Analyses, Réactions

Julian Assange, oui mais non

Julian Assange comparaît à partir d’aujourd’hui devant la justice britannique qui doit se prononcer sur la demande d’extradition vers les USA. Plusieurs fois, dans mes posts Facebook, j’ai pris la défense de Julian Assange. Le combat qu’il a porté m’a toujours paru empiriquement efficace et philosophiquement crucial pour le droit à l’information.

Pas la liberté de la presse, non, le droit à l’information. Parce que « la presse », ça ne veut rien dire. Entre Pujadas et un journaliste freelance qui péniblement couvre les inondations sur une télé locale, y’a un gap aussi grand qu’entre des Gilets jaunes et feu Karl Lagerfeld. Sur un échantillon de journalistes au hasard, vous obtiendrez des classes sociales opposées…qui objectivement n’ont pas d’intérêts communs. Alors, le corporatisme, très peu pour moi.

Julian Assange

Par ailleurs, « la presse » a très peu soutenu Assange, même si elle se réveillera sans doute aujourd’hui, à la faveur de l’actualité. En dépit de l’acharnement dont il a été la victime, hors de tout cadre légal, un acharnement qui ne pouvait que me révolter.

Il fallait défendre Assange.

Et, depuis hier, je ne le défends plus.

Bien sûr, j’avais entendu – comme beaucoup – les accusations à son encontre. Outre la divulgation de crimes d’État qui ne pouvait que recevoir ma sympathie…il aurait violé. Deux femmes, Sofia Wilén et Anna Ardin. Je dis leur nom, parce que ça fait longtemps qu’elles ne sont plus anonymes et puis ça aide à s’identifier. Elle ne sont pas un concept. Ce sont deux femmes, avec chacune une vie, un taf, des amis, des gens qui les aiment. Les faits se sont déroulés, en Suède, en 2010. J’avais, à ce sujet, lu des articles qui démentaient les accusations de viol et rappelaient qu’elles n’avaient pas porté plainte. Articles convaincants de la part de médias alternatifs qui avaient toute ma confiance. D’autant plus que j’avais rencontré personnellement, il y a quelques années, le journaliste le plus impliqué dans la défense d’Assange en francophonie, Viktor Dedaj, et que je partageais ses combats politiques.

Un peu d’épistémo (rapidement)

Petit intermède à ce sujet. Faites ce que vous voulez, personne, absolument personne, ne peut s’extraire d’une forme de dépendance épistémique (comme le rappelait Hardwig en 1985). Tout n’est pas vérifiable. C’est désespérant mais c’est comme ça. Alors on s’appuie sur les textes et les auteurs en qui on a confiance, comme l’on ferait confiance au label « équitable » sur le sachet de chocolat. De ce point de vue, croire son voisin parce qu’on le trouve sympathique relève du même mouvement que croire une revue scientifique. Il s’agit de déléguer à l’autre, qu’on imagine plus compétent, l’accès la connaissance. Les différences résident dans la rigueur, la méthode, la révision par les pairs, la réfutabilité, etc. Ce n’est pas rien, évidemment, et je ne nie pas ces différences. Un article scientifique n’est PAS un propos de comptoir. Mais que vous soyez au bar ou en train de lire Nature, vous déléguez à un tiers l’accès à la connaissance. That’s all.  

Si vous souhaitiez faire vous-même la critique des sources, vous pourriez bien être vite bloqués. Il arrive que les sources ne soient pas disponibles, et parfois il nous manque les compétences (on ne s’appelle pas tous Odile Fillod…). Parfois c’est le temps qui manque. Parfois ce sont des accès payants à des articles. Ou la source est secrète et invérifiable. Ou, ou, oui. Alors, on délègue. Et il faut bien comprendre que cette délégation est rationnelle. Nous sommes programmés pour croire parce qu’il n’y a, a priori, pas de raison d’être suspicieux.

Ok.

Sauf que parfois, c’est notre propre perspective qui nous empêche d’aller voir plus loin. Parfois, on ne va pas plus loin parce que ce que l’on sait nous suffit et nous arrange. Parce que ça « colle » avec les valeurs qu’on défend et qu’il n’y a rien de pire, de plus difficile, qu’être remis en question dans ses croyances. Ça gratte. Ça fait mal. On est programmé pour croire, pas pour décroire.

Et Julian Assange dans tout ça?

Quand j’ai été contacté par le Comité Free Assange Belgium pour co-organiser une conférence de soutien, je n’ai pas hésité à apporter mon aide, malgré la charge de travail supplémentaire dans un agenda déjà chargé. J’ai réservé le local, j’en ai fait la promotion dans mes réseaux, j’ai accueilli l’orateur (le même Viktor Dedaj évoqué plus haut), je me suis occupé de la logistique pendant la soirée, etc. Le public est arrivé, un public déjà convaincu, un public qui aurait autant de difficulté que moi à décroire. Ce n’est pas une critique : toute personne défendant des positions hétérodoxes, radicales ou militantes sait combien l’entre soi est important pour retrouver des forces dans la lutte. Il n’y a là rien de surprenant.

Je n’ai pourtant pas modéré le débat et je n’y ai pas pris la parole. J’aurais pu, mais je ne l’ai pas fait. Comme si une intuition m’invitait à prendre du recul.

Après avoir subtilement retardé le moment de s’y référer, Dedaj a fini par évoquer « l’affaire suédoise » – autrement dit les agressions sexuelles de Sofia et d’Anna. Je ne vais pas entrer dans les détails juridiques (vous pourrez les trouver sur le site de Dedaj). Après tout, comme le rappelle l’excellente page « D’où » sur Facebook dans son dernier post, seul « un viol sur six » serait déclaré. Ce qui se passe au tribunal n’est pas représentatif de la réalité. Dedaj s’est toutefois appuyé sur le fait qu’aucune plainte pour viol n’avait été déposée et cela semblait lui suffire (comme cela suffit au World Socialist Web Site également). D’ailleurs, on ne reprochait à Assange que des rapports non protégés et, selon Dedaj, d’avoir « pénétré une des deux femmes pendant son sommeil, comme si c’était possible (sic) », clin d’œil, clin d’œil.

Pardon ?

« Comme si c’était possible » ? 

Cette phrase m’a glacé. J’ai compris, à cet instant précis, que je n’avais sans doute pas fait mon taf jusqu’au bout. Que la dépendance épistémique a bon dos. Que j’avais été aussi parmi ceux qui, refusant le risque de décroire, évitent de mettre le nez là où ça craint pour leurs certitudes. Dès la fin de la conférence, j’ai demandé à Dedaj si les dépositions des plaignantes étaient accessibles. La réponse était « oui ». Depuis plusieurs années, j’aurais pu les lire. Et je ne l’ai pas fait.

Aujourd’hui, je les ai lues. Et je vous engage à les lire vous aussi, là encore, sur le site de Viktor Dedaj (qui semble donc penser qu’elles constituent des arguments en faveur d’Assange). On y trouve l’extrême banalité de la violence des hommes envers les femmes. On y trouve l’abus de pouvoir justifié par l’admiration qu’une personne peut nourrir face à une personnalité connue. On y trouve l’égoïsme d’un homme qui place son plaisir avant tout le reste : avant le risque de maladies, avant le risque de grossesse dont il n’aura pas à s’occuper et, surtout, avant le consentement qui semble être une variable dont on peut largement se passer. Extrait de la déposition de Sofia :

« Ils se sont assoupis et elle s’est réveillée et l’a senti la pénétrer. Elle a aussitôt demandé : ’Portes-tu quelque chose ?’, et il a répondu : ’Toi’. Elle lui a dit : ’Tu as intérêt à ne pas avoir le SIDA’, et il a répondu, ’Bien sûr que non’. Elle sentait qu’il était trop tard. Il était déjà en elle et elle l’a laissé continuer. Elle n’a pas eu la force de lui dire une fois de plus. Elle avait parlé de préservatifs toute la nuit. Elle n’a jamais eu de rapports sexuels non protégés auparavant. Il a dit qu’il voulait éjaculer en elle ; il n’a pas dit quand il l’a fait, mais il l’a fait. Cela a beaucoup coulé par la suite. »

Témoignage d’Anna :

« Puis ils se sont allongés sur le lit, Anna sur le dos et Assange sur elle. Anna a senti qu’Assange voulait tout de suite insérer son pénis dans son vagin, ce qu’elle ne voulait pas parce qu’il ne portait pas de préservatif. Elle a donc essayé de tordre ses hanches sur le côté et de serrer ses jambes pour empêcher la pénétration. Anna a essayé à plusieurs reprises d’attraper un préservatif, mais Assange l’en a empêchée en lui tenant les bras et en lui écartant les jambes tout en essayant de la pénétrer avec son pénis sans préservatif. Anna dit qu’elle a fini par être au bord des larmes parce qu’elle était maintenue fermement et qu’elle n’a pas pu attraper un préservatif, et qu’elle a senti que ’ça pouvait mal finir’. »

« Anna et Assange ont recommencé à avoir des relations sexuelles et Anna dit qu’elle pensait qu’elle ’voulait juste en finir’. »

« Peu de temps après, Assange a éjaculé en elle et s’est retiré. Quand Assange a retiré le préservatif de son pénis, Anna a vu qu’il ne contenait pas de sperme. Quand Anna a commencé à bouger son corps, elle a remarqué que quelque chose ’coulait’ de son vagin. Anna comprit assez vite que ce devait être le sperme d’Assange. Elle l’a signalé à Assange, mais il l’a nié et lui a répondu que ce n’était que sa propre humidité (sic). Anna est convaincue que lorsqu’il s’est retiré d’elle la première fois, Assange a délibérément cassé le préservatif à son extrémité et a continué à copuler jusqu’à l’éjaculation. »

Un autre point est la tendance, pour les victimes, à reformuler les faits de telle sorte qu’ils justifient les actes de leur agresseur. Typiquement, ce réflexe très légitime d’autoprotection empêche de porter plainte. Double peine. Extrait du témoignage de Sofia :

« Elle lui a fait des commentaires sarcastiques d’un ton léger. Elle pense qu’elle essayait de minimiser, dans son propre esprit, l’importance de ce qui s’était passé. Lui, par contre, ne semblait pas s’en soucier. »

« Lorsqu’elle a parlé à ses amis par la suite, elle a compris qu’elle avait été victime d’un crime. Elle s’est rendue à l’hôpital Danderyd, puis à l’hôpital Söder où elle a été examinée et où des échantillons avec un kit de viol ont également été prélevés. »

On retrouve la violence et sa justification dans le témoignage d’Anna également :

« ’Tout est allé si vite’. Il lui a arraché ses vêtements et, ce faisant, a tiré sur son collier et l’a cassé. Anna a essayé de se rhabiller, parce que tout allait si vite et qu’elle se sentait mal à l’aise ; mais Assange les a immédiatement enlevés de nouveau. Anna affirme qu’en fait, elle sentait qu’elle ne voulait plus aller plus loin, mais qu’il était trop tard pour dire à Assange d’arrêter, car elle avait « laissé faire jusque-là  ». Elle pensait qu’elle ’n’avait qu’elle-même à blâmer’. Elle a donc permis à Assange d’enlever tous ses vêtements. »

Vous me direz : peut-être ces témoignages sont-ils des faux ? Et je répondrai comme j’ai toujours répondu quand cette même observation était faite à propos des documents publiés par Wikileaks : si personne n’en conteste l’authenticité (de l’accusation à la défense), il n’y a pas de raison d’y voir un faux.

Faut-il distinguer le journaliste du violeur ? Faut-il distinguer le chanteur du meurtrier ? Le violeur pédophile du cinéaste ? Le violeur pédophile de l’écrivain ? Le pédophile du politique ? Le producteur du violeur ? Le politique du violeur ? Les journalistes des harceleurs ? Le violeur du basketteur ? Etc. Ça commence à faire beaucoup de distinctions, non ? Que l’on soit clair : Wikileaks a, pour moi, une importance capitale, actuelle et historique, pour le droit à l’information. Wikileaks qui continue à fonctionner sans Assange, grâce à une communauté de hackers, grâce à la communauté du free software et de l’open source. Tous ces gens ont rendu possible un gigantesque pas dans l’accès à la connaissance par le public de graves crimes commis par les États. Wikileaks nourrit l’espoir. Ce droit à l’information est en danger. Je plaide avec ardeur pour conserver Wikileaks.

Mais Assange DOIT être jugé. Pas pour trahison envers les USA dont il n’est pas un ressortissant, sur une base absurde d’extraterritorialité, mais pour viol sur le sol suédois. Plus aucun homme ne devrait se sentir autorisé à passer outre le consentement d’une femme. C’est en honorant Polanski, en trouvant des circonstances atténuantes à Matzneff ou DSK que la société continue de faire perdurer un tel système d’oppression.

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16 réflexions sur “Julian Assange, oui mais non

  1. A reblogué ceci sur Caroline Huenset a ajouté:
    « Faut-il distinguer le journaliste du violeur ? Faut-il distinguer le chanteur du meurtrier ? Le violeur pédophile du cinéaste ? Le violeur pédophile de l’écrivain ? Le pédophile du politique ? Le producteur du violeur ? Le politique du violeur ? Les journalistes des harceleurs ? Le violeur du basketteur ? Etc. Ça commence à faire beaucoup de distinctions, non ? Que l’on soit clair : Wikileaks a, pour moi, une importance capitale, actuelle et historique, pour le droit à l’information. Wikileaks qui continue à fonctionner sans Assange, grâce à une communauté de hackers, grâce à la communauté du free software et de l’open source. Tous ces gens ont rendu possible un gigantesque pas dans l’accès à la connaissance par le public de graves crimes commis par les États. Wikileaks nourrit l’espoir. Ce droit à l’information est en danger. Je plaide avec ardeur pour conserver Wikileaks.

    Mais Assange DOIT être jugé. Pas pour trahison envers les USA dont il n’est pas un ressortissant, sur une base absurde d’extraterritorialité, mais pour viol sur le sol suédois. Plus aucun homme ne devrait se sentir autorisé à passer outre le consentement d’une femme. C’est en honorant Polanski, en trouvant des circonstances atténuantes à Matzneff ou DSK que la société continue de faire perdurer un tel système d’oppression. »

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  2. Frank, POTY dit :

    Hé bien justement, il doit être défendu pour un procès équitable relatif aux faits que vous évoquez. Les charges pour viol(s), dit-on, ont été abandonnées; ce qui est bien la preuve que toute ce procès est politique.
    Je suis très étonné, M. Wathelet, par votre prise de position. Qu’il soit coupable ou pas de viol selon la loi suédoise, un accusé doit bénéficier de la présomption d’innocence et a droit à un procès et un traitement équitable; ce qui n’est de toute évidence pas le cas en ce qui le concerne.
    C’est regrettable car vous donnez du grain à moudre à cette fange politico-journalistique qui prend bien soin, opportunément, de se focaliser sur la noirceur d’un homme (en l’occurrence) en éludant ou minimisant l’aspect hautement symbolique (et vital) de ce dossier.

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    • Merci pour votre message. Je ne demande rien de plus qu’un procès équitable, précisément. Un procès pour viol n’aurait jamais pu mener à une extradition vers les USA. Par contre, l’accusation de trahison d’État, elle, est éminemment politique. Vous pouvez regretter mon positionnement, mais sachez juste que je resterai, quoi qu’il en soit, fidèle à mes valeurs dont la plus importante est l’égalité.

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  3. Manu dit :

    Bonjour,

    Vos propos sont très décevant. Moi qui en général trouve vos articles très pertinents.

    Non pas pour ce que vous dénoncez, mais pour votre phrase ou vous dites que vous ne défendrez plus Assange.
    Si il était jugé pour Viol, je pourrais comprendre, mais ce n’est pas le cas, son procès est politique. il faut dès lors continuer à le défendre.

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    • Je comprends et m’attendais à un commentaire comme ça. Je défends Wikileaks, je suis évidemment opposé à cette procédure horrible, injuste, violente et illégale. Je ne défends plus l’homme, non, mais je continue de défendre la justice et ce qui se passe avec Assange, ce n’est évidemment pas la justice. Il y a deux registres de moralité que je me refuse à opposer : la procédure d’extradition est une honte pour la démocratie ET ce qu’a très probablement fait Assange avec ces deux femmes doit être jugé et m’est insupportable.

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  4. Manu dit :

    Certes, mais de un, stratégiquement, ce n’est pas très malin, dans le sens ou il est déjà assez dans la mouise pour ne pas en rajouter.
    Et de deux, ce n’est pas très élégant de frapper un homme à terre (pour ne pas dire déjà à moitié enterré). Je vous imaginais plus … enfin moins … bref pas comme ça.

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    • C’est sans doute la différence entre l’analyse politique et la politique elle-même. Je n’ai pas à être « stratège » dans mon travail d’analyse. Je le serai quand il s’agira de mener la révolution 😉 Je suis convaincu d’être précisément plus légitime parce que je n’ai de comptes à rendre à personne – même pas à mon « camp politique ». Mes lecteurs savent que je ne trompe pas, mais que j’accepte de peut-être « me » tromper. Ça fait toute la différence.
      D’autre part, me reprocher mon manque d’élégance à propos de quelqu’un qui a très probablement violé (je rappelle que les dépositions ne sont pas contestées) est un peu…audacieux, non?

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      • Manu dit :

        Le 1er argument se tient, le 2ème par contre …
        Ce n’est parce que les autres ne le sont pas, qu’il ne faut pas rester élégant.

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  5. Guy L dit :

    Il y a moi aussi quelque chose qui me gênait, et je vous remercie d’avoir mis le doigt dessus. Comme si, pour une bonne cause, on pouvait ignorer un viol. Cela dit, même s’il était meurtrier, même s’il était pédophile (j’exagère peut-être un peu?), je défendrais Assange dans le cadre de son procès d’extradition.

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  6. Bonjour Emmanuel,

    J’ai arrêté de suivre le dossier Assange pour des questions de santé mentale. Mais je réponds à ce poste.

    Je pars de l’hypothèse que la Justice suédoise est compétente pour statuer les jugements de viol (ou non) sur Assange. Au moment où vous avez rédigé cet article, le dossier avait été refermé pour la 3ème fois, depuis le 19/11/2019. Voir la biblio ici : https://en.wikipedia.org/wiki/Assange_v_Swedish_Prosecution_Authority

    L’efficacité de cette démarche de présomption de viol pour semer la confusion dans l’opinion publique est hors pair.

    Lorsque vous dites qu’Assange devait être jugé pour viol, je suis d’accord avec vous, il était, lui aussi, d’accord avec vous. Il a insisté pour être jugé sur le territoire britannique et le parquet Suédois a refusé. Le dossier a été ouvert au moment des faits en 2010 et refermé deux mois plus tard par Eva Finné. On se demande qu’est-ce qui a pu se produire pour que ce dossier ait été réouvert deux fois depuis pour être abandonné définitivement le 19/11/2019…. Y a-t-il eu pression pour trouver une faille dans le passé d’Assange qui sème la confusion dans l’opinion publique. Qu’est-ce qui pèse plus dans les esprits des gens que la liberté d’expression… Hummm…. Comment passe-t-on de Man of the Year à plus grand criminel de l’Histoire des USA ?
    Ici, vous nous livrez ici une réaction et non une enquête sur sources : vous citez deux sources : les témoignages des plaignantes et votre témoignage sur les propos de Dedaj).

    C’est une réaction personnelle (et qui vous appartient) et non un raisonnement
    Il est dommageable à Assange que, selon ce que vous dites, Dedaj n’ait pas pris au sérieux de démonter les accusations de viol. (Mais à sa décharge, quand on est sur le dossier depuis longtemps, on est agacé par ce leitmotiv). S’il avait démonté les accusations cela aurait solidifié la défense du cas d’Assange et peut-être n’auriez vous pas écrit ce post. Si on résume, comme Dedaj n’a pas démonté les présomptions de viol, vous avez arrêté de soutenir Assange. L’avocat n’a pas été bon, mais cela ne fait pas d’Assange un coupable et surtout ce n’est pas à chacun de nous de décider, mais à la Justice et aux plaignantes : la Justice et les plaignantes, selon les informations que j’ai lues, ont décidé qu’Assange n’était pas coupable de viol.

    On peut aussi maintenir le soutien à Assange tout en espérant qu’il serait lavé des accusations pour viol – ce qui, à l’époque de votre post était, heureusement, déjà le cas.

    Je vous annonce donc que vous pouvez revenir sur votre décision et soutenir Assange, car il a été lavé le 19/11/2019 des accusations de viol et étant donné la gravité de la situation, nous avons intérêt à soutenir cette cause qui nous touche tous·tes

    Votre décision aurait été le résultat de cheminement

    Votre « sentence » sur Assange est présentée comme le résultat d’un cheminement de pensée. D’abord vous le souteniez et après non. C’est l’inverse de celui de Melzer. Vous pouvez lire dans investig’action le témoignage de Melzer. D’autant que comme vous sur la Chine, il a procédé selon une démarche saine : lire les textes suédois (parce qu’il lit le suédois).

    Bref, je regrette que la rigueur qui est manifeste dans votre travail sur la Chine soit absente de cet article qui est une réaction et non une réflexion, et c’est triste vus les enjeux. La Chine – j’ai compris que c’est nous que vous cherchez à aider et non la Chine et analysant les mensonges à son égard – a moins besoin de vous que ce dossier. Votre opinion est d’autant plus dangereuse que l’on a tendance, comme le montre Becker à catégoriser les gens (Becker 2002 chapitre « Voir les gens comme des activités » ou (1) pour la citation originale). Ainsi, vos lect·rices/eursus vous font confiance et vous ont consciemment ou non catégorisé dans les analystes « sérieux », au lieu de juger sur pièces et voir que cet article n’est pas une analyse. C’est ce qui me dérange en lisant les commentaires. Donc, les personnes vous ayant lu et catégorisé comme sérieux sur la Chine, ne vont pas s’embarrasser de connaître les méandres de ce dossier complexe et vont suivre votre « avis » qui paraît sérieux parce que vous le présentez comme procédant d’une maturation de réflexion. (D’abord oui, ensuite non).

    Votre lectrice assidue depuis hier,
    Eva Rodriguez

    Pour le cas où vous êtes toujours pas fatigué·e·s de me lire.

    Je suis une femme et une femme qui a plus d’expériences sans préservatif, à mon corps défendant, qu’avec. Vous avez rapporté une réaction soudaine sur des paroles d’un homme qui vous ont outré. Ma question qui reste ouverte : si ces paroles avaient été celles d’une femme qui a vécu ce même genre d’expériences, auriez-vous eu la même réaction ou mon sexe aurait-il inspiré une confiance qui aurait subordonné votre réaction à l’argumentation que j’allais tenir ? Vous avez, vous aussi, procédé à un exercice d’association « Assange/Polanski » et vous reliez le tout au débat de la séparation ou non de l’artiste à l’oeuvre ou en l’occurrence du lanceur d’alerte à ses alertes. Pourtant, Assange est recherché par la CIA est-ce le cas de Polanski ? Donc les accusations de viol doivent se comprendre dans le contexte qui est le sien…

    L’examen des propos de la déposition de ces deux dames est louable mais décontextualisé. Un dossier judiciaire doit se lire dans son ensemble et non pas extraire une pièce émouvante et la faire apparaître comme irréfutable. Surtout lorsque l’on constate que sur le sujet des violences faites aux femmes, il y a des cas d’instrumentalisations (Strauss-Khan éloigné opportunément de la candidature à la présidence de la République Française…). Il s’agit d’une expression dont on est certaine qu’elle va « faire mouche » comme la dénonciation des dictateurs d’Afrique (du Nord) et du Moyen-Orient et comme vous le dites, de la Chine, comme la liberté d’expression. Trois concepts qui font mouche et l’un les violences faites aux femmes sert à masquer l’autre, la liberté d’expression : comment faire en sorte de détourner le focus de l’opinion publique des véritables enjeux : la liberté d’expression et de la presse. Un violeur est un psychopathe et donc n’a pas à s’exprimer.
    Donc, si on repart dans l’historique du dossier :

    – De la notion de viol en Suède il en va de même que de celle de dictature pour la Chine. En Chine on se réfère à la dictature du prolétariat et en Suède, le viol dont il est question = sexe consenti mais sans préservatif.
    Les lois en Suède font que le sexe sans préservatif lorsqu’il n’est pas voulu est considéré comme un viol. Comme je n’ai eu que très peu de rapports avec préservatifs alors que j’en ai réclamé et beaucoup de mycoses je ne peux que saluer que les lois soient ainsi et espérer que les lois évolueront dans ce sens partout ailleurs. Mais la banalité de ce comportement des hommes fait qu’Assange ne peut pas apparaître comme une exception alors que dans mon expérience 90 % des hommes l’ont fait avec moi (et personnellement je n’ai pas eu la force physique de m’y opposer surtout nue dans un lit).

    Donc
    1-oui, il fallait juger Assange parce que telles sont les lois en Suède (et il a réclamé le jugement, mais on a laissé trainer et sali sa réputation pendant qu’il était torturé en prison sans aucune preuve de culpablité – c’est ça le scandale !) mais ne pas ériger le sexe sans préservatif en scandale absolu de l’humanité, ce qui a été fait par les médias….

    2- Ici aussi, ce n’est pas parce que, selon ces deux femmes, il aurait eu des rapports non protégés, qu’il faut le catégoriser pour le restant de ses jours comme un violeur dangeureux. C’est un mec qui a fait ce que 90% des mecs ont fait avec moi.Pourtant le résumé qu’on voit souvent est qu’Assange est un violeur, même lorsque le dossier a été fermé en 2010 et à deux reprises après, Assange reste ce violeur de femmes ayant accepté de l’héberger

    L’avantage à catégoriser quelqu’un comme violeur c’est qu’on le fait rentrer dans la catégorie des psychopathes, des gens définitivement mauvais avec tout ce que cela comporte de références dans l’imaginaire collectif (Les Weinstein and co…). Voir le danger des catégorisations selon Becker (1).

    – L’avantage d’avoir deux dossiers au lieu d’un c’est celui que vous pointez dans l’analyse Amnesty => l’aspect cumulatif de la redondance qui confère tout son poids au dossier central. Les autres dossiers satellites ont la fonction de donner du poids à un dossier central qui au niveau judiciaire est …. vide. Pas d’accusation de trahison sur la base de l’espionnage si pas citoyen du pays espionné. Point barre.Pas d’espionnage s’il n’est pas le hacker. Point barre.

    L’avantage pour les USA, c’est que la Constitution suédoise autorise l’extradition vers un pays tiers si la personne y risque la peine capitale. On peut donc, à partir de la Suède. l’extrader légitimement vers les US. Pourtant la Constitution Britannique ne le permet pas. Autre alternative : les magistrats suédois auraient pu, pendant toutes ces années (10 ans !), se rendre, comme Assange a demandé à ce que ce soit fait, à Londres. Pourtant, dans mon souvenir, ces magistrat·e·s l’ont fait dans des cas moins important et à enjeux mineurs mais ont refusé de le faire dans le cas de deux « présumés terroristes » égyptiens qui risquaient la peine capitale s’ils étaient extradés. Précisément parce qu’ils ne s’agissait pas de condamner à mort, les magistrat·e·s ont utilisé un « droit de réserve ». Il y a donc jurisprudence. Donc pourquoi si Assange insiste pour que les magistrats se rendent sur place dans le cadre de ce dossier qui a été ouvert deux fois après sa fermeture initiale par la juge Eva Finné (donc trois au total) les magistrat·e·s qui courent aucun risque d’extradition ne se déplacent pas? Cela me conduit vers une hypothèse qui n’en est plus une : il ne s’agit pas d’un procès judiciaire mais d’un procès politique. Là-dessus, les arguments et les études sérieuses ne manquent pas, je vous y renvoie.

    – les deux femmes seraient allées à la police notamment parce qu’elles avaient eu peur d’avoir le SIDA. Effectivement, le fait que la menace du SIDA est pesé fait peur. Je ne me lancerai pas dans la contestation de cette hypothèse – c’est une hypothèse jusqu’à ce qu’on arrive à prouver que la cause du SIDA est le VIH – selon laquelle le SIDA serait une maladie sexuellement transmissible, mais si Luc Montagnier, comme vous le dites quelque part, est la risée du corps médical à cause de la mémoire de l’eau, c’est surtout son prix Nobel scandaleux à ce propos qui devrait nous faire frémir. Imaginons que j’ai peur d’avoir le SIDA, alors je me rends dans un centre médical. Pas au commissariat. Dans quel ordre cela a-t-il été fait ? la motivation – la peur – et la réaction, le commissariat. Après avoir découvert qu’elles n’avaient pas le SIDA, j’ai lu quelque part qu’elles ont déclaré elles-mêmes qu’elles ignoraient que leurs accusations seraient utilisées par les grandes puissances.

    (1) « The kind of solution to such a problem you can more reasonably expect to find is that activities will be responses to particular situations, and that the relations between situations and activities will have a consistency that permits generalization, so you can say something like this: people who are in a situation of kind X, with these kinds of pressures, and these possibilities of action to choose from, will do this ».

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  7. Chère Eva,

    Merci beaucoup pour ce commentaire très riche qui va me permettre d’encore clarifier ma position.

    1) Je cite les témoignages des plaignantes mais, surtout, le fait que leurs récits n’aient pas été contredits par Assange. La décision de justice est, de ce fait, en accord avec la plupart des décisions de justice concernant des affaires similaires. Je dénonce bien le système d’oppression patriarcale, au-delà de ce cas précis. Une oppression dont vous vous faites le témoin également 😦 Le patriarcat n’est pas égal à la somme d’événements particuliers. Voilà pourquoi il est incorrect de mettre sur un pied d’égalité les quelques cas de violences sexuelles envers les hommes (que je ne nie pas) et les violences systémiques vécues par les femmes en tant que classe. Ainsi, je « n’extrais » pas ces violences de leur contexte, je les replace au contraire dans le contexte du patriarcat qui, comme vous le soulignez, est tout à fait banal (ce qui ne l’empêche pas d’être révoltant, btw)..

    2) En ce qui concerne mes lecteurices, je les invite au contraire à lire directement les PV, en mettant un lien qui y mène. Me reprocher ainsi de profiter de mon autorité pour guider les opinions me semble injuste.

    3) Je ne fais pas mystère de mes positions ; au contraire, je les explicite. Sur la Chine, comme ici. Je respecte tout à fait qu’on pense différemment de moi, ce qui est votre cas sur ce dossier, et je n’ai aucun problème avec ça. Je publie tous les commentaires non insultants, ce qui me vaut parfois de me confronter à de très nombreuses réactions hostiles.

    4) Il est en effet tout à fait vraisemblable que les USA aient instrumentalisé les accusations de viol. Pour augmenter l’effet d’accumulation sans doute, en espérant que ça les empêche de devoir déclarer leurs intentions, etc. Malheureusement, les USA savent comment exploiter des failles réelles (par exemple des revendications légitimes de la jeunesse arabe) pour en profiter par ailleurs. On se trouve, comme citoyen, analyste, militant complètement piégé : soutenir un violeur (banalité peut-être, mais violence quand même…) au nom de la liberté de la presse ; ou condamner le violeur en prenant le risque de passer pour un soutien d’une procédure infâme. Peste et choléra.

    5) Tout ça n’enlève donc RIEN au caractère intolérablement injuste de la procédure d’extradition à l’encontre d’Assange, ni à l’ensemble des instrumentalisations dont Assange est la victime.

    J’espère malgré tout que vous continuerez à me lire 😉 Encore merci pour vos apports.

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