Analyses

Comprendre les fusions d’entreprises (partie 3)

Pour la partie 1, voir ici.
Pour la partie 2, voir ici.

  • Dans les propositions de loi actuelles, la réduction du temps de travail n’est proposée que dans le but d’augmenter encore la flexibilité des travailleurs, comme on le voit chez Auto 5. Il faut voir aussi si ça se traduit effectivement en nouvelles embauches. Pour l’instant, je reste sceptique.
  • Et pourquoi pas ?
  • Parce qu’on se rend compte que, jusqu’ici, même les « cadeaux » aux entreprises ne se traduisent pas en nouvelles embauches.
  • Quels cadeaux ?
  • Par exemple la baisse de ce qu’ils appellent les « charges sociales ».
unemployed

Huttes de fortune pour chômeurs à la rue

  • Il y a beaucoup d’infos en une fois. D’abord, pourquoi tu mets des guillemets autour de « charges sociales » ? Ensuite, tu ne vas quand même pas me dire que les entreprises ne paient pas trop de charges et trop d’impôts ? Mon frère est indépendant, il est saigné à blanc par l’État. Je te suis jusqu’ici, mais là, ça me gonfle. À vous entendre, à gauche, vous défendez toujours les employés, les ouvriers et jamais ceux qui prennent des risques.
  • Ok, ok. Une chose à la fois. Je réponds à ta première question : je mets « charges sociales » entre guillemets parce que ce ne sont en fait pas des « charges », c’est un salaire indirect.
  • Pardon ?
  • Ces cotisations te permettent, si tu as un souci un jour, d’être assuré. Et comme tout le monde n’a pas les mêmes soucis, ni en même temps, ni de façon absolue, eh bien ce salaire « solidaire » permet à chacun d’être protégé de la même façon, indépendamment de son cas particulier. D’ailleurs, ces patrons râlent moins quand c’est eux qui sont en burnout et qu’ils jouissent de la sécurité sociale.
  • D’accord, je comprends l’argument. Mais tu vas pas me dire que toutes ces charges ne sont pas exagérées quand même…
  • Ça dépend pour qui !
  • Comment ça ?
  • Eh bien, la Belgique par exemple est un des pays les plus taxés…pour les petits ! Les petits comme les ouvriers, les employés, mais aussi les petits indépendants, les petits patrons.
  • …mais pas pour les multinationales ou les très riches, c’est ça ?
  • Dans ce cas, la Belgique est plutôt un paradis fiscal.
  • Si je comprends bien, ça veut dire qu’en réalité, les patrons de PME ou de TPE partagent plus d’intérêt avec leurs employés et ouvriers qu’avec les gros patrons ?
  • C’est tout à fait ça. Les partis de droite s’efforcent bien de cacher cette collusion d’intérêts et de présenter toujours un programme dans lequel on pourrait croire que les « charges » vont diminuer pour tout le monde. Si les petits patrons se mettaient « avec » les ouvriers, employés, chômeurs, etc., ils constitueraient une force sociale énorme !
  • Puis, quand j’y pense, un indépendant qui bosse tout seul comme un dingue, peut-être que ça le rassure de savoir qu’il est « patron », mais il est en même temps son propre employé…et son ouvrier ! Bon, en même temps, le chantage aux délocalisations par les grosses boîtes qui ne veulent pas payer ces « charges sociales », il est en revanche bien réel, lui !
  • Ça, c’est sûr. Une des raisons pour lesquelles le rapport de forces entre les syndicats et le patronat est tellement en défaveur des « petits ». Cela dit, il n’y a pas que la délocalisation qui est possible, on peut aussi faire venir une main d’œuvre bon marché !
  • Comme la nouvelle directive sur le travail détaché ?
  • Par exemple, oui. L’immigration, aussi. On fait venir des gens quand on a besoin de main d’œuvre, comme dans les années ‘60, ou on profite des migrants qui sont là et qu’on sous-paie parce que, de toute façon, ils n’iront pas se plaindre. Je me souviens que le syndicat des patrons flamand, le Voka, s’était prononcé en faveur de l’immigration, précisément pour cette raison.
  • Donc, quand les patrons et autres politiques se prononcent contre l’immigration, c’est comme pour le chômage, de l’hypocrisie ?
  • Dans les deux cas, ils en profitent. Mais, attention, ils ne sont en faveur de cette immigration que dans la mesure où ils peuvent encore plus compresser les salaires.
  • C’est-à-dire ?
  • Eh bien, si ces immigrés ont un statut semblable aux Belges, ils devront être payés pareil. Et là, ça n’intéresse plus les patrons ! Il faut que ce soit une main d’œuvre illégale, corvéable à merci.
  • Je comprends bien tout ça, mais alors pourquoi Théo Francken renvoie les immigrés dans leur pays avec autant de violence si son intérêt est plutôt de les garder ?
  • Excellente question. Bon, avec toutes les guerres et les désastres environnementaux, on a un vrai « roulement » de l’immigration. Du coup, on en profite tandis qu’ils sont en situation d’illégalité, et on les remballe quand il faut se prononcer et éventuellement leur donner les mêmes droits qu’aux autres citoyens.
  • Je vois. C’est absolument horrible. Ça répond aussi à d’autres objectifs de les remballer ?
  • Ça donne l’impression aux citoyens qu’on les écoute, parce qu’on ne peut pas « accueillir toute la misère du monde ». Ça répond aussi aux préjugés racistes. Et, finalement, ça évite de se demander pourquoi tous ces gens se retrouvent chez nous…
  • Ok, ça fait beaucoup. La question des causes des migrations, je propose qu’on laisse ça pour plus tard.
  • C’est toi qui le dis !
  • Par contre, le coup de toute la misère du monde, il y a une part de vrai là-dedans, non ?
  • De toute façon, il faut vraiment relativiser « toute la misère du monde ». La misère du monde, elle se contente à 90% des cas de rester bien sagement chez elle. L’immigration est avant tout régionale, entre pays limitrophes. Pour le reste, difficile à dire. Je suppose que ça dépend des « marchés ». L’idée selon laquelle les étrangers prendraient notre boulot me fait rire…jaune, quand on voit la discrimination à tous les étages. Si ce sont des jobs dont les Belges ne veulent pas, l’argument tient-il toujours ? Si on sait qu’on aura du mal à payer les pensions plus tard et donc qu’on a besoin de plus de travailleurs, l’argument tient-il toujours ?
  • Et ça, c’est seulement si cette main d’œuvre devient légale…
  • Tout à fait. Ce qui est sûr, c’est que monter les « petites gens » les uns contre les autres, à coup d’instrumentalisation raciste, ça permet d’éviter que ces gens justement se mettent ensemble pour avoir des revendications.
  • Comme pour la collusion d’intérêts entre petits patrons, employés et ouvriers ?
  • Voilà. Marx et Engels avaient remarqué que le racisme anti-Irlandais par les Anglais était très pratique. Diviser pour régner. Tant qu’ils se battaient les uns contre les autres, les gros patrons, eux, étaient tranquilles.
  • Dis, à ce stade, il y a une chose dont je ne suis plus très sûr. Tu m’as dit au tout début de cette conversation que les entreprises fusionnaient pour « survivre ». Si elles ne grossissent pas, d’autres qui se trouvent sur le même marché qu’elles, par exemple le marché des magasins de chaussures, grossiraient à leur place et les avaleraient.
  • Oui.
  • C’est ce même mécanisme qui est à l’œuvre quand on parle immigration, charges sociales, flexibilité, etc. ?
  • Oui, exactement le même. En fait, quand on dit qu’une entreprise doit « grossir » pour survivre, ce n’est pas simplement grossir en taille. Ça veut juste dire qu’elle doit constamment augmenter ses profits, gagner de plus en plus. Racheter une autre entreprise est un des moyens, la porte d’entrée de notre discussion. Mais il faut bien comprendre que ce n’est qu’un moyen parmi d’autres. Chercher à diminuer les charges sociales en est un aussi, baisser les salaires idem, augmenter la flexibilité itou !
  • Sauf que toutes les entreprises font pareil, donc l’avantage concurrentiel gagné ne l’est que pour un court moment, et l’ensemble des conditions de tous se dégrade !
  • Tout à fait, c’est une sorte de fuite en avant qui ne peut mener qu’au désastre. Mais attention, ce désastre, c’est déjà maintenant. Pas besoin de penser que ce sera pour plus tard. Tout ça se fait progressivement, suffisamment progressivement pour qu’on râle un peu à chaque coup porté à nos conditions de vie, à notre éthique sans pour autant déclencher une révolution.
  • C’est l’histoire de la grenouille qui se laisse ébouillanter si on la plonge d’abord dans de l’eau froide qu’on réchauffe petit à petit…
  • Oui, j’utilise souvent cette image. J’avais même rédigé une des premières versions de l’article Wikipédia qui raconte cette anecdote ! Et en attendant, on nous suggère des tas de « pseudo-solutions » qui donnent l’impression que ça ira quand même…

Suite dans la partie 4.

***

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Analyses

Comprendre les fusions d’entreprises (partie 2)

Le début du dialogue est disponible ici.

  • …ce sont toujours les mêmes acteurs économiques au final qui prennent du poids au détriment des autres en rachetant, en fusionnant, en grossissant.
  • Au détriment des autres ?
  • Et ils sont nombreux !
  • C’est ce qui m’intéresse justement. Les conséquences sociales, les conséquences concrètes des fusions. Mais avant de les aborder, je voudrais encore comprendre quelque chose. S’il y a un telle « tendance monopolistique » depuis si longtemps, comment se fait-il qu’il n’y ait pas que des monopoles aujourd’hui ?
monopole

Le linge Monopole supprime le blanchissage, pas le blanchiment, nuance!

  • Très bonne question. Je vois deux raisons essentielles : d’abord parce que comme le marché est libre, de nouvelles entreprises continuent d’être créées tout le temps – quitte à être « avalées » plus tard. D’autre part, il existe des « autorités de la concurrence », censées empêcher les monopoles.
  • Ah, c’est bien ce que je pensais ! On peut donc réguler la « tendance monopolistique ». Et faire en sorte que ce ne soit pas un problème.
  • Ce serait magnifique mais, non, ce n’est pas comme ça que ça se passe. Si on régulait vraiment, le marché ne serait plus libre, comme je l’expliquais plus haut.
  • Heu… Je suis perdu. À quoi sert-elle cette régulation alors ?
  • À empêcher que le système se casse la figure. Imagine un secteur de l’économie dirigé par un monopole, que se passerait-il ?
  • Il aurait tout pouvoir d’augmenter les prix, d’exploiter les travailleurs, de fournir des objets de mauvaise qualité, etc. En somme, c’est ce qu’ils font déjà !
  • J’apprécie le sarcasme mais, non, ce n’est pas tout à fait ce qu’ils font. Le laptop sur lequel travaille le schizophrène qui rédige ces lignes fonctionne plutôt bien jusqu’ici…
  • D’accord, bon, j’exagère un peu. Dans un système de monopole complet détenu par le privé, ce serait encore pire, c’est ça ?
  • Et ce n’est pas tout. Il faudrait imaginer ce scénario étendu à tous les marchés. Pas seulement les chaussures dont on parlait tout à l’heure, mais l’énergie, les transports, l’agriculture, les télécommunications, etc.
  • Et ça change quelque chose que ce soient des monopoles privés ou publics ? Ou c’est juste de la vraie concurrence qu’il faut ?
  • Très bonne question. On peut préciser : tant qu’il n’y a pas un seul monopole privé qui maîtrise tous les marchés, un peu comme dans un scénario de science-fiction, chaque monopole lié à un marché doit continuer à faire des profits et essayer de se diversifier pour entrer sur un nouveau marché. On laisse pour l’instant la question de la « vraie concurrence », mais j’y reviendrai, promis.
  • Donc pour éviter que ce soit un autre monopole d’un autre marché qui fasse pareil avec lui ?
  • On est dans le même principe que tout à l’heure, mais à l’échelle de tous les marchés. D’ailleurs, cette diversification existe déjà. Tu te souviens de l’importateur de voitures d’Ieteren qui a racheté les cahiers Moleskine ! La papeterie et les voitures, ça n’a aucun rapport ! C’est juste pour grossir.
  • D’accord. Et c’est différent pour les monopoles publics ?
  • Ah, sensiblement. Un monopole public n’est pas un monopole né du marché libre, au contraire. C’est un monopole qui naît de la loi, parce que le marché n’est justement pas libre. Autrement dit, il ne doit pas batailler pour conserver sa position et, par conséquent, il ne doit pas faire de profits. En plus, le monopole public est censé, comme son nom l’indique, appartenir au public, donc représenter les intérêts de tous et pas les intérêts de quelques actionnaires.
  • Je pense que je comprends. Du coup, toutes les conséquences négatives dont tu allais me parler ne s’appliquent pas aux monopoles publics ?
  • Non, en effet. Ce qui ne veut pas dire qu’un monde fait exclusivement de monopoles publics serait un monde parfait. Il y a d’autres obstacles mais ce n’est pas le sujet, ici.
  • Tu as raison, je risquerais de te parler des expériences communistes passées et tu n’aimerais pas ça !
  • Là encore, j’apprécie le sarcasme ! Ça ne me dérange pas d’en parler, en fait. Mais on va faire une chose à la fois si tu veux bien.
  • On en était où ? Au fait que si un monopole s’étend à tous les marchés… Que se passe-t-il ?
  • Réfléchis…
  • Eh bien, là, il n’a plus aucune obligation de qualité, ni même d’encore grandir en fait. Le monde serait géré par un seul individu et selon son seul bon vouloir. Ce serait un monde totalitaire géré par le privé. Heureusement, on n’en est pas là.
  • Et on n’en sera jamais là. Parce qu’on aurait alors changé de modèle économique. C’est pour ne pas arriver à ça que la régulation existe. Autrement dit, la régulation n’a pas comme objectif de « limiter » le système, de le rendre « décent », mais plutôt d’assurer sa longévité !
  • J’avais jamais pensé voir les choses comme ça… Bon, c’est peut-être le moment de parler de tous les problèmes que ces pseudo-monopoles créent, tu ne crois pas ? En plus, il y a plein de sujets sur lesquels tu m’as dit qu’on reviendrait plus tard.
  • Oui, je n’ai pas oublié. On va essayer d’en énumérer quelques-uns en illustrant avec des événements de l’actualité très récente. Donc, résumons. Les grosses entreprises, pour survivre, doivent croître. Pour ça, elles rachètent, fusionnent, prennent des participations financières, etc.
  • Jusqu’ici, je te suis.
  • Une fois qu’elles ont fusionné, que se passe-t-il ?
  • Eh bien, il y a moins d’acteurs économiques sur le marché de la chaussure !
  • Très bien, on peut rester sur le marché de la chaussure pour bien comprendre. Moins d’acteurs économiques ? Pas forcément. Entre-temps, plusieurs petites entreprises innovantes de chaussures peuvent avoir vu le jour.
  • Il y a moins de « gros » acteurs économiques sur le marché de la chaussure alors !
  • Oui, voilà. Et en interne de ces entreprises ? Il se passe quoi si deux entreprises fusionnent ?
  • Eh bien, je suppose qu’il y a des doublons dans le personnel. Donc des licenciements ?
  • Souvent, les licenciements collectifs font même partie des pré-accords de fusion : on négocie le nombre de personnes à licencier avant de fusionner.
  • Ça arrive à chaque fois ? Je veux dire : est-ce que c’est aussi inéluctable que le processus de fusion dont tu me parlais ?
  • Disons que je vois peu de contre-exemples. Les licenciements peuvent arriver plus tard ou plus tôt, mais ils arrivent. Regarde Siemens. J’expliquais fin novembre que le groupe allait se séparer de plusieurs milliers de personnes. Et la fusion entre Alstom et Siemens date de fin octobre.
  • Oui, et parfois l’entreprise qui rachète ne reprend pas le personnel de l’entreprise rachetée. Je suppose que tout cela dépend du type de rachat ou de fusion.
  • Un rachat n’est d’ailleurs pas une fusion…ni une prise de capital ! Mais on n’a même pas besoin de tous ces détails, tant qu’on garde en tête qu’il n’y a pas que les licenciements « secs » qui comptent.
  • C’est-à-dire ?
  • Eh bien, les départs à la retraite anticipés sont aussi des formes de licenciements. Et même les départs « naturels » à la retraite, si les postes quittés ne sont pas remplacés, ont le même effet sur les travailleurs restants et sur le marché du travail en général.
  • Sur les travailleurs restants, ça veut dire encore plus de pression puisqu’ils vont devoir faire le même travail, mais avec moins de personnel ?
  • Et sur le marché du travail…
  • …parce que le chômage ira en augmentant !
  • Tout juste.
  • À propos du chômage, j’ai parfois l’impression que selon la personne qui parle, on a des discours complètement opposés. Classiquement, on dit qu’on « fait dire » ce qu’on veut aux chiffres.
  • Ce qui est vrai. Par exemple, de façon générale, on peut dire que les chiffres du chômage évoluent peu depuis 10 ans en Wallonie.
  • À part pour les plus âgés pour qui la tendance est sans cesse croissante.
  • Oui, ce qui peut être un effet des grandes vagues de licenciements d’ailleurs. Mais ce n’est pas seulement ce que je voulais dire. Ce que je veux dire, c’est que cette statistique ne dit pas grand-chose si on ne la met pas en liens avec la politique de ces dernières années sur le chômage.
  • Tu dois être plus précis.
  • Eh bien, en Wallonie, les politiques ont mis en place la dégressivité du chômage.
  • Ça ne change rien aux chiffres, ça !
  • Mais ils ont aussi mis en place l’exclusion du chômage.
  • Bah du coup, le chômage devrait diminuer alors ?
  • Si tu regardes le tableau dont je te parlais, on dirait bien que c’est le cas pour la dernière année. Et ce serait le résultat artificiel d’une politique antisociale. Pas la conséquence positive d’une reprise économique.
  • Et il y a un moyen de vérifier si le chômage diminue artificiellement ou réellement ?
  • En regardant par exemple les chiffres de fréquentation des CPAS. Et ceux-là sont sans ambiguïté: +10% en 8 mois pour 2016 !
  • C’est énorme ! Il n’y aurait pas d’autres explications en plus ? Comme les migrants qui ont droit au CPAS.
  • Si, je suppose que ça peut avoir un effet aussi, mais ça ne peut expliquer une telle différence. Tu vois, c’est très compliqué et c’est la raison pour laquelle on « fait dire » ce qu’on veut aux chiffres, selon ce qu’on veut montrer. Il n’y a pas d’outil qui dirait la Vérité avec un grand « V » – juste des façons de voir le monde en fonction des valeurs qu’on défend.
  • On en revient aux questions de morale de tout à l’heure.
  • Oui, en effet.
  • Mais pourquoi le plein emploi ne serait-il pas possible ?
  • Bonne question. Parce que le chômage est en fait très utile au capitalisme.
  • Pardon ? Mais il me semble avoir entendu des patrons disant qu’il fallait lutter contre le chômage !
  • Peut-être mais c’est de l’hypocrisie.
  • Je ne comprends pas.
  • Pourtant c’est simple. Comment s’assurer, comme patron, que tu auras toujours une « manne disponible » dans laquelle puiser de nouveaux travailleurs dès que tu en as besoin ? Avec du chômage ! Comment s’assurer que tu pourras mettre la pression sur tes travailleurs ? En leur disant qu’il y en a plein qui n’attendent qu’une seule chose : leur place. Donc, grâce au chômage ! Comment s’assurer que tu pourras les sous-payer ? En leur disant que c’est déjà mieux que le chômage – surtout s’il est dégressif !
  • Du coup, d’après toi, le travail se raréfie d’un côté et ça continue de servir les intérêts des patrons de l’autre, non seulement parce que ça diminue leurs coûts salariaux mais en plus parce que ça leur permet de faire du chantage auprès de leurs travailleurs, c’est ça ?
  • C’est ça.
  • Pas très réjouissant.
  • En effet. Et les conséquences sont très concrètes : on exige des travailleurs de plus en plus de « flexibilité », un joli mot derrière lequel on trouve du travail de nuit, du travail les jours fériés, l’exigence d’être appelé à n’importe quel moment même si on est en congé, des périodes très denses suivies de périodes de chômage technique, etc.
  • Avec des burnout pour conséquence.
  • Imagine qu’en 7 ans à peine, de 2007 à 2014, les cas de dépressions et burnout ont quasi triplé ! Et c’est pendant ce même laps de temps que le gouvernement soi-disant socialiste de Di Rupo en Belgique a mis en place la dégressivité du chômage et l’exclusion du chômage.
  • Et l’augmentation des cadences produit des accidents aussi. Il n’y a pas si longtemps, il y a eu des morts chez Arcelor Mittal suite à une explosion, à la SNCB aussi…
  • Ce n’est pas tout. Jeudi passé, un chauffeur poids lourd néerlandais est mort sous les roues de son camion, encore une fois chez Arcelor Mittal à Gand, au même endroit.
  • Franchement, c’est déprimant. Cela dit, la tendance générale depuis 100 ans reste quand même la diminution progressive du temps de travail…
  • Ce n’est pas aussi clair. Cette tendance était évidente, tu as raison, jusque récemment. Mais, en observant convenablement les statistiques disponibles, on constate un resserrement, en tout cas depuis 1999. Cela fait presque 20 ans que le temps de travail ne s’est pas réduit, ça commence à compter. D’autant que, comme tu le sais, l’âge de la retraite a été repoussé. Je pense qu’on va vers une réaugmentation du temps de travail tout au long de la vie.
  • Malgré la robotisation !
  • Celle-ci ne se traduit pas, ou pas encore, en termes de productivité. C’est un phénomène pour lequel il n’existe pas d’explication qui fait consensus, mais j’en ai donné mon interprétation récemment.
  • Pourtant la réduction du temps de travail revient souvent sur le tapis, comme la semaine de quatre jours.
  • Dans les propositions de loi actuelles, celle-ci n’est proposée que dans le but d’augmenter encore la flexibilité des travailleurs, comme on le voit chez Auto 5. Il faut voir aussi si ça se traduit effectivement en nouvelles embauches. Pour l’instant, je reste sceptique.

Suite dans la partie 3.

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Analyses

Comprendre les fusions d’entreprises (partie 1)

  • Dis, j’ai lu que pour 2018, on allait de nouveau avoir plein de fusions d’entreprises. Je sais que tu parles souvent de ça, que tu as l’air de trouver ça important.
  • Oui, en effet.
  • Mais en fait, moi, je ne crois pas avoir bien compris pourquoi.
  • D’accord. Disons que les fusions d’entreprises peuvent être une bonne porte d’entrée pour comprendre les contradictions de notre système économique.
  • Et les impacts concrets de celui-ci sur les gens ?
  • Oui, aussi. Mais si tu veux comprendre tout ça, il faut y aller pas à pas. L’économique influence le social, mais pas toujours directement.
walt-disney

Walt Disney – bien avant que la société ne rachète la 21st Century Fox!

  • Alors, commençons par le début. Pourquoi une entreprise devrait-elle en racheter d’autres ? J’imagine un magasin de chaussures dans un village. Il fonctionne bien, les gens viennent depuis des années, je ne vois pas pourquoi ça devrait changer !
  • Et pourtant. Tu en connais encore beaucoup des magasins de chaussures indépendants, qui ne font pas partie de grandes chaînes ?
  • Non, c’est vrai. Quand j’y pense. Mais pourquoi ?
  • Parce que les marchés sont libres. Le marché de la chaussure par exemple est libre. Ça veut dire que n’importe qui peut ouvrir un nouveau magasin de chaussures s’il le souhaite.
  • Donc, dans mon village, même s’il y avait déjà un magasin de chaussures, n’importe qui peut en ouvrir un autre ?
  • Voilà. Par exemple parce qu’il pense qu’il peut vendre d’autres chaussures, moins cher, plus belles, avec des marques plus attractives, etc.
  • C’est peut-être pas super cool pour le magasin qui était déjà là mais au moins ça fait de la concurrence, c’est bon pour les consommateurs, non ?
  • D’une certaine façon, oui. Mais garde bien cette réflexion en tête, on y reviendra un peu plus tard. Je voudrais d’abord te poser une question : est-ce qu’il y a assez d’acheteurs de chaussures pour que les deux magasins coexistent ?
  • Ça dépend de la taille du village, non ?
  • Tout juste. Et qu’est-ce qui se passe tant qu’il y a plus d’acheteurs potentiels que de magasins ? Autrement dit, plus de demande que d’offre ?
  • Bah je suppose que les magasins présents vont essayer de grandir et que de nouveaux magasins vont ouvrir…
  • Jusqu’à ce que ce marché soit saturé, qu’il y ait trop de magasins par rapport à la demande. Mais ça, on ne le sait jamais à l’avance en fait.
  • Donc ?
  • Donc plusieurs magasins vont ouvrir, trop en fait, et à un moment donné, pour différentes raisons qui peuvent aller du prix des marchandises à leur qualité, de leur marketing à la sympathie du personnel, du fait qu’il y ait des places de stationnement ou pas…bref, pour une raison ou pour une autre, les magasins les « moins concurrentiels » vont disparaître.
  • Je vois. C’est pas génial pour eux mais en même temps le marché était sursaturé, il fallait revenir à une situation d’équilibre : juste assez de magasins par rapport au village. Au moins la situation est stable maintenant. Je ne vois toujours pas pourquoi, parmi ceux qui restent, certains devraient en racheter d’autres !
  • D’accord. Imagine que dans ce village il y a trois magasins de taille équivalente et dont les collections se complètent assez bien. Qu’est-ce qui se passerait ?
  • Eh bien, comme je le disais, elles pourraient toutes les trois coexister. Sur des générations !
  • Tu crois ? D’abord, je pense que tu fais preuve d’un peu d’angélisme. Et, ensuite, je pense que tu oublies que le marché est libre.
  • Je ne comprends pas.
  • Tu fais preuve d’angélisme parce que tu crois que comme les trois magasins se complètent bien, ils ne se battent pas entre eux, ils ne sont pas en concurrence. Si tu es le directeur d’un de ces magasins, tu veux assurer sa survie…et gagner de l’argent.
  • Oui, forcément. Et alors ?
  • Alors tu vas chercher à vendre plus de chaussures que l’année d’avant, c’est logique. Si tu ne le fais pas, ton concurrent, lui, le fera. Et toi, non seulement tu n’en vendras pas plus, mais tu risques d’en vendre moins. Et si ça continue comme ça, ton concurrent te prendra toute ta clientèle et tu devras mettre la clé sous la porte.
  • Mais on pourrait tous les trois se mettre d’accord ! Je veux dire : si on sait qu’à trois tout va bien, pas besoin de grandir, ça suffit comme ça !
  • Ça c’est la preuve d’angélisme ! Plus sérieusement, d’accord, imaginons – mais c’est quand même une situation très exceptionnelle – que ces trois directeurs se mettent d’accord entre eux. Que se passerait-il ? C’est là qu’intervient mon deuxième argument.
  • Le marché libre ?
  • Le marché libre. En fait, l’accord entre tes trois magasins ne vaut évidemment qu’entre eux. Or, rien n’interdit à un quatrième magasin de venir s’implanter en proposant tous les prix et toutes les qualités.
  • Pourquoi ferait-il ça ? On a dit que le marché de la chaussure était à l’équilibre comme ça, qu’un magasin de plus, ce serait trop !
  • Bien sûr, mais tout ça n’est pas figé dans le temps et dans l’espace. Si tu arrives à une table à manger et que toutes les places sont prises, tu as encore le choix de pousser quelqu’un et de t’asseoir à sa place…si tu sais que tu es plus fort.
  • Je ne sais pas. Quelque part, je me dis que ce n’est pas bien de faire ça, pas moral. D’autre part, je me dis que l’accord qu’il y a entre les trois magasins de chaussures pourrait exister entre tous les magasins de chaussures.
  • Ok, c’est très intéressant ce que tu dis. La question de la moralité n’est, à mon avis, pas vraiment pertinente. Si le quatrième magasin veut venir s’implanter, même en poussant les autres, ce n’est pas parce qu’il est « méchant », mais parce que s’il ne le fait pas, ses concurrents à lui le feront. Et c’est lui qui vendra moins de chaussures. Donc qui risque finalement de disparaître.
  • Sauf si tous les magasins sur le marché de la chaussure se mettaient d’accord pour ne produire que le nombre de chaussures nécessaires !
  • Mais alors il faudrait interdire la production de chaussures et la création de nouveaux magasins quand ce marché est saturé. Et vois bien ce que ça veut dire : s’il faut interdire de nouveaux magasins, le marché n’est plus libre.
  • Je vois. Donc tant que le marché est libre, les acteurs économiques, quel que soit le marché, sont obligés d’être en concurrence et ne peuvent se mettre d’accord entre eux.
  • Là, tu vas un peu vite. Il peut y avoir des formes d’accords, mais on verra ça plus tard. Disons que pour l’instant, tu dois d’abord bien comprendre la concurrence entre ces acteurs.
  • J’ai compris ça. Mais je ne comprends toujours pas pourquoi ce quatrième magasin de chaussures devrait fusionner avec d’autres. Il peut se contenter, même si je continue à trouver ça immoral, d’arriver dans ce village et de prendre la place du plus faible !
  • Sauf que, comme le marché est libre, il prend toujours le risque d’être à la merci d’un cinquième magasin qui prendrait sa place à lui. Parce que lui serait devenu…le maillon faible.
  • Tu es en train de me dire que pour éviter d’être « mangé », il est obligé de grossir et de « manger les autres » ?
  • Même les entreprises les plus puissantes, pour garder un avantage sur leurs concurrentes, sont obligées de continuer à faire des super-profits, plus gros que les super-profits des autres. Et pour ça, il n’y a pas dix mille solutions : elles doivent croître.
  • Parce que comme on l’a vu plus haut, si elles se contentent de « rester aussi grosses qu’avant », les concurrentes grandiront et pas elles, ce qui causera finalement leur perte.
  • Tout juste. Et il ne faut pas croire que c’est quelque chose de « rare ». Ce qui est « rare », ce n’est pas la disparition d’une petite enseigne, c’est sa longévité. Et même de très très grosses enseignes disparaissent tout le temps. Ce qui est la preuve que même les géants ont des pieds d’argile et doivent continuer dans cette fuite en avant du « toujours plus gros ».
  • Tu as des exemples ?
  • Bien sûr, tout plein. On a vu l’année passée, en 2017, les difficultés de Toshiba qui n’a pas aussi bien réussi que les autres dans ce domaine. Et tu te souviens certainement des géants Virgin, Monoprix, Nokia, Kodak, Moulinex, GB, Lehman Brothers, Enron, Compaq, Rover, Saab…
  • Oui, c’est dingue. Ils ont tous disparu.
  • …ou ont été rachetés. On le voit : la guerre économique est une vraie guerre et même les géants, s’ils ne sont pas assez prudents, ne grandissent pas assez ou pas stratégiquement, peuvent disparaître au profit d’autres géants plus compétents en matière d’exploitation, plus cyniques, plus agressifs.
  • Ces géants, pour continuer de grandir, vont donc chercher à racheter d’autres géants. Je comprends maintenant.
  • Oui, voilà. C’est pour cette raison qu’apparaissent les fusions. Rien que cette année, on a vu des fusions complètement incroyables : Bayer/Monsanto, Alstom/Siemens, Fnac/Darty, Opel/Peugeot, Disney/21st Century Fox, etc. En France, la seule banque d’affaires Rothschild, une des institutions compétentes pour ce genre d’opérations financières complexes, a géré cette année des opérations à hauteur de 122 milliards d’€ uniquement pour la République française !
  • 122 milliards d’€ ! Je me trompe ou c’est plus que le PIB de certains pays ?
  • Tu ne te trompes pas. C’est plus que le PIB du Maroc par exemple.
  • Bon, d’accord. Mais quand je lis la presse économique, on me dit que les fusions-acquisitions sont le résultat d’un contexte économique particulier, celui d’une reprise économique. En plus, ils voient ces fusions comme très positives pour, je cite, « créer des champions européens capables d’affronter les grands groupes asiatiques et nord-américains ».
  • Je ne suis pas d’accord pour la première remarque. Mais, si on accepte le jeu du marché libre, il n’y a pas de doute sur le fait que, d’un point de vue économique, ces fusions soient positives.
  • Là, il va falloir que tu m’expliques. Je pensais que tu critiquais ces fusions !
  • Il ne faut pas aller trop vite. Et surtout ne pas mélanger un point de vue moral avec une logique économique. D’un point de vue moral, je suis opposé à ces fusions parce qu’elles créent beaucoup de misère. On y viendra plus tard.
  • Ça fait déjà beaucoup de choses sur lesquelles on doit revenir plus tard.
  • Oui, je sais. Mais on ne peut pas tout expliquer en même temps. Je disais donc que je suis critique d’un point de vue moral, mais que ces fusions sont logiques et même nécessaires dans ce système économique.
  • Oui, ça je l’ai maintenant bien compris. Et je suppose que c’est pour ça que tu es en désaccord avec la première remarque qui dit que ces fusions sont le résultat du contexte actuel.
  • Depuis que le système capitaliste existe, il y a des fusions. Je te cite une phrase en passant : « Ce qui caractérise notamment le capitalisme actuel, c’est la domination des groupements monopolistes constitués par les plus gros entrepreneurs. »
  • Monopolistes ?
  • Oui, à force de se racheter entre eux, il ne subsiste plus que quelques rares très très gros acteurs sur un marché. C’est une « tendance au monopole ».
  • D’accord, je comprends. Par contre, ta citation dit le contraire de ce que tu disais : je ne connais pas l’auteur mais il précise bien qu’il parle du « capitalisme actuel ».
  • Oui, tout à fait. Et tu crois qu’elle date de quand cette phrase ?
  • Je ne sais pas.
  • L’auteur de cette phrase est Lénine, et il l’a écrite…il y a 100 ans, en la documentant avec des fusions-acquisitions de l’époque ! Autrement dit, les fusions-acquisitions ne sont pas du tout liées à « un » contexte particulier, mais elles sont structurelles. Elles naissent du capitalisme lui-même et elles ont toujours existé depuis que le capitalisme existe. Le contexte peut faire augmenter ou diminuer la tendance, mais pas agir sur son caractère inéluctable.
  • Je vois. Mais s’il pensait que le capitalisme, plus tard, ne serait plus monopoliste, il se trompait, n’est-ce pas ?
  • Il ne le pensait pas. Simplement, il précisait que cette tendance monopoliste n’est qu’une étape parmi d’autres dans le grand mécanisme du capitalisme.
  • Parmi d’autres étapes qu’on verra plus tard ?!
  • Tu te moques, je sais. Mais avant de venir sur ce terrain-là, je voudrais que tu comprennes bien pourquoi ces fusions sont positives pour les acteurs économiques dont il est question.
  • Enfin, seulement pour ceux qui gagnent…
  • Oui, effectivement. Ce sont les « gagnants » de ces fusions qui en profitent : le « nouveau » Bayer, le « nouveau » Peugeot, etc. Devenus plus gros, ils éliminent la concurrence sur leur marché, peuvent produire plus pour moins cher, font des économies d’échelle et, surtout, empêchent quiconque de devenir aussi gros qu’eux dans le futur. D’ailleurs, on a pu voir ces derniers mois combien les jeunes « startups » se faisaient racheter par des acteurs économiques plus gros. À tel point que se faire racheter est paradoxalement synonyme de « succès ». Sauf que dans ce mécanisme-là, en haut de la pyramide, ce sont toujours les mêmes au final qui prennent du poids au détriment des autres…
  • Au détriment des autres ?

Suite dans la partie 2.

***

Merci au tipeur grunge_puppet_fatal86 !
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Revues de presse

#6 Revue de presse (Joyeuses fêtes)

Une semaine qui va vous donner envie de faire la fête. Ou de vous soûler au point de tout oublier. C’est selon.

On commence avec la torture dès le retour au bled des Soudanais que notre gouvernement a expulsés. Au même moment, de nouvelles rafles au Parc Maximilien pour lesquelles on a appris que les flics avaient des quotas. Eh les Noirs, zêtes pas bankable, ici. Allez en Libye, là on vous paie cash pour moins cher que vos courses du mois chez Colruyt. De toute façon, si y’a du racisme, ce n’est que du racisme de classe : le même gouvernement qui nous divertit de ses précédentes conneries qu’avec de nouvelles bien fraîches a décidé d’inventer la pension à points. L’embrouille, c’est que le point n’a pas une valeur absolue, seulement une valeur relative : à votre pension, on multiplie la valeur du point à ce moment-là par le nombre de points accumulés. Et croyez-moi, ça risque pas d’être le même cours que le Bitcoin! Évidemment, on peut toujours garder le nez en l’air en disant « j’ai rien vu ». Avec un peu de chance, on apercevra un OVNI poursuivi par des avions de chasse US depuis 2004. C’est quoi le plus étonnant ? Que de probables petites femmes vertes (mon côté féministe) passent vite leur chemin en voyant la lie de l’univers que notre espèce représente ou que ce programme financé par le département de la Défense ait surtout permis à une clique de copains de se remplir les poches ? Je me le demande.

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Elles volent vers le foie gras

À part ça, l’info de la semaine, c’est pour moi la fin de la neutralité du web aux USA. J’ai eu l’occasion de dire tout le bien que j’en pensais récemment. D’autres divers d’hiver suivent : RT France (Russia Today) se décline maintenant en télévision. Très amusant de voir toute la presse mainstream dénoncer un « média de propagande ». À votre avis, ils sont conscients de faire pareil ? ; La Ligue des Droits de l’Homme et le CNAPD ont introduit un recours en suspension contre l’exportation d’armes vers l’Arabie Saoudite. On salue l’initiative. Don Quichotte aurait approuvé !

On prend une grande inspiration, et on y retourne !

Washington accuse la Corée du Nord d’être derrière l’attaque informatique Wannacry. Après, faudra plus dire que c’est un pays arriéré, hein… ; l’Islande a une super nouvelle Première ministre. Son premier acte fort : mettre enfin en place la fameuse constitution citoyenne dont on a beaucoup parlé (surtout Mélanie Laurent dans le film « Demain »). Heu. Non. En fait non, elle va rien mettre en place du tout. Humour ; la BNB (banque nationale) est super PO-SI-TI-VE quant au marché de l’emploi en Belgique et prévoit la création de 309.000 jobs de 2014 à 2020. On doit pas vivre dans le même monde… En même temps, la BNB ne dit pas de quel genre de travail il s’agit, ni le type de contrats, ni si les barèmes sont respectés, ni si ce travail touche toutes les classes sociales, ni si diminuent les discriminations (ce qui n’est pas le cas, ça on le sait), ni le niveau d’études concernés, ni si on a assisté à des licenciements précédant les engagements pour diminuer les coûts, etc. En fait, on ne sait rien. Mais on est quand même PO-SI-TIF parce que le chômage diminue (et les chiffres du CPAS explosent, mais chuuuut !) ; ABinbev va refourguer son catalogue d’ex-bières artisanales aux Eurocrates de la place du Luxembourg à Bruxelles dans un bar ad hoc. Ils ont bien cerné leur public-cible ; Et Ryanair est passé aux menaces face aux pilotes récalcitrants.

Du reste, l’économie n’a pas changé en quelques jours. Ses fonctionnements OPAques demeurent identiques, avec leur cortège de misère à la clé.

Fusions, acquisitions, OPA et autres joyeusetés

  • Euronav, dont on a déjà parlé ici et là rachète l’Américain Gener8. C’est normal, non ? Au moins y’a d’entreprises maritimes, au moins y’a de bateaux, non ? Ah. On me dit que non.
  • Lufthansa, le grand gagnant des mouvements de rachats dans les compagnies aériennes ces derniers mois, attend le feu vert de l’UE pour racheter les débris d’Air Berlin. Le suspense est intense, tout le monde craint l’intransigeance de l’UE sur la tendance concentrationnaire (oui, le jeu de mot est vaseux, j’assume) de notre économie. J’déconne. L’UE va laisser passer, hein, comme d’hab.
  • Le Belge Greenyard s’apprête à racheter le géant de l’ananas Dole. Je me sens fier d’être belge, là. Tellement.
  • Belfius voudrait fusionner avec Proximus. Pour « mieux s’armer face aux GAFA ». Zont le sens de la formule ! Ah, ils savent rire !
  • Land Invest va racheter 50% d’Ogeo fund. Sacré Dominique Janne (à la manœuvre). Lui qui m’avait permis – sans le savoir – de me faire les dents dans le journal « Pan » tellement il s’en désintéressait et ne le lisait pas (ce qui nous permettait d’y raconter ce qu’on voulait…)
  • Le géant du numérique Thales s’offre l’autre géant du numérique Gemalto pour une valorisation à 5 milliards d’€ du second. Des petits joueurs.
  • Walt Disney rachète 21st Century Fox. Rien que ça. Le tout pour 52 milliards d’€. Des gros joueurs cette fois. Juste pour remettre les choses en perspective : avec l’argent de 5 fusions comme celle-ci, on résout le problème de la faim dans le monde. Alors on nous refait le coup du « oui, mais les autorités de la concurrence doivent donner leur accord ». Allons donc. On rappelle à ces gens que ces mêmes autorités US n’ont vu aucun souci il y a quelques jours à peine à la megafusion Bayer-Monsanto ? Y’en a qui sont d’une naïveté…
  • Unibail-Rodamco annonce le rachat de Westfield dont le titre s’est du coup envoléééé pour une valorisation à 21 milliards d’€.
  • D’Ieteren a une crise d’indigestion après avoir trop mangé ces dernières semaines. Dégringolade en bourse.

Concurrence, dumping, guerre économique

  • Washington impose 300% de taxe sur les importations d’avions Bombardier. C’est une autre façon de favoriser les « circuits courts », that’s all. Faut pas voir le mal partout. Sinon, au passage, remarquons une nouvelle fois que le protectionnisme c’est toujours mieux chez soi que chez les autres…
  • L’UE accuse Ikea de percevoir des avantages fiscaux indus aux Pays-Bas. Du coup, je me dis : « Eh Manu, tu vois qu’il n’y a pas que les entreprises US qui se font prendre la main dans le sac par l’UE ? ». Ce à quoi je réponds : « Certes. Mais ce qu’il faut comprendre c’est que l’économie capitaliste tend naturellement vers les monopoles, ce qui ne veut pas dire qu’elle en a l’intention. Autrement dit, des corrections « à la marge » sont nécessaires pour lâcher un peu de pression et empêcher que l’ensemble du système s’effondre. » Et une des façons de faire est de taper sur les doigts voleurs de Ryanair, Ikea, et autres. (Au final, ça ne change rien à la dynamique générale, by the way.)
  • Pour rester dans le sujet, il paraît qu’Apple va verser ses 13 milliards d’amende à l’Irlande (qui n’en veut toujours pas). Ce sera donc sur un compte…bloqué. En attendant. Vous imaginez ? Le racket par les multinationales est tel, la concurrence entre les pays pour accueillir ces voleurs est telle qu’ils sont dans l’obligation de refuser de percevoir des sommes qui seraient pourtant bien utiles mettons par exemple, soyons fous, pour des dépenses sociales.
  • Toujours pour rester dans le sujet, c’est au tour du Luxembourg de faire appel contre la sanction de l’UE concernant Amazon (qui devrait pourtant rapporter quelques piécettes au Duché.
  • L’État français s’apprête à lancer une grande campagne de privatisations au printemps. Là, c’est juste un teasing.

Et une semaine décevante pour les licenciements collectifs avec « seulement » le géant israélien Teva, numéro un mondial du générique, qui va supprimer 14.000 emplois en deux ans. 25% de ses effectifs. Ça concerne des emplois aux USA, en Israël et en Europe. Enfin, en Belgique, on supprimela majorité des casernes de la protection civile. C’est pas grave, il ne pleuvra presque plus grâce au changement climatique. Ou pas.

Sinon, apparemment, les inégalités se seraient creusées « dans presque toutes les régions du monde », selon une recherche (de Lucas Chancel, avec Thomas Piketty) qui souligne combien c’est le cas aux USA mais aussi en Chine en Russie, deux pays dont les économies se sont libéralisées.

Bonnes fêtes. Les oies gavées sont mortes pour vous, profitez-en bien. À votre santé car, comme dirait Michaux, « respirer, c’est déjà être consentant ».

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Analyses

La fin de la neutralité du web ? Et alors ?

Pause clope. Deux employés administratifs, dont l’un semble légèrement irrité. 

  • Bon, j’ai vu que les USA avaient voté la fin de la « neutralité du web ». On s’en fout, ou on s’en fout pas ?
  • On s’en fout un peu. Enfin, sauf si tu racontes des trucs sur Internet en voulant toucher un public Ricain…
  • Bah, j’ai un ou deux mots à dire à Trump !
  • Alors, tu t’en fous pas !
  • Je comprends pas. Explique.
neutrality

Evicted sharecroppers along highway

  • La fin de la neutralité du web, ça veut dire que les fournisseurs d’accès Internet aux USA ne vont plus devoir traiter toutes les données à égalité.
  • C’est pas clair, désolé.
  • Imagine que tu prends l’autoroute parce que tu voudrais parler de vive voix à un ami.
  • Oui…
  • À l’entrée de l’autoroute, on t’arrête. Et là on te demande qui tu es, où tu vas et ce que tu veux dire. Et, c’est à partir de ces trois éléments qu’on peut te laisser passer, te donner une priorité, te ralentir, voire carrément te bloquer…
  • Ah oui quand même ! Donc, par exemple, si je suis roux et qu’ils n’aiment pas les roux, je pourrais être bloqué ?!
  • Hum. Par exemple si ton site web est un site d’opposition politique, on pourrait décider de te bloquer. Pourvu que ce soit « transparent ». Ça, c’est la nouvelle loi US.
  • Transparent ?
  • Oui, « transparent ». Cherche pas à comprendre, c’est un mot qui ne veut rien dire.
  • Donc, si je comprends bien, on pourrait me bloquer ou me ralentir parce que je pose problème en tant que source d’information, parce que mon contenu ne plaît pas ou encore parce que le destinataire ne plaît pas ?
  • Mais ça marche aussi dans l’autre sens. Imagine que ma société qui fournit Internet possède aussi une entreprise qui crée des contenus digitaux. Eh bien je pourrais choisir de mettre ces contenus-là en priorité, en prenant toute la bande passante, quitte à ralentir voire à bloquer les autres contenus. Ou alors, je pourrais faire payer très cher pour que certains contenus aient une bande passante correcte…
  • Un peu comme si on réservait la bande d’autoroute la plus rapide juste pour les grosses berlines allemandes ?
  • Voilà, par exemple. Ça peut aller encore beaucoup plus loin : les fournisseurs pourraient décider d’inclure dans leur offre des sortes de « packs » comprenant l’accès à différents sites comme Facebook, Google, Twitter, etc. mais pas à d’autres concurrents comme Yahoo, Apple, etc.
  • Heu… En fait, il n’y aurait plus « un » Internet, il y aurait « plusieurs Internet », en fonction du fournisseur ?
  • T’as tout juste. C’est le principe même d’Internet, en tant que « réseau unifié de tous les réseaux » qui serait mort.
  • Et on peut dire qu’on est dans ce cas-là ?
  • Aux USA, d’une certaine façon, oui. Évidemment, ils ne sont pas bêtes. On commence avec de vagues garde-fous, d’où le concept fourre-tout de « transparence ». Et petit à petit, tout ça pourra être modifié, amendé, dérégulé. Le plus important, c’est le début. Une fois que la grenouille est dans l’eau, on peut doucement augmenter la température : c’est déjà trop tard pour elle.
  • Et le rapport avec le reste de l’économie? Tu parles beaucoup des fusions d’entreprises par exemple. Qu’est-ce que ça change ?
  • Eh bien disons que la tendance monopolistique va encore renforcer le problème : s’il n’y a qu’un ou deux gros fournisseurs – parce qu’ils ont avalé tous les autres et tous ceux qui émergent -, les ententes entre eux sont plus faciles, ils peuvent encore plus facilement se « partager le marché ».
  • C’est-à-dire ?
  • Regarde par exemple Spotify, Deezer ou Apple music. Certains artistes ont signé des contrats d’exclusivité avec l’un ou avec l’autre. Si tu veux être sûr de pouvoir écouter toute la musique que tu veux, tu devrais t’abonner…à tous les services. C’est moins vrai pour les « stars » (quoique), mais c’est très vrai dès que tu cherches quelque chose de plus spécifique. C’est exactement le même principe ici : tu prends les séries US, je prends le porno !
  • Je vois…
  • C’est pas tout. Ils peuvent décider de commun accord de bloquer certains contenus parce que ceux-ci iraient contre leurs intérêts. Jusqu’ici, Internet a été une bouffée d’air frais pour la diffusion d’idées progressistes, voire anticapitalistes. Mais il va de soi que ces idées vont contre les intérêts de tous les gros acteurs économiques…qui pourraient donc décider, logiquement, de les bloquer. Purement et simplement.
  • Ou de les faire payer très cher !
  • T’as compris le principe !
  • C’est affreux. Et chez nous ? On prend les mêmes risques ?
  • Les langues se délient en effet. Le PDG d’Orange s’était déjà exprimé en faveur de la fin de la neutralité du Web. On n’y est pas encore, mais on peut considérer que c’est une tendance lourde.
  • On peut faire quoi ? Un Internet alternatif ?
  • Pourquoi pas. Mais il ne faut pas oublier que les investissements en termes d’infrastructure sont gigantesques. Ce n’est pas pour rien que ce sont précisément ces acteurs-là qui ont aujourd’hui un tel pouvoir.
  • …le retour de la presse papier ?
  • Qui sait. Ou l’émergence des « Hauts Parleurs » comme l’imagine Alain Damasio dans ce qui est peut-être la plus belle de ses nouvelles.
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