monde. Toute velléité de prise de pouvoir par un acteur constituerait de facto une alliance de ses opposants. Une telle situation peut mettre en scène des tensions nombreuses mais dont le degré reste relativement faible.

Dès lors, ce qui est en théorie souhaitable à un niveau international pourrait l’être à un niveau local. Ce qui m’avait frappé en étudiant les financements du Réseau Syrien des Droits de l’Homme était l’uniformité idéologique (et donc la cohérence politique) de ceux-ci, répliquant localement une « hégémonie » macro[6]. On peut imaginer qu’une organisation trouve des financements dont les intérêts s’opposent et jouer sur cette pluralité pour faire avancer son propre agenda. Mais cette proposition est évidemment empreinte de naïveté car quel pays, quelle organisation accepterait d’entrer dans un tel jeu ?

 

Source: Investig’Action

Notes:

[1] http://www.michelcollon.info/boutique/fr/livres/29-arabesque-.html

[2] http://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=294:hong-kong-un-virus-sous-le-parapluie&catid=46:qprintemps-arabeq&Itemid=119

[3] http://www.investigaction.net/fr/Selma-Benkhelifa-Le-mariage-a-neuf/

[4] http://www.investigaction.net/fr/philippines-le-president-duterte-pour-les-nuls/

[5] Mauss, M. (1923). Essai sur le don forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. L’Année sociologique (1896/1897-1924/1925)1, 30-186.

[6] http://www.investigaction.net/fr/qui-se-cache-derriere-le-reseau/

Par défaut
Revues de presse

#6 Revue de presse (Joyeuses fêtes)

Une semaine qui va vous donner envie de faire la fête. Ou de vous soûler au point de tout oublier. C’est selon.

On commence avec la torture dès le retour au bled des Soudanais que notre gouvernement a expulsés. Au même moment, de nouvelles rafles au Parc Maximilien pour lesquelles on a appris que les flics avaient des quotas. Eh les Noirs, zêtes pas bankable, ici. Allez en Libye, là on vous paie cash pour moins cher que vos courses du mois chez Colruyt. De toute façon, si y’a du racisme, ce n’est que du racisme de classe : le même gouvernement qui nous divertit de ses précédentes conneries qu’avec de nouvelles bien fraîches a décidé d’inventer la pension à points. L’embrouille, c’est que le point n’a pas une valeur absolue, seulement une valeur relative : à votre pension, on multiplie la valeur du point à ce moment-là par le nombre de points accumulés. Et croyez-moi, ça risque pas d’être le même cours que le Bitcoin! Évidemment, on peut toujours garder le nez en l’air en disant « j’ai rien vu ». Avec un peu de chance, on apercevra un OVNI poursuivi par des avions de chasse US depuis 2004. C’est quoi le plus étonnant ? Que de probables petites femmes vertes (mon côté féministe) passent vite leur chemin en voyant la lie de l’univers que notre espèce représente ou que ce programme financé par le département de la Défense ait surtout permis à une clique de copains de se remplir les poches ? Je me le demande.

oies_foie_gras

Elles volent vers le foie gras

À part ça, l’info de la semaine, c’est pour moi la fin de la neutralité du web aux USA. J’ai eu l’occasion de dire tout le bien que j’en pensais récemment. D’autres divers d’hiver suivent : RT France (Russia Today) se décline maintenant en télévision. Très amusant de voir toute la presse mainstream dénoncer un « média de propagande ». À votre avis, ils sont conscients de faire pareil ? ; La Ligue des Droits de l’Homme et le CNAPD ont introduit un recours en suspension contre l’exportation d’armes vers l’Arabie Saoudite. On salue l’initiative. Don Quichotte aurait approuvé !

On prend une grande inspiration, et on y retourne !

Washington accuse la Corée du Nord d’être derrière l’attaque informatique Wannacry. Après, faudra plus dire que c’est un pays arriéré, hein… ; l’Islande a une super nouvelle Première ministre. Son premier acte fort : mettre enfin en place la fameuse constitution citoyenne dont on a beaucoup parlé (surtout Mélanie Laurent dans le film « Demain »). Heu. Non. En fait non, elle va rien mettre en place du tout. Humour ; la BNB (banque nationale) est super PO-SI-TI-VE quant au marché de l’emploi en Belgique et prévoit la création de 309.000 jobs de 2014 à 2020. On doit pas vivre dans le même monde… En même temps, la BNB ne dit pas de quel genre de travail il s’agit, ni le type de contrats, ni si les barèmes sont respectés, ni si ce travail touche toutes les classes sociales, ni si diminuent les discriminations (ce qui n’est pas le cas, ça on le sait), ni le niveau d’études concernés, ni si on a assisté à des licenciements précédant les engagements pour diminuer les coûts, etc. En fait, on ne sait rien. Mais on est quand même PO-SI-TIF parce que le chômage diminue (et les chiffres du CPAS explosent, mais chuuuut !) ; ABinbev va refourguer son catalogue d’ex-bières artisanales aux Eurocrates de la place du Luxembourg à Bruxelles dans un bar ad hoc. Ils ont bien cerné leur public-cible ; Et Ryanair est passé aux menaces face aux pilotes récalcitrants.

Du reste, l’économie n’a pas changé en quelques jours. Ses fonctionnements OPAques demeurent identiques, avec leur cortège de misère à la clé.

Fusions, acquisitions, OPA et autres joyeusetés

  • Euronav, dont on a déjà parlé ici et là rachète l’Américain Gener8. C’est normal, non ? Au moins y’a d’entreprises maritimes, au moins y’a de bateaux, non ? Ah. On me dit que non.
  • Lufthansa, le grand gagnant des mouvements de rachats dans les compagnies aériennes ces derniers mois, attend le feu vert de l’UE pour racheter les débris d’Air Berlin. Le suspense est intense, tout le monde craint l’intransigeance de l’UE sur la tendance concentrationnaire (oui, le jeu de mot est vaseux, j’assume) de notre économie. J’déconne. L’UE va laisser passer, hein, comme d’hab.
  • Le Belge Greenyard s’apprête à racheter le géant de l’ananas Dole. Je me sens fier d’être belge, là. Tellement.
  • Belfius voudrait fusionner avec Proximus. Pour « mieux s’armer face aux GAFA ». Zont le sens de la formule ! Ah, ils savent rire !
  • Land Invest va racheter 50% d’Ogeo fund. Sacré Dominique Janne (à la manœuvre). Lui qui m’avait permis – sans le savoir – de me faire les dents dans le journal « Pan » tellement il s’en désintéressait et ne le lisait pas (ce qui nous permettait d’y raconter ce qu’on voulait…)
  • Le géant du numérique Thales s’offre l’autre géant du numérique Gemalto pour une valorisation à 5 milliards d’€ du second. Des petits joueurs.
  • Walt Disney rachète 21st Century Fox. Rien que ça. Le tout pour 52 milliards d’€. Des gros joueurs cette fois. Juste pour remettre les choses en perspective : avec l’argent de 5 fusions comme celle-ci, on résout le problème de la faim dans le monde. Alors on nous refait le coup du « oui, mais les autorités de la concurrence doivent donner leur accord ». Allons donc. On rappelle à ces gens que ces mêmes autorités US n’ont vu aucun souci il y a quelques jours à peine à la megafusion Bayer-Monsanto ? Y’en a qui sont d’une naïveté…
  • Unibail-Rodamco annonce le rachat de Westfield dont le titre s’est du coup envoléééé pour une valorisation à 21 milliards d’€.
  • D’Ieteren a une crise d’indigestion après avoir trop mangé ces dernières semaines. Dégringolade en bourse.

Concurrence, dumping, guerre économique

  • Washington impose 300% de taxe sur les importations d’avions Bombardier. C’est une autre façon de favoriser les « circuits courts », that’s all. Faut pas voir le mal partout. Sinon, au passage, remarquons une nouvelle fois que le protectionnisme c’est toujours mieux chez soi que chez les autres…
  • L’UE accuse Ikea de percevoir des avantages fiscaux indus aux Pays-Bas. Du coup, je me dis : « Eh Manu, tu vois qu’il n’y a pas que les entreprises US qui se font prendre la main dans le sac par l’UE ? ». Ce à quoi je réponds : « Certes. Mais ce qu’il faut comprendre c’est que l’économie capitaliste tend naturellement vers les monopoles, ce qui ne veut pas dire qu’elle en a l’intention. Autrement dit, des corrections « à la marge » sont nécessaires pour lâcher un peu de pression et empêcher que l’ensemble du système s’effondre. » Et une des façons de faire est de taper sur les doigts voleurs de Ryanair, Ikea, et autres. (Au final, ça ne change rien à la dynamique générale, by the way.)
  • Pour rester dans le sujet, il paraît qu’Apple va verser ses 13 milliards d’amende à l’Irlande (qui n’en veut toujours pas). Ce sera donc sur un compte…bloqué. En attendant. Vous imaginez ? Le racket par les multinationales est tel, la concurrence entre les pays pour accueillir ces voleurs est telle qu’ils sont dans l’obligation de refuser de percevoir des sommes qui seraient pourtant bien utiles mettons par exemple, soyons fous, pour des dépenses sociales.
  • Toujours pour rester dans le sujet, c’est au tour du Luxembourg de faire appel contre la sanction de l’UE concernant Amazon (qui devrait pourtant rapporter quelques piécettes au Duché.
  • L’État français s’apprête à lancer une grande campagne de privatisations au printemps. Là, c’est juste un teasing.

Et une semaine décevante pour les licenciements collectifs avec « seulement » le géant israélien Teva, numéro un mondial du générique, qui va supprimer 14.000 emplois en deux ans. 25% de ses effectifs. Ça concerne des emplois aux USA, en Israël et en Europe. Enfin, en Belgique, on supprimela majorité des casernes de la protection civile. C’est pas grave, il ne pleuvra presque plus grâce au changement climatique. Ou pas.

Sinon, apparemment, les inégalités se seraient creusées « dans presque toutes les régions du monde », selon une recherche (de Lucas Chancel, avec Thomas Piketty) qui souligne combien c’est le cas aux USA mais aussi en Chine en Russie, deux pays dont les économies se sont libéralisées.

Bonnes fêtes. Les oies gavées sont mortes pour vous, profitez-en bien. À votre santé car, comme dirait Michaux, « respirer, c’est déjà être consentant ».

Par défaut
Analyses, Articles parus sur d'autres médias

Bitcoin : monnaie capitaliste

Un événement historique s’est produit mercredi passé : en tant que propriétaire de Bitcoins, vous auriez reçu 10.000$ en vendant un seul d’entre eux ! Sachant qu’il ne valait que 0.001$ en 2009… Pour l’instant, on maîtrise mal les enjeux. Qui gagne, qui perd? Quel est l’avenir du Bitcoin? Cette monnaie est-elle vraiment une alternative au système actuel? Une monnaie pirate, une monnaie de révolté, une monnaie underground? Rien n’est moins sûr. 

Le principe fondamental de l’argent

Imaginons que vous vouliez manger des pois chiches. Ça tombe bien, votre voisin en a justement ! Vous avez un paquet de sucre que vous voudriez échanger contre sa boîte de pois chiches mais, pas de chance, il a aussi du sucre et n’est pas intéressé par le vôtre. Lui, ce qu’il voudrait, c’est des carottes…que vous n’avez pas. Vous risquez bien de ne pas manger de pois chiches ce soir ! Sauf qu’une invention formidable vous permet malgré tout d’effectuer cet échange : l’argent. Comment cela fonctionne-t-il ? Très simple : la valeur de chaque produit est « traduite » en une unité universelle. Ainsi, mon sucre vaudra par exemple 1.5 Radis (le Radis étant l’unité de mesure dans mon exemple) et la boîte de pois chiches 0.70 Radis. Il me suffit de donner ces 0.70 Radis à mon voisin qui pourra les utiliser pour acheter ses carottes.

coins

Diverses monnaies brésiliennes

 

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’argent n’a pas de « valeur en soi ». Mon billet de « Radis » est en papier, et ce n’est pas le caractère – même luxueux – du papier qui lui confère sa valeur. La valeur de mon billet de « Radis » vient de ce qu’il est un « valant pour » : il « vaut pour » n’importe quel produit pouvant s’échanger avec lui.

Et le Bitcoin ?

Le Bitcoin est une monnaie « comme les autres ». Comme mon fictif Radis, des Euros ou des Dollars, il est possible d’utiliser des Bitcoins comme unité universelle permettant d’acheter tout et n’importe quoi : des carottes, des applications sur Internet, de la drogue ou encore d’autres monnaies. Mais, en même temps, ce n’est pas une monnaie « comme les autres ». La différence la plus évidente, c’est que le Bitcoin est une monnaie immatérielle, il n’existe pas de pièces et de billets de Bitcoins. Les achats avec Bitcoins se feront donc toujours via des moyens électroniques. On dit également que le Bitcoin est une crypto-monnaie. Derrière ce terme se cache deux caractéristiques qui peuvent paraître contradictoires : la garantie de l’anonymat d’une part, la garantie de la traçabilité d’autre part. En clair, quand on échange des Bitcoins, on peut être certain que le Bitcoin appartenait bien à quelqu’un d’autre auparavant, même si on n’en connaît pas l’identité. Il n’y a donc pas de fausse monnaie possible.

Ce tour de force, normalement de la responsabilité d’une banque – qui s’assure, lorsque vous faites par exemple un virement à quelqu’un, que vous disposiez bien, en effet, de cet argent – est rendu possible par une invention fascinante : les blockchains. Les blockchains sont, dans ce contexte, des « carnets » dans lesquels sont listés, dans des « blocs » (comme des « pages du carnet ») tous les échanges en Bitcoins effectués sur toute la planète d’une personne vers une autre personne (en fait d’un compte vers un autre compte puisqu’un cryptage permet l’anonymat). La copie de cette « liste » n’est pas gardée en mémoire à un endroit particulier mais de façon décentralisée, chez tous les utilisateurs. Évidemment, comme il y a énormément de transactions en même temps, il y a un risque d’avoir des « listes » légèrement différentes d’un utilisateur à un autre. Pour s’assurer qu’il n’existe « qu’une seule liste », à chaque fois qu’une page (un « bloc ») est remplie, la résolution d’un calcul est exigée. Le « bloc » de celui qui a résolu le calcul, pour peu que le reste du réseau valide en effet son contenu en reconnaissant toutes les transactions qu’il contient, vient compléter le reste de la « liste » (le reste du carnet). C’est sur cette nouvelle base commune que le prochain bloc peut alors être rempli, et ainsi de suite.

C’est aussi à l’occasion de la résolution de ce calcul que de nouveaux Bitcoins sont créés : comme ce calcul demande de grandes ressources, les ordinateurs effectuant ce « travail » sont rémunérés en Bitcoins créés à cette occasion, comme le travail d’extraction de l’or dans une mine. Pas seulement, en fait. Les « mineurs » (c’est par ce terme qu’on nomme les ordinateurs et, par conséquent les personnes qui se trouvent derrière) sont aussi rémunérés en percevant des commissions sur chaque transaction effectuée, comme n’importe quel autre système de paiement par carte où une commission est également prélevée.

Un élément important est qu’on sait que la création de Bitcoins est théoriquement infinie mais est, en pratique, amenée à se tarir : petit à petit, les « mineurs » ne seront plus rémunérés par la création de nouveaux Bitcoins mais majoritairement par des commissions sur les transactions. On sait même précisément quand ce phénomène se produira : lorsqu’il y aura plus ou moins 21 millions de Bitcoins sur le marché.

Pourquoi faire en sorte que de nouveaux Bitcoins ne soient plus créés ? C’est assez simple à comprendre. À mesure que de nouveaux Bitcoins sont créés, la valeur de chacun de ceux-ci diminue. En effet, ce qui est rare est cher. Dans n’importe quelle économie, on ne peut faire « tourner la planche à billets » sans arrêt, sous peine de dévaluer fortement la monnaie et assister à une importante inflation. Certes tout le monde aurait « beaucoup d’argent », mais cet argent ne vaudrait rien du tout ! En ce qui concerne les monnaies traditionnelles, c’est le rôle des banques centrales de contrôler cette inflation via les politiques monétaires. Comme le Bitcoin est décentralisé, il n’y a pas de banque centrale pour le contrôler. La quantité limitée de Bitcoins répond dès lors en partie à ce problème.

fed

Federal Reserve, Manhattan

Pourtant, aujourd’hui, c’est justement le contraire qui se passe. Alors que des Bitcoins continuent à être créés, ils valent de plus en plus. Essayons de comprendre.

D’abord, s’il est vrai que de nouveaux Bitcoins sont créés, les calculs nécessaires pour y parvenir sont de plus en plus difficiles – ce qui réinstaure un phénomène de « rareté ». Effectuer ces calculs n’est pas à la portée de n’importe qui. Il faut une puissance de calcul gigantesque, des infrastructures importantes, également très gourmandes en énergie. En fait, « miner » du Bitcoin n’est pas très rentable, sauf pour quelques acteurs économiques et dans des lieux singuliers (comme dans les pays où l’électricité est bon marché, par exemple en Chine). Ce qui est rare étant aussi ce qui est cher, cela explique que le Bitcoin continue, sur le long terme, à prendre de la valeur.

Ensuite, comme sur tout marché, la loi de l’offre et de la demande est applicable : tant que des gens voudront acheter des Bitcoins, le Bitcoin continuera de prendre de la valeur. Ce qui est fort demandé coûte plus cher et continue de prendre de la valeur, surtout lorsque le phénomène est associé à de la rareté.

Échange ou spéculation ?

C’est ici qu’il est intéressant de revenir au principe même de l’utilité de l’argent. Si l’argent n’a pas de « valeur en soi » mais n’est qu’un « valant pour », c’est-à-dire un outil pour faciliter les échanges, il n’y aurait aucune raison de thésauriser et donc peu de raison de vouloir accumuler des Bitcoins. Beaucoup des lecteurs du Radis pourront investir leur argent dans une entreprise via des actions, dans une maison, etc. mais savent que laisser de l’argent dormir sur un compte d’épargne rapporte peu. Pourquoi, dans ce cas, y a-t-il une telle demande de Bitcoins aujourd’hui ? Ce serait d’autant moins compréhensible que le Bitcoin est une monnaie comme une autre, avec laquelle on procède à des échanges similaires !

En réalité, l’énorme demande et le succès du Bitcoin ne sont pas liés à sa qualité d’être une monnaie permettant l’échange. Au contraire. Les acheteurs du Bitcoin voient en cette monnaie dont le succès n’est pas (encore) démenti l’opportunité de gagner de l’argent en pariant sur le fait que le cours va continuer de grimper. Pour faire simple, il s’agit de spéculation. Et comme il n’y a pas de banque centrale pour contrôler les cours de façon top-down via des politiques monétaires, il en résulte une extrême volatilité. Par exemple, en trois jours seulement début novembre, le Bitcoin avait perdu 1000$ pour finalement ensuite repartir de façon croissante.

Vous allez me dire : pourquoi pas ? Si certains veulent prendre des risques avec de l’argent fictif qui ne renvoie qu’à lui-même, où est le problème ? Après tout, si le cours chute après l’achat de Bitcoins et que tout est perdu, les spéculateurs n’auront que la monnaie de leur pièce, si j’ose dire. C’est à ce moment, à mon avis, qu’il convient de garder son esprit critique.

Une perspective de gauche sur le Bitcoin

Dans sa philosophie, le Bitcoin est un pur produit du libertarianisme. Cette doctrine pose la liberté de l’individu comme essentielle, l’individu et le droit de propriété sur tout ce qu’il aurait acquis. Une conception qui rejette l’État et toute institution qui viserait à limiter (par exemple, dans le cas du Bitcoin, par une politique monétaire) ou à contraindre les individus dans leurs rapports économiques et sociaux. Éthiquement, le principe de non-agression est d’application : pas question d’agresser physiquement les autres. Mais en pratique, ça ne tient pas la route. Des actions engagées librement causent régulièrement des dommages aux autres sans que la volonté de faire du tort soit explicite. Par exemple, une entreprise « libre », devant réaliser des profits pour survivre, prendra des mesures de réduction de coûts qui toucheront ses employés mais aussi la concurrence. Par conséquent, le libertarianisme favorise surtout une jungle où seuls subsistent les plus forts.

Quel rapport avec le Bitcoin ? Eh bien, le Bitcoin ressemble précisément à cette jungle dépourvue de pouvoir régulateur. Et le Bitcoin n’existe pas non plus hors du contexte capitaliste. Si une série d’acteurs économiques – un ami, une sœur ou que sais-je – décident de spéculer « gentiment » (avec des montants assez bas) sur le Bitcoin, ils prennent leurs propres risques ; mais des acteurs de plus en plus gros proposent maintenant d’investir dans le Bitcoin via des produits financiers particuliers. Certes, étant donné la volatilité de cette monnaie, le risque est grand. Mais est grande aussi l’opportunité de gagner beaucoup en peu de temps. Et c’est bien ça qui les intéresse ! Depuis les débuts du capitalisme, le problème a toujours été de maximiser les profits en trouvant des débouchés pour ses excès de capitaux. Ainsi, les excès de capitaux obtenus grâce au vol des ressources de l’Amérique et les empires coloniaux ont permis à l’Occident de prendre les devants lors de la Première Révolution industrielle. Cette dernière a, évidemment, permis de renforcer l’avantage concurrentiel, produisant de nouveaux capitaux en excès qu’il fallait réinvestir. Un réinvestissement certes, mais toujours dans l’idée de maximiser le profit : d’où l’intérêt de l’exploitation des hommes dans les colonies et ensuite de l’exploitation des matières premières. Mais lorsqu’il n’y a plus ni hommes ni territoires à conquérir, il faut se disputer ce que chacun s’est déjà accaparé et c’est ainsi que naissent les guerres mondiales.

Le Bitcoin est, à ce titre, un excellent moyen pour les capitalistes « libres » d’utiliser leurs excédents de capitaux en espérant de super profits sans lever le petit doigt et, en bons libertariens, sans que leur action soit mises à mal par quelque pouvoir dominant. Difficile à dire si, déjà aujourd’hui, certaines institutions sont prêtes à se mettre en péril en jouant à ce nouveau casino, mais rien n’indique qu’elles ne le seraient pas, bien au contraire. Or, que se passe-t-il lorsqu’une grande institution bancaire met sa propre existence en danger ? Lors de la crise amorcée en 2008, les États ont considéré que les banques étaient « too big to fail ». Ils ont donc été obligés de les renflouer, pour « limiter la casse ». Une nouvelle fois, on assisterait à une privatisation des profits (tant que ça marche, les acteurs privés qui en ont les moyens se remplissent les poches) et une socialisation des pertes (quand ça foire, les acteurs publics sont obligés d’en payer le prix, ce qui a des conséquences directes sur les budgets nationaux, notamment en termes de dépenses sociales). À noter que ce genre de problèmes émerge de causes combinées : pas seulement une perte de confiance subite dans le Bitcoin, mais une conjonction de facteurs qui se renforcent mutuellement avec un événement déclencheur comme l’a pu l’être la crise des subprimes en 2008.

Une dernière réflexion me semble importante : on pourrait croire que les Bitcoins se créent dans un éther sans l’intervention de personne. Rien de plus faux. Les machines qui permettent de réaliser les calculs sont remplis de métaux, dont des minerais de conflits (ce sont des ordinateurs qui travaillent). À la base, de vrais mineurs, ouvriers, en chair et en os, sous-payés pour leur travail et très loin des opportunités de la spéculation. Ces mêmes machines consomment également énormément d’énergie et constituent de ce fait un coût environnemental sérieux. De mon point de vue, le Bitcoin s’inscrit parfaitement dans la logique capitaliste et, s’il constitue une prouesse technique et résulte d’une conception brillante, il n’en demeure pas moins une monnaie qui détourne la fonction première et saine de l’argent pour en faire un outil capitaliste de spéculation risquant de toucher à terme les mêmes personnes déjà dominées.

Article aussi publié sur le site d’Investig’Action.

 

 

Par défaut
Revues de presse

#1 Revue de presse

Et les deux dernières semaines, il s’est passé quoi?
(Désolé, c’est un peu long, mais ça vaut le coup. Pas autant qu’une photo de mon fils, mais quand même!)

TANDIS que Stéphane Moreau a été évincé du CA de Nethys (oui, bon, ok, il en est finalement devenu le Directeur, pas de quoi fouetter un chat…) :

L’économie mondiale est pleine d’amour, il y a donc eu plusieurs mariages. Ou plutôt, le capitalisme, c’est avant tout « Mange ou crève » :
– Bpost a racheté Radial (et en est très très fier, après ses échecs répétés auprès de PostNL l’année passée)
– Pfizer cherche à céder sa division sans ordonnances (le fameux tour de passe-passe qui permet à deux sociétés concurrentes de se vendre des départements l’une l’autre pour rester tout aussi gros mais supprimer la concurrence)
– Ferrero (la pâte à tartiner gavée à l’huile de palme qui rend vos enfants obèses) rachète Ferrara (les bonbons). Je sais, ça sonne comme une blague…
– Airbus s’allie à Bombardier (souvenez-vous, la semaine passée, Trump dénonçait le dumping de l’avionneur canadien « subsidié » – c’est donc la réponse du berger à la bergère en mode « rivalité USA-UE »)
– Total s’apprête à remplacer Shell en Irak (c’est pas demain la veille que le pétrole irakien sera…irakien! Entre-temps, le pays est toujours en guerre et pour mourir les gens ont le choix entre la dalle et les balles…

Les licenciements collectifs (ma partie préférée)
– Coca-Cola Belgique annonce vouloir supprimer 60 emplois
– RTL, sous la menace de 105 licenciements secs, découvre ce qu’est une AG du personnel et annonce un préavis de grève (ça doit leur faire tout bizarre…)
– 200 agences AXA banque vont fermer (pas de licenciements nous promet-on, on prend les paris?)
– Après le mariage Alstom/Siemens voici trois semaines, ce dernier annonce aujourd’hui « des milliers de pertes d’emploi » (fusion et licenciements collectifs sont les deux mamelles nourricières des actionnaires)
– Entre 400 et 700 licenciements chez Tesla (on leur suggère la procédure Renault?!)
– Air Berlin a annoncé la suppression de 1400 emplois

Dans les divers :
– La Wallonie vient d’accorder 25 licences d’armes pour vendre à…l’Arabie Saoudite. (Oui, oui, cette belle démocratie où on lapide, où on torture, où on réduit les travailleurs en esclavage…et par laquelle transitent les armes pour l’EI)
– C’est presque passé inaperçu : le scandale Kobe Steel, du nom de cette entreprise nippone du métal qui a menti sur les caractéristiques techniques -en les enjolivant of course- de ses produits qui se retrouvent dans…les avions, les voitures, etc. (Vous y penserez lors de votre prochain City-trip avec Ryanair?)
– Blokker a cédé Intertoys à Alteri (c’est la suite logique de la descente aux enfers de l’enseigne)
– Après l’échec de Dockx, Bruxelles ville rempile avec un énième shopping mall : The Mint (faudra bien ça, ce consumérisme pue tellement de la g*****)
– La SNCB a jeté à la poubelle pas moins de 50 millions d’€ (nouveau système de départ des trains HS, nouveau système de vente de billets HS) – La patronne Dutordoir « regrette mais assume ». Ouf, ça va alors…
– La Chine s’apprête à conclure des contrats pétroliers libellés en Yuans (ce qu’avait tenté Saddam Hussein en Euros juste avant d’être envahi par les USA, entre nous soit dit! Source en fin d’article)
– Dans des documents internes secrets, Monsanto reconnaît le lien entre glyphosate et cancer. (Comme quoi, finalement, le privé est aussi capable de faire une vraie recherche scientifique!)
– Apple a reconnu avoir fait des mises à jour faisant dysfonctionner les écrans d’Iphone réparés chez un revendeur non agréé. (Comme disait Stallman : « If you can’t open it, you don’t own it », les Apple fans sont les plus grands locataires de tous les temps.)
– 30.000 pensionnés (+ de 65ans) aiment tellement travailler qu’ils continuent à le faire. Juste pour le plaisir hein, n’allez pas croire qu’il y a une paupérisation des vieux.

Là-dessus, dormez tranquille. Tout est calme dehors. À part au parc Maximilien où les réfugiés continuent à faire tâche, mais nos forSSes de l’ordre vont vite remédier à cela.

La flemme de mettre toutes les sources, mais pour ce qui est le plus susceptible de poser problème :
Une raison de l’invasion US en Irak – https://www.counterpunch.org/…/the-usa-attacked-iraq-becau…/
Les armes saoudiennes dans les mains des groupes armés –
http://www.aljazeera.com/…/saudi-arabia-uae-implicated-arms…

Par défaut