Analyses

Il est évident que la Chine. (2)

Partie 2 – Pas besoin de sources

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Durant la semaine qui vient de se passer, les articles dénonçant la manipulation du nombre de victimes du coronavirus par le régime chinois n’ont cessé d’être publiés. Ce n’est pas étonnant, et cela pour deux raisons – indépendantes d’ailleurs de la vérité qui, elle, devra attendre de nombreuses années avant de pouvoir se faire…si elle le peut (notamment parce qu’il est probable que de nombreuses personnes décédées n’ont tout simplement pas été testées).

La première raison est que c’est souvent sur la bataille des chiffres que se construit notre soutien ou notre détestation envers des belligérants (oui, d’une certaine façon, l’Occident et la Chine se livrent une guerre qui n’est pas forcément là où Macron le pense) ; les chiffres représentent donc un instrument de poids dans les mécaniques de propagande et de contre-propagande. Par exemple, si le nombre de victimes de Staline ou lors du massacre de Srebrenica ont une part cruciale dans les argumentaires respectivement pro et anti-communistes et pro et antiserbes, je suis convaincu que les articles que j’ai mis en lien ci-dessus rapporteront des informations exclusives pour la plupart d’entre vous… Les chiffres, les fameux chiffres.

La seconde raison est qu’il existe une sorte de consensus implicite, en Occident, sur le droit que nous aurions à pratiquer un racisme parfaitement décomplexé à l’égard des Chinois. Je me souviens de la lecture frappante d’un article d’André Vltchek, paru en 2018, qui allait en ce sens et qui retrouve aujourd’hui une navrante actualité. J’ai personnellement été témoin de ce type de racisme avec des proches, soit qu’ils l’ont vécu, soit qu’ils l’ont fait subir.

Autant dire que ce deuxième article de ma série revêt une importance d’autant plus grande. Faire la critique des sources des informations sur la Chine est absolument primordial. Essentiel. Fondamental. J’invite les lecteurs qui ne l’ont pas fait à prendre avant tout connaissance du premier épisode qui pose les bases de ce travail de déconstruction.

Ainsi, nous allons procéder à une critique des sources de la page d’Amnesty International sur les droits de l’homme en Chine. Lors de la critique externe, il s’agit de s’interroger sur l’auteur du document, sa forme, son authenticité, etc. Lors de la critique interne, c’est le contenu qui est investigué.

Critique externe : qui parle et avec quels moyens

L’auteur

Le texte ici n’est pas signé, il constitue une synthèse, au nom d’Amnesty, de ce que l’ONG pense de la Chine. Formellement, il se compose d’un texte comprenant une introduction, six parties thématiques (Système judiciaire ; liberté d’expression/Internet ; Liberté de religion et de conviction ; Région autonome ouïghoure du Xinjiang ; Droits des lesbiennes, des gays et des personnes bisexuelles, transgenres ou intersexes ; Défenseures et défenseurs des droits humains) et, finalement, une liste de dix sources.

Le texte est accessible sur le site officiel d’Amnesty International, son authenticité n’est pas à questionner. En revanche, l’anonymisation de son ou ses auteurs pose problème en ce qu’elle ne permet pas de savoir par quelles voies les informations présentes ont été agrégées : autrement dit, quelle place le ou les auteurs de l’article ont-ils pris dans la production de ces informations ? Ou encore quel est le degré de confiance qu’on peut accorder aux informations présentes et à quel genre appartiennent-elles : presse, travaux scientifiques, enquêtes internationales, enquêtes réalisées par la dissidence, etc. Ce manque de clarté prive le lecteur d’une distance critique pourtant nécessaire tant sont sensibles les questions traitées.

Par exemple, n’importe quel chercheur en sciences sociales sait que la valeur d’un témoignage est très faible au regard d’autres types de preuves (d’où l’importance des archives, des statistiques, etc. dans le travail d’un historien). En ce qui concerne les témoignages, il s’agit d’être d’autant plus prudent qu’ils émanent de personnes dont les intérêts sont directement liés au sujet abordé (soit qu’ils appartiennent à l’appareil d’État chinois et seraient tentés par une minimisation des exactions dont on les soupçonne, soit au contraire qu’ils appartiennent à l’opposition ou la dissidence et seraient tentés par leur exagération). Pour augmenter la crédibilité d’un témoignage, il faudrait être en mesure d’en cumuler de nombreux, lesquels pourraient être recoupés sur des aspects pratiques convergents sans que lesdits témoins ne puissent bénéficier d’une collusion de leurs intérêts (par exemple politiques). Autant dire qu’il n’y a là rien d’évident. Ces éléments de prudence épistémique nous seront notamment nécessaires lorsque nous adresserons la question des Ouïghours dans le prochain épisode.

Amnesty International, comme toute autre organisation, occupe une certaine place sur l’échiquier des relations internationales. Le positionnement politique d’Amnesty mériterait à lui seul un livre entier et il n’est pas ici question de s’atteler à pareille tâche. La question de ses financements mérite pourtant d’être posée. Sur son site web, Amnesty affirme n’être financée que par les dons :

« Amnesty International n’accepte pas de subsides gouvernementaux (en dehors de certains projets spécifiques en matière d’éducation aux droits humains). Le financement de nos activités repose donc entièrement sur vos dons, la vente de bougies, les legs et les cotisations de nos membres. »

D’abord, il nous faut constater que la contradiction est apparente : si certains « projets spécifiques » sont financés par des subsides gouvernementaux, les activités ne reposent dont pas « entièrement » sur les dons et autres formes apparentées. Malheureusement, les documents mis à disposition des visiteurs (bilans et comptes de résultats) ne permettront pas d’avoir le détail de ces financements, notamment des fameux « projets spécifiques », dont on ne comprend pas bien pourquoi ceux-là mériteraient un financement différent, ni quelle proportion ils représentent sur le budget total de l’ONG.

Via la page Wikipédia en anglais, on apprend que les bailleurs de fond pour ces projets sont loin d’être « asexués politiquement » (comme on dirait en Belgique) puisqu’on y retrouve des acteurs majeurs bien connus : le département d’État des USA, la Rockfeller Foundation, l’Open society foundations de Soros, etc. Ce sont ces mêmes organisations que l’on retrouve derrière les révolutions « colorées », des Balkans au Printemps arabe (voir les enquêtes minutieuses d’Ahmed Bensaada, dans ses livres et sur son site web, non seulement pour comprendre l’ampleur de ces financements mais également les problèmes que cela pose et pourquoi il faut les comprendre comme une forme de néocolonialisme).

Que nous apprend cette recherche sur les financements ? Qu’Amnesty International, particulièrement critique vis-à-vis de la Chine, pays communiste, se trouve être en partie financée par les États-Unis, pays caractérisé par son capitalisme agressif et ennemi déclaré de la Chine précitée. Il semble essentiel de lire l’article d’Amnesty avec ce regard « ajusté » – non pour décider a priori de la mauvaise foi d’Amnesty mais pour garder à l’esprit qu’il y aurait (au conditionnel) un intérêt stratégique pour l’organisation à « protéger » dans ses discours les USA et à critiquer la Chine.

Notons malgré tout d’une part qu’Amnesty est très critique du gouvernement Trump ainsi qu’à l’égard d’Israël, pourtant puissant allié des USA. Là encore il s’agit de ne pas avoir une vision univoque ou complotiste : financer en partie une organisation ne fait pas automatiquement d’elle votre vassal mais inscrit une relation qui sert ou pourrait servir, voire engage de bien utiles formes de dépendances (par exemple comme lorsque les philanthropes milliardaires financent Extinction Rebellion).

D’un autre côté, il faut préciser que la page concernant la Chine sur le site d’Amnesty est censurée dans sa version chinoise (voir ci-contre la copie d’écran, accès réalisé via VPN pour « simuler » une présence en Chine). La censure (les citoyens chinois utilisent ironiquement le concept existant « d’harmonisation » pour la désigner) s’explique aisément par la volonté de la Chine de garder le contrôle sur ce qui est dit à son propos. En effet, que les informations publiées par Amnesty soient vraies, partiellement vraies ou fausses ne change rien à l’impact qu’elles peuvent avoir (la multiplication d’articles contradictoires concernant la pandémie du coronavirus est là pour nous le rappeler si nous en doutions…). Quand je dis cela, je pose un constat et non un jugement moral qui me pousserait plutôt à condamner toute forme de censure.

Le lecteur

L’appréhension de nouvelles informations doit de surcroît être replacée dans le contexte de ses propres valeurs. Comment voyons-nous la Chine ? Quels sont nos préjugés ? En effet, nous avons naturellement tendance à faire correspondre une information à nos schémas préétablis. Pour une même information donnée, formulée de la même façon, deux personnes respectivement hostile et convaincue par le régime socialiste chinois pourront voir une confirmation de ce qu’elles en pensaient déjà. C’est un biais cognitif bien connu : on voit ce qu’on a envie de voir, aussi appelé biais de confirmation d’hypothèse.

Il est donc pertinent de constamment se demander, une fois passée notre première interprétation spontanée, s’il serait possible d’envisager la même information autrement – par exemple à partir d’un point de vue qui nous est opposé. Je prends souvent l’exemple du capitalisme : si, de mon point de vue « spontané » de citoyen, la tension toujours plus grande sur les travailleurs me semble illogique et immorale, du point de vue de la rentabilité économique, elle apparaît au contraire logique, amorale et nécessaire.

Les sources (et leur absence)

L’article d’Amnesty parle d’un état des lieux de l’année 2019, mais nous verrons plus tard que plusieurs éléments sont antérieurs à 2019. Dans la mesure du possible, il faudra, pour chaque affirmation, retrouver les documents originaux et réduire autant que possible le nombre d’étapes par lesquelles une information transite afin d’en limiter le risque de modification – notamment dans la traduction des termes.

C’est la raison pour laquelle j’insisterai tellement sur l’importance des sources et regretterai qu’elles ne soient pas désignées plus clairement dans le texte d’Amnesty. S’il y a traduction, il faudrait pouvoir vérifier cette dernière (ce que je me suis efforcé de faire avec l’aide de sinophones pour des documents hautement importants dont nous parlerons dans un prochain épisode et qui concernent le Xinjiang) et, si des erreurs étaient observées, s’interroger sur les raisons qui président à ces dernières : sont-elles intentionnelles ou accidentelles ? Exceptionnelles ou récurrentes ? Etc. 

Critique interne : ce qui (n’) est (pas) dit

La seconde étape de la critique des sources, celle qui nous prendra le plus de temps, est la critique interne. Elle invite à prendre connaissance du contenu de l’article. Quatre catégories d’affirmations émergent de l’analyse de l’article : 1) les affirmations non sourcées ; 2) les affirmations indirectement ou partiellement sourcées ; 3) les affirmations sourcées ; 4) les affirmations contradictoires. Nous nous intéresserons aujourd’hui exclusivement à la première catégorie : les affirmations non sourcées.

Les affirmations non sourcées

Comme pour les autres pays sur le site d’Amnesty, la synthèse est constituée d’un ensemble d’affirmations pour la plupart non sourcées. Cela suppose qu’il est impossible pour le lecteur de prendre connaissance des enquêtes, rapports, etc. qui ont mené le ou les rédacteurs à affirmer de tels éléments et donc d’en juger la validité. Voici la liste exhaustive de toutes les affirmations non sourcées :

  1. La Chine se rend coupable d’une répression systématique de toute opposition
  2. Les procès sont inéquitables
  3. La Chine recourt à la torture
  4. Les Ouïghours sont réprimés au nom de la lutte contre le séparatisme et le terrorisme
  5. Ces peuples subissent une surveillance intrusive, des détentions arbitraires et un endoctrinement forcé
  6. La détention arbitraire et secrète est légalisée
  7. Les communautés LGBTI sont en butte à la discrimination et une réprobation sociale généralisées
  8. Les défenseurs des droits humains et ONG subissent harcèlement et intimidation
  9. Les restrictions envers la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique sont renforcées
  10. Les médias, la presse écrite et les jeux en ligne sont censurés
  11. Le pays subit l’exercice d’une surveillance et d’un contrôle de masse, avec le recours technologique d’entreprises privées
  12. « Des » internautes ont été avertis, menacés ou arrêtés pour s’être exprimés sur Twitter
  13. La Chine a usé d’attaques en déni de service et de malwares pour empêcher l’accès à des serveurs
  14. Le gouvernement a ordonné la destruction de mosquées, d’églises, temples, etc.
  15. Il a continué de maintenir le placement et le maintien des Ouïghours et d’autres ethnies en détention
  16. Le réseau social Weibo a tenté de censurer des contenus concernant les LGBTI
  17. Les personnes transgenres ont été classées dans la catégorie des personnes atteintes de « maladie mentale »
  18. Aucune mesure par les autorités n’a été prise contre les « thérapies de conversion » censées modifier l’orientation sexuelle
  19. Les défenseurs des droits humains sont surveillés, harcelés, intimidés, arrêtés et emprisonnés sur base d’accusations vagues et générales comme « subversion de l’État »

Il apparaît que plusieurs de ces affirmations non sourcées en recoupent d’autres qui, elles, le sont plus ou moins partiellement. Il en résulte que, parmi ces affirmations, peu sont « originales » (au sens où elles n’apparaitraient pas ailleurs sous une forme un peu différente) et la plupart sont redondantes au sein même du texte (1, 2, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 15, 17 et 19). La redondance doit elle-même être questionnée : sert-elle à mieux comprendre le propos et aurait donc vertu pédagogique (par exemple, il est logique qu’une information donnée en introduction se retrouve au moins une autre fois dans le corps du texte) ? Au contraire, a-t-elle pour objectif d’exagérer « l’impression négative » que le lecteur peut avoir au sortir de la lecture ? En ce qui concerne ces affirmations-là, je prendrai le temps de les explorer en profondeur dans les prochains épisodes.

Parfois, le travail consistant à trouver une source mène à reconsidérer la formulation choisie. Ainsi, Amnesty dit (n°16) que Weibo « a tenté de supprimer » des contenus LGBTI. Cette affirmation se retrouve sur la page Wikipédia concernant les droits LGBTI en Chine qui renvoie vers un article de People’s Daily expliquant justement que, suite aux critiques, le réseau social ne bloque plus les contenus « gays ». Une information qui, sans donc travestir la réalité factuelle, aurait pu être formulée très différemment, en expliquant par exemple que « l’évolution des mœurs et la prise en compte du désaccord populaire a amené Weibo à reconsidérer sa politique envers la communauté LGBTI en garantissant la possibilité d’en publier des contenus liés » (cette évolution des mœurs en Chine sera traitée plus en détails dans un épisode ultérieur). Une telle formulation aurait donné une perspective positive là où celle choisie par Amnesty induit le contraire. Quant au fait que Weibo aurait supprimé des contenus liés aux lesbiennes en avril (de quelle année ?), Amnesty aurait gagné à fournir une source (j’ai par exemple trouvé cet article, que je n’ai cependant pas factchecké).

En fait, une prise de distance par rapport à ces informations montre une société traversée par des évolutions, des dynamiques et des influences qui s’opposent régulièrement – ce qui caractérise, en fait, toute société (dont la société française, sur les mêmes questions #manifpourtous).  

En ce qui concerne l’affirmation n°13, à moins d’une revendication explicite, les experts s’accordent à dire qu’il est impossible d’affirmer avec certitude l’origine d’une attaque informatique ou d’un malware. Voici un lien vers un article un peu technique, d’un expert extrêmement reconnu de la sécurité informatique, qui en donne un aperçu… Par ailleurs, le fait d’attribuer des attaques informatiques à la Chine en est même devenu un running gag au sein de la communauté des experts en sécurité, comme en attestent les deux tweets ci-contre, là encore émanant d’experts reconnus. Lorsqu’en plus Amnesty ne prend pas la peine de sourcer son affirmation, on est en droit d’émettre des doutes sérieux quant au niveau de crédence à lui accorder.

Enfin, si Amnesty affirme que c’est sur ordre du gouvernement que des églises, des temples et des mosquées ont été détruites (affirmation n°14), elle devrait être en mesure de produire la preuve de ces ordres. En effet, dans le cas contraire, elle ne pourrait que constater des destructions de lieux sacrés sans pouvoir les lier au régime.

Que conclure à ce stade ? Qu’Amnesty ne s’embarrasse pas du minimum de rigueur attendue de la part de l’ONG la plus grande et la plus puissante en matière de droits de l’homme. Dix-neuf affirmations ne sont ainsi pas sourcées, exigeant du lecteur qu’il croie sur parole ce qu’on lui dit – le contraire même d’un travail sérieux de journalisme et même d’investigation scientifique (devrions-nous croire sur parole, par exemple, le professeur Raoult ?). Le problème est d’autant plus important que lorsqu’on commence à creuser ces affirmations, on doit faire le constat que l’interprétation des faits n’est pas aussi univoque que ce qu’on aurait pu croire.

Cet épisode montre combien rien n’est évident lorsqu’on procède à un travail de déconstruction. Une série de précautions invite ainsi à tenir compte du caractère vacillant de la connaissance (par exemple vis-à-vis d’un témoignage) et du caractère situé d’un acteur social : Amnesty est financée par des bailleurs très controversés impliqués dans la guerre idéologique et économique contre la Chine et cherche dans sa communication à minimiser les problèmes que cela implique. De la même façon, nous avions montré que l’entreprise de relations publiques, Bendixen & Amandi International, responsable du sondage plébiscitant Obama au détriment du président cubain Castro avait pour client…Obama himself. « Follow the money » demeure le socle de toute démarche de critique externe de l’actualité.

Outre qu’Amnesty ne peut, à partir de ses financements, être considérée comme une ONG « neutre » dans sa critique de la Chine, qu’avons-nous pu déjà montrer ?

D’abord que la politique chinoise pratique la censure. Il ne faut pas être grand enquêteur pour en faire la preuve : un simple VPN suffit. Les contenus politiques ou sociétaux pouvant déplaire au pouvoir (et/ou à une majorité populaire conservatrice) sont censurés (comme la page en chinois sur la Chine d’Amnesty ou des contenus LGBTI) et ce, indépendamment, de leur qualité ou de leur degré de vérité – depuis des contenus vérifiés jusqu’aux fake news. On l’explique aisément : quel que soit le degré de vérité d’une information, ses effets, eux, seront bien réels. Par exemple, lorsque tout peut être dit sur le coronavirus, une chose et son contraire, des comportements irrationnels, dangereux, des pensées complotistes ou simplistes émergent naturellement. Faire le choix d’un contrôle renforcé de l’information n’est certainement pas une position que moralement je soutiens mais la censure est, malgré tout, le résultat d’un choix de société rationnel (c’est-à-dire correspondant aux objectifs de la Chine – ne fût-ce que pour se protéger). Il appartient au peuple chinois de lutter contre la censure, s’il le souhaite – et seulement s’il le souhaite (comme en dénonçant Weibo qui, en 2018, avait fait marche arrière sur les contenus LGBTI).

Nous avons également vu que certaines formulations d’Amnesty étaient explicitement à charge, comme lorsque l’information concernant le déblocage des contenus LGBTI par Weibo est présenté comme une « preuve de censure » et non comme le résultat de dynamiques sociétales allant vers l’ouverture. Amnesty manque en outre radicalement de précautions (et c’est un euphémisme) lorsqu’elle affirme que la Chine a été à l’origine d’attaques informatiques en tout genre. Comme on l’a vu, l’attribution d’attaques telles celles dénoncées ne peut qu’être hypothétique…à moins d’une revendication. Les opérations sous faux drapeau sont ici majoritaires puisqu’il s’agit avant tout de cacher son identité. Enfin, Amnesty souscrit à une rhétorique de l’accumulation à travers la redondance de nombreuses dénonciations (redondance qui explique sans doute pourquoi ces affirmations ne sont pas sourcées, puisque les répétitions auraient alors été d’autant plus visibles). Ce faisant, elle crée un effet d’amplification qui participe d’une construction de l’opinion contre la Chine.

Dans le troisième épisode, de grands dossiers seront abordés lorsque nous explorerons les affirmations indirectement sourcées : système judiciaire subordonné au Parti Communiste, légalisation des détentions extrajudiciaires, sinisation religieuse, système de « crédit social » ou encore les « camps de rééducation » de Ouïghours au Xinjiang. Je vous encourage vivement à poursuivre ensemble cette enquête et à se retrouver lundi prochain.     

Relire la première partie du dossier

Merci à tous ceux qui m’ont aidé dans la rédaction de ce dossier…et surtout à mes informateurs sinophones. Merci aussi à tous ceux qui réagissent, en public ou en privé. Cet enthousiasme me pousse à prendre ce temps d’analyse.

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Analyses

Il est évident que la Chine.

Partie 1 – Chine, sujet tabou?


Dossier « Droits de l’homme » en Chine

Épisode 1 : Peut-on enquêter de façon indépendante sur la Chine? Les crimes chinois relèvent-ils de l’évidence?
Épisode 2 : Amnesty, une ONG loin d’être neutre ; la censure chinoise avérée
Épisode 3 : Qu’en est-il réellement des centres de rééducation au Xinjiang?
Épisode 4 : Retour sur le rôle géopolitique des ONG occidentales en Chine
Épisode 5 : Militant.es arrêté.es, droits des travailleurs
Épisode 6 : Synthèse et conclusions

Bonus

Que penser du documentaire d’ARTE : « Tous surveillés, 7 milliards de suspects? »
Analyse d’une réponse d’Amnesty à mes articles


Si je vous parle de la Chine, quelle image vous vient naturellement en tête ?

Bien sûr, le pays fait la une de l’actualité récente, le coronavirus ayant commencé son expansion sur le marché de Wuhan. Le Figaro publiait il y a quelques jours un article parlant de 59000 morts de la maladie dans cette seule ville, chiffres venant frontalement contredire les 3329 victimes avancées entre autres par le média chinois CGTN pour tout le pays. Une « différence » que le média français n’hésite pas à qualifier de mensonge – accusant tout simplement l’OMS de couvrir la dictature…

Pendant ce temps, un journaliste de BFM TV, Emmanuel Lechypre, regarde apparemment amusé la diffusion de l’hommage aux milliers de victimes chinoises du covid-19 : « Ils enterrent des Pokemon! », chuchote-t-il dans un micro qu’il croit éteint. Humour, humour.

Quand donc l’on évoque la Chine…

Skyline of Wuhan from Yellow Crane Tower
Skyline of Wuhan from Yellow Crane Tower

Vous pensez certainement « censure » et absence de « liberté d’expression » ; vous pensez « dictature ». Peut-être que vous avez entendu parler du « génocide culturel des Ouïghours », comme le titrait Libération il y a moins d’un an. Un million de personnes en camps de « rééducation » pour apprendre à bien penser, à base de torture et de lavage de cerveau. Voilà qui fait également songer au Tibet et au Dalaï-Lama forcé de fuir son pays… Peut-être que vous songerez au fameux système de « crédit social », un dispositif d’évaluation étatique façon Black Mirror qui ferait frémir les plus adeptes du personal branding. Et ce n’est qu’une mise en bouche quant au catalogue des horreurs chinoises…

Sur la Chine, tout a été dit, non ? La Chine est le pays par excellence que nous, viscéralement attachés à la démocratie et à l’héritage des Lumières, devrions inlassablement dénoncer. Quitte à en écarter la possibilité de comprendre?

Je vous propose aujourd’hui d’ouvrir le dossier chinois. Il y aura plusieurs épisodes, un chaque lundi, lors desquels nous prendrons le temps de l’analyse et de la mise à distance. L’analyse sous la forme de la critique des sources : d’où vient ce que l’on sait ? Les sources sont-elles solides ? Comment peut-on à la fois être aussi assertif sur les exactions chinoises tout en admettant que nous n’en connaissons pas grand-chose – à la manière de l’article du Figaro évoqué ci-dessus ? Comment un État aussi peu regardant des droits de l’homme embrasse-t-il un peuple fier d’être chinois et peu enclin à l’insurrection – Hong-Kong faisant ici figure d’exception que l’histoire peut expliquer ? Serait-ce donc l’idée de Machiavel selon laquelle il vaut mieux être craint qu’être aimé si l’on ne peut avoir les deux ? L’interprétation du « système chinois » est-elle nécessairement univoque et la vérité forcément du côté occidental ?

Dans les pages qui suivent, je ne parlerai pas du coronavirus. Et pourtant, l’histoire commence bien là, par une anecdote personnelle. J’entre dans le parking duquel cet ami tout juste sort. Nous nous croisons et échangeons quelques mots. Il garde ses distances, se tient à quelques mètres de moi. Je peux voir à son visage qu’il est légitimement inquiet. Le virus prend, ce jour-là, de l’ampleur. La pandémie est proche en Belgique, le lockdown en ligne de mire. Il est inquiet pour sa santé, celle de sa famille certainement mais aussi celle des hôpitaux eux-mêmes qui, s’ils subissent de plein fouet la crise, ne seront plus en mesure d’assurer leurs missions « normales » : dialyses, accidentés de la route, etc. Pour ma part, j’essaie de relativiser. Je dis que l’exemple de la Chine montre qu’il est apparemment possible d’endiguer la propagation du virus – ce qui est, à tout le moins, une bonne nouvelle. Il me répond alors, agacé : « Bien entendu, c’est une dictature ! »

Théories et réfutation

Je m’étonne.

C’est qu’il me semble que si la Chine n’avait pas réussi à gérer la crise, il aurait très probablement pu s’exclamer de la même façon : « Bien entendu, c’est une dictature ! » Et si la crise y reprend ses droits aujourd’hui, à l’heure d’écrire ces lignes, peut-être est-ce encore une question de dictature?!

Karl Popper
Karl Popper

Depuis Popper (1963, voir l’excellent chapitre « Conjectures et réfutations »), l’on sait que lorsqu’une théorie (« c’est une dictature ») est capable de prouver une chose et son contraire, c’est que cette théorie n’est pas réfutable, donc qu’elle n’est pas valide. Le lien de causalité entre l’affirmation et ce qu’elle est censée démontrer s’effondre. Ça ne veut pas dire que la Chine n’est pas une dictature. Ça ne veut pas dire non plus que la Chine est une dictature. Ça ne veut juste rien dire du tout, dans ce contexte.

A-t-on le droit de dire ça ? A-t-on le droit, quant à une telle affirmation sur la Chine, de réserver son jugement ? De dire : cette situation précise ne me permet pas d’affirmer le caractère dictatorial de la Chine ?

Clarifions tout de suite ce point ; la Chine est une dictature. Elle se revendique telle dans sa constitution, dès son préambule : « Après la fondation de la République populaire de Chine, notre société est passée progressivement de la démocratie nouvelle au  socialisme. La transformation socialiste de la propriété privée des moyens de production a été réalisée, le système de l’exploitation de l’homme par l’homme aboli et le régime socialiste définitivement instauré. La dictature démocratique populaire, dirigée par la classe ouvrière et basée sur l’alliance des ouvriers et des paysans, qui, par essence, est une dictature du prolétariat, s’est consolidée et développée. »

Ce qui nous intéressera dans ce dossier est d’un autre ordre : puisque dictature il y a, de quoi la dictature chinoise est-elle le nom ? Autrement dit, jusqu’à quel point la référence marxiste à la dictature du prolétariat recouvre-t-elle l’acception du terme que nous avons aujourd’hui? De cette volonté d’exploration, de la réserve a priori qu’elle implique, ce jour-là, dans ce parking, cette connaissance m’a violemment fait le reproche. Réserver, à un instant « t » (j’insiste !), son jugement sur la Chine, sur la nature de son caractère dictatorial ou sur l’état de la liberté d’expression qui s’y exerce, semblait scandaleusement immoral quand bien même est-ce parce que l’on est bien trop conscient de sa propre ignorance.

Je repense alors à Étienne Chouard, sur le plateau télé du Média, sommé de donner son avis sur les chambres à gaz. Le voilà mal pris, Chouard bredouille qu’il ne connaît pas le dossier. Il ne connaît pas le dossier ? Stupéfaction ! Chouard est-il négationniste ? Est-ce que, sur les chambres à gaz, réserver son jugement n’est pas là, précisément, la forme discrète que prend l’abject, une façon pernicieuse de justifier l’injustifiable ?

Je prends l’exemple de Chouard car c’est bien à la figure immonde du négationniste que m’a comparé cette connaissance lorsque je réservais mon jugement sur la Chine. Je reviendrai en conclusions de ce dossier sur la comparaison et la position de Chouard, montrant qu’il y a, entre les deux situations, des éléments fondamentalement différents. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’argument sur lequel s’est appuyé cet ami pour attaquer ma position : « Il y a des évidences ! » Des évidences qu’on ne peut remettre en question : il est évident que la Chine. Point barre. Bégaudeau a très bien dénoncé ces fameuses « évidences » à plusieurs vitesses auxquelles une certaine classe sociale, privilégiée, aime tellement se référer.

Analysons de plus près l’argument de « l’évidence ».

L’évidence, cache-nez du dogmatisme

Le concept même d’évidence me semble, à moi, extrêmement dangereux. L’évidence, en français, désigne ce qui, parce qu’il s’impose à l’esprit, n’aurait besoin de preuves ni de justifications ; il est d’ailleurs intéressant de constater que le mot evidence, en anglais, signifie au contraire la preuve. Ainsi, l’évidence est nécessairement dogmatique, elle ne souffre la contradiction. Elle est de l’ordre de la vérité révélée, tautologique comme l’est le croyant qui, voulant démontrer l’existence de Dieu, s’appuie sur la Bible. Se parer du masque de l’évidence, c’est se faire l’artisan d’une police de la pensée supposée se mettre au service de la liberté d’expression, sacré paradoxe.

Leibniz, qui critiquera vertement la perspective cartésienne de l’évidence, considère qu’elle ne peut que porter atteinte à la vérité scientifique. Et pourtant, même Descartes pensait que le doute, « par accumulation des motifs qui peuvent le justifier », est « la meilleure façon de vérifier ce qui parmi nos croyances peut y résister » (Lamberto, 1981, p.549). Un doute qui ne peut mener bien entendu au relativisme, lequel pose autant problème que le dogmatisme évoqué plus haut. Non, tout ne se vaut pas. Tous les avis sur la Chine ne sont pas en même temps pertinents, ne sont pas vrais en même temps – ce qu’on nomme, en philosophie, le principe de non-contradiction.

L’esprit critique, comme praxis, ne consiste donc pas à renvoyer dos à dos des positions opposées (« la Chine permet la liberté d’expression » versus « la Chine ne permet pas la liberté d’expression », par exemple) mais il consiste plutôt en un travail méthodique de recherche et de critique des sources amenant, à mesure, à engranger un ensemble de connaissances que l’on pourra considérer comme suffisamment solides pour s’y appuyer et qui font honneur à la complexité sans souscrire en un dogmatisme moral par trop kantien.

C’est un travail que j’ai eu l’occasion de réaliser déjà par deux fois. D’abord à propos d’un article publié par le journal Le Soir évoquant une vidéo du Président Maduro ; puis à l’occasion de la publication des résultats d’un sondage sur Cuba. Le dossier chinois, ici présent, est à ce titre le plus gros travail de déconstruction des sources que j’ai eu l’occasion de réaliser à ce stade. C’est aussi le plus ambitieux.

J’insiste sur le fait que la vérité, en tant que construit discursif (Giraud, 2018), n’existe pas par elle-même. Elle est nécessairement une interprétation, un coup de projecteur, depuis une certaine position, sur une réalité sociale.

Ainsi, il me semble utile d’expliciter ma position : mon travail de déconstruction est le fait de quelqu’un défendant des valeurs de justice sociale reposant, dans ce cas, sur une lecture marxiste de la réalité. Le fait qu’un Marxism-friendly ouvre la boîte du consensus autour de la critique de la Chine est, en soi, loin d’être innocent. Toutefois, l’inverse est tout aussi vrai : qu’un socio-démocrate embourgeoisé, le même qui refuse le tropisme fasciste d’un gouvernement Macron ayant érigé la violence policière en système, s’exprime sur la Chine serait tout aussi symbolique. Ni l’un ni l’autre ne pourront se prévaloir d’une objectivité désincarnée. Tous deux piégés, en des lieux différents, ne pourront qu’avoir à cœur d’être les plus honnêtes possibles, de jamais ne sacrifier la rigueur sur l’autel de l’opinion, d’à tout moment chercher à faire coïncider les faits avec le discours sur les faits, en acceptant le caractère partial et partiel de ce discours, mais sans jamais le travestir.

J’ai donc proposé à cet ami de me soumettre le document qu’il estimait le plus solide sur la Chine et la liberté d’expression. Il n’est jamais trop tard pour apprendre, pour chercher, pour enquêter, pour faire bouger ses curseurs de crédence (les miens et les siens), encore moins pour exercer son esprit critique… Il m’a finalement renvoyé à la page du site web d’Amnesty International sur la Chine. Sa lecture fait effectivement froid dans le dos et, pour bien comprendre la suite de ce dossier, je vous invite à en prendre connaissance (ce n’est pas très long) et à vous faire une première opinion.

Je dois dire, à ce stade, que je pars avec plusieurs handicaps : je ne m’inventerai pas sinologue, je ne parle pas mandarin. De plus, je n’ai jamais été en Chine. Ce faisant, suis-je capable de produire quelque forme de connaissance ? Pour un aperçu, je vous donne rendez-vous lundi prochain, 13 avril, pour le second épisode où nous entrerons dans le vif du sujet en abordant la critique des sources dite « externe », les financements d’Amnesty, les pleins pouvoirs de la police chinoise et les détentions arbitraires. 

Aller directement à l’épisode 2.

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Articles parus sur d'autres médias, Réactions

François Bégaudeau, punchliner marxiste (et sexiste)

[EDIT 21/05/2020] Parfois je me dis que je devrais checker le passif de chaque mec dont je parle avant de le relayer #Assange, tant la norme semble être le « sexisme jusqu’à preuve du contraire » Voici donc la petite saillie « c’est de l’humour, hein » de Bégaudeau :

On appréciera bien sûr l’homophobie de son comparse, tant qu’à faire. Suite à ce message, Ludivine Bantigny répondait sur Twitter :

Autant dire que je ne suis pas ravi-ravi d’avoir écrit ce qui suit ci-dessous sans m’être assuré que l’égalitarisme de Bégaudeau ne s’arrêtait pas à la frontière des privilèges qui le favoriseraient directement. Soyons clairs : fustiger le capitalisme et le cortège de souffrances qu’il implique en sachant très bien que ça ne nous atteindra pas est beaucoup moins risqué que fustiger la domination masculine quand on est soi-même dépositaire de tous les privilèges qu’elle t’octroie et que, par ailleurs, faire le taf d’allié (au sens de Dupuis-Déri) t’amputerait directement d’une bonne part de ceux-ci.

Je suggère donc de lire la suite en gardant ça en tête.[/EDIT]

Petite pause dans la rédaction d’un gros article sur la Chine pour vous partager ma sélection des meilleures punchlines de l’ami Bégaudeau (2020), toutes issues de son «Histoire de ta bêtise».

Bégaudeau, F. (2020). Histoire de ta bêtise (Pluriel). Paris: Fayard.

Il y a des lectures qui apportent parce qu’elles confrontent…et puis celles qui portent parce qu’elles confortent! Ce bouquin appartient à la seconde catégorie. Le pur et noble plaisir de voir ciselée avec virtuosité une offensive mordante contre ces fake progressistes, dont le centrisme est une droite complexée mais sûre de son fait.

En le lisant, la bêtise de Raphaël Enthoven m’est apparue tout du long. Mais soyons honnêtes, ça aurait très bien pu être n’importe lequel de ses proches. De mes proches.

#Domination_et_bourgeoisie

« Ta pensée n’est pas unique, elle est dominante. » (p.22)

« Bourgeois celui qui a les ressources de sa pérennité. Tu n’auras pas la chance de chuter. » (p.217)

« Ta pulsion conciliatrice a un soubassement autoritaire. » (p.82)

« L’illusion d’une chance égale achète le silence des perdants. Le pauvre ainsi soutenu ne peut plus se plaindre, il ne doit s’en prendre qu’à lui-même, il a eu sa chance. Tu appelles équité ce pastiche d’égalité. » (p.84)

« Croisant un Noir, tu es comme Louis CK te peint dans un sketch : génial ! t’emballes-tu. C’est génial que tu sois noir, et que moi blanc, je te parle comme si de rien n’était, à ceci près qu’on trouve exceptionnel de se parler comme si de rien n’était. » (p.80)

« On reparlerait d’abord de ton art de neutraliser un discours subversif en l’infantilisant. » (p.110)

« Un prolo débarquant en sous-pull jaune dans une soirée commet une faute de goût, un bourgeois pareillement attifé vient de redéfinir le code. » (p.124)

« Bourgeois en herbe, tu me disais : l’égalité, c’est impossible, c’est utopique. Et moi, gauchiste en herbe : admettons que c’est impossible, mais la souhaites-tu ? Et toi : c’est utopique. Et moi : mais la souhaites-tu ? Et toi : c’est utopique. On avait de bonnes discussions. » (p.183)

« Ton point de vue est celui du pouvoir et le pouvoir ne pense pas. Le bourgeois ne pense pas car il est l’autre nom du pouvoir. […] Penser, ce serait penser contre toi et rien ne t’y dispose. » (p.190-191)

« Significativement, ta langue managériale a remplacé problème par sujet. Dans les débats, tu abordes le sujet du chômage, le sujet des déchets nucléaires. Plus rien n’est un problème. » (p.204)

« Dans tes dîners me frappait qu’il n’y arrivait rien. Tout était fait pour qu’ils se passent bien, qu’il ne se passe rien. La conversation était toujours nourrie, les verres toujours pleins de bon vin, on ne manquait de rien, c’était très réussi, c’était toujours raté. C’était raté parce que la vie avait été laissée dans le vestibule, coincée entre deux parapluies. La vie c’est-à-dire le conflit. Le conflit c’est-à-dire ce truc simple qui acte, avec plus ou moins d’énergie, que je ne suis pas toi et que tu n’es pas moi. Le conflit n’était pas au programme, le programme était de coaguler je et tu dans un nous. Par ces soirées nous mettions dans un pot commun nos capitaux symboliques, escomptant qu’ils s’augmentent mutuellement. Nous étions là pour nous additionner, non pour nous diviser. Personne n’allait embêter personne. Si quelqu’un cherchait la merde, il ne la trouverait pas. Il n’y avait de merde nulle part. C’était tout propre. » (p.212)

« Tu prends pour des qualités objectives de la société les bénéfices qu’elle t’octroie. » (p.50)

« La sociologie t’irrite. Expliquer c’est excuser […]. Ses principes fondateurs contreviennent aux tiens, établissant le caractère construit, c’est-à-dire non nécessaire et donc réversible, de toute organisation sociale. » (p.51-52)

« Tu accueilles mes péroraisons avec une bonhomie condescendante. […] Tu [les] appelles provocation pour te dispenser d’y réfléchir. Je suis bien mignon mais tu as autre chose à penser. Tu as une baraque à tenir – une société. » (p.54)

#Classes_sociales

« Qui es-tu ? Qui est « tu » ? Tu es celui que tout ébranlement des classes populaires inquiète et crispe en tant qu’il menace ta place. […] Tu es un bourgeois. […] Un bourgeois de gauche si tu y tiens. Sous les espèces de la structure, la nuance est négligeable. Tu peux être conjoncturellement de gauche, tu demeures structurellement bourgeois. […] Tu es de gauche si le prolo sait se tenir. Alors tu loues sa faculté d’endurer le sort – sa passivité. Tu appelles dignité sa résignation. » (p.34-35)

« Tenir à la liberté est aussi l’apanage de ta classe. » (p.40)

« Il faut donc que tous réussissent mais pas tous. L’école te sert de trieuse. » (p.84)

« Il faut être un bourgeois pour s’astreindre, vis-à-vis des pauvres, à des marques de respect que deux égaux n’ont nul besoin de se témoigner. » (p.92)

« Les stars de la téléréalité te déplaisent, non parce qu’elles sont sans œuvres, mais parce qu’elles sont sans classe. » (p.140)

« [Q]ualifier de populiste un mouvement qui flatte les bas instincts xénophobes et racistes suppose que le peuple ait le monopole desdits instincts – ce qui, note Rancière, oblitère, outre le racisme d’État, le racisme dispensé par les classes supérieures dont passé et présent offrent maints exemples. » (p.31)

#Public_privé

« Tu en tires, cheminots à l’appui, que l’atavisme fonctionnaire consiste surtout dans la défense d’un statut que tu as l’obscénité coutumière, toi né riche, de qualifier de privilégié. Que les fonctionnaires sont de gauche par corporatisme, et par reconnaissance du ventre vis-à-vis de l’État. Courte vue. Qui rate la profondeur de la question. Qui rate la puissance du fonctionnaire. Celle qui fait écrire à Friot que ce statut est révolutionnaire. » (p.144)

« Le fonctionnaire n’étant pas à son compte, ses actes ne sont pas strictement comptables, en tout cas pas sous les espèces du chiffre d’affaires. » (p.145)

#Marx

« Ta transition écologique ne sortira pas du cadre de la croissance et de l’accumulation. […] Éventuellement avec ses excès, car oui tu le déplores il y a des excès. Un jour tu moraliseras le capitalisme, ce sera un lundi de Pâques. » (p.44)

« L’illusion que tout peut changer est nécessaire pour que rien ne change. » (p.47)

« La transformation de la matière par intervention de l’homme s’appelle le travail. Les hommes sur lesquels le détenteur du capital se décharge de cette tâche s’appelle les travailleurs. » (p.153)

« Tu dénonces sous le nom d’économisme le pli marxiste d’expliquer une société par l’économie. […] La pierre d’angle de l’édifice marxiste ce n’est pas l’économie en soi mais le rapport social, ordonné au rapport de production. » (p.165)

« Le moteur de la croissance est la confiance dans la capacité de croissance. […] La croissance tient de la prophétie auto-réalisatrice. D’où ta mauvaise humeur contre les prophètes de malheur, les rabatteurs d’enthousiasme. » (p.171)

« Confronté à la baisse tendancielle du taux de profit au sein d’un marché saturé, le capital doit créer de la demande. L’extension coloniale n’y suffisant pas, il stimule la demande intérieure des pauvres qui ont cette qualité lucrative d’être nombreux. » (p.172-173)

« Les morts passés et futurs du communisme n’invalident pas les livres qui dessinent l’hypothèse communiste, parce qu’un fait est un citron et une pensée est une orange. Un citron n’invalide pas une orange. » (p.185)

« Marx a persisté. Le texte marxiste, sa vertigineuse acuité, ses concepts féconds ont survécu à leur supposée application. » (p.187)

« La pensée marxiste est forte parce que son adversaire est hégémonique, parce qu’il englobe jusqu’à ses contradicteurs, et souvent se les aliène. » (p.200)

#Sens_de_la_mesure

« L’élection par quoi le citoyen délègue et donc abdique sa souveraineté est le pic de jouissance de ta libido citoyenne » (p.9)

« Tu ne fais pas de politique, tu fais au mieux. Tu es raisonnablement technique, tu es postpolitique. » (p.192)

« Complotisme est un autre de ces mots exsangues que tu as installés au coeur des débats, et il te sert de pesticide. Vaporisé sur une parole, il en dissout instantanément le contenu en le psychiatrisant. […] Le complotisme ne se définit pas, il se repère. […] Comme l’antisémite subodore le juif dans toute manœuvre bancaire, tu sens le complotiste dans une conférence sur le rôle des Américains (sic) dans la création de l’espace européen. » (p.28)

« Un commerçant ne se situe jamais politiquement, il risquerait d’y perdre un peu de clientèle. […] Tu ne dis pas que tu es centriste, mais que tu es modéré. Tu as le sens de la mesure. Les extrêmes sont inaptes à la mesure, CQFD. » (p.174)

« La nuance est l’apanage de qui n’a pas besoin que la pensée se convertisse en acte. […] Sur nombre de sujets, tu ne fais pas du tout dans la nuance. Par exemple ton refus dèzextrêmes (sic) est sans nuance. […] Mais ce sont là des évidences, diras-tu. Car pour toi il y a des évidences. Ton doute chevillé au corps n’exclut pas des convictions indubitables. Tu ne doutes pas qu’Obama soit plus fréquentable que Poutine. […] Discuter de tout mais pas de l’indiscutable. Il y a une ligne rouge, au-delà de laquelle c’est la main encore tremblante d’intempérante colère que tu me ressers du champagne. Ta retenue sort de ses gonds quand tu te sens en danger. […] Quand les excessifs ne sont plus totalement insignifiants, tu te braques, tu braques les baïonnettes sur la plèbe vociférante. […] À moi qui m’étonne d’un tel excès venant d’un modéré, tu concèdes que tu t’es emporté. Tu es un modéré option emportement. […] Voici que toi le pondéré tu insultes vertement le camp des excessifs. » (p.176-179)

#Radicalité

« Un type de la gauche radicale n’est pas plus excessif qu’un centriste. […] Le remède radical qu’il préconise est à proportion de la radicalité du problème qu’il pointe ou subit. […] La décision radicale d’une femme battue de quitter le foyer, tu ne la trouves pas excessive. […] En l’espèce, la raison est dans la radicalité, la déraison dans la modération. La pertinence de la radicalité ne s’évalue donc pas dans l’absolu de la psychologie abstraite, mais dans le concret d’une situation. » (p.180)

« Jobs peut se pointer en col roulé et me parler en ami : ayant délégué la guerre, il n’a pas à se battre, ni à élever la voix. Il a relégué dans le hors-champs de son espace lounge les usines où de petites mains maculées fabriquent ses marchandises designées, épurées, stérilisées. » (p.213)

« Tu n’aimes pas la guerre. Tu ne veux pas savoir sur quelle guerre repose ta paix. » (p.20)

« Parce que l’Europe ne s’est pacifiée qu’en déplaçant les fronts sur d’autres continents. » (p.195)

#Développement_personnel

« Toi aussi tu veux ta part de rébellion, mais elle tiendra du mal-être individuel – non de la colère ou de la subversion qui ne sont pas à ton programme. Tu ne fais pas de politique, tu fais de l’introspection. » (p.111)

« Un scrupule de dominant t’est venu qui te pousse à faire savoir que tu souffres. Tu n’es pas si privilégié puisque tu souffres. Toi aussi tu as eu ton lot. Chacun a son lot, et toi pas moins qu’un autre. Tu le dis et répètes et finis par y croire. » (p.112)

« Le réel tu ne veux pas qu’il te rentre dedans ; tu ne veux pas le penser, tu veux en guérir – le réparer. La réparation est une variante bienveillante de la dissimulation. […] Toujours sous la main, trois ostéos miracles et pourquoi pas un psy car je somatise, tu l’affirmes. J’en ai plein le dos. Au minimum un peu de méditation me ferait du bien. Souviens-toi, sans cesse tu m’invitais à m’y adonner, promettant qu’elle m’apaiserait. Il t’échappait juste que je ne veux pas la paix. Je ne veux pas me guérir du réel. Je ne veux pas de ce bien-être devenu ton idole. » (p.210)

#Héritage

« Je suis fier de mon père, m’avais-tu dit un jour, et l’oxymore de ton mérite hérité tenait tout entier dans cette formule à l’envers. » (p.49)

« Des cheveux de bourgeois jusque dans le soin que tu mets à les négliger. » (p.93)

« Seul le capitaliste impénitent hérite sans vergogne. Toi tu es un nanti contrarié ; tu es de cette droite si complexée qu’elle a pu parfois se croire de gauche. » (p.155)

« Tu escamotes les facilitations de classe comme un magicien tait son truc. […] Les facilitations de classe sont si inhérentes à ta condition qu’elles te semblent un donné, un donné social que tu en viens à appeler nature et qui, ainsi renommé, ainsi maquillé, échappe à ta vue. » (p.156-157)

« Bourgeois des Lumières, tu ne saurais envisager qu’il n’y a pas plus de mérite à être talentueux qu’à être héritier, que dans les deux cas l’individu n’y est pour rien et Dieu pour tout. » (p.221)

#Structures

« Une des modalités de ta bêtise est de bloquer la pensée à l’échelon moral, c’est-à-dire en deçà de la pensée. » (p.58)

« Intuitivement, tu évites ces analyses structurelles. […] Tu t’arrêtes au cran bête, au cran moral. Là où manque la pensée prospère la morale. » (p.96)

« Prends une exaction, extrais-la de la structure qui la génère, il reste quoi ? Il reste un fait stupide comme une moule sans rocher, un fait sui generis, justiciable non d’une analyse mais d’une condamnation. » (p.100)

« Aveugle aux structures, tu dis que le capitalisme ne doit pas être éradiqué mais amendé. » (p.160)

« Admettons qu’il me soit absurdement apparu possible que la classe dominante offre à la masse l’opportunité de la destituer. » (p.19)

« La pensée radicale prend le mal à la racine. Elle rapporte les faits sociaux à des faits de structure, […] certaine que les mêmes causes produiront les mêmes effets, elle préconise de changer la structure. » (p.180)

Et parce que les attaques en règle ne valent que si l’on est capable de retourner le projecteur sur soi-même…

#Et_moi_dans_tout_ça

« J’appartiens à une classe supérieure dont je persiste à envisager, sinon souhaiter, la destitution. » (p.57)

« Je suis bien inconstant : alternativement je déteste et adore vérifier que tu persistes dans ton être bourgeois. Je veux que tu disparaisses et que tu dures. […] Ma vitalité a besoin de toi, de ton adversité. » (p.218)

« Égal à toi-même, émettant les signes dont j’ai savamment établi qu’ils te caractérisent, tu m’offres la satisfaction narcissique d’avoir vu juste. » (p.219)

« C’est la perversité propre à la pensée structurelle, d’aimer voir opérer la structure qu’elle déconstruit. » (p.220)

« Hypothèse provisoire : mon habitus non-bourgeois prime sur ma condition bourgeoise dans la formation de mon système d’opinions. » (p.62) 

« Mais es-tu bien certain que ta semaine dans un ashram ou tes week-ends sans connexion ne procèdent pas aussi de l’optimisation de potentiel. […] Es-tu encore capable d’une vacance véritable ? » (p.161)

« Je lis beaucoup plus que je ne lutte. » (p.71)

« Ma vie textuelle fait de moi un déviant. Elle m’intègre à la tripotée de tordus pour lesquels la pensée – sa force, sa rigueur, sa justesse, sa beauté – est un enjeu en soi. » (p.72)

« Žižek analyse l’anomalie apparente du soutien de l’intellectuel de gauche radicale à des actions politiques propres à renverser un ordre qui assure son confort. Le fait-il par masochisme ? Trop facile – aussi facile que de corréler cette pulsion louche à la mauvaise conscience. En accompagnant ces luttes de la voix et parfois des pieds, l’intellectuel ne joue pas contre son confort mais le consolide, suggère Žižek. En radicalisant ces préconisations, il les rend irréalisables et ainsi travaille à la pérennité de l’existant – de son existence bourgeoise. » (p.73-74)

« Je suis moins exposé à tes actes qu’à tes paroles. N’étant pas hôtesse d’accueil ou livreur Deliveroo, je n’ai pas à subir tes forfaitures, tes arbitrages iniques, ta sauvagerie mouchetée. » (p.75)

« Mais un marxiste se dédirait en tenant pour possible qu’une pensée n’émane pas d’une position sociale. Moi-même ai-je une seule seconde ici pensé hors de mes clous ? Même pervers, même séparé, j’occupe une position, et je n’ai rien dit ici qui l’ébranle. À quelques nuances autocritiques près, j’ai loué la radicalité, ma radicalité, et célébré la pensée qui est mon gagne-pain. En la valorisant, j’en conforte la valeur sur le marché, j’en fais monter la cote, et du même coup j’assure mes positions – boursières. Je te demande un bond auquel je suis inapte. Penser contre soi est une gageure. » (p.215)

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Analyses, Réactions

Julian Assange, oui mais non

[EDIT 28/02/2021] J’invite les lecteur.ices à lire l’article en entier, ainsi que l’ensemble de la section commentaires, laquelle comprend différentes opinions, dont celle de Viktor Dedaj que j’évoque dans l’article. Des opinions qui méritent autant de retenir l’attention que l’article lui-même. Il va de soi qu’aucune des positions n’est « facile à tenir » et je vois, dans les choix et les désaccords entre journalistes, militant.es, etc. le piège que produisent les systèmes de domination : lutter contre le patriarcat fait ici courir le risque d’aller à contresens de la lutte contre l’impérialisme (et à sa source le capitalisme)…et lutter contre l’impérialisme risque de nous faire minimiser des agressions gravissimes symptomatiques de la domination masculine. Le débat est ouvert.[/EDIT]

Julian Assange comparaît à partir d’aujourd’hui devant la justice britannique qui doit se prononcer sur la demande d’extradition vers les USA. Plusieurs fois, dans mes posts Facebook, j’ai pris la défense de Julian Assange. Le combat qu’il a porté m’a toujours paru empiriquement efficace et philosophiquement crucial pour le droit à l’information.

Pas la liberté de la presse, non, le droit à l’information. Parce que « la presse », ça ne veut rien dire. Entre Pujadas et un journaliste freelance qui péniblement couvre les inondations sur une télé locale, y’a un gap aussi grand qu’entre des Gilets jaunes et feu Karl Lagerfeld. Sur un échantillon de journalistes au hasard, vous obtiendrez des classes sociales opposées…qui objectivement n’ont pas d’intérêts communs. Alors, le corporatisme, très peu pour moi.

Julian Assange

Par ailleurs, « la presse » a très peu soutenu Assange, même si elle se réveillera sans doute aujourd’hui, à la faveur de l’actualité. En dépit de l’acharnement dont il a été la victime, hors de tout cadre légal, un acharnement qui ne pouvait que me révolter.

Il fallait défendre Assange.

Et, depuis hier, je ne le défends plus.

Bien sûr, j’avais entendu – comme beaucoup – les accusations à son encontre. Outre la divulgation de crimes d’État qui ne pouvait que recevoir ma sympathie…il aurait violé. Deux femmes, Sofia Wilén et Anna Ardin. Je dis leur nom, parce que ça fait longtemps qu’elles ne sont plus anonymes et puis ça aide à s’identifier. Elle ne sont pas un concept. Ce sont deux femmes, avec chacune une vie, un taf, des amis, des gens qui les aiment. Les faits se sont déroulés, en Suède, en 2010. J’avais, à ce sujet, lu des articles qui démentaient les accusations de viol et rappelaient qu’elles n’avaient pas porté plainte. Articles convaincants de la part de médias alternatifs qui avaient toute ma confiance. D’autant plus que j’avais rencontré personnellement, il y a quelques années, le journaliste le plus impliqué dans la défense d’Assange en francophonie, Viktor Dedaj, et que je partageais ses combats politiques.

Un peu d’épistémo (rapidement)

Petit intermède à ce sujet. Faites ce que vous voulez, personne, absolument personne, ne peut s’extraire d’une forme de dépendance épistémique (comme le rappelait Hardwig en 1985). Tout n’est pas vérifiable. C’est désespérant mais c’est comme ça. Alors on s’appuie sur les textes et les auteurs en qui on a confiance, comme l’on ferait confiance au label « équitable » sur le sachet de chocolat. De ce point de vue, croire son voisin parce qu’on le trouve sympathique relève du même mouvement que croire une revue scientifique. Il s’agit de déléguer à l’autre, qu’on imagine plus compétent, l’accès la connaissance. Les différences résident dans la rigueur, la méthode, la révision par les pairs, la réfutabilité, etc. Ce n’est pas rien, évidemment, et je ne nie pas ces différences. Un article scientifique n’est PAS un propos de comptoir. Mais que vous soyez au bar ou en train de lire Nature, vous déléguez à un tiers l’accès à la connaissance. That’s all.  

Si vous souhaitiez faire vous-même la critique des sources, vous pourriez bien être vite bloqués. Il arrive que les sources ne soient pas disponibles, et parfois il nous manque les compétences (on ne s’appelle pas tous Odile Fillod…). Parfois c’est le temps qui manque. Parfois ce sont des accès payants à des articles. Ou la source est secrète et invérifiable. Ou, ou, oui. Alors, on délègue. Et il faut bien comprendre que cette délégation est rationnelle. Nous sommes programmés pour croire parce qu’il n’y a, a priori, pas de raison d’être suspicieux.

Ok.

Sauf que parfois, c’est notre propre perspective qui nous empêche d’aller voir plus loin. Parfois, on ne va pas plus loin parce que ce que l’on sait nous suffit et nous arrange. Parce que ça « colle » avec les valeurs qu’on défend et qu’il n’y a rien de pire, de plus difficile, qu’être remis en question dans ses croyances. Ça gratte. Ça fait mal. On est programmé pour croire, pas pour décroire.

Et Julian Assange dans tout ça?

Quand j’ai été contacté par le Comité Free Assange Belgium pour co-organiser une conférence de soutien, je n’ai pas hésité à apporter mon aide, malgré la charge de travail supplémentaire dans un agenda déjà chargé. J’ai réservé le local, j’en ai fait la promotion dans mes réseaux, j’ai accueilli l’orateur (le même Viktor Dedaj évoqué plus haut), je me suis occupé de la logistique pendant la soirée, etc. Le public est arrivé, un public déjà convaincu, un public qui aurait autant de difficulté que moi à décroire. Ce n’est pas une critique : toute personne défendant des positions hétérodoxes, radicales ou militantes sait combien l’entre soi est important pour retrouver des forces dans la lutte. Il n’y a là rien de surprenant.

Je n’ai pourtant pas modéré le débat et je n’y ai pas pris la parole. J’aurais pu, mais je ne l’ai pas fait. Comme si une intuition m’invitait à prendre du recul.

Après avoir subtilement retardé le moment de s’y référer, Dedaj a fini par évoquer « l’affaire suédoise » – autrement dit les agressions sexuelles de Sofia et d’Anna. Je ne vais pas entrer dans les détails juridiques (vous pourrez les trouver sur le site de Dedaj). Après tout, comme le rappelle l’excellente page « D’où » sur Facebook dans son dernier post, seul « un viol sur six » serait déclaré. Ce qui se passe au tribunal n’est pas représentatif de la réalité. Dedaj s’est toutefois appuyé sur le fait qu’aucune plainte pour viol n’avait été déposée et cela semblait lui suffire (comme cela suffit au World Socialist Web Site également). D’ailleurs, on ne reprochait à Assange que des rapports non protégés et, selon Dedaj, d’avoir « pénétré une des deux femmes pendant son sommeil, comme si c’était possible (sic) », clin d’œil, clin d’œil.

Pardon ?

« Comme si c’était possible » ? 

Cette phrase m’a glacé. J’ai compris, à cet instant précis, que je n’avais sans doute pas fait mon taf jusqu’au bout. Que la dépendance épistémique a bon dos. Que j’avais été aussi parmi ceux qui, refusant le risque de décroire, évitent de mettre le nez là où ça craint pour leurs certitudes. Dès la fin de la conférence, j’ai demandé à Dedaj si les dépositions des plaignantes étaient accessibles. La réponse était « oui ». Depuis plusieurs années, j’aurais pu les lire. Et je ne l’ai pas fait.

Aujourd’hui, je les ai lues. Et je vous engage à les lire vous aussi, là encore, sur le site de Viktor Dedaj (qui semble donc penser qu’elles constituent des arguments en faveur d’Assange). On y trouve l’extrême banalité de la violence des hommes envers les femmes. On y trouve l’abus de pouvoir justifié par l’admiration qu’une personne peut nourrir face à une personnalité connue. On y trouve l’égoïsme d’un homme qui place son plaisir avant tout le reste : avant le risque de maladies, avant le risque de grossesse dont il n’aura pas à s’occuper et, surtout, avant le consentement qui semble être une variable dont on peut largement se passer. Extrait de la déposition de Sofia :

« Ils se sont assoupis et elle s’est réveillée et l’a senti la pénétrer. Elle a aussitôt demandé : ’Portes-tu quelque chose ?’, et il a répondu : ’Toi’. Elle lui a dit : ’Tu as intérêt à ne pas avoir le SIDA’, et il a répondu, ’Bien sûr que non’. Elle sentait qu’il était trop tard. Il était déjà en elle et elle l’a laissé continuer. Elle n’a pas eu la force de lui dire une fois de plus. Elle avait parlé de préservatifs toute la nuit. Elle n’a jamais eu de rapports sexuels non protégés auparavant. Il a dit qu’il voulait éjaculer en elle ; il n’a pas dit quand il l’a fait, mais il l’a fait. Cela a beaucoup coulé par la suite. »

Témoignage d’Anna :

« Puis ils se sont allongés sur le lit, Anna sur le dos et Assange sur elle. Anna a senti qu’Assange voulait tout de suite insérer son pénis dans son vagin, ce qu’elle ne voulait pas parce qu’il ne portait pas de préservatif. Elle a donc essayé de tordre ses hanches sur le côté et de serrer ses jambes pour empêcher la pénétration. Anna a essayé à plusieurs reprises d’attraper un préservatif, mais Assange l’en a empêchée en lui tenant les bras et en lui écartant les jambes tout en essayant de la pénétrer avec son pénis sans préservatif. Anna dit qu’elle a fini par être au bord des larmes parce qu’elle était maintenue fermement et qu’elle n’a pas pu attraper un préservatif, et qu’elle a senti que ’ça pouvait mal finir’. »

« Anna et Assange ont recommencé à avoir des relations sexuelles et Anna dit qu’elle pensait qu’elle ’voulait juste en finir’. »

« Peu de temps après, Assange a éjaculé en elle et s’est retiré. Quand Assange a retiré le préservatif de son pénis, Anna a vu qu’il ne contenait pas de sperme. Quand Anna a commencé à bouger son corps, elle a remarqué que quelque chose ’coulait’ de son vagin. Anna comprit assez vite que ce devait être le sperme d’Assange. Elle l’a signalé à Assange, mais il l’a nié et lui a répondu que ce n’était que sa propre humidité (sic). Anna est convaincue que lorsqu’il s’est retiré d’elle la première fois, Assange a délibérément cassé le préservatif à son extrémité et a continué à copuler jusqu’à l’éjaculation. »

Un autre point est la tendance, pour les victimes, à reformuler les faits de telle sorte qu’ils justifient les actes de leur agresseur. Typiquement, ce réflexe très légitime d’autoprotection empêche de porter plainte. Double peine. Extrait du témoignage de Sofia :

« Elle lui a fait des commentaires sarcastiques d’un ton léger. Elle pense qu’elle essayait de minimiser, dans son propre esprit, l’importance de ce qui s’était passé. Lui, par contre, ne semblait pas s’en soucier. »

« Lorsqu’elle a parlé à ses amis par la suite, elle a compris qu’elle avait été victime d’un crime. Elle s’est rendue à l’hôpital Danderyd, puis à l’hôpital Söder où elle a été examinée et où des échantillons avec un kit de viol ont également été prélevés. »

On retrouve la violence et sa justification dans le témoignage d’Anna également :

« ’Tout est allé si vite’. Il lui a arraché ses vêtements et, ce faisant, a tiré sur son collier et l’a cassé. Anna a essayé de se rhabiller, parce que tout allait si vite et qu’elle se sentait mal à l’aise ; mais Assange les a immédiatement enlevés de nouveau. Anna affirme qu’en fait, elle sentait qu’elle ne voulait plus aller plus loin, mais qu’il était trop tard pour dire à Assange d’arrêter, car elle avait « laissé faire jusque-là  ». Elle pensait qu’elle ’n’avait qu’elle-même à blâmer’. Elle a donc permis à Assange d’enlever tous ses vêtements. »

Vous me direz : peut-être ces témoignages sont-ils des faux ? Et je répondrai comme j’ai toujours répondu quand cette même observation était faite à propos des documents publiés par Wikileaks : si personne n’en conteste l’authenticité (de l’accusation à la défense), il n’y a pas de raison d’y voir un faux.

Faut-il distinguer le journaliste du violeur ? Faut-il distinguer le chanteur du meurtrier ? Le violeur pédophile du cinéaste ? Le violeur pédophile de l’écrivain ? Le pédophile du politique ? Le producteur du violeur ? Le politique du violeur ? Les journalistes des harceleurs ? Le violeur du basketteur ? Etc. Ça commence à faire beaucoup de distinctions, non ? Que l’on soit clair : Wikileaks a, pour moi, une importance capitale, actuelle et historique, pour le droit à l’information. Wikileaks qui continue à fonctionner sans Assange, grâce à une communauté de hackers, grâce à la communauté du free software et de l’open source. Tous ces gens ont rendu possible un gigantesque pas dans l’accès à la connaissance par le public de graves crimes commis par les États. Wikileaks nourrit l’espoir. Ce droit à l’information est en danger. Je plaide avec ardeur pour conserver Wikileaks.

Mais Assange DOIT être jugé. Pas pour trahison envers les USA dont il n’est pas un ressortissant, sur une base absurde d’extraterritorialité, mais pour viol sur le sol suédois. Plus aucun homme ne devrait se sentir autorisé à passer outre le consentement d’une femme. C’est en honorant Polanski, en trouvant des circonstances atténuantes à Matzneff ou DSK que la société continue de faire perdurer un tel système d’oppression.

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Message aux lecteurs

Débat sur le projet de banque NewB

J’ai eu le plaisir de débattre en « live » du projet de banque NewB.

Avec qui? Le débat était organisé par Attac Bruxelles avec, comme intervenant.es, Aline Fares (CADTM et autrice des « chroniques d’une ex-banquière ») et moi-même, professeur à l’IHECS, analyste et auteur de ce blog. S’est ajouté par la suite Matthias Meirlaen, au nom de NewB – nous avons été prévenus la veille et je m’étais opposé à leur présence, considérant que leur temps de parole médiatique avait été amplement suffisant.

La question posée? NewB est-il un modèle bancaire alternatif…ou un miroir aux alouettes? J’y ai défendu une position à la fois critique et sceptique, en accord avec cet article-ci et cet autre article où j’explore la question de façon plus théorique.

Informations pratiques? Le débat a eu lieu ce mercredi 22 janvier 2020 à 19h à l’université Saint-Louis à Bruxelles (boulevard du jardin botanique, 43).

Il me semble qu’aucun projet ne devrait pouvoir se soustraire à la critique – surtout s’il cherche à rebattre les cartes en profondeur.

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