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Il te prend l’envie de « complimenter » les femmes…

Ce post, c’est pour mes potes mecs, mes proches mecs, les mecs qui me suivent. Et…je l’adresse Ă  moi-mĂŞme avant tout.

Il semblerait qu’on ait bien besoin d’un « reminder » pour savoir comment se comporter en rue. Ouais, c’est désolant…mais apparemment nécessaire. Je nous fais un récap’ de lieux communs, mais aussi d’une ou deux petites choses pas si évidentes et qui concernent notre rapport aux femmes dans l’espace public.

Je ne sors pas toutes ces infos de nulle part. Y’a des sources plus bas, ça vaut vraiment le coup d’aller les lire. Merci donc, avant tout, Ă  celles qui ont tĂ©moignĂ©, expliquĂ©, illustrĂ©…mais c’est le moment de faire le taf nous-mĂŞmes comme des grands.

Extrait des entretiens de Jean-Paul Sartre avec John Gerassi (pagination inconnue – Google books

•Je ne dévisage PAS une femme, peu importe comment elle est habillée
•Je ne l’interpelle pas sans raison (la trouver « charmante » n’est PAS une raison) et, a fortiori, je ne l’insulte pas, je ne commente pas ses vĂŞtements, ses yeux, sa silhouette ou ce que j’imagine ĂŞtre sa vie sexuelle
•Je ne siffle pas, je ne grogne pas, je ne m’exhibe pas (ouais, y’en a qui font tout ça)
•Je ne touche pas une femme qui ne m’a pas donné son consentement
•Je n’Ă©value pas le physique d’une femme dans l’espace public – mĂŞme si je m’adresse Ă  mes potes
•Je suis conscient que ces comportements SONT graves (et leurs conséquences aussi, voir les dossiers en sources) et s’inscrivent dans un ensemble de violences faites aux femmes

Ça va jusqu’ici? On est OK avec tout ça? Alors on continue, ça va se corser un peu.

•Je dis clairement Ă  mes potes relous qu’ils sont relous et les effets que leur lourdeur a sur les femmes ; a fortiori je ne les encourage pas, je ne ris pas des comportements de merde, je ne les passe pas sous silence
•On a tous merdĂ© un moment ou un autre ; c’est pas « trop tard » pour autant. Aujourd’hui est un bon moment pour commencer Ă  faire gaffe !
•Je ne suis pas, en tant que mec, biologiquement programmé pour être relou. Être un mec n’est donc pas une excuse
•Le fait que je me trouve sexy, puissant, riche ou que sais-je ne change rien (!) : mes comportements merdiques restent merdiques
•Le fait d’ĂŞtre blanc/Ă©duquĂ© ne me rend pas « automatiquement » respectueux (les comportements de merde ne s’arrĂŞtent ni Ă  une classe sociale, ni Ă  une culture)
•Le sentiment d’ĂŞtre « toujours rejetĂ© » (#INCEL) ne rend pas, non plus, mes comportements merdiques moins merdiques
•De façon gĂ©nĂ©rale, si je ne souhaite pas qu’on agisse envers une femme que j’aime (ma compagne, ma sĹ“ur, ma mère, une amie, etc.) comme je suis en train de le faire, c’est que mon comportement EST merdique
•Si j’assiste Ă  une situation de harcèlement, j’agis! C’est tricky, mais il y a plusieurs possibilitĂ©s selon les cas (voir en sources)
•Je suis conscient que ces comportements ne sont en plus qu’une part infime du système sexiste (l’effet d’accumulation est énorme)
•Je suis conscient que je SUIS UN MEC et, qu’à ce titre, je suis DÉJĂ€ suspect d’ĂŞtre un emmerdeur (grâce Ă  tous NOS comportements de merde depuis beaucoup trop longtemps) – autrement dit, je fais ce que je peux pour rester discret.

Des infos sur ce projet ici

Vous ĂŞtes toujours lĂ ? Excellente nouvelle. Maintenant, on va se demander que faire ou que dire quand une proche nous raconte ce qu’elle a vĂ©cu.

•Écouter n’implique pas que je doive donner mon avis (si elle ne me le demande pas, c’est qu’elle s’en fiche probablement)
•Non, elle ne l’a pas « cherchĂ© ».
•Je la crois (par définition, comme je ne suis pas une femme, je ne peux pas savoir ce qu’elle vit mais j’ai le devoir d’essayer de comprendre) ; je fais preuve d’humilité
•De mon cĂ´tĂ© (pas besoin de lui imposer mes Ă©tats d’âme), je fais le taf de me demander VRAIMENT si je n’ai pas moi aussi des comportements merdiques (et j’en ai très probablement)
•Je ne juge pas la rĂ©action qu’elle aura eue suite Ă  l’évĂ©nement qu’elle me raconte (qu’elle ait dit ou fait quelque chose…ou pas)
•Je n’ironise pas et je ne minimise pas (si elle m’en parle, c’est qu’elle est touchĂ©e et ça devrait suffire)
•Je ne fais pas « l’avocat du diable », ce serait lui imposer une double peine (et puis ça sert Ă  quoi, sĂ©rieusement ?)
•Je me souviens qu’une femme vit ça TOUT LE TEMPS (donc le comportement sexiste vient s’ajouter à la longue liste des précédents et/ou de tous ceux qui suivront, y’a des stats dans les sources)
•Je ne la ramène pas à moi (on s’en fout que « moi je ne fais pas ça », y’a rien d’honorable, c’est juste normal), ni ne m’intéresse subitement aux oppressions que subissent les hommes à ce moment-là (c’est hors-sujet en fait)
•Si, en tant que mec, je serais « flattĂ© » de recevoir de tels « compliments », c’est prĂ©cisĂ©ment parce que j’occupe, comme mec, la place du pouvoir (puis c’est tellement rare qu’il n’y a de toute façon pas d’effet d’accumulation)
•Je ne lui demande pas de me rassurer (elle a autre chose à faire)
•Je n’attends pas d’ĂŞtre remerciĂ© ou fĂ©licitĂ© (elle a autre chose Ă  faire bis)
•Je n’attends pas « d’ĂŞtre instruit » (en particulier par mes potes femmes, elles ont autre chose Ă  faire, encore) ; mais au contraire je lis activement sur le sujet, j’Ă©coute des podcasts, je regarde des docus. Ce ne sont pas les ressources qui manquent. Je n’hĂ©site pas Ă  partager mes ressources avec mes potes mecs, Ă  dĂ©battre, Ă  argumenter, etc.
•J’accueille sa colère, sa peur, sa tristesse, etc. sans me sentir personnellement attaqué
•…mais je me remets en question si je SUIS personnellement mis en cause.

Bon, si vous ĂŞtes encore ici, Ă  ce moment de ce looooong post, c’est qu’il y a encore de l’espoir.

Mais vous risquez de vous exclamer : alors quoi? Je ne peux plus rien dire? On ne peut plus draguer?

•Si j’ai une vraie raison d’adresser la parole Ă  une femme dans l’espace public (je suis perdu, j’ai un souci de santĂ©, mon tĂ©lĂ©phone portable est mort, etc.), je m’adresse Ă  elle comme si je m’adressais poliment Ă  un mec. Easy, non ?
•Je respecte une distance physique (ça fait moins flipper et, btw, c’est un des gestes-barrière, hop combo)
•Dans une interaction, on est au moins deux à participer. Je ne m’inquiète pas quant au fait que si séduction mutuelle il devait y avoir, je serais au courant sans avoir à dévisager/interpeller/toucher, etc.
•Non, bah c’est non. C’est pas un oui dĂ©guisĂ©, c’est pas un peut-ĂŞtre oui plus tard ou si j’insiste. Une absence de rĂ©ponse, c’est non aussi. C’est juste…non.

Il est probable que j’aie oublié plein de choses et/ou que j’aie été maladroit ou inadéquat dans certaines formulations. L’espace commentaires ci-dessous est là pour en parler et je modifierai ce qui devra l’être.

Quelques sources pour aller plus loin

•Un dossier super riche de Garance ASBL, avec les concepts de harcèlement, l’histoire, des stats, etc. : http://www.garance.be/docs/16HSEPrevuelitterature.pdf

•Le blog « D’oĂą » qui montre que la colère est une forme de rĂ©sistance : c’est ciselĂ©, c’est juste, c’est percutant :https://doulapage.com/…/dou-tu-suis-pas-bien-les-regles-po…/

•Un guide illustrĂ© du respect dans la rue, notamment de comment on peut agir en tant que tĂ©moin : https://www.planningsfps.be/…/petit-guide-illustre-du-resp…/

•Le projet crocodiles : des tĂ©moignages de harcèlement mis en images par les auteurs du guide prĂ©cĂ©dent https://projetcrocodiles.tumblr.com/

•Un dossier qui me semble assez complet sur le sexisme : https://igvm-iefh.belgium.be/fr

•Un article (Ă  partir de la page 79) fondamental sur le processus d’alliĂ© quand on est un mec : http://redtac.org/…/PDF-F%C3%A9minismes-%C3%A0-t%C3%A9l%C3%…

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Quand Amnesty assume ne « jamais » ĂŞtre critique de « la qualitĂ© du travail de ses chercheur.es »

Suite Ă  la publication de mes articles sur la Chine, on m’a plusieurs fois demandĂ© : « Et Amnesty, ils ne rĂ©pondent pas ? Â».

Effectivement, si ce que je dis est faux, Amnesty a tout intĂ©rĂŞt Ă  en apporter la preuve – et ce pour que ne se propagent pas des « fake news Â». Si je ce que je dis est vrai, Amnesty aurait tout intĂ©rĂŞt Ă  se taire – pour Ă©viter un « effet Streisand Â» et pour Ă©viter de devoir se corriger. La meilleure censure, plus efficace que la rĂ©pression, est celle consistant Ă  s’assurer que les voix hĂ©tĂ©rodoxes demeurent marginalisĂ©es. Vous pouvez crier tant que vous voulez, si y’a personne pour Ă©couter, vos cris resteront parfaitement inutiles.  

La pensĂ©e dominante se caractĂ©rise ainsi par sa…domination ! Elle prend de la place seulement parce qu’elle s’assure que d’autres en prennent moins. C’est le socle de tout système. Si y’a des riches, c’est parce qu’il y a des pauvres Ă  qui les riches volent le surtravail. Si les femmes demeurent opprimĂ©es, c’est parce que les hommes, en tant que classe, les oppriment. MĂŞme principe pour les personnes racisĂ©es et, en fait, pour toutes les structures de domination.

Ainsi, un.e intellectuel.le dĂ©fendant une position marginale sera peu ou pas invitĂ©.e dans les mĂ©dias mainstream, sera peu ou pas relayĂ©.e, sera moins bien rĂ©fĂ©rencĂ©.e par les moteurs de recherche, sera pointĂ©.e comme « non fiable Â» par des prescripteurs comme le DĂ©codex, sera peu ou pas invitĂ©.e Ă  donner des confĂ©rences, des interviews, etc. Et lorsqu’iels le sont, le temps qui leur est accordĂ© ne suffit pas Ă  Ă©laborer leur pensĂ©e car dĂ©construire nĂ©cessite du temps (comme le rappelaient Bourdieu et Chomsky) – lĂ  oĂą la pensĂ©e dominante s’exprime sans difficultĂ©s, s’appuyant sur les prĂ©requis, les clichĂ©s, les habitudes.

Est-ce Ă  dire que l’absence de rĂ©ponse d’Amnesty sur mes articles est une « preuve par dĂ©faut Â» que je dis la vĂ©ritĂ© ?

Pas si vite.  

Il y a quelques jours, on m’a contactĂ© pour me partager des captures d’écran d’échanges avec Amnesty Ă  propos de ma sĂ©rie sur la Chine. Analysons-les ensemble et voyons ce qu’on peut en retirer parce qu’il me semble que ces rĂ©ponses sont caractĂ©ristiques de cette « censure par la marginalisation Â». Quels sont les arguments dĂ©ployĂ©s par Amnesty ?

  1. « Il s’agit d’un blog parmi tant d’autres Â» Comprenez : vous ĂŞtes marginal, donc vous n’êtes pas digne d’attention. Or, prĂ©cisĂ©ment, en vous confinant dans la marginalitĂ©, on s’assure que vous ne soyez jamais populaire et donc que l’on ne doive jamais dealer avec ce que vous dites. Dès la première phrase apparaĂ®t le principe de censure par la marginalisation. Ă€ noter qu’on pourrait très bien fonctionner autrement et dĂ©cider que ce qui fait la valeur d’un blog n’est pas sa popularitĂ© mais la qualitĂ© de son argumentation. Ă€ ce compte-lĂ , Amnesty accordera plus de lĂ©gitimitĂ© Ă  Cyril Hanouna qu’au blog du Radis.
  2. « […] qui accusent Amnesty, comme le font tous les États autoritaires, dictatures […] Â» Il s’agit ici d’un argument par association (au sens du passionnant ChaĂŻm Perelman). Si vous « accusez Â» Amnesty, vous ĂŞtes nĂ©cessairement dans le camp des dictatures, voire vous ĂŞtes vous-mĂŞme « une dictature Â» – la formulation entretenant ici cette ambiguĂŻtĂ©. C’est sur cette base « d’association Â» que m’a Ă©tĂ© refusĂ©e, il y a quelques annĂ©es, une place Ă  l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale d’une ONG « de gauche Â» parce que j’avais dĂ©noncĂ© les mensonges occidentaux sur la Syrie. Comprenez pourtant qu’il n’y a aucune forme de causalitĂ© : on peut très bien dĂ©noncer les pratiques d’Amnesty (et ONG apparentĂ©es) ET ĂŞtre fĂ©rocement opposĂ© aux dictatures.
  3. « […] rouler pour les États-Unis (sic). Â» Ce qui est amusant, c’est que je n’ai JAMAIS utilisĂ© cette expression « rouler pour les USA Â». Le « (sic) Â» est donc totalement hors de propos. J’ai dans cet article apportĂ© la PREUVE du financement d’Amnesty par les USA (j’y ai d’ailleurs nuancĂ© sa vassalisation) et j’ai soulignĂ© dans cet article-ci la dimension gĂ©opolitique du sĂ©paratisme ouĂŻghour soutenu, lĂ  encore, par les USA. Il est amusant de constater qu’Amnesty ne semble pas considĂ©rer que le nombre d’accusations allant dans le mĂŞme sens est, au moins potentiellement, l’indice de ce qu’il y aurait quelque chose Ă  remettre en question chez elle…
  4. « […] depuis longtemps dĂ©cidĂ© de perdre moins de temps Ă  leur rĂ©pondre […] Â» C’est très pratique et entretient, bien entendu, la marginalisation Ă©voquĂ©e plus haut. Plus encore, cette phrase renvoie de façon sous-jacente Ă  l’idĂ©e d’évidence que je traite dans le premier article de ma sĂ©rie sur la Chine. En effet, s’il est « Ă©vident Â» que ces blogs-dictatures accusent Ă  tort Amnesty et qu’Amnesty dĂ©fend « les victimes Â», pourquoi perdre son temps Ă  leur rĂ©pondre ? L’évidence a, comme je l’ai dit, le grand avantage de se soustraire Ă  l’exigence de preuves ou, au moins, Ă  certaine prĂ©caution Ă©pistĂ©mique.
  5. « […] dĂ©fendre les victimes des violations des droits humains Â» Une nouvelle fois, Amnesty se positionne dans le camp du juste, lĂ  oĂą je serais du cĂ´tĂ© des États autoritaires, des dictateurs. ĂŠtre Amnesty « suffit Â» comme preuve de sa bonne foi – on frise l’argument d’autoritĂ©. Vous savez quoi ? Moi aussi je pense ĂŞtre « du cĂ´tĂ© des victimes Â» ! C’est fou, n’est-ce pas ? De toutes les victimes. Pas uniquement celles qui, pour l’une ou l’autre raison, plaisent Ă  mon camp politique, ma culture, mon pays, mon système Ă©conomique.
  6. « […] le problème avec la Chine, […] c’est que nous ne pouvons pas y entrer, faire des enquĂŞtes sur le terrain […] : nous sommes interdits lĂ -bas Â» Cet aveu est extraordinaire, et je l’avais dĂ©jĂ  relevĂ© dans cet article. Donc, Amnesty ne se prive pas pour AFFIRMER des tas de choses – sur les OuĂŻghours, sur le crĂ©dit social, sur les LGBTI et que sais-je encore – sans pouvoir aller sur le terrain, c’est-Ă -dire en Ă©tant complètement dĂ©pendante de tiers pouvant tranquillement l’instrumentaliser. Cette info ne mĂ©rite-t-elle pas d’apparaĂ®tre EN PRIORITÉ sur la page « Chine Â» d’Amnesty ? N’implique-t-elle pas, pour Amnesty, de se demander pourquoi la Chine lui fait si peu confiance ? Par exemple l’impact que pourraient avoir les financements des USA, l’ennemi par essence de la Chine, sur le niveau de crĂ©dibilitĂ© qu’on peut lui accorder ? Ou le fait de constamment plĂ©bisciter les positions de sĂ©paratistes ? Etc.
  7. « […] comme en Arabie Saoudite […] Â» Nouvel argument par association : Chine et Arabie saoudite (le « s Â» ne prend pas de majuscule !) interdisent la prĂ©sence d’Amnesty, donc ces deux pays sont comparables. Pratique, non ? Le fait que ces deux pays appartiennent, gĂ©opolitiquement, Ă  des blocs opposĂ©s, qu’ils dĂ©fendent des options Ă©conomiques, culturelles, spirituelles parfaitement opposĂ©es importe peu, n’est-ce pas ? Le fait que l’Arabie saoudite soit l’alliĂ©e historique des USA, bailleur de fonds d’Amnesty, ne semble pas, non plus, ĂŞtre un problème moral insurmontable pour Amnesty. Des USA qui s’essuient largement sur les droits humains Ă©galement : procès iniques, torture, inĂ©galitĂ©s abyssales, politiques criminellement guerrières, ingĂ©rences en tout genre, etc. Mais l’argent n’a pas d’odeur, hein. On croit rĂŞver.
  8. « […] des dĂ©fenseurs des droits humains, des membres d’ONG dont les tĂ©moignages sont recueillis Â» HĂ© oui, c’est bien ça le problème, cher Community Manager d’Amnesty : des tĂ©moignages. Ou, pour ĂŞtre plus prĂ©cis, « huit Â» tĂ©moignages en ce qui concernent les OuĂŻghours. Tu vois le problème ? Tu vois le risque d’instrumentalisation, d’exagĂ©ration voire de mensonges purs et simples pour ses propres intĂ©rĂŞts religieux, sĂ©paratistes ou autres ? J’ai expliquĂ© ici le problème des tĂ©moignages. Amnesty dit les recouper mais reconnaĂ®t que les OuĂŻghours sont « venus Ă  elle Â» et que les « 100 Kazakhs Â» ont tous Ă©tĂ© amenĂ©s par les deux mĂŞmes personnes.
  9. « Il est dès lors facile pour un « journaliste Â» qui tient son blog dans son coin […] Â» Je suis content d’apprendre que mon taf est facile et suffisamment peu crĂ©dible pour qu’Amnesty se permette de mettre des guillemets mĂ©prisants autour du mot « journaliste Â». On ne tiendra pas compte des heures, des jours, des semaines, des mois entiers, la nuit, avec mes enfants jouant Ă  mes cĂ´tĂ©s, en assumant mon travail rĂ©munĂ©rĂ© pendant le jour, Ă  lire, Ă  Ă©crire, Ă  traduire des documents, Ă  fact-checker, Ă  m’interroger sur mon positionnement, ma mĂ©thodologie, la soliditĂ© Ă©pistĂ©mologique de ce que je raconte, etc. J’ai cru, un instant, que ça avait un peu de valeur. Mais apparemment, tout ça est « facile Â». Chouette, moi qui craignais ĂŞtre parfois trop peu accessible. Quelle arrogance ! Quel mĂ©pris ! Et quelle bĂŞtise.
  10. « Si la Chine, comme la CorĂ©e du Nord, permettait Ă  des ONG comme Amnesty de mener des enquĂŞtes, il en serait autrement Â» Mais, avec tous les mensonges, les imprĂ©cisions, la partialitĂ© dont vous faites preuve, je serais PrĂ©sident de la Chine, JAMAIS je ne vous donnerais accès Ă  mon territoire – indĂ©pendamment de ce qui s’y passe ! Est-ce si difficile Ă  comprendre ? Commencez par faire preuve d’honnĂŞtetĂ©, par exemple en disant : « Nous ne pouvons pas confirmer le chiffre d’un million de OuĂŻghours dĂ©tenus Â» ou « les documents confidentiels de l’ICIJ infirment les tĂ©moignages que nous avons recueillis Â» ou « le World Uyghur Congress est une organisation sĂ©paratiste Â», etc. Il y a BEAUCOUP de vos affirmations qui auraient depuis longtemps dĂ» rester des hypothèses ou sur lesquelles vous auriez dĂ» revenir. Vous n’êtes pas crĂ©dible et il n’y aucune raison, sur cette base, qu’un pays comme la Chine ou la CorĂ©e du Nord vous ouvre ses portes.
  11. « Nous sommes, nous employĂ©.es, membres, sympathisant.es, les plus sĂ©vères critiques avec notre mouvement […] Jamais de la qualitĂ© du travail de nos chercheur.es Â» Eh bien, voilĂ  qui a le mĂ©rite d’être explicite. Si la seule critique que vous ĂŞtes capables d’entendre est celle Ă©manant de l’interne et que, de surcroĂ®t, « jamais Â» vous ne remettez en question le travail de vos chercheur.es, il y a peu de chance, en effet, qu’un blog comme le mien Ă©gratigne vos certitudes. Gageons que ce ne soit en revanche pas le cas de mes lecteur.rices.

Il me semble que ces quelques verbatim illustrent à merveille le principe de marginalisation des voix hétérodoxes que j’ai évoqué en introduction.

Comment ?

Simple ! Ne pas me faire de publicitĂ© en me rĂ©pondant, m’associer aux dictatures, sous-entendre que je dĂ©fendrais une thĂ©orie du complot en Ă©voquant le rĂ´le des USA, mettre sur la Chine la responsabilitĂ© des mensonges (quelle que soit la nature de ces derniers) d’Amnesty, ne jamais mettre en question la valeur des tĂ©moignages, ridiculiser le travail des auteurs indĂ©pendants et, enfin, ne « jamais Â» ĂŞtre critiques envers le travail de ses chercheur.es.

La messe est dite.

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BONUS Chine – Que penser du documentaire d’Arte « Tous surveillĂ©s ? 7 milliards de suspects »

Bon, clairement, si je dĂ©cidais de dĂ©bunker tout ce qui se dit sur la Chine en ce moment dans nos belles dĂ©mocraties occidentales, je serais occupĂ© Ă  temps plein. Et comme apparemment je suis pas trop trop financĂ© pour rĂ©diger le « Radis Â», vous comprendrez que je mette mes prioritĂ©s ailleurs.

Pourtant.

Pourtant, il semble que le documentaire d’ARTE « Tous surveillĂ©s – 7 milliards de suspects Â», que vous pouvez visionner ici, vous a suffisamment marquĂ©s pour que j’en fasse un commentaire. Je ne serai ni aussi prĂ©cis ni aussi complet que dans la sĂ©rie « Il est Ă©vident que la Chine Â». Il y a des questions auxquelles je ne pourrai pas rĂ©pondre, mais d’autres auxquelles je peux.

Un commentaire gĂ©nĂ©ral d’abord : après avoir explorĂ© la question de la surveillance dans les pays capitalistes occidentaux (essentiellement USA, IsraĂ«l et France), le documentaire aborde le cas chinois et y dĂ©die plus de la moitiĂ© du temps final. Fort bien.

Le documentaire me semble particulièrement bien disposĂ© Ă  l’égard des USA. Par exemple, sur les 1h30 de film, PAS UN MOT n’est dit quant au gigantesque programme d’espionnage global de la NSA, le fameux PRISM, qui avait Ă©tĂ© dĂ©noncĂ© par Edward Snowden. Entre-temps, ce dernier a dĂ» trouver refuge dans un autre pays. Pour un docu censĂ© parler de la surveillance globale, comment dire, c’est…surprenant. On y Ă©voque le Patriot Act sous Bush junior, et la volontĂ© de Trump d’user de la reconnaissance faciale dont le docu dĂ©nonce les failles qui touchent avant tout les personnes racisĂ©es (que le film appelle « personnes de couleur Â»). Certes, on y Ă©voque aussi le projet Maven, qui utilise(ra) la mal nommĂ©e « intelligence artificielle Â» Ă  des fins militaires. Mais sur PRISM, qui concerne la surveillance du monde entier, rien. Nada. Pourquoi ?

Israël est également présenté sous un jour ultra favorable. Le pays y est décrit comme subissant les assauts du terrorisme depuis sa naissance…sans jamais envisager que, peut-être, c’est une nation dont le gouvernement est lui-même terroriste, raciste et s’est rendu coupable des pires crimes imaginables depuis son indépendance, le tout en s’essuyant allègrement sur pas moins de 34 résolutions de l’ONU (il y en a peut-être eu plus depuis cette source, btw).

En France, le documentaire Ă©voque le cas de Nice qui, après les attentats, aurait dĂ©cidĂ© de miser elle aussi sur la reconnaissance faciale. Pour ce faire, elle adopte une technologie israĂ©lienne (pourquoi s’embarrasser de la morale de nos fournisseurs, n’est-ce pas ?) Il y est aussi fait rĂ©fĂ©rence Ă  une base de donnĂ©es centrale, le fichier TES, qui regroupe l’ensemble des donnĂ©es d’identitĂ© et biomĂ©triques des Français. Un premier pas vers une surveillance tout Ă  fait analogue Ă  celle dĂ©noncĂ©e dans la seconde partie du film.

Point commun entre les USA, IsraĂ«l et la France ? Le business. Car c’est bien lĂ  l’intĂ©rĂŞt des sociĂ©tĂ©s capitalistes : faire de l’argent. Et la peur y mène très efficacement. Ainsi, la multinationale française Thales, active dans tous les sales coups, est citĂ©e, tandis qu’à la tĂŞte de l’israĂ©lienne Anyvision on retrouve Tamir Pardo, chef du Mossad, les services de renseignements israĂ©liens. De magnifiques partenariats publics-privĂ©s, sur fond d’agences d’espionnage. Joli programme. Des partenariats dont vous aurez sans doute remarquĂ© qu’il s’agit toujours pour le public de financer le privĂ© et jamais le contraire ! SacrĂ©s « partenariats Â».

Problème : la libertĂ© Ă©conomique, c’est-Ă -dire la capacitĂ© Ă  entreprendre sur le marchĂ© de son choix – ici celui de la peur – pour faire du profit, entre directement en collision avec une valeur au fondement mĂŞme de nos sociĂ©tĂ©s occidentales : la libertĂ© individuelle. LibertĂ© Ă©conomique VS libertĂ© individuelle. Au plus il y aura de la peur, au plus il y aura de chance que nous acceptions de rogner sur nos libertĂ©s.

Le cas chinois est fort diffĂ©rent. La valeur morale qui gouverne le pays est l’égalitĂ©, qui se traduit par la prĂ©sĂ©ance du collectif sur l’individu. De plus, le système Ă©conomique chinois, diffĂ©rent du capitalisme occidental, n’oblige pas Ă  faire du profit. L’élaboration d’outils de surveillance massive trouve une origine tout Ă  fait diffĂ©rente de celle du capitalisme occidental. Est-ce que ça le rend plus moral ? Aux yeux des Chinois, sans doute, puisque ça n’entre pas en collision avec les valeurs communĂ©ment partagĂ©es.

Venons-en justement Ă  la Chine.

Sur fond de musique inquiĂ©tante, le documentaire d’ARTE rabâche en fait les mĂŞmes informations qui tournent en boucle depuis des mois dans les mĂ©dias occidentaux, sans apporter de source supplĂ©mentaire. Dedans, il y a du vrai, du presque vrai, du complètement faux. Il y a de tout et je vais essayer de faire le tri pour vous. Comme on pouvait s’y attendre, ce sont principalement deux dossiers qui sont ouverts : le système de crĂ©dit social d’un cĂ´tĂ©, celui de la « rĂ©pression Â» des OuĂŻghours de l’autre.

En introduction, ARTE explique qu’en matière de technologies, la Chine profite d’un marché fermé à la concurrence. Sauf que ce n’est pas du tout quelque chose de propre à la Chine, j’ai montré dans mes articles précédents combien les entrepreneurs de la Silicon Valley étaient à la solde du gouvernement US.

Il y est aussi dit qu’un secrétaire du parti devait être présent dans toute entreprise de plus de 50 personnes. Soit, c’est quelque chose que je ne prendrai pas le temps de vérifier, mais pourquoi pas. S’il s’agit, par exemple, de s’assurer que l’entreprise poursuit un objectif de bien commun, je ne vois pas le problème à une telle présence (cohérent du reste avec un système communiste).

Rappelons que le paradoxe fondamental du capitalisme est de courir deux lièvres Ă  la fois qui souvent appellent des actions contradictoires : assurer un bien ou un service ET faire du profit. Le paradoxe est Ă©vident en ce qui concerne tous les besoins fondamentaux. Imaginez : si je veux que ma population ait un bon service de transports en commun, je dois augmenter la frĂ©quence des trains, leur taille, leur confort, etc. Autant d’aspects qui s’opposent directement Ă  ma capacitĂ© d’en tirer un profit financier. Imaginez : si je veux que ma population ait un accès large aux mĂ©dicaments, je dois investir dans la recherche, diminuer les coĂ»ts des mĂ©dicaments, etc. Autant d’aspects qui s’opposent directement Ă  ma capacitĂ© d’en tirer profit. Vous avez compris le principe et vous pourrez maintenant l’adapter Ă  l’agriculture, aux tĂ©lĂ©commnications, au besoin de se vĂŞtir, etc.

Sur le crédit social, c’est essentiellement la ville de Rongcheng qui est prise en exemple. Le fait qu’un lieu en particulier soit donné en exemple ne m’étonne pas. J’ai eu l’occasion d’expliquer en commentaire de cet article qu’il me semblait en effet que le système de crédit social, en version d’essai, est implémenté différemment selon les districts, pour évaluation. Dans le documentaire, Lin Junyue, l’un de ses théoriciens d’après Wikipédia, nous expose sa façon d’envisager cette technologie. Par exemple, il explique que le contrôle de tous par tous est un bon moyen d’éviter par anticipation des comportements inciviques et, par conséquent, d’avoir à sanctionner – une alternative à l’emprisonnement en somme en prévenant les délits. Un principe qui me ramène à mes premières années de doctorat, quand je découvrais la surveillance généralisée entre les contributeurs de Wikipédia

Personnellement, cette argumentation ne me convainc pas. AttachĂ© aux valeurs occidentales de vie privĂ©e et de libertĂ© individuelle, la concession Ă  faire au nom de la sĂ©curitĂ© me paraĂ®t bien trop grande. Et c’est aussi ce que je dirais au maire de Nice ou Ă  Donald Trump. Ainsi, les « performances Â» de l’artiste Ge Yulu, qui fixe « dans leurs yeux Â» les camĂ©ras de surveillance, m’ont plutĂ´t intĂ©ressĂ© et amusĂ©. En revanche, je continue de penser qu’il faudrait que l’opposition Ă  ce « traçage Â» soit majoritaire pour qu’il soit lĂ©gitime d’en changer. Si les Chinois trouvent ça très bien, qui suis-je pour leur dire que penser ?

Vient ensuite le tĂ©moignage d’un rĂ©fugiĂ© ouĂŻghour en France, Bextiyar Tursun. Ce qu’ARTE ne dit pas, c’est qu’il est rĂ©alisateur de films et se prĂ©sente sur son CV, Ă  la ligne « nationalitĂ© Â», comme « OuĂŻghour de Chine Â». Imaginez que vous vous prĂ©sentiez « Breton de France Â» ou, un peu d’humour connaissant bien le sĂ©paratisme flamand, « Flamand de Belgique Â» ?

Mm, quand on a vu dernièrement la géopolitique du séparatisme ouïghour, on comprend qu’on n’est pas face à n’importe qui, mais à un homme qui porte un projet politique. Pourquoi pas, d’ailleurs. Il fait ce qu’il veut, de mon point de vue. Mais si ce projet politique est celui du séparatisme, alors il se positionne très clairement contre l’intégrité du territoire chinois et il n’est pas étonnant que l’État chinois y voie, quant à lui, un problème

Bref, Bextiyar Tursun explique que non seulement les camĂ©ras de surveillance les poursuivaient partout mais que la police disposait, en plus, de capteurs sonores pouvant enregistrer Ă  distance ses conversations. Lorsqu’il voulait parler politique (sĂ©paratisme ?) avec ses amis, il allait dans les montagnes. Et c’est lĂ  que moi, j’aurais voulu qu’on nous rappelle que Google et co ne se gĂŞnent pas pour nous mettre constamment sur Ă©coute Ă©galement (allez, un ptit lien vers Foxnews, ça n’a pas de prix et ça encouragera peut-ĂŞtre l’un ou l’autre d’entre vous Ă  faire aussi un travail de debunk si nĂ©cessaire et Ă  le poster en commentaire !). Avec d’autres objectifs sans doute, mais le rĂ©sultat est similaire. Et si vous posez problème politiquement, on s’en servira contre vous Ă©galement, toute dĂ©mocratie que nous sommes #Assange. Pas sĂ»r par contre que si Tursun avait son smartphone dans les montagnes, il aurait Ă©tĂ© si bien protĂ©gĂ©.

Comme on pouvait s’y attendre, le terrorisme islamiste dans le Xinjiang est tournĂ© en dĂ©rision, niĂ© par ARTE qui relaie l’hypothèse de tensions inter-ethniques et de manifestations « durement rĂ©primĂ©es par la police Â» mais pour lesquelles les images bizarrement manquent. Je vous encourage Ă  regarder le documentaire de CGTN sur le mĂŞme sujet et de comparer les deux versions. Les attentats ne seraient donc que des « prĂ©textes Â» pour le gouvernement chinois. ARTE nous explique alors que Xi Jinping appelle Ă  « lutter contre le terrorisme Â» en « usant des outils de la dictature Â». ARTE est particulièrement malhonnĂŞte ici en taisant le fait qu’il faut comprendre le mot « dictature Â» au sens chinois du terme, tel qu’il est exprimĂ© dès le prĂ©ambule de sa constitution, et non dans le sens occidental du terme.

Qu’à cela ne tienne, la musique inquiĂ©tante continue et vient le clou du spectacle, le moment-frisson. Les journalistes arrivent Ă  convaincre (Dieu sait comment) un chauffeur de taxi ouĂŻghour de leur parler politique. Il a son smartphone en main et semble ne pas se prĂ©occuper des risques qu’il prend. Les journalistes non plus, peu au fait de la protection des sources, au mĂ©pris total des bases les plus Ă©lĂ©mentaires de leur profession, ils l’interrogent…alors qu’ils ont prĂ©cĂ©demment essuyĂ© nombre de refus plus tĂ´t. Ce taximan leur promet de les conduire le lendemain devant le « camp de rééducation Â» dans lequel serait enfermĂ© son père. Un scoop incroyable, n’est-ce pas ?

Sauf que, pas de chance, il Ă©tait sur Ă©coute ! Le lendemain, il a disparu et les journalistes reçoivent un message de quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, qui leur dit que le chauffeur en question est interrogĂ© par la police mais qu’on va quand mĂŞme leur trouver quelqu’un pour les conduire devant le centre. Pas inquiets pour un sou, nos deux Tintins croient tout le monde sur parole, font confiance Ă  la voix entendue au tĂ©lĂ©phone, se rendent compte qu’ils sont suivis mais montent quand mĂŞme dans la voiture qui est lĂ  pour eux et s’en vont faire le tour dudit centre, OKLM.

C’est quoi cette blague ? Il y a tellement d’incohĂ©rences dans ces sĂ©quences que j’en suis tout dĂ©stabilisĂ©. Comment ont-ils rencontrĂ© ce chauffeur ? Pourquoi ne pas avoir Ă©tĂ© inquiet pour lui plus tĂ´t ? Comment ont-ils entamĂ© la conversation avec lui ? Sur quelle base ont-ils fait confiance Ă  la voix qui leur a parlĂ© et qui ne pouvait ĂŞtre que de la police chinoise ? Pourquoi n’ont-ils pas Ă©tĂ© surpris que ce OuĂŻhour leur parle aussi librement ? Pourquoi ne nous donnent-ils pas des nouvelles du chauffeur ensuite? Qu’est-il devenu de lui? Etc. Il n’y a absolument rien qui va dans cette sĂ©quence Ă  la OSS 117.

Ah, les camps de rééducation ! Les fameux ! Le doc d’ARTE Ă  cet instant s’empresse de rĂ©pĂ©ter le chiffre des « 1 million de personnes, 1/10 de la population ouĂŻghoure Â» enfermĂ©es, chiffre dont on a suffisamment dit qu’il ne renvoyait Ă  aucune source sĂ©rieuse. De ces camps, peu arrivent Ă  s’enfuir…mais nos talentueux journalistes ont « rĂ©ussi Ă  en rencontrer l’une d’entre elles Â» (sic). LĂ , vous vous dites que ça a dĂ» ĂŞtre difficile, le fruit d’une longue enquĂŞte, n’est-ce pas, pour avoir « rĂ©ussi Â» Ă  la rencontrer ? Ou alors c’est parce qu’elle est une star, qui a sa propre page WikipĂ©dia, laquelle page Ă  la rubrique « China’s reaction Â», donne une sĂ©rie d’informations contredisant frontalement ses affirmations et donnant, apparemment, les preuves de ses mensonges. Vous avez envie de, vous aussi, faire du fact-checking ? C’est le moment et l’instant !  

En tout cas, le tĂ©moignage de Mihrigul Tursun (oui, elle s’appelle aussi Tursun) contredit clairement les documents pourtant confidentiels qu’avait pu se procurer l’ICIJ et que j’ai analysĂ©s en dĂ©tails dans cet article, notamment sur le traitement des dĂ©tenus-Ă©tudiants, sur l’hygiène, la qualitĂ© des infrastructures, etc. Soit elle n’y est jamais allĂ© (c’est ce qu’affirme la Chine), soit elle est très mal tombĂ©e. 

Le tĂ©moignage qui suit est celui de Sophie Richardson. Elle ne nous est pas inconnue puisqu’elle appartient, elle aussi, Ă  la grande constellation des ONG dont j’ai eu l’occasion de dĂ©construire les pratiques dans l’épisode 4 sur la Chine. En effet, Richardson est la directrice « Chine Â» de Human Rights Watch, une ONG très largement financĂ©e par George Soros, de l’Open Society Foundation. Ce petit monde s’entend Ă  merveille. Ce qu’elle dit dans le film entre en contradiction avec ce que dit la loi chinoise sur le respect des identitĂ©s et que j’ai eu l’occasion, une fois encore, d’expliquer dans l’épisode de ma « sĂ©rie chinoise Â».

C’est aussi HRW qui serait derrière la rĂ©tro-ingĂ©nierie de l’app de la police chinoise, centre nĂ©vralgique de la « dictature numĂ©rique totalitaire », laquelle nous est donnĂ©e Ă  voir grâce Ă  Baptiste Robert, un hacker français qui aurait lui aussi rĂ©ussi Ă  se procurer l’app (mais on ne comprend pas pourquoi il a fait le taf une seconde fois). Ce qui est pratique quand il nous le montre, c’est qu’ils ont fait le choix de tout traduire en anglais (ou alors les policiers chinois l’utilisent en anglais aussi, mais ça ne serait pas très « raccord Â» avec leur obsession pour le putonghua). Apparemment, ce serait grâce Ă  cette app « qu’on Â» dĂ©cide qui sera enfermĂ© dans les camps (un humain ou l’IA directement, nul ne sait). Si quelqu’un sur Twitter peut faire appel Ă  Elliot Alderson (@fs0c131y), aka Baptiste Robert, pour nous Ă©clairer, j’en serais ravi. Moi j’ai quittĂ© Twitter il y a un moment dĂ©jĂ .

Ă€ 1h23, les journalistes affirment carrĂ©ment « qu’une Â» vidĂ©o « anonyme Â» sur Youtube « ne laisse pas de place au doute quant Ă  l’ethnocide culturel ouĂŻghour menĂ© par le gouvernement chinois Â». Une vidĂ©o anonyme, qui n’est pas authentifiĂ©e, qui prĂ©sente des images qui auraient pu ĂŞtre tournĂ©es partout, avec des personnes pouvant autant ĂŞtre ce qu’on dit qu’elles sont que des prisonniers de droit commun. Une vidĂ©o qui n’expose rien d’autre que des hommes menottĂ©s et Ă  genoux est supposĂ©e ĂŞtre une preuve irrĂ©futable de « l’ethnocide culturel ouĂŻghour Â» ? Ce n’est vraiment pas du travail journalistique sĂ©rieux.

Pourtant, ça n’empĂŞchera pas le dernier tĂ©moin de ce documentaire-mascarade, Alain Wang, de comparer ces centres aux camps de concentration nazis. Il fallait bien que le point Godwin tombe Ă  un moment. Et, au fait, qui est Wang ? Alain Wang est prĂ©sentĂ© par le documentaire comme un « sinologue Â», mais il est en fait un businessman, confĂ©rencier, passionnĂ© de tout ce qui concerne le « luxe Â» et la « richesse en Chine Â», coach en « autonomisation du potentiel humain Â» – quelqu’un qui vous aide Ă  devenir riche, quoi (ça ne s’invente pas !) Effectivement, je conçois que son parcours soit peu en phase avec le concept de collectif.

Au terme de cette analyse, j’ai l’impression d’avoir perdu mon temps. Une journée supplémentaire, une de plus, à me confronter à la faiblesse de ce journalisme-là, un journalisme qui sait ce qu’il veut trouver avant même de commencer ses recherches, un journalisme qui occulte tout ce qui ne va pas dans son sens. C’est d’ailleurs le seul moment où il démontre sa capacité à un systématisme rigoureux.

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Il est évident que la Chine. (4)

Enfin de retour pour le 4e Ă©pisode ! Nous allons cette fois terminer l’analyse des affirmations indirectement sourcĂ©es par Amnesty International quant Ă  la situation des droits de l’homme en Chine. Nous nous attaquerons ensuite aux donnĂ©es explicitement sourcĂ©es. Ce faisant, nous allons plonger dans l’univers des militants des droits de l’homme et comprendre comment la question locale du militantisme se confronte Ă  une dimension gĂ©opolitique. En filigrane, on retrouve les tensions entre les USA et la Chine.

Deal commercial entre les USA et la Chine

Au sommaire, on explorera d’abord plus en détails la question LGBTI, nous nous intéresserons ensuite à plusieurs militants, intellectuels et journalistes arrêtés et condamnés. Nous prendrons le temps d’analyser leurs liens avec des ONG internationales (dont Amnesty fait partie) et le principe de souveraineté des États. Enfin, nous reparlerons de l’ethnie ouïghoure et notamment du terrorisme islamiste dans le Xinjiang.

Ce nouvel épisode, abondamment sourcé avec, dès qu’il est possible, des liens vers les informations originales, présente un travail original et exclusif. J’ai besoin de votre soutien pour le partager massivement, le commenter, le critiquer dans ses aspects positifs et négatifs. Comme à chaque fois, votre apport peut être crucial, pour relever des imprécisions, des erreurs, poser des questions ou nourrir de vos propres sources les argumentations présentes.

Allons-y.

1. La discrimination envers les communautĂ©s LGBTI persiste (« aucune loi Â» ne protège les LGBTI)

Amnesty affirme ici que les communautĂ©s LGBTI sont discriminĂ©es. Je ne suis pas juriste, encore moins compĂ©tent en ce qui concerne les lois chinoises. Toutefois, l’art. 33 de la constitution chinoise stipule que « tous les citoyens de la RĂ©publique populaire de Chine sont Ă©gaux devant la loi Â» – le mĂŞme article assure d’ailleurs que la Chine « respecte et garantit les droits de l’homme Â» (ce qui ne veut pas dire qu’elle le fait, non plus qu’elle ne le fait pas). Il n’y a pas de mention explicite de l’orientation sexuelle dans la constitution – ce qui du reste n’est pas Ă©tonnant : un rapide coup d’œil Ă  la constitution belge, dont les lois en la matière sont reconnues comme très progressistes, indique qu’il n’y est pas fait mention non plus des LGBTI.

Chinese men having sex

En revanche, si l’on peut supposer qu’Amnesty dit vrai, il y a une différence entre des lois qui protègent et des lois qui condamnent. Ainsi, l’homosexualité est reconnue comme légale en Chine depuis 1997 et n’est plus considérée comme une maladie mentale depuis 2001. La page Wikipedia concernant les droits LGBT en Chine donne un aperçu complet de la situation. Une Pride a lieu tous les ans à Shanghai. Il ne s’agit pas de dire, évidemment, qu’il n’y a pas de discriminations envers les communautés LGBTI en Chine mais qu’elles ne sont, jusqu’à preuve du contraire, pas institutionnalisées.

Du reste, un sondage intéressant, paru dans « The Chinese Journal of Human Sexuality » en 2014, indiquait que près de 85% des 921 répondants étaient favorables à l’union entre des personnes de même sexe (avec seulement 2% d’opposition et 13% d’indécis). Je ne suis pas sûr que la société française, secouée ces dernières années par d’importantes manifestations contre le mariage pour tous, atteigne des résultats similaires.

[EDIT du 4 avril 2021 – Sur le point qui suit un contributeur en commentaire apporte des Ă©lĂ©ments essentiels de comprĂ©hension. J’encourage les lecteurices Ă  complĂ©ter ce qui est Ă©crit dans l’article par ce contenu complĂ©mentaire.]

2. Yu Wensheng a été reconnu coupable après avoir diffusé une lettre ouverte demandant d’apporter cinq modifications à la constitution chinoise

Yu Wensheng est un avocat chinois, spĂ©cialiste des droits de l’homme. SCMP relaie une dĂ©pĂŞche de l’AFP Ă  son propos. L’article publiĂ© n’est d’ailleurs pas tendre avec le pouvoir, dont on peut voir avec la copie d’écran ci-contre qu’il est censurĂ© en Chine. China Daily relate Ă©galement une information expliquant que les  ambassadeurs allemand et français ont Ă©tĂ© critiquĂ©s par le pouvoir suite Ă  la remise d’un prix Ă  Yu Wensheng. Les autoritĂ©s se dĂ©fendent ici en disant que ce cas est « purement judiciaire Â» et n’a « rien Ă  voir avec les droits de l’homme Â». Je n’ai pas trouvĂ© de copie de ladite lettre ouverte.

La conception de la libertĂ© d’expression est ici clairement en jeu : appeler Ă  un changement fondamental de la constitution (par exemple Ă  une Ă©lection prĂ©sidentielle Ă  plusieurs candidats) est ici envisagĂ© comme une « incitation Ă  la subversion du pouvoir d’État Â». Et, d’une certaine façon, c’est effectivement une pareille incitation puisqu’une Ă©lection Ă  plusieurs candidats de facto sape le principe fondamental d’une dictature (fĂ»t-elle du prolĂ©tariat). La Chine reconnaĂ®t explicitement dans sa constitution, dès son prĂ©ambule, ĂŞtre une dictature ; dictature qui implique la concentration de tous les pouvoirs aux mains d’une seule personne ou d’un seul organe.

Ainsi, c’est bien un changement structurel des institutions qui, ce faisant, est évité puisque toute critique devrait cheminer par les instances du pouvoir déjà établies. Notons que ça ne veut pas dire que les autorités ne seraient pas sensibles aux critiques (elles ont plutôt intérêt à l’être pour éviter des mouvements d’insurrection de masse, voir le Prince de Machiavel pour une théorisation de ce principe) mais que ces dernières ne peuvent remettre en question le principe fondamental de dictature du prolétariat.

Une telle position nous semble Ă©minemment problĂ©matique (et c’est peu dire) dans la conception occidentale de la dĂ©mocratie. Cependant, elle rĂ©pond Ă  une logique (dont je ne dis pas qu’elle est moralement souhaitable). Pour d’autres raisons, les changements structurels semblent tout aussi inatteignables dans un système capitaliste de dĂ©mocratie reprĂ©sentative – sauf par les voies de la rĂ©volution – comme j’ai pu le montrer prĂ©cĂ©demment.

[/EDIT]

3. 12 ans de réclusion pour Huang Qi, journaliste

CensurĂ© dans la plupart des mĂ©dias chinois, le cas de Huang Qi est traitĂ© dans le South China Morning Post, comme le montre une recherche. Étonnamment, la plupart des articles concernant Huang Qi renvoient en fait…à Amnesty. Une « circulation circulaire de l’information Â» sur laquelle nous reviendrons plus bas en analysant le rĂ´le des ONG internationales dans la politique intĂ©rieure des Ă©tats.

Un article récent, de juillet 2019, informe d’une condamnation du journaliste à 12 ans de prison pour avoir transmis illégalement des secrets d’État – voilà qui nous rappelle, bien sûr, le cas de quelques lanceurs d’alertes en Occident comme un certain Julian Assange. Jusque-là, Huang Qi semblait jouir d’une certaine protection car, bien que dénonçant des affaires a priori embarrassantes, il était également utile à l’État chinois en exposant des cas (par exemple d’injustices commises par des agents locaux) dont ce dernier n’était pas au courant.

4. Condamnation de Liu Feiyue, fondateur de Civil Rights and Livelihood Watch (29 janvier 2019)

La situation est ici similaire Ă  celle Ă©voquĂ©e juste au-dessus pour Huang Qi. Seule une source officielle fait Ă©tat de ce procès et n’évoque pas le verdict – ce qui peut ĂŞtre compris comme une volontĂ© de censurer la voix des militants des droits de l’homme. Il n’y a, sinon, que des sources Ă©trangères qui parlent de Liu Feiyue, laissant penser que de tels militants sont aussi utilisĂ©s comme symboles par des puissances Ă©trangères hostiles Ă  la Chine. Ainsi, l’État chinois reprochait Ă  Liu Feiyue d’être financĂ© par des sources Ă©trangères, ce qui nous mène Ă  l’affirmation suivante :

5. Les autorités critiquent publiquement Asia Catalyst, pour infraction à la loi sur les ONG étrangères

Asia Catalyst est une organisation caritative enregistrĂ©e aux USA. Comme l’indique son site Internet, elle cherche Ă  « construire une sociĂ©tĂ© civile forte Â» en Asie. Elle se propose de « former les leaders d’organisations communautaires Â» avec des objectifs d’efficacitĂ©, de soutenabilitĂ©, de dĂ©mocratie, de plaidoyer pour les droits de l’homme.

D’après Wikipedia, on trouve parmi ses bailleurs de fonds une constellation d’organisations Ă©tats-uniennes comme l’Open Society Foundation (qu’on retrouve citĂ©e ici), la Levi Strauss Foundation, la National Endowment for Democracy et le U.S. State Department Bureau of Democracy, Human Rights and Labor. Vous me direz : et alors ? C’est quoi le problème ?

George Soros, fondateur de l’Open Society Foundation

Notons avant tout que, quelle que soit l’origine des financements, la lĂ©gitimitĂ© des demandes populaires (pourvu qu’elles soient populaires) soutenues par ces organisations ne doit pas ĂŞtre remise en question a priori (mais peut l’être a posteriori s’il y a lieu de penser que ces demandes servent des intĂ©rĂŞts cachĂ©s). Toutefois, un ensemble de facteurs nous amènent Ă  regarder ces ONG financĂ©es par les USA avec mĂ©fiance, en ce qu’elles semblent ĂŞtre devenues l’outil d’ingĂ©rence Ă©trangère le plus performant aujourd’hui. Voyons pourquoi en cinq points :

  1. Que veut-on changer ? Par exemple, les modes de production Ă©conomiques capitaliste et chinois continuent de comporter des diffĂ©rences de nature (concernant la place des entreprises d’État, par exemple, et des secteurs touchant les besoins fondamentaux). Les valeurs d’égalitĂ©, la solidaritĂ© et le refus de l’individualisme – inscrites dans un rapport singulier au collectif – sont profondĂ©ment ancrĂ©es en Chine, contrairement aux valeurs occidentales. Au nom de quelles valeurs ces ONG travaillent-elles ? L’égalitĂ© sociale ou la libertĂ© Ă©conomique ? C’est sans doute la première question Ă  poser concernant ces ONG. J’avais Ă©crit, en 2017, un article dĂ©taillant ces aspects. Financer un plaidoyer pour un changement de mode Ă©conomique revient donc Ă  financer des vellĂ©itĂ©s de renversement – ce qui n’est pas sans rappeler, par exemple, le coup d’État contre Allende au Chili.
  2. Les consĂ©quences des rĂ©voltes financĂ©es par ces ONG. Nulle part ces financements et la « formation de jeunes leaders dĂ©mocrates Â» n’ont donnĂ© lieu Ă  un quelconque changement vers une vĂ©ritable dĂ©mocratie, donc vers un plus grand niveau de bonheur pour les populations concernĂ©es (ce qui demeure, en bon utilitariste, mon but personnel). La consĂ©quence, Ă  chaque fois, a Ă©tĂ© de remplacer un rĂ©gime oppresseur hostile Ă  l’impĂ©rialisme par un rĂ©gime oppresseur favorable Ă  l’impĂ©rialisme. Nous pouvons Ă  cet Ă©gard rappeler, outre le Chili, le cas du BrĂ©sil, du Shah en Iran, des MujaĂŻdhins en Afghanistan ou, plus rĂ©cemment, de la Libye (liste malheureusement non-exhaustive). Retour Ă  la case dĂ©part Ă©conomique et politique…
  3. Les locaux impliquĂ©s, pris sous l’aile « bienveillante Â» des USA, sont ensuite laissĂ©s Ă  l’abandon, comme en atteste par exemple le mal nommĂ© « printemps arabe Â» en Tunisie. Une communautĂ© d’intĂ©rĂŞts Ă  un instant « t Â» ne signifie pas que les intĂ©rĂŞts se recouvrent une fois les premiers objectifs (par exemple de destitution d’un prĂ©sident autocrate) atteints. Au contraire. Et, Ă  ce jeu, lorsque des militants ont Ă©tĂ© soutenus par des ONG (et leur argent) aussi puissantes que les fondations de Soros, Rockfeller, et consorts, ils ne sont plus rien dans le rapport de force par la suite. Ils sont devenus inutiles, voire dangereux. Le livre Arabesque$ d’Ahmed Bensaada, que j’ai eu le plaisir d’éditer chez Investig’action il y a quelques annĂ©es, est Ă©clairant Ă  cet Ă©gard.
  4. Les raisons « humanitaires Â» ne sont que des prĂ©textes qui cachent mal les concurrences Ă©conomiques, le contrĂ´le des matières premières, etc. Ainsi, les cartes des rĂ©serves de pĂ©trole et de gaz mondiales recouvrent tragiquement la gĂ©opolitique des conflits internationaux et des interventions Ă©tats-uniennes. Ce qui explique aussi pourquoi ce n’est pas l’équilibre politique qui est recherchĂ© mais le chaos. Contrairement Ă  ce qu’on pourrait penser, il n’est pas difficile de faire affaire et alliance avec les pires rĂ©gimes : on a vu comment Lafarge a financĂ© l’État islamique en Syrie ou comment les USA soutiennent, voire ont participĂ© Ă  la consolidation de, l’Arabie saoudite et IsraĂ«l. Truman disait d’ailleurs, en 1941, dans le New-York Times : « Si l’Allemagne l’emporte, nous devons aider la Russie et si la Russie l’emporte nous devons aider l’Allemagne. Ainsi, il y aura des deux cĂ´tĂ©s le plus possible de victimes Â». Charmant programme.
  5. La censure chinoise et la « grand firewall de Chine Â» doivent donc se comprendre dans un contexte oĂą les USA ont la mainmise sur l’ensemble des nouvelles technologies et des entreprises qui les reprĂ©sentent. Il est par exemple frappant de constater que le gouvernement des USA formule ses exigences auprès des nerds de la Silicon Valley (voir, encore, Bensaada (2015)) ou qu’ils financent massivement le projet opensource TOR… Utiliser leurs apps, naviguer sur leurs rĂ©seaux, c’est constamment leur fournir tout ce dont ils ont besoin, en termes d’informations, pour renforcer leur propre domination ; ce que je suis prĂ©cisĂ©ment en train de faire en Ă©crivant ces lignes sur Word, WordPress, etc. Ceux qui en douteraient feraient bien de se souvenir de Snowden et du projet PRISM.
Réserves de pétrole dans le monde

Ă€ la suite de tout ça, on comprend non seulement que pratiquer la censure et opĂ©rer un important contrĂ´le sur les ONG Ă©trangères (dont Amnesty) qui y officient est, pour la Chine, un bon moyen de (a) garder, Ă  l’interne, un niveau de critique acceptable mais surtout un moyen de (b) se prĂ©munir contre les dĂ©sastres de si nombreux autres pays « non alignĂ©s Â» avec la perspective Ă©tats-unienne.

Les victimes s’appellent très certainement Liu Feiyue, Huang Qi ou Yu Wensheng qui reprĂ©sentent, sans beaucoup de doutes possibles, des drames humains Ă  l’échelle individuelle. Dans la perspective chinoise, la rĂ©pression de ces militant, journaliste ou avocat semble inĂ©vitable pour Ă©viter des drames plus grands encore Ă  l’image de l’Afghanistan, l’Irak ou la Libye. La Chine se trouverait alors dans un dilemme semblable au dilemme philosophique du tramway qui « l’obligerait Â» Ă  choisir entre deux solutions moralement inacceptables : rĂ©primer des individus ou laisser libre cours Ă  une dĂ©stabilisation de grande ampleur par des puissances hostiles. Avec notre regard extĂ©rieur, le conflit moral est tout aussi perturbant : vaut-il mieux une atrocitĂ© certaine Ă  petite Ă©chelle ou une atrocitĂ© potentielle Ă  grande Ă©chelle? Je n’ai malheureusement pas de rĂ©ponse Ă  donner.

Données sourcées

Cette catégorie reprend toutes les affirmations pour lesquelles un lien précis est donné vers la source dans l’article d’Amnesty. La présence d’une source ne dit évidemment rien a priori de sa qualité, de son authenticité, de son caractère véridique. Une analyse en détails de chacune d’elles doit ainsi être réalisée.

1. Une estimation d’un million d’Ouïghours, de Kazakhs et d’autres ethnies envoyées dans des camps d’internement pour dé-radicalisation (source)

Sur les camps eux-mêmes, je renvoie bien entendu le lecteur à la déconstruction précise, dans l’épisode précédent, des documents confidentiels obtenus par l’ICIJ (International Consortium of Investigative Journalism).

La source prĂ©sentĂ©e par Amnesty a ici le dĂ©savantage d’être, une nouvelle fois, « autorĂ©fĂ©rentielle Â» : Amnesty cite Amnesty. On y apprend cependant que les autoritĂ©s chinoises ont « niĂ© les allĂ©gations de graves violations des droits humains Â» mais, de lien en lien, il est finalement possible de tĂ©lĂ©charger un dossier plus complet sur ces violations dans le Xinjiang. Une note, Ă  l’entame du dossier et reproduite ci-contre, d’une extrĂŞme importance, doit attirer notre attention (c’est moi qui surligne en jaune certains passages).

On y apprend que mener des enquĂŞtes sur les droits humains en Chine est « exceptionnellement difficile Â», dans la mesure oĂą le contrĂ´le est lui-mĂŞme exceptionnel. On pourrait naturellement penser que c’est une preuve « par dĂ©faut Â» que la Chine a quelque chose Ă  cacher mais c’est aussi un comportement logique (je dis bien « logique Â» et pas « moralement souhaitable Â») de la part d’un pays vis-Ă -vis d’un pays (ou d’organisations) ennemi.es Ă  qui il est difficile d’accorder sa confiance, comme expliquĂ© plus haut quant au rapport qu’entretiennent les ONG Ă©trangères avec des pays non alignĂ©s. Donner un accès total et libre revient Ă  s’exposer Ă  encore plus de propagande et de dĂ©sinformation.

Étonnamment, et ce pour la première fois depuis le dĂ©but de mon enquĂŞte sur Amnesty, l’ONG reconnaĂ®t l’extrĂŞme difficultĂ© de produire des « preuves prĂ©cises Â» quant Ă  ses affirmations, sa dĂ©pendance aux autres ONG (elles-mĂŞmes dĂ©pendantes d’Amnesty, et participant de ce fait toutes Ă  une « circulation circulaire de l’information Â» comme disait Bourdieu). On y apprend aussi que les informations directement collectĂ©es par Amnesty sont issues de huit interviews (huit !) de personnes qui ont contactĂ© Amnesty et de 100 Kazakhs, tous amenĂ©s par deux militants dissidents. Autant dire que toutes les rĂ©serves que j’avais Ă©mises Ă  l’égard des tĂ©moignages dans la deuxième partie de cette sĂ©rie s’agrègent ici. Amnesty, faisant la dĂ©monstration d’une prudence qu’on ne lui connaĂ®t plus dans ses documents « grand public Â», n’affirme plus rien mais se dit seulement « suffisamment convaincue Â».

Documentaire sur CGTN

Passons maintenant Ă  la partie inconnue, ici en Occident et qui, si elle l’était, nous rappellerait de très mauvais souvenirs prenant la forme d’une salle de concert parisienne, d’un supermarchĂ© casher, d’un mĂ©tro ou d’un aĂ©roport bruxellois. Ce qu’on ne sait pas, c’est que le Xinjiang est, depuis 1990, le théâtre d’opĂ©rations de terrorisme islamiste sanguinaires, comme en tĂ©moigne ce documentaire sur CGTN. Les images sont violentes : la Chine Ă©tant un pays oĂą les camĂ©ras de surveillance sont très nombreuses, les images des attentats le sont aussi. Jusqu’en 2016, des attaques ont tuĂ© quantitĂ© d’innocents : Urumqi (2008), Seriqbuya (2013), Kumming (2014) et mĂŞme PĂ©kin (2013) sont parmi les exemples les plus meurtriers. Les responsables de ces attentats sont surtout membres de l’ETIM (Parti islamique du Turkestan, section locale d’Al-Qaeda), qui ont aussi combattu en Afghanistan. Notons que la Chine et l’Afghanistan possèdent bien une frontière commune et que ces attentats ont commencĂ© juste après que la Russie s’est retirĂ©e de l’Afghanistan.

Une constante de la couverture mĂ©diatique occidentale est la mise en doute quant Ă  la rĂ©alitĂ© des attaques et aux motivations des assaillants, lesquelles sont pourtant bien documentĂ©es (comme par exemple un terroriste du Xinjiang qui s’est filmĂ© avant son opĂ©ration, drapeaux de Daesh en arrière-plan). Que dirions-nous si la Chine mettait en doute les attentats dont nous avions Ă©tĂ© victimes ? Si elle les prĂ©sentait comme des actes de dĂ©fenseurs de la dĂ©mocratie ?

La source originelle indiquant qu’un million de musulmans Ouïghours étaient enfermés dans des camps est le Chinese Human Rights Defenders, une (énième) ONG basée à Washington, reprise par Reuters qui attribue faussement l’allégation aux Nations Unies.

Mais si la Chine rĂ©prime ainsi sa population musulmane, tel qu’Amnesty l’affirme, il faudrait s’attendre Ă  ce que l’ensemble des pays du monde le lui reproche, n’est-ce pas ? Or, ce n’est pas du tout ce que l’on observe, comme le reconnaĂ®t du bout des lèvres le journal le Monde qui, faisant rĂ©fĂ©rence Ă  la troisième commission de l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations Unies, n’hĂ©site toutefois pas Ă  affirmer, citant une source diplomatique « occidentale Â» anonyme, que PĂ©kin « a fait pression sur de nombreux pays de façon perverse Â». Quel talent !

En rĂ©alitĂ©, la Chine a reçu, lors de cette commission, un soutien massif de la majoritĂ© des pays du monde avec 54 pays en sa faveur contre 23 seulement pour le « camp occidental Â». Les pays musulmans y sont massivement reprĂ©sentĂ©s : Kirghizistan, Pakistan, Éthiopie, Syrie, AlgĂ©rie, etc., comme en atteste (mĂŞme si de façon incomplète) le communiquĂ© de presse officiel de la sĂ©ance. Étonnant pour un pays qui opprimerait sa population musulmane, non ?

La rĂ©gion ouĂŻghoure est Ă©galement sujette Ă  des vellĂ©itĂ©s sĂ©paratistes, orchestrĂ©es notamment par le World Uyghur Congress, ONG financĂ©e par la NED (National Endowment for Democracy, paravent de la CIA – voir ce qu’en dit Allen Weinstein), Ă  hauteur de 1.284.000$ (et 27 millions de dollars financĂ©s par la NED pour l’ensemble de ses projets concernant la Chine). La NED qui n’est autre qu’un des multiples programmes Ă©tats-uniens servant la dĂ©stabilisation de gouvernements ennemis, comme on l’a dĂ©montrĂ© plus haut. On peut noter que l’indĂ©pendance du Tibet, du Xinjiang et de la Mongolie intĂ©rieure rĂ©duirait de moitiĂ© le territoire chinois – ce qui est de nature Ă  plaire aux USA qui, pour l’instant, possèdent une superficie similaire Ă  celle de la Chine (chacun entre 9 et 10 millions de km²).

Financement du World Uyghur Congress par la NED

Ă€ travers le soutien de l’Occident au sĂ©paratisme ouĂŻghour, il faut donc voir un terrain d’affrontement entre deux blocs. La Chine est reconnue, par exemple par l’UE, comme un « rival systĂ©mique Â». Dans ce contexte, le Xinjiang sert de prĂ©texte Ă  des mesures de rĂ©torsions Ă©conomiques dans une guerre commerciale…sachant que si le Xinjiang tombait entre des mains favorables Ă  l’Occident, il en serait de mĂŞme pour les rĂ©serves de pĂ©trole qui y sont importantes.

2. Nombre de religieux, intellectuels, etc. emprisonnés pour avoir exercé leur liberté de religion et d’expression (source)

Ce point fait référence au cas de Tashpolat Tiyip, ancien président de l’université de Xinjiang, citoyen parfait…jusqu’à ce qu’il soit arrêté et condamné à mort. Enfin, comme on le verra ci-dessous, c’est un peu plus compliqué que ça…

La première question que je me pose est la suivante : pourquoi quelqu’un d’aussi renommĂ© Ă  l’international, qui est en outre une vĂ©ritable fiertĂ© nationale et la preuve vivante de la paix entre les ethnies dans le Xinjiang, aurait-il Ă©tĂ© dĂ©tenu et condamnĂ© Ă  mort ? Une hypothèse est Ă©voquĂ©e sur ce site prenant sa dĂ©fense : il aurait pris l’habitude de faire ses salutations en langue ouĂŻghoure au dĂ©but de chacun de ses enseignements. S’il s’agit bien de la raison de sa condamnation, on se trouve face Ă  une dĂ©cision d’une brutalitĂ© extrĂŞme, parfaitement insensĂ©e de la part du gouvernement chinois.

Le fait d’exhorter les agents de l’État Ă  parler le mandarin est cependant exact. On trouve par exemple dans ce texte une argumentation visant Ă  Ă©noncer les raisons de parler le mandarin dans le Xinjiang : ce serait un signe de patriotisme bienvenu, notamment en retour des politiques socialistes de rĂ©duction de la pauvretĂ© dans la rĂ©gion ; la langue nationale serait un symbole de souverainetĂ© nationale ; la connaissance du mandarin aide dans la vie quotidienne, par exemple pour comprendre les manuels d’appareils domestiques ; elle augmente la possibilitĂ© d’obtenir un emploi de qualitĂ© ; elle diminue le risque d’être sujet Ă  des manipulations religieuses extrĂ©mistes, etc.

Le mĂŞme texte fait rĂ©fĂ©rence Ă  la loi nationale de la RĂ©publique populaire de Chine sur les langues et les langues gĂ©nĂ©rales mais aussi Ă  l’accusation de « double discours Â» (double-faced person) si on ne la respecte pas, terme vraisemblablement utilisĂ© par le gouvernement pour attaquer les intellectuels et militants ouĂŻghours.

Pour autant, que dit cette loi ? En son article 8 (§1), la loi spĂ©cifie que « tout groupe ethnique possède la libertĂ© d’utiliser et de dĂ©velopper sa propre langue et sa propre Ă©criture Â». L’article 10 indique toutefois que le mandarin est la langue obligatoire d’enseignement (bien que l’art. 16 §4 admette des exceptions). Enfin, l’article 26 §2 prĂ©voit qu’en cas de non-respect de la loi, la personne pourra ĂŞtre « critiquĂ©e et Ă©duquĂ©e Â» (cette dernière traduction porte Ă  confusion) et que des sanctions sont prĂ©vues en cas de rĂ©cidive ou de refus. La nature des sanctions n’est, quant Ă  elle, pas prĂ©cisĂ©e dans ce texte.

Les salutations en ouĂŻghour ne semblent pas ĂŞtre « suffisantes Â», mĂŞme au regard de la loi chinoise, pour une telle condamnation – Ă  moins d’accepter l’idĂ©e selon laquelle l’État chinois agirait de façon irrationnelle. Il nous faut alors chercher plus loin. En continuant notre enquĂŞte, je tombe sur un site en langue arabe (Radio Free Asia) qui semble avoir plus d’informations : Tashpolat aurait Ă©tĂ© arrĂŞtĂ© et condamnĂ© pour sĂ©paratisme – et non, comme indiquĂ© dans les articles ci-dessus, pour avoir parlĂ© ouĂŻghour. La peine de prison Ă  vie inclurait deux ans de sursis au terme desquels la peine peut ĂŞtre soit commuĂ©e, soit mener Ă  une condamnation Ă  mort. Dans ce texte, ce qui est reprochĂ© Ă  Tashpolat est plus prĂ©cis : il aurait « utilisĂ© le forum du collège pour promouvoir des idĂ©es sĂ©paratistes Â». On apprend Ă©galement que le frère de Tashpolat Tiypp, Nuri Tayeb, vit aux USA.

Je m’étonne que cet aspect de la condamnation n’ait pas été évoqué par Amnesty, ni par les sites qui le défendent en Occident…d’autant que la question du séparatisme est, comme vu au point précédent, fondamentale. Le cas de Tashpolat Tiyip s’inscrit en fait dans le cadre, beaucoup plus large, de la géopolitique en Asie et des intérêts où USA et Chine s’affrontent, par la voie de financements et d’ONG écrans, sur le terrain du Xinjiang. Il nous est impossible, en revanche, de savoir si Tashpolat Tiyip en était un acteur conscient ou s’il a été une victime de cette guerre qui ne dit pas son nom.

Conclusions

En rĂ©sumĂ©, qu’avons-nous appris dans ce nouvel Ă©pisode ?

  1. Amnesty évoque la discrimination des LGBTI mais ne dit rien du caractère complexe des dynamiques sociétales en Chine où, par exemple, 85% de la population se montre favorable au mariage gay.
  2. Amnesty apporte son soutien Ă  Yu Wensheng. Il n’est pas inutile de prĂ©ciser que ce dernier milite pour un renversement du système chinois tel qu’il est conçu dans sa constitution. Imaginons la position dans laquelle se trouveraient nos États occidentaux face Ă  des militants, financĂ©s par des ONG internationales, appelant Ă  renverser notre constitution et s’essuyer sur les valeurs que nous pensons tous partager ? Souvenons-nous, par exemple, de Nathalie Saint-Cricq du service politique de France 2 qui dĂ©clarait qu’il fallait « repĂ©rer et traiter (sic) ceux qui [n’étaient] pas Charlie » tandis que le dĂ©putĂ© Éric Ciotti twittait qu’il aurait fallu « pouvoir supprimer les allocations familiales aux parents des Ă©lèves qui n’ont pas respectĂ© la minute de silence. » La tolĂ©rance et la libertĂ© d’expression, mĂŞme dans une « dĂ©mocratie Â», ont leurs propres limites…
  3. Ă€ l’instar des USA, la Chine n’hĂ©site pas Ă  arrĂŞter et condamner les lanceurs d’alerte. Se positionner moralement face Ă  la divulgation de secrets d’État dĂ©pend, pour moi, d’une Ă©valuation des coĂ»ts et des bĂ©nĂ©fices d’une semblable « trahison Â». Ainsi, je pense qu’il est salubre et mĂŞme nĂ©cessaire que des crimes et exactions commis par des États soient rendus publics si et seulement si la sortie de cette information ne met pas en danger plus de monde – ce qui n’est malheureusement pas toujours dĂ©cidable en contexte de guerre.
  4. Amnesty dénonce la condamnation de l’ONG Asia Catalyst mais elle occulte les conséquences désastreuses, partout dans le monde, du financement par l’Occident et de l’action de semblables ONG.
  5. Amnesty n’hĂ©site pas Ă  faire des affirmations, sans conditionnel ni prĂ©cautions oratoires, dans ses documents publics. Il faut soi-mĂŞme chercher dans le dĂ©tail de ses dossiers pour y trouver un aveu sous forme de disclaimer dans lequel elle reconnaĂ®t, en fait, la fragilitĂ© de ses informations sur les OuĂŻghours.
  6. Amnesty relaie l’info non sourcée selon laquelle un million de Ouïghours seraient enfermés au Xinjiang mais ne dit pas un mot de la quantité d’attentats islamistes meurtriers qui touchent la région depuis les années ’90 et auxquels les centres sont censés apporter une solution. Dans son article, elle ne dit pas non plus que ce qu’elle affirme ne se base que sur des témoignages, qui plus est venus à elle et risquant donc de l’instrumentaliser.
  7. Amnesty affirme que les musulmans du Xinjiang sont opprimés mais ne dit pas que l’immense majorité des pays musulmans dans le monde (parfois opposés entre eux…) ont apporté leur soutien à la Chine lors de l’Assemblée générale des Nations Unies.
  8. Amnesty occulte le fait que des ONG semblables à elle (comme le World Uyghur Congress), financées par les USA, apportent leur soutien et forment des militants séparatistes au Xinjiang, au Tibet et en Mongolie intérieure – attaquant directement l’intégrité du territoire chinois.
  9. Enfin, évoquant le cas de Tashpolat Tiyip, Amnesty cache le motif de sa condamnation, à savoir d’avoir fait la promotion du séparatisme ouïghour (ce qui peut être vrai ou pas, nous ne pouvons le savoir).

Dans le prochain Ă©pisode, nous pourrons poursuivre et clore l’analyse des affirmations directement sourcĂ©es et conclure notre dossier.

Entre-temps, j’invite les lecteurs Ă  revĂ©rifier les informations partagĂ©es ici, Ă  partager, commenter, nourrir le dĂ©bat. Vous connaissez des gens travaillant pour Amnesty International ? N’hĂ©sitez pas Ă  leur envoyer cette sĂ©rie d’articles pour leur demander d’y rĂ©agir. L’information juste et vĂ©rifiĂ©e est un droit.  

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Analyses

Il est évident que la Chine. (3)

Partie 3 – Lavage de cerveaux au Xinjiang

Petit point actu, sur lequel on va passer vite fait parce que rien ne change depuis la semaine dernière : les USA cherchent Ă  tout prix Ă  remettre la faute sur la Chine – cet article du Washington Post mĂ©riterait Ă  lui seul un dĂ©bunkage, tant ce que la presse qui le cite lui fait dire n’importe quoi… Europe 1 n’hĂ©sitant pas Ă  parler de problème d’étanchĂ©itĂ©, pure fake news (je vous fais confiance, vous irez lire l’article du Post !).

VoilĂ  que le corona se serait « Ă©vadĂ© Â» d’un labo de Wuhan. Les preuves ? Y’en a Ă©videmment pas.

En France cette thèse est colportĂ©e par Luc Montagnier, dont Europe 1 dit qu’il est Prix Nobel de mĂ©decine mais qui est aujourd’hui surtout la risĂ©e du corps scientifique pour toutes ses Ă©lucubrations sur la mĂ©moire de l’eau, la tĂ©lĂ©portation d’ADN et j’en passe… Fake, fake, fake, c’en est dĂ©sespĂ©rant. La presse mainstream continue de porter la voix de pareils personnages. Pour un vrai taf de critique des sources, on repassera. Retour donc, maintenant, Ă  notre business « chinois Â» pour cette 3ème partie d’analyse de l’article d’Amnesty International sur la Chine.

Dans les deux premiers Ă©pisodes, j’ai tentĂ© d’articuler des considĂ©rations Ă©pistĂ©mologiques (comment et pourquoi croit-on ce que l’on croit ?) et factuelles (que sait-on des droits de l’homme en Chine ?). L’Ă©pisode 2 a abordĂ© les affirmations non sourcĂ©es. Nous allons aujourd’hui poursuivre notre cheminement Ă  travers les affirmations d’Amnesty International en abordant celles qui sont indirectement sourcĂ©es. Mais avant, je voudrais articuler quelques Ă©lĂ©ments fondamentaux d’Ă©pistĂ©mologie. Je vous encourage vivement Ă  lire ce qui suit, c’est essentiel pour votre propre distance critique vis-Ă -vis des informations donnĂ©es plus tard. L’analyse Ă  proprement parler commence quant Ă  elle sous l’intertitre « donnĂ©es indirectement sourcĂ©es Â».

Faisceau de preuves. Tant qu’il n’y a pas de raisons de cesser de croire en quelque chose, il est rationnel de croire ; notre responsabilitĂ© est toutefois d’être Ă  l’écoute de la critique parce que dès l’instant oĂą des « Ă©lĂ©ments ne concourent plus au mĂŞme rĂ©sultat Â» (ce qu’on appelle le faisceau de preuves), qu’une thĂ©orie pourrait ĂŞtre rĂ©futĂ©e, alors il est rationnel d’en tenir compte et de faire Ă©voluer ses croyances en fonction de la critique et…de la critique de la critique. L’homme a-t-il Ă©tĂ© sur la lune ? Je n’avais pas de raisons de remettre en question une telle affirmation. Puis l’on m’a prĂ©sentĂ© des arguments…tous rĂ©futĂ©s dans cet article WikipĂ©dia. Je continue finalement de croire que l’homme a Ă©tĂ© sur la lune mais, de surcroĂ®t, mon argumentation a aujourd’hui gagnĂ© en soliditĂ©.

Suspension du jugement. Il arrive souvent que nous ne soyons pas en mesure de dĂ©cider nous-mĂŞmes du degrĂ© de vĂ©ritĂ© d’une affirmation. Nous avons alors le choix de suspendre notre jugement (aussi appelĂ© « Ă©pochè Â»), de ne pas prendre position. Oui mais jusque quand ? On comprend bien que suspendre son jugement, c’est aussi s’empĂŞcher d’agir – ce qui peut poser de gros problèmes. En tant que citoyen, je peux « suspendre mon jugement Â» sur la chloroquine, mais le pourrais-je en tant que dĂ©cideur, lorsque des milliers de vies sont potentiellement en jeu ? Non. Dès lors, nous devons faire confiance Ă  des tiers (comme par exemple des Ă©pidĂ©miologistes, des mĂ©decins, etc.). C’est ce qu’on appelle la dĂ©pendance Ă©pistĂ©mique. Je vous mets en lien ce magnifique article de Hardwig (1985) qui explique les difficultĂ©s que cela suppose.

La solidité de la confiance qu’on accorde à des tiers elle-même s’appuie sur nos facultés à décider du degré d’expertise de ceux-là. Cela ne peut être une décision portant sur le contenu de l’expertise (sinon on serait capable de juger nous-mêmes) mais sur la méthodologie utilisée par ces tiers qui doit garantir la fiabilité de leurs affirmations. Par exemple, un bon scientifique respecte un protocole de recherche précis et standardisé lors de ses expérimentations. Un bon journaliste cite ses sources, tient compte des différentes perspectives – même celles qui s’opposent aux siennes, etc.

C’est ici qu’entre en jeu l’esprit critique. Une bonne source ne l’est pas « parce qu’on nous a dit qu’elle l’était Â» (façon « Decodex Â» qui est, pour moi, le cimetière de l’esprit critique…), mais parce qu’elle nous donne la possibilitĂ© de la jauger. Une bonne source est une source qui en mĂŞme temps donne ses interprĂ©tations et le moyen de les vĂ©rifier (par nous-mĂŞmes ou par un « pair expert Â»). De ce point de vue, qu’une ONG comme Amnesty se dispense de donner des sources (prĂ©cises) pour l’immense majoritĂ© de ses affirmations sur la Chine pose un Ă©norme problème de fiabilitĂ© – en dĂ©pit de sa bonne rĂ©putation dans le monde occidental.

OĂą et quand s’arrĂŞter dans le doute ? Pour ma part, je cesse temporairement de douter quand j’ai le sentiment que mon curseur de crĂ©dence ne bouge plus. Par exemple, j’ai reçu une Ă©ducation catholique. Je n’avais pas de raisons de cesser de croire en Dieu. Petit Ă  petit, j’ai Ă©tĂ© confrontĂ© Ă  des arguments venant buter contre cette croyance. Mon « curseur de crĂ©dence Â» a commencĂ© Ă  bouger…je croyais « de moins en moins Â». Il s’est ensuite stabilisĂ© autour d’une position que j’estimerais quelque part entre l’athĂ©isme et le dĂ©isme (thĂ©isme irreligieux). Si un Ă©vĂ©nement venait, par hasard, Ă  faire Ă  nouveau bouger ce curseur, je remettrais Ă  nouveau mes doutes « au travail Â». Entre-temps, je m’en tiens Ă  cette position dont on voit bien qu’elle n’est ni relative (je n’accorde pas un mĂŞme niveau de vĂ©ritĂ© Ă  une foi religieuse ou Ă  une position athĂ©e), ni qu’elle implique une suspension du jugement (puisque j’y assume un positionnement assez prĂ©cis).

C’est exactement ce Ă  quoi je m’attèle avec ce « dossier chinois Â». Outre que je me suis promis de traiter exhaustivement toutes les affirmations d’Amnesty, il est probable que je me serais arrĂŞtĂ© lorsque mon curseur de crĂ©dence aurait commencĂ© Ă  faire du surplace ! Un principe similaire en sciences sociales serait celui de « saturation des donnĂ©es Â». D’une certaine façon, on pourrait me rĂ©torquer qu’il y a toujours de quoi faire Ă©voluer ses curseurs de crĂ©dence, donc toujours de nouvelles informations qui sont susceptibles de modifier une position. Et c’est non seulement vrai mais aussi souhaitable ! Cela prouve que nous ne sommes pris dans aucun dogme. Et, en effet, on croit toujours en presque « ignorance de cause Â» ; puisque nous ne sommes pas omniscients, les rĂ©sultats de nos jugements du rĂ©el se font toujours sur la base de donnĂ©es incomplètes. Alors, comment faire ?

C’est ici qu’intervient pour moi l’importance de disposer d’un cadre thĂ©orique, c’est-Ă -dire d’une conception cohĂ©rente du monde, faisant apparaĂ®tre les liens de causalitĂ© entre des Ă©vĂ©nements. La magie des bonnes thĂ©ories (et j’insiste sur le pluriel), c’est Ă  la fois d’être rĂ©futables (c’est-Ă -dire de poser les conditions qui feraient la preuve qu’elles se trompent), Ă  la fois d’être capables d’expliquer des choses inattendues (qui peuvent paraĂ®tre contradictoires), en mesure de faire Ă©voluer notre « curseur de crĂ©dence Â». Les faits « prennent sens Â», ce qui nous Ă©vite de donner trop de crĂ©dit Ă  des « millefeuilles Â» argumentatifs oĂą « un argument frappant Â», impossible Ă  dĂ©construire, pourrait renverser l’ensemble d’une conception. 

Avec tout ceci en tête, revenons-en à la Chine…

Jusqu’ici, nous avons appris que :

  1. Amnesty International Ă©tait en partie financĂ©e par les USA ;
  2. Sa page sur la Chine manque du minimum de rigueur en matière de sourçage ;
  3. La Chine pratique une censure active
  4. Amnesty use de techniques rhétoriques qui de facto alimentent une position hostile à la Chine
  5. Amnesty affirme ce qu’elle ne peut, au mieux, que suspecter (que la Chine se rend coupable d’attaques informatiques, que des lieux sacrés sont détruits sur ordre du gouvernement)

Nous allons maintenant poursuivre notre voyage Ă  travers les affirmations d’Amnesty International sur la Chine en abordant le plus gros chapitre de cette dĂ©construction : les affirmations indirectement sourcĂ©es.

Données indirectement sourcées

Cette catégorie reprend toutes les affirmations pour lesquelles des éléments concernant la source sont donnés et permettraient théoriquement de les retrouver. Avant de se faire une opinion sur une des affirmations suivantes, il faut d’abord retrouver la source originale, s’assurer ensuite de son authenticité, de sa qualité, de sa concordance avec ce qu’en dit Amnesty, du degré de confiance que l’on peut y accorder, etc.

L’idĂ©al, dans ce genre de cas, est de trouver des sources officielles chinoises qui confirment l’affirmation. Pourquoi ? Parce que cela signifie que les deux parties, pourtant opposĂ©es, sont d’accord sur des faits (quitte Ă  ce que l’une ne « voie pas le problème Â» et l’autre si – comme par exemple sur la censure) ; cet accord renforce d’autant la confiance que l’on peut avoir dans les faits Ă©voquĂ©s (l’interprĂ©tation relevant quant Ă  elle du positionnement de chacun).   

1. La Chine a fait des progrès environnementaux mais « sur fond de graves revers pour les droits humains Â» (source : Greenpeace Asie du Sud-Est et IQAir AirVisual)

Difficile Ă  partir de ces seules informations de se faire une idĂ©e. Le site d’IQAir prĂ©sente notamment un classement des pays les plus polluĂ©s (la Chine s’y trouve en 12ème position) mais ne permet pas facilement de trouver des tendances dans le temps, lesquelles permettraient d’évaluer les « progrès Â» rĂ©alisĂ©s par la Chine (ni d’ailleurs via la Wayback time machine). Une recherche mène Ă  un article de Greenpeace comme celui-ci lequel rapporte Ă©galement des amĂ©liorations environnementales en Chine. Toutefois, aucune de ces deux sources ne permettent d’établir un lien entre progrès environnementaux et les « graves revers pour les droits humains Â». Il semble que cette partie de l’affirmation n’ait Ă©tĂ© ajoutĂ©e que dans le but rhĂ©torique d’affaiblir les Ă©lĂ©ments positifs et ne soit pas corrĂ©lĂ©e aux « progrès environnementaux Â». L’affirmation d’Amnesty est biaisĂ©e.  

2. Le système judiciaire a Ă©tĂ© placĂ© sous le commandement absolu du PC chinois (source : « une Â» dĂ©claration de Xi Jinping en fĂ©vrier)

Cette affirmation suppose l’absence de sĂ©paration des pouvoirs et la subordination du pouvoir judiciaire Ă  l’exĂ©cutif. Comme expliquĂ© plus haut, je favorise des sources « officielles Â» avec, ici, une recherche dans China Daily, une presse considĂ©rĂ©e comme proche/contrĂ´lĂ©e par le pouvoir. Pour cette pĂ©riode, publiĂ© le 15 fĂ©vrier 2019, on y trouve seulement un article faisant Ă©cho Ă  quelque chose de proche de l’affirmation d’Amnesty, lequel se fait le relais de ce qui serait publiĂ© par le 4ème numĂ©ro de l’annĂ©e 2019 du Qiushi, l’organe du comitĂ© central du parti communiste chinois (CPC). Le texte de la dĂ©claration de Xi Jinping est disponible ici et une synthèse des Ă©lĂ©ments saillants ici. Rien n’indique, ni dans l’article de Xi Jinping ni dans la synthèse, que le Parti Communiste se trouverait « au-dessus Â» de la loi ou de quelque autre pouvoir. Au contraire, la dĂ©claration semble avant tout promouvoir une application stricte de la loi. Pour servir cet objectif, Xi Jinping y annonce la crĂ©ation d’un « ComitĂ© central de gestion globale de l’état par la loi Â» (qui n’y serait pas subordonnĂ©e). L’affirmation d’Amnesty est, au mieux une surinterprĂ©tation bizarre, au pire un mensonge.  

3. Légalisation de la détention extrajudiciaire appelée liuzhiµ

[EDIT 01/04/2021 : ATTENTION cette partie est sujette Ă  discussion. Voir dans les commentaires ci-dessous]

Il semble que l’information originellement date de 2017. Le terme liuzhi ne fait rĂ©fĂ©rence qu’à un district chinois dans China Daily mais l’information est relayĂ©e en 2018, dans une opinion, sur CGTN (Ă©galement proche du pouvoir). Il s’agirait d’un nouveau dispositif de dĂ©tention pour lutter contre la corruption mais sur lequel il est difficile de se positionner Ă  ce moment-lĂ  puisqu’il n’avait pas encore Ă©tĂ© mis en place. Or, c’est la seule occurrence du terme jusqu’à aujourd’hui. Quelle est donc la source originelle d’Amnesty ? Comment Amnesty parvient-elle Ă  donner autant de dĂ©tails sur ce dispositif (jusque-lĂ  Ă©voquĂ© comme une rĂ©ponse au contestĂ© shuanggui), sans pourtant donner ses propres sources (comme par exemple l’article de loi y affĂ©rent) ? L’affirmation d’Amnesty ne peut ĂŞtre corroborĂ©e.

[/EDIT]

4. Les forces de l’ordre sont affranchies de toute responsabilitĂ© en cas d’atteintes aux biens et intĂ©rĂŞts des particuliers ou des organisations commises dans l’exercice de leurs fonctions (source : « une Â» rĂ©glementation datant de fĂ©vrier)

L’annĂ©e n’étant pas prĂ©cisĂ©e, on en dĂ©duit qu’il s’agit d’une rĂ©glementation de 2019. Un article du South China Morning Post Ă©voque l’information mais ce qu’Amnesty « oublie Â» de prĂ©ciser, c’est que dans le cas oĂą un officier porterait atteinte aux biens ou intĂ©rĂŞts lĂ©gitimes d’un citoyen ou d’une institution, « la partie lĂ©sĂ©e aurait cependant toujours droit Ă  une indemnisation de la part de l’autoritĂ© de sĂ©curitĂ© publique compĂ©tente Â». L’affirmation d’Amnesty est incomplète.

5. Proposition de sanction des citoyens via un système de crĂ©dit social (source : « une Â» rĂ©glementation datant de juillet)

La question du système de « crĂ©dit social Â» mĂ©riterait un dossier Ă  elle toute seule et a cristallisĂ© les critiques univoques envers la Chine ces dernières annĂ©es (avant les OuĂŻghours). Un de ses instruments est une liste noire des personnes et organisations « en qui on ne peut avoir confiance Â». Le crĂ©dit social recense les « bons et les mauvais Â» comportements. Un article du South China Morning Post (publication de Hong-Kong, donc chinoise) explique que la dimension arbitraire est critiquĂ©e – laquelle ne tiendrait pas compte des circonstances individuelles.

Il est important de noter que les comportements jugĂ©s sont essentiellement liĂ©s aux questions d’argent (le système de crĂ©dit social Ă©tant d’ailleurs sous l’autoritĂ© du ministère de la « planification Ă©conomique Â») : escroquerie, non-remboursement de prĂŞts, collectes illĂ©gales de fonds, publicitĂ© mensongère, etc., dans un pays oĂą les transactions Ă©conomiques de pair Ă  pair (individus et institutions ou entreprises) sont extrĂŞmement courantes et nĂ©cessitent la confiance interpersonnelle. Le système aurait permis de rĂ©pondre Ă  plusieurs grands scandales, notamment dans le domaine de la santĂ©, comme l’indique l’article du SCMP.

Si, au regard de nos standards occidentaux en matière de vie privée, le système de crédit social peut sembler choquant (comme le serait l’usage incroyablement répandu des caméras de surveillance en Chine), Amnesty n’aborde pas les problèmes auxquels ce système se propose de répondre. L’information est donc incomplète et biaisée.

6. Poursuite de la « sinisation Â» et durcissement du contrĂ´le sur les ChrĂ©tiens et les Musulmans (source : AssemblĂ©e populaire nationale, en mars)

L’information est relayĂ©e notamment par China news. Il s’agit d’un rapport, dont le Premier ministre chinois Li Keqiang s’est fait le porte-parole, qui Ă©voque la nĂ©cessaire adhĂ©sion Ă  la sinisation des religions en Chine et Ă  la subordination de ces dernières aux lois du pays. Relevons avant tout que nombreux sont ceux, en Europe, qui appellent les religions Ă  s’adapter Ă  la culture occidentale (parfois pour occulter des positions franchement racistes d’ailleurs, façon Zemmour). D’autre part, qu’il soit attendu des religions qu’elles respectent la loi semble tomber sous le sens. On aurait toutefois tort de faire preuve de simplisme : sinisation ne signifie pas « gĂ©nocide culturel Â». Le processus fait dĂ©bat et implique notamment des travaux fort intĂ©ressants. Pour plus d’informations Ă  ce sujet, voir par exemple cet article.

7. Condamnation du pasteur Wang Yi à neuf ans de prison (30 décembre 2019)

En ce qui concerne ce pasteur, le rapport d’Amnesty dĂ©crit prĂ©cisĂ©ment les raisons de sa condamnation : « opĂ©rations commerciales illĂ©gales Â» et « incitation Ă  la subversion de l’État Â». Le verdict apparaĂ®t sur le site de la cour populaire du Sichuan. Je ne vois en revanche pas comment il nous serait possible de porter un jugement sur ce verdict sans connaĂ®tre l’affaire, ni les faits qui lui Ă©taient reprochĂ©s. Amnesty n’en dit pas plus. En rĂ©alitĂ©, l’exemple sert moins pour lui-mĂŞme que pour donner une impression de « quantitĂ© Â» (voir la rhĂ©torique de l’accumulation dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©e). Cette pratique participe Ă  renforcer une opinion dĂ©jĂ  faite et Ă  faire baisser le curseur de crĂ©dence, grâce Ă  l’accumulation d’exemples, de ceux qui douteraient.

8. « Lavage de cerveau Â» et mauvais traitements au Xinjiang (source : NYT, ICIJ en concordance avec des tĂ©moignages recueillis par Amnesty)

Ce point 8 fait ici rĂ©fĂ©rence aux fameux « camps de rééducation » dans lesquels seraient enfermĂ©s un million de OuĂŻghours et oĂą un « lavage de cerveaux » serait pratiquĂ©. Les documents confidentiels originaux auxquels se rĂ©fère ici Amnesty sont les câbles (leaks) publiĂ©s par l’ICIJ (International Consortium of Investigative Journalists). Vous trouverez un accès direct Ă  ces documents ici en anglais et ici en chinois. Avec l’aide d’une source chinoise, j’en ai vĂ©rifiĂ© la traduction.

Dans la plupart des cas qui posent question, la traduction choisie du mandarin Ă  l’anglais « renforce Â» les connotations liĂ©es Ă  la coercition, la contrainte, l’intensitĂ©. Quelques exemples : le terme de « dĂ©fense personnelle et technologique Â» (personnel defense and technological defense) devrait plutĂ´t, selon mes contacts sinophones, ĂŞtre traduit par « sĂ©curitĂ© Â» ; « monitorer et contrĂ´ler » (monitor and control) par « gĂ©rer Â» ; des « exercices de combat Â» (actual combat exercises) sont en fait, en mandarin, une mĂ©taphore signifiant des exercices « suffisamment pratiques pour ĂŞtre directement applicables Â» ; le texte en anglais ajoute une notion « d’obĂ©issance Â» (compliance and obedience) lĂ  oĂą, en mandarin, on Ă©voque seulement le respect des règles. Lorsque le texte mentionne une nĂ©cessitĂ© d’assurer les interactions, la traduction omet de prĂ©ciser que les centres doivent garantir aux dĂ©tenus le contact avec « l’affection de leurs proches Â». La note enjoint les responsables des centres Ă  constituer « a strong team Â» (fort, puissant, solide, etc.) lĂ  oĂą l’adjectif en mandarin veut plutĂ´t dire « la meilleure Â».

[EDIT 03/04/2021 – Suite Ă  des commentaires très pertinents, j’ai modifiĂ© ce paragraphe] La critique de ces « centres » se concentre autour de l’idĂ©e de lavage de cerveau. Ă€ l’appui de cette thèse, le document en anglais parle de « rĂ©soudre les problèmes idĂ©ologiques » (ideological problems) et, plus loin, de « faire l’éducation idĂ©ologique » (ideological education) des dĂ©tenus. Le terme mandarin pour « idĂ©ologique » signifie aussi « in mind », « ce qui occupe l’esprit, les pensĂ©es ». [/EDIT] Dans un mĂŞme ordre d’idĂ©es, le texte mentionne des classes diffĂ©rentes selon le « niveau culturel » (cultural level), lĂ  oĂą il aurait fallu prĂ©fĂ©rer « le niveau de connaissance » – ce qui ne va pas dans le sens d’une volontĂ© d’annihiler une autre culture. Le texte an anglais parle enfin d’une « transformation vĂ©ritable » (truly transform) lĂ  oĂą, en mandarin, « transformation sincère » aurait Ă©tĂ© plus juste : on passe de l’idĂ©e d’imposition Ă  une idĂ©e de remise en question – ce qui est très diffĂ©rent bien entendu.

Le document a été récolté par l’ICIJ, à partir de cette page. L’ICIJ garantit l’authenticité de ces documents – nous ne pouvons bien entendu que les croire (et je n’ai aucune raison de la mettre en doute).

Le plus intĂ©ressant – et ce que peu de gens auront fait – est donc de lire ce document ! C’est un document volĂ©, certes, mais qui nous offre de comprendre de l’intĂ©rieur, depuis une note interne classĂ©e confidentielle, le fonctionnement des fameux « centres de rééducation Â». S’il y a bien un lieu oĂą la sauvagerie institutionnalisĂ©e attendue s’exprimerait, c’est dans un document comme celui-lĂ  – ce qui d’ailleurs nous est promis par la couverture mĂ©diatique occidentale.

Je relèverai ici, de façon nécessairement subjective, les éléments qui m’auront étonné dans la lecture. J’engage les lecteurs à lire eux-mêmes le texte et à se faire leur opinion – il est fort possible que leur sélection eut été différente.

Alors qu’y trouve-t-on ?

Il apparaĂ®t clairement que le fonctionnement de ces centres relève Ă  la fois d’une logique carcĂ©rale (interdiction de sortir, postes de garde, visites familiales limitĂ©es, etc.) et d’une logique militaire (hiĂ©rarchie stricte, organisation du temps et des activitĂ©s Ă©galement, système de punitions, de rĂ©compenses et de grades, etc.) Il n’en demeure pas moins que ces centres sont soumis Ă  la loi chinoise (prĂ©cision faite dès le premier paragraphe) ; il ne peut s’agir donc d’espaces hors-la-loi comme la prison US de Guantanamo par exemple (mĂŞme si la loi elle-mĂŞme peut ĂŞtre inique, bien entendu).

Si le rĂ´le de la police dans ces centres est bien d’empĂŞcher les Ă©vasions, d’éviter toute sorte de trouble ou d’attaque contre le staff, il lui est en revanche dĂ©fendu d’y porter une arme et son rĂ´le est dĂ©crit comme devant assurer la sĂ©curitĂ©. La prioritĂ© de ces centres est la dĂ©-radicalisation – un objectif que nous aurions tort de prendre avec sarcasme tant elle nous a concernĂ©s (j’ose Ă  peine mettre le verbe au passĂ©). Le processus est assurĂ© par l’étude quotidienne, l’augmentation de la connaissance et de la pratique du Mandarin et la connaissance de la loi. Les classes sont organisĂ©es selon la langue nationale parlĂ©e par les dĂ©tenus (appelĂ©s « Ă©tudiants Â» dans le texte et qui peuvent ĂŞtre d’ethnies ouĂŻghours, kazakhes, etc.) et leur niveau de connaissance.

J’ai Ă©tĂ© particulièrement Ă©tonnĂ© par le fait que le document autorise explicitement Ă  recruter des professeurs parmi les dĂ©tenus (« Ă©tudiants Â») pourvu qu’ils aient atteint des performances exceptionnelles dans leur formation. Ils sont alors rĂ©munĂ©rĂ©s. D’autre part, le document insiste sur la nĂ©cessitĂ© d’augmenter le nombre de classes en en accĂ©lĂ©rant la construction de nouvelles et la rĂ©novation des plus anciennes.

Le document prĂ©conise une approche conversationnelle pour chaque individu, afin de comprendre ses dynamiques de pensĂ©e (comment en est-il arrivĂ© Ă  croire ce qu’il croit ?, par exemple en ce qui concerne le Jihad – comme nous le verrons dans le prochain Ă©pisode) et en « rĂ©soudre [les] contradictions Â» pour le guider hors des « Ă©motions nĂ©gatives Â». Une telle formulation rappelle le principe de dialectique au sens de Marx, ce qui semble cohĂ©rent pour un pays se rĂ©clamant du communisme (le peuple Ă©duque le peuple). Il est aussi demandĂ© d’assurer une atmosphère « saine et inspirante Â», de promouvoir « le regret et la confession des dĂ©tenus Â» afin qu’ils comprennent « la nature profondĂ©ment illĂ©gale, criminelle et dangereuse de leur comportement passĂ© Â». Pour ceux qui s’opposeraient, il est conseillĂ© d’user de mĂ©thodes oĂą « le groupe prend soin de l’individu Â» (« many take care of one Â»).

Pour arriver Ă  leurs fins, les centres semblent beaucoup compter sur une stricte organisation de la vie des dĂ©tenus, Ă  partir des gestes quotidiens : la santĂ©, les règles de biensĂ©ance et de politesse, la conformitĂ©, les comportements solidaires et amicaux. Les dĂ©tenus doivent avoir les cheveux coupĂ©s, ĂŞtre rasĂ©s, se laver et changer de vĂŞtements rĂ©gulièrement. Il est clair que ces valeurs peuvent nous paraĂ®tre Ă©loignĂ©es culturellement mais elles sont au cĹ“ur mĂŞme de l’étiquette chinoise.

Étonnamment par rapport Ă  ce qu’on peut en apprendre habituellement sur ces centres, le document insiste sur l’importance pour les dĂ©tenus d’entretenir des contacts rĂ©guliers avec leur famille, au moins une fois par semaine, au moyen de correspondances Ă©crites, de coups de tĂ©lĂ©phone, de vidĂ©ochats, de visites, etc. L’objectif est que les dĂ©tenus se sentent « en sĂ©curitĂ© Â» et les familles « Ă  l’aise Â» (« at ease Â»). Il est conseillĂ© au staff de prendre garde (« pay attention Â») Ă  tout changement Ă©motionnel ou « de changement de façon de penser Â» suite Ă  ces rencontres.

La « transformation de la façon de penser » des dĂ©tenus est Ă©valuĂ©e pour chacun mensuellement. Le score atteint sert de base Ă  la mesure de l’efficacitĂ© du dispositif d’enseignement et de formation et a un impact direct sur les rĂ©compenses, les punitions et les visites de la famille. Le dĂ©tenu arrive au terme du processus lorsque son problème est « moins grave Â» que quand il est arrivĂ© sur place ; il est restĂ© sur place pendant minimum un an ; son score total en termes de « façon de penser Â», de succès acadĂ©mique, de respect et de discipline rencontrent les standards requis.

La dĂ©cision de libĂ©rer le dĂ©tenu passe alors par une grande quantitĂ© de niveaux de pouvoirs (de l’échelon interne, Ă  celui de la ville, du district et de l’État). Mais avant, il devra encore suivre une formation intensive (vocational training) devant lui permettre d’obtenir ensuite un emploi « en fonction de ce qu’il souhaite et des besoins de la sociĂ©tĂ© Â». En fait, il semble s’agir lĂ  d’une Ă©tape essentielle de rĂ©insertion : « Tous les efforts possibles devraient ĂŞtre faits pour que les diplĂ´mĂ©s (sic) obtiennent un emploi en accord avec leurs aspirations Â». Pour ceux qui ne pourraient pas travailler ou auraient des « difficultĂ©s dans leur vie Â», le document invite les centres Ă  travailler avec des organisations locales (qui s’occupent aussi de leur suivi pendant un an) pour assurer une aide effective et rĂ©soudre les difficultĂ©s pratiques.

Dans ce document confidentiel, on ne trouve aucun appel à l’usage de la violence. La volonté affichée (et somme toute logique si l’on adopte le point de vue chinois selon lequel ces détenus sont des terroristes, ce que nous verrons plus en détails dans le prochain épisode) est que les personnes suivant ce processus changent sincèrement de point de vue. Il en va de la sécurité de la province. Bien sûr, on peut émettre des réserves quant au procédé et à son efficacité, mais je ne suis pas certain que nous en menions plus large avec nos propres returnees. L’attention portée aux mécanismes de réinsertion par l’emploi, au respect de la personne en termes d’hygiène, de santé, de repas, d’infrastructures de qualité, etc. donnent en miroir, bizarrement, une bien piètre image de nos prisons.

Attention, j’insiste sur le fait que si CE document ne permet PAS de confirmer les mauvais traitements, cela ne veut pas dire que ces mauvais traitements n’ont pas lieu. Par contre, on peut douter de leur institutionnalisation puisqu’alors d’autres documents tout aussi officiels et confidentiels devraient contredire frontalement ceux-ci. Il me semble également qu’un tel dispositif ne dit rien du caractère juste ou injuste de l’incarcération elle-même, ni de la légalité des procédures qui y ont mené. L’analyse qui précède porte exclusivement sur ce document et on ne saurait en inférer quelque conclusion plus générale – dans un sens comme dans l’autre d’ailleurs, ce qui décrédibilise les conclusions faites par Amnesty sur cette base.

Que conclure Ă  l’issue de ce troisième Ă©pisode ?

  1. D’abord que des bonnes nouvelles sont prĂ©sentĂ©es de façon nĂ©gative (les progrès environnementaux sont artificiellement aritculĂ©s Ă  de « graves revers pour les droits humains Â» ;
  2. Qu’Amnesty ment ou, au mieux, qu’elle sur-interprète en disant que le Parti Communiste se place au-dessus du système judiciaire ;
  3. Rien ne corrobore l’affirmation selon laquelle les dĂ©tentions extrajudiciaires seraient autorisĂ©es ;
  4. Que l’information sur l’irresponsabilitĂ© des forces de l’ordre est juste mais opportunĂ©ment incomplète ;
  5. De la mĂŞme façon, la façon de parler du dispositif de « crĂ©dit social Â» est biaisĂ©e et, en tout cas, incomplète aussi ;
  6. La « sinisation Â» des religions, prĂ©sentĂ©e par Amnesty comme un durcissement du contrĂ´le sur les diverses spiritualitĂ©s, semble en fait un processus complexe impliquant les thĂ©ologiens et les chercheurs, semblable aux questions que pose, par exemple, la « compatibilitĂ© Â» des religions monothĂ©istes avec notre « modèle Â» de dĂ©mocratie ;
  7. Qu’Amnesty pratique une rhĂ©torique de l’accumulation en prĂ©sentant un cas de condamnation vis-Ă -vis desquels il est impossible d’émettre une opinion ;
  8. Enfin, que les preuves supposĂ©es soutenir la thèse du « lavage de cerveaux Â» dans les centres de « rééducation Â» ne tiennent pas face Ă  une analyse rigoureuse et dĂ©taillĂ©e.

Pour ĂŞtre honnĂŞte, je ne pensais pas moi-mĂŞme arriver Ă  de telles conclusions. Pour les faits les plus graves, concernant les camps oĂą seraient enfermĂ©s « un million de OuĂŻghours Â», l’analyse du « leak Â» est sans appel et ne confirme pas les affirmations communĂ©ment racontĂ©es dans les mĂ©dias occidentaux, lesquels sont censĂ©s s’appuyer prĂ©cisĂ©ment sur ces documents !

Ces conclusions, dont je rappelle qu’elles doivent ĂŞtre lues Ă  la lueur de la prudence Ă©pistĂ©mique par laquelle j’ai introduit ce dossier, jettent, Ă  mon avis, un douloureux discrĂ©dit sur le travail d’Amnesty International concernant la Chine. Nous continuerons ce travail de dĂ©construction, dont on voit qu’il peut nous mener Ă  faire bouger nos curseurs de crĂ©dence, dans le prochain Ă©pisode. Nous reviendrons sur les droits des LGBTI et la condamnation de « dĂ©fenseurs des droits humains Â». Nous nous attacherons enfin Ă  analyser les donnĂ©es sourcĂ©es en complĂ©tant les premières rĂ©vĂ©lations sur le Xinjiang et les OuĂŻghours. Enfin, dans le cinquième et dernier Ă©pisode, nous tenterons de tirer les conclusions de ce que nous aurons appris.     

Merci à tous ceux qui m’ont aidé dans la rédaction de ce dossier…et surtout à mes informateurs sinophones. Merci aussi à tous ceux qui réagissent, en public ou en privé. Cet enthousiasme me pousse à prendre ce temps d’analyse.

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