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Ce que cachait la popularité d’Obama à Cuba

Je tombe récemment sur une analyse à mon avis très pertinente du Youtubeur « le Stagirite » portant sur la fameuse « épidémie » de complotisme. Le Stagirite s’est employé à déconstruire ce « pseudo-sondage » en montrant que celui-ci ne tient pas la route… J’en profite pour republier une semblable déconstruction que j’avais pu faire concernant la pseudo popularité d’Obama sur l’île de Cuba il y a maintenant trois ans. Si l’événement lui-même n’est plus d’actualité, il me semble que le processus critique qui sous-tend l’analyse est, lui, intemporel. Bonne lecture.

cuba

Cuba Libre

Le 8 avril 2015, l’AFP informe qu’un sondage « secret » mené à Cuba révèle l’énorme popularité de Barack Obama sur l’île (80% d’opinions favorables). Les chiffres sont comparés à l’opinion très partagée des Cubains vis-à-vis de leur Président, Raul Castro (47%). La lecture de l’enquête devrait ainsi être unanime : Cuba est une dictature dont le peuple veut se sortir le plus rapidement possible ! Mais faut-il croire ce sondage ? Réponse en trois étapes : Qui a fait le sondage ? Comment a-t-il été réalisé ? Quels sont les résultats mis en exergue ?

Qui a réalisé ce sondage?

Le sondage a été réalisé par Bendixen et Amandi International, une entreprise privée étatsunienne basée à Miami. La question essentielle est la suivante : une telle entreprise peut-elle réaliser une enquête neutre et fiable ?

En réalité, Bendixen et Amandi Inernational est une entreprise de communication et de consultance (1) dont l’objectif est de fournir des « solutions » à des « clients » (2) , certainement pas de produire une vérité sociologique. Dans le cas du sondage cubain, les « clients » sont Univision Noticias, un gigantesque réseau médiatique hispanophone aux USA et le quotidien renommé The Washington Post. Ce sont eux qui ont commandé le sondage. Pour autant, qui peut expliquer pourquoi des médias d’une telle importance n’ont pas fait cette demande à un laboratoire de recherche universitaire, dont l’objectivité est assurée par un ensemble de procédures complexes qui garantissent notamment l’indépendance entre le sujet d’une recherche, les chercheurs et le commanditaire (3) ? Cela aurait été bien utile car les conflits d’intérêts sont ici évidents. La liste des clients de Bendixen et Amandi International parle d’elle-même : la Banque mondiale en fait partie, différentes multinationales comme Coca-Cola, mais aussi l’Open Society Institute de George Soros et…le candidat présidentiel Barack Obama ! Le même qui sera plébiscité par cette enquête-ci quelques années plus tard ! Bendixen et Amandi International sait plaire à ses clients…

On peut aussi se demander quelle est la « solution » que devait apporter l’entreprise à travers cette enquête. Certes, au vu des résultats publiés et largement diffusés par tous les médias occidentaux, l’image du Président américain ressort largement valorisée tandis que celle du dirigeant cubain est écorchée. Ce n’est pas la première fois non plus que de telles enquêtes d’opinion sont utilisées pour déstabiliser un Président latino. On pense par exemple au sondage de ce début d’année annonçant une cote de popularité au plus bas pour le Président vénézuélien Maduro. Réalisé par l’entreprise privée Datanalisis (dirigée par un ancien directeur de banque), il avait été relayé par Globovision, le média privé violemment anti-chaviste (4). Ce sondage précédait de quelques semaines l’allocution de Barack Obama dans laquelle il désignait le Venezuela comme une « {menace extraordinaire et inhabituelle pour la sécurité nationale} » (5) – avant de procéder à différentes sanctions économiques.

Dans le cas du sondage cubain, il y a également une dimension temporelle importante. L’enquête sort quelques jours avant le sommet « historique » de samedi passé où Barack Obama et Raul Castro devaient se rencontrer (6) . Or, les résultats du sondage sont parfaitement taillés pour influer sur le cours des négociations. D’autre part, est-ce qu’une enquête réalisée par une entreprise privée d’un des deux négociateurs dans le pays de l’autre et à son insu, laquelle conclut à l’incroyable popularité du premier, est vraiment le meilleur moyen d’entrer sainement dans des négociations « historiques » ?

Cependant, si la « solution » apportée par Bendixen et Amandi est pour partie une construction positive de « l’image » d’Obama, l’enquête sait aussi se faire factuelle. On y lit notamment une question qui ressemble plus à une étude de marché qu’à une enquête d’opinion : « {Considérant l’expansion des relations commerciales, quels produits ou services américains voudriez-vous le plus trouver à Cuba ?} » (7) Voilà qui a le mérite d’être clair – car l’éventuelle fin de l’embargo étatsunien signifie aussi l’ouverture d’un nouveau marché que le plus important acteur capitaliste au monde ne peut pas négliger.

Comment le sondage a-t-il été réalisé?

S’il y a lieu de douter des intentions de Bendixen et Amandi International lorsque l’entreprise effectue ce sondage, il n’en reste pas moins que le plus efficace est encore de juger directement sur pièce la méthodologie de recherche employée. On sait que les qualités essentielles d’une bonne recherche scientifique sont sa transparence et sa complétude. En effet, non seulement le lecteur doit pouvoir comprendre toutes les étapes de la recherche mais, en plus, il doit disposer de toutes les informations nécessaires pour pouvoir en jauger la validité. Est-ce le cas ici ?

Trois documents concernant le sondage sont à disposition du visiteur sur le site de l’entreprise : le premier consiste en une présentation de la synthèse des résultats de l’enquête, le second est un document succinct présentant la méthodologie et le troisième est le questionnaire adressé aux répondants avec les réponses condensées en pourcentage. Malheureusement, les données mises à disposition sont non seulement incomplètes mais elles sont aussi floues sur des aspects fondamentaux. D’abord, il manque un élément essentiel : à quelle question le sondage devait-il répondre ? Le titre « Enquête nationale sur les Cubains vivant à Cuba » ne donne aucune information. Or, sans connaître la question de recherche, comment comprendre les questions posées ? Par exemple, quel est le lien entre la perception d’Obama par les Cubains et les produits américains que ces derniers voudraient voir arriver sur le marché de leur pays ? Comment s’assurer de la cohérence de ces questions ? Pire, comment être sûr qu’elles ne visent pas un objectif particulier et partisan ?

Certains éléments sont même contradictoires : par exemple, Bendixen et Amandi International expliquent dans leur méthodologie que l’enquête téléphonique a été rejetée au profit de rencontres en face-à-face (en dépit des difficultés que cela supposait) car seulement 15% des Cubains auraient le téléphone (8). Pourtant, à la question de savoir s’ils ont le téléphone, les répondants répondent « oui » pour 60% d’entre eux (9). Si les répondants disent la vérité, c’est que l’échantillon des Cubains rencontrés n’est pas représentatif de l’ensemble de la population cubaine et de facto met en péril la scientificité de l’enquête. S’ils mentent en ces proportions, comment s’assurer qu’ils ne mentiront pas aux autres questions ? L’exemple des téléphones n’est pas anodin car il est plus facile de « faire dire » à quelqu’un ce qu’on veut entendre dans une rencontre en face-à-face que par téléphone et d’en éliminer ensuite les preuves. D’ailleurs, on ne sait pas si les rencontres ont été enregistrées ou si seuls les formulaires complétés constituent les données finalement traitées.

Poursuivons malgré tout en considérant que l’entreprise de consultance est de bonne foi (après tout, ils auraient pu cacher l’information concernant les téléphones !). La méthodologie indique un échantillon de 1200 ménages rencontrés en 10 jours et détaille un processus de rencontres aléatoires au porte-à-porte (appelé « grille Kish »). Ainsi, des sondeurs mandatés par Bendixen et Amandi International ont parcouru l’ensemble de l’île de Cuba, à la recherche de 1200 ménages d’accord pour répondre à des questions parfois embarrassantes sur la perception qu’ils ont de la réalité de leur pays. Une telle manœuvre est-elle possible « en secret », sans jamais éveiller les soupçons des autorités (10) et tout en se disant que, toujours d’après l’enquête, un Cubain sur deux demeure favorable à Castro ? Il eût pourtant fallu d’une seule personne seulement pour les dénoncer et mettre en péril toute l’enquête !

Admettons cependant une telle démarche en dépit de sa haute improbabilité et essayons de compléter les informations manquantes dans la méthodologie fournie par l’entreprise de consultance : comment les sondeurs se sont-ils présentés auprès des répondants ? Ont-ils précisé l’identité et la nature du commanditaire du sondage ? Ont-ils précisé la question de recherche – manquante – à laquelle l’enquête devait répondre ? S’ils se sont effectivement présentés complètement et honnêtement, combien de refus auront été essuyés (11) ? Cette question est d’autant plus fondamentale que les répondants auraient, pour 75% d’entre eux, affirmé « {ne pas pouvoir s’exprimer librement} » et devoir « {être prudents} » sur ce qu’ils disent (12) . Apparemment, ça ne les a pas empêchés de s’ouvrir complètement à de parfaits inconnus… Et si les sondeurs ne se sont pas présentés complètement, qu’ont-ils dit ? Ont-ils menti ? S’ils ont travesti la vérité sur ce point, comment faire confiance aux autres données récoltées ? Il semble que toutes ces questions auraient mérité des réponses détaillées dans la méthodologie fournie par les consultants.

À ce stade, c’est tout simplement la réalité du sondage qui est mise en question. Mais de la même façon qu’il était impossible pour les Irakiens de « prouver » l’absence d’armes de destruction massive sur leur sol (comment donner la preuve que quelque chose n’existe pas ?), il est impossible de « prouver » que le sondage est une invention (13) . Poussons dès lors l’exercice jusqu’au bout en analysant les questions elles-mêmes, lesquelles font aussi partie de la « solution » apportée au « client », que le sondage ait existé ou non puisque les résultats, eux, sont présentés comme bien réels et agissent par conséquent comme s’ils l’étaient.

Quels sont les résultats?

L’enquête aborde essentiellement des questions économiques et politiques. Le problème le plus important tient au fait que la synthèse présente les questions comme ouvertes – c’est-à-dire en laissant la liberté de la réponse – alors que le questionnaire les présente comme fermées (le répondant doit alors choisir parmi plusieurs réponses). Or, cette différence mène à d’importantes contradictions : par exemple, aucun des verbatim (14) (pourtant tous très critiques envers le système économique) repris dans la synthèse n’évoque l’embargo…alors que 96% des gens, selon le sondage lui-même, souhaiteraient la fin de celui-ci ! Ainsi, l’économie cubaine apparaît comme désastreuse dans son principe, sans que ne soit établi de lien avec l’embargo dans les faits. Cette ellipse est très pratique car elle permet ensuite de présenter le capitalisme étatsunien sous un jour extrêmement favorable : les Cubains reçoivent de l’argent de leurs parents exilés aux USA, ils veulent que des produits américains soient disponibles sur leur sol et ont, dans leur grande majorité, une âme d’entrepreneurs.

Ce faisant, l’enquête passe très vite sur les dimensions du régime cubain plébiscitées par la population : les soins de santé recueillent 68% d’opinions favorables et l’enseignement 72% mais ces chiffres ne seront pas détaillés ! Les questions portent plutôt sur la politique. Les groupes d’opposition (sans que des exemples précis ne soient donnés) sont considérés positivement. Le « manque de liberté » est évoqué tout au long de l’enquête mais, là non plus, il n’y a pas d’exemples précis et, finalement, Barack Obama recueille 80% d’opinions favorables. À ce propos – et tout en insistant sur la probabilité que ces chiffres soient créés de toute pièce, faut-il s’étonner de la popularité du premier Président des USA qui ouvrirait la voie du dialogue depuis 53 ans (15) , qui plus est dans une situation économique difficile dont la responsabilité essentielle doit être imputée à la fonction de cette même personne ? Quant au « manque » de popularité de Raul Castro (47% d’opinions favorables), qu’en penserait François Hollande qui rechute (16) à 30% d’opinions favorables en février 2015, malgré « l’effet Charlie » (17) ?

Conclusions

Au terme de l’analyse du sondage réalisé par Bendixen et Amandi International, on peut émettre quelques hypothèses vraisemblables sur la « solution » qu’apporte l’entreprise de consultance à ses clients étatsuniens. De manière générale, cette enquête (partiellement vraie ou complètement fausse) est un élément qui participe à un mouvement global de positionnement des USA face aux futures négociations avec Cuba.

Il s’agit d’abord, d’un point de vue économique, de présenter le peuple cubain comme lassé du système communiste et désireux d’entrer de plein pied dans le capitalisme cher aux USA. Ainsi, ce sont les valeurs de la consommation et de l’entrepreneuriat individuel qui sont mises en exergue. De ce point de vue, les USA se posent également comme un partenaire économique potentiellement privilégié avec une série de produits qu’ils pourraient exporter sur l’île. Il s’agit ensuite de montrer combien les Cubains sont favorables aux pays traditionnellement considérés comme « ennemis » par le gouvernement des USA (Venezuela, Bolivie, Russie, etc. (18) ) tout en insistant sur une perception positive des groupes d’opposition, ce qui peut légitimement faire craindre un scénario de financement et de formation de ces derniers par les USA comme récemment en Ukraine, au Venezuela ou à Hong-Kong (19).

Fruit d’un travail d’occultation de la vérité, de réarrangement des impératifs scientifiques et avec la complicité plus ou moins ignorante des médias traditionnels dominants, le sondage de Bendixen et Amandi International est un cas d’école de médiamensonge typique de la propagande étatsunienne.

Source: Investig’Action

Notes
1. Et non pas un « institut de recherche » comme la présente The Washington Post ici : http://www.washingtonpost.com/world/the_americas/poll-shows-vast-majority-of-cubans-welcome-closer-ties-with-us/2015/04/08/6285bfe4-d8c3-11e4-bf0b-f648b95a6488_story.html

2. Voir la section « about us » sur leur site Internet : http://bendixenandamandi.com/about

3. Le CIS (Centro de Investigaciones Sociologicas, Mexico) présenté comme « partenaire scientifique » pour ce sondage n’est non plus lié à aucune université. Il s’agit aussi d’une entreprise privée qui répond à des commandes extérieures.

4. http://www.acrimed.org/article3196.html

5. http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-paul-baquiast/120315/le-venezuela-extraordinaire-menace-pour-les-etats-unis

6. http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20150412.OBS6983/rencontre-obama-castro-que-ce-sont-ils-dit.html

7. Voir la question 53 : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Cuba_Final_Toplines.pdf

8. Voir la note méthodologique : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Final_Methodology_for_Poll_of_Cubans_Living_in_Cuba.pdf

9. Voir les questions 63 et 64 : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Cuba_Final_Toplines.pdf

10. Qui plus est sachant qu’une enquête « test » aurait été réalisée plus tôt. Voir la méthodologie : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Final_Methodology_for_Poll_of_Cubans_Living_in_Cuba.pdf

11. The Washington Post évoque le chiffre de 61% de refus, voir ici : http://www.washingtonpost.com/world/the_americas/surveying-cubans-under-the-castro-government/2015/04/08/c42ff560-da4a-11e4-8103-fa84725dbf9d_story.html Comment s’assurer que ces ménages qui ont refusé ne dénonceront pas les sondeurs ? Comment s’assurer, également, que les 39% restants sont représentatifs de l’ensemble de la population ?

12. Voir la question 31 : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Cuba_Final_Toplines.pdf

13. Les hypothèses suivantes sont plausibles : l’échantillon a été beaucoup plus petit que 1200 ménages ; le sondage a pu être réalisé de façon non aléatoire ou auprès de Cubains expatriés ; certains résultats ont pu être réarrangés ; le sondage a aussi pu être inventé de toute pièce.

14. Un verbatim est un extrait d’entretien transcrit mot pour mot.

15. Les USA mettaient en place l’embargo sur Cuba en février 1962.

16. Il avait atteint 18% d’opinions favorables !

17. http://www.lesechos.fr/politique-societe/politique/0204146193628-popularite-apres-leffet-charlie-rechute-brutale-pour-hollande-et-valls-1091613.php

18. Voir les questions de 32 à 43 : http://bendixenandamandi.com/wp-content/uploads/2015/04/Cuba_Final_Toplines.pdf

19. Voir les agissements de la NED (National Endowment for Democracy) : http://www.investigaction.net/Hong-Kong-un-virus-sous-le.html?lang=fr

Source: [Journal de Notre Amérique n°3->http://investigaction.net/Le-Journal-de-Notre-Amerique-no3.html%5D, Investig’Action, Avril 2015.

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Revues de presse

#8 Revue de presse (Carrefour) – 26 janvier 2018

Comme je le pressentais dans ma dernière revue de presse, c’est bien le cas de Carrefour qui anime l’actualité des organisations cette fois-ci : licenciements, fusions, conflits d’intérêts de ministres, questions sociétales…tout y est.

C’est donc le chapitre « licenciements collectifs » par lequel on commence. D’abord, factuellement : le groupe Carrefour supprime 1233 emplois en Belgique, 2400 en France. Voilà. À nous maintenant de bien nous représenter la réalité humaine derrière le chiffre.

shopping

Les grands magasins

Le caractère odieux d’une telle décision ne tient pas seulement dans la quantité (dont la cause demeure un système et non la « méchanceté » supposée de la Direction, fût-elle « étrangère »). Il y a mieux : Sabine Laruelle, membre du cabinet du ministre wallon de l’économie est aussi…administratrice chez Carrefour ! Ce qui repose une énième fois la question des « revolving doors » (pantouflage), c’est-à-dire des collusions d’intérêts entre les pouvoirs publics et le privé et le fait que ces hommes et femmes passent sans difficulté de l’un à l’autre – voire même en préparant ici ce qu’ils feront là-bas. Carrefour qui annonce aussi une prise de capital des chinois Tencent et Yonghui dans le groupe. Tout cela au moment où Ahold Delhaize annonce un chiffre d’affaires annuel en hausse de 26%. Eh oui, le capitalisme suppose des perdants et des gagnants. Tout cela au moment où Amazon Go ouvre son supermarché du futur, sans caisses, donc pratiquement sans personnel.

Mais Carrefour n’est pas le seul à virer du monde et à entamer des fusions. Roularta cherche à racheter les titres féminins de Sanoma qui, de son côté, va licencier 96 personnes ! Là encore, tous les ingrédients sont réunis, comme je l’explique dans mes articles « comprendre les fusions d’entreprises » : fusion égale licenciements, l’équation est inéluctable. La seule variable concerne le temps et la quantité…

Sinon, l’info de la semaine est sans aucun doute celle relayée par le journal « Le Soir » : la chaîne de fast-food US « Five guys » va ouvrir un restau à Anvers ! C’est trop cool, non ? Si vous voulez voir à quoi ressemble un article publicitaire journalistique qui a vraiment dû plaire au service marketing de ladite entreprise, lisez-le ici, ça vaut le détour.

Fusions / acquisitions / OPA / vente de départements / etc.

Bpost (Belgique) rachète Leen Menken Food, spécialisée dans l’e-commerce, après le rachat de Radial quelques semaines plus tôt. Pour une fois, le titre du journal Le Soir parle explicitement : « Bpost, poursuivre son expansion pour éviter d’être une proie ». Si ce titre vous interpelle, vous pouvez toujours lire ces articles très éclairants. Réponse du rachat par Kinepolis de cinémas aux Pays-Bas la semaine passée, c’est aujourd’hui les Néerlandais qui rachètent le Woluwé Shopping Center. Ils investissent donc à long terme dans les possibilités commerciales de l’Urbex, façon « futur » chancre abandonné.

Alors que TUIfly recrute en Belgique et que Lufthansa n’en finit plus de grossir sur les cendres d’Air Berlin, Air France-KLM (née d’une précédente fusion), avec Easyjet, cherche à reprendre Alitalia. Oui, je confirme que ça ressemble à un scénario d’un opéra de Verdi, l’esthétique en moins. Amazon confirme sa place dans le secteur de la distribution, en 4ème place du top 10 mondial, bientôt deuxième, après avoir « mangé » récemment Wholefood.

Bacardi rachète Tequila Patron pour 5.1 milliards de $, le groupe français Sanofi rachète l’US Bioverativ pour 11.6 milliards de $ mais ne convainc pas la bourse puisque le titre chute de 3%. Nestlé vend ses activités de confiserie à Ferrero qui grossit, grossit après l’achat récent de Ferrara en octobre. Comme je le rappelle souvent dans ces cas-là, il s’agit pour deux grosses entreprises de supprimer la concurrence qui les lie. Il est à parier que, du coup, Nestlé va « renforcer » les départements qu’elle garde par d’autres achats.

Travail

Le bras de fer entre les coursiers Deliveroo et la Direction continue. Les cyclistes de la pourtant si belle « économie collaborative » (ils viennent d’avoir leur agrément) promettent une grève « au finish ». Sont jamais contents. Il doit s’agir de la jeunesse gâtée (donc forcément gâteuse, réac’ et qui ne comprend pas pourquoi c’est si magnifique de se faire exploiter dans la si magnifique startup nation). Entre-temps, les chiffres de Deliveroo continuent de grimper – ce qui me fait une nouvelle fois dire, après l’avoir exprimé avec Ryanair, que les Bad Buzz ont finalement très peu d’impact sur la viabilité d’une entreprise, n’en déplaisent aux marketeux qui pensent que « l’image d’une entreprise » est un concept sensé. Pour une déconstruction intello mais intéressante de ce concept, voir l’article de Le Moenne.

Oxfam et achACT ont manifesté devant le Primark de Bruxelles pour dénoncer le manque de transparence dans le secteur du textile. Comprenez : y’a des esclaves, femmes et enfants, maltraités pour nous vêtir et ce serait bien qu’on y pense quand on achète un t-shirt à cinq balles.

<bonnes nouvelles ON>

Et, tant qu’on y est, on peut se demander si faire la grève a encore du sens. Eh bien, allez demander aux éboueurs de Veolia ou aux étudiants de Brighton, victorieux comme le relate le journal « des bonnes nouvelles ». Ils vous diront que, sans aucun doute, la grève est le moyen de lutte par excellence (et ajouteront, peut-être, que le dernier acquis social en France date de…1998 !) Auquel il faudra peut-être ajouter l’occupation, comme avec les ZAD (zones à défendre), puisqu’on vient d’apprendre que le projet anti-écologique d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes a été officiellement abandonné.

<\bonnes nouvelles OFF>

Divers

L’affaire Lactalis, le lait pour nourrissons gonflé à la salmonellose. 83 pays concernés, 12 millions de boîtes. Olé. Condamnation du lanceur d’alerte de Luxleaks annulée en cassation. En Belgique, alors que le pacte énergétique prévoit la sortie du nucléaire en 2025, le gouvernement prévoit aussi la construction d’une nouvelle centrale pour 2040. Ce gouvernement fait mieux que Chuck Norris : il dément le principe de non-contradiction en une seule mesure, être et ne pas être en même temps. On rit, on pleure ? On fait quoi ?

140 millions d’€ avaient été également dépensés pour de nouveaux hélicoptères de combat (nécessaires pour aller botter les fesses de méchants dictateurs je suppose). Le problème ? Ils sont défectueux et restent au sol. Normal, quoi. Au même moment, on apprend que ce sont les États-Uniens de Lockheed Martin Corp qui auraient gagné le marché public sur le remplacement des F-16 (la saga de ces derniers mois). L’État belge débourserait 6.53 milliards d’€ pour ça, soit près de deux fois plus que ce qui était prévu ! C’est aussi plus que ce que débourse l’Onem pour les allocations de chômage… Chacun pourra mesurer l’ignominie d’une telle dépense dont l’objectif est de semer la mort.

Dans la série « on se fout de nous », la dernière mise à jour de l’Iphone le re-ralentit ! Et la mise à jour des moteurs Volkswagen suite au Dieselgate les fait perdre en performance. À zéro je roucoule, 3-2-1, zé-rrrrrrrooouuu !

130 Belges se sont « fiscalement » évadés à Monaco tandis que l’Union Européenne s’apprête à enlever 7 pays de la liste des paradis fiscaux – dont le Panama (le même que celui des Panama Papers !) Bah oui, faut pas fâcher les amis. Je suppose que là non plus, ce n’est pas de la fraude mais de « l’optimisation ». Ou de la « real politic » comme ils aiment dire…

Coca-Cola sort « Fuze tea ». C’est quoi ? J’en sais rien, je m’en fiche et je leur ferai pas de pub, en fait. Sauf que c’est un bel exemple d’une entreprise qui se diversifie au maximum pour être présent sur tous les marchés, ici de la boisson fraîche et sodas. Rappelez-vous : l’eau de Chaudfontaine, c’est aussi Coca-Cola !

Pendant ce temps, Google persiste et signe dans sa censure des sites de gauche. Le Blog du radis n’apparaîtra vraisemblablement jamais dans Google news puisque même des journalistes aussi prestigieux que Chris Hedges (prix Pulitzer) y sont désormais non grata. Dans le même genre, Facebook a accédé à toutes les demandes d’Israël pour supprimer les comptes d’opposants palestiniens…

Maintenant que vous savez tout, vous pouvez reprendre une activité normale, à coup de lunettes noires, de boules Quies et de téléréalité.

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Revues de presse

#7 Revue de presse (le retour)

C’est la reprise avec la première revue de presse de 2018. Et ça décape.

Au chapitre des fusions, rachats, etc., déjà beaucoup d’infos. Je vous engage très vivement à jeter un œil à ma série « comprendre les fusions d’entreprises » pour être averti sur ce qui suit.

En Belgique, IBA (protonthérapie) a perdu un tiers de sa valeur. Eh oui, pas facile de jouer au bœuf capitaliste quand on n’est encore qu’une grenouille. Surtout après avoir vendu du rêve l’an passé puis avoir dû licencier massivement cette année-ci. Telenet pourrait bien avoir des appétits sur Voo. Novo Nordisk cherche à racheter la société belge Ablynx, moyennement motivée par l’affaire. Négociations également en suspens pour le rachat de Dole par le Belge Greenyard. Par contre, Kinepolis rachète bien « des » cinémas aux Pays-Bas. Enfin, la société japonaise Takeda cherche à racheter la biotech belge TIGenix.

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Menu de l’année nouvelle

Henri Selmer Paris, leader du saxophone haut de gamme, a été cédé au fond Argos Soditic. Finie l’entreprise familiale, le capitalisme aura eu sa peau, toujours la même musique en somme. Le géant Quicksilver (mon adolescence) rachète Billabong. Et paf. Volkswagen s’allie avec Aurora pour les voitures autonomes, Thomas Cook et Lufthansa rachètent les miettes d’Air Berlin. Ces dernières semaines ont aussi vu la naissance d’un « géant » des jeux en ligne, avec GVC qui a racheté Ladbrokes Coral. Suite à la fusion Airbus/Bombardier, Boeing était obligé de répondre et cherche à racheter le Brésilien Embraer…qui fait de la résistance. Les analystes de Citigroup voient bien Apple avaler prochainement Netflix. Et là, on vous parlera encore une fois de la naissance d’un géant. Si Rabelais était vivant aujourd’hui, c’est la pomme qui mangerait Gargantua.

Enfin, last but not least, Trump vient d’autoriser le forage sur 90% du territoire côtier des USA, contre 6% précédemment. Pour créer quoi ? Une superpuissance énergétique. C’est la Pachamama qui va être content à force de roter du gaz…

Licenciements collectifs / embauches

D’abord une bonne nouvelle, les licenciements collectifs ont été en forte baisse en 2017. Évidemment, quand on suit cette actualité-là au quotidien, on a l’enthousiasme modeste : si c’était en baisse en 2017, faut pas demander ce que c’était avant. Et puis garder son esprit critique aussi. Ces chiffres-là ne disent rien des non-engagements, des départs non remplacés, de ce qui se passe à l’étranger, etc.

D’ailleurs – ne soyez pas schizophrènes – voyons ce que l’actu nous dit à ce propos. D’abord, et c’est tout neuf d’aujourd’hui, on craint le pire pour Carrefour en termes d’emplois. Le groupe risque d’annoncer des licenciements collectifs prochainement. Toujours pas, non plus, de repreneurs pour le site de Caterpillar. Ensuite, un total de 10.831 faillites ont été prononcées en 2017 (augmentation de près de 8% par rapport à 2016). Bah alors, ça ne vous dit plus rien le « tout à l’entrepreneuriat » ? Rah, ce que vous pouvez être passif ! En 2018 et 2019, 1300 membres du personnel de la Défense seront « affectés » (comme « affection » au sens de maladie, hein, pas au sens de « free hug ») par une restructuration. Déjà qu’ils avaient privatisé la sécurité de certaines bases (ô ironie du sort !) Et on voit la création d’une coopérative à Herstal, par ceux-là mêmes qui avaient été licenciés collectivement. Comme je le rappelais dans ce texte, se constituer en coopérative n’implique pas de pouvoir se soustraire aux lois du marché, de la concurrence et des rachats en tout genre. Ils risquent d’en faire l’amère expérience.

Go Pro supprime plus de 20% de ses effectifs (250 personnes) et retire son drone du marché. Le capitalisme, c’est comme la musculation : pour être imposant, il faut savoir alterner périodes de prises de poids et périodes de sèches. Preuve en est aussi avec Allergan (pharmacologie, connue pour le Botox) qui supprime un millier d’emplois.

Mais en même temps…on nous annonce que Lufthansa va embaucher en quantité (tu m’étonnes, c’est plus une compagnie aérienne, ça devient Pac-Man à force de manger tout ce qui est sur son chemin…) On nous annonce aussi un taux de chômage allemand au plus bas depuis les années 1990 (tu m’étonnes, avec des jobs à 1€ pour les chômeurs longue durée et les migrants, t’as intérêt à accepter tout et n’importe quoi, à commencer par l’humiliation). Et on annonce une pénurie de main d’œuvre en Belgique pour l’année qui vient. Bonne nouvelle ? Attendez ! De quoi parle-t-on ? Des ingénieurs hautement qualifiés d’une part, des travailleurs très peu qualifiés d’autre part ! Vous en tirerez les conclusions tout seuls sur le « ventre mou » du marché de l’emploi…

On aura beaucoup parlé de l’extrême richesse des riches d’entre les riches ces dernières semaines avec une croissance de 23% de la fortune des 500 plus riches sur terre en seulement un an ! Pas seulement Jeff Bezos (CEO d’Amazon) qui a détrôné Bill Gates à ce jeu…mais souligner aussi que nos patrons du Bel 20 sont eux de mieux en mieux payés (on s’inquiétait pour eux !) Ainsi, ce « Jackpot day » du 10 janvier, les patrons du Bel 20 auront déjà gagné en dix jours ce qu’un travailleur moyen gagne en un an.

Oui, je sais, c’est normal, ils ont plus de res-pon-sa-bi-li-tés. Contrairement, mettons, au hasard, à une sage-femme, un ouvrier du gaz ou un instituteur. Balzac disait que derrière chaque grande fortune se cache un crime. Je dirais même qu’il y en a plusieurs. À méditer au moment où on rappelle dans un livre que Ferdinand Porsche s’est allègrement servi du système nazi, que, la même semaine, Volkswagen reconnaît avoir dénoncé des opposants politiques à la dictature militaire brésilienne – toujours dans le but de maximiser les profits évidemment – et que, en Chine, Samsung est visé par une plainte pour violations des Droits de l’Homme (des mômes au travail).

Dans la famille « rapport aux nouvelles technologies », Zuckerberg présente ses excuses quant aux « fake news » qui pulluleraient sur Facebook, Macron veut les punir par la loi… J’ai tellement hâte d’assister aux tribunaux de la Vérité qui m’expliqueront pourquoi les armes de destruction massive ce n’était pas une « fake news » et pourquoi le Blog du Radis en est rempli. Le bitcoin joue au yo-yo. C’est pas une info en soi, mais c’est l’occasion de (re)lire l’article que j’avais publié à ce sujet. Si vous voulez voir à quoi ressemble cette instabilité en direct, vous pouvez aller voir ici. Les failles informatiques des micro-processeurs d’Intel rendent suspecte la vente par son CEO d’un gros paquet d’actions de son entreprise alors qu’il était vraisemblablement déjà au courant du problème. Délit d’initiés donc. C’est élégant. Et pas une semaine sans parler de Google dont on apprenait récemment qu’à travers sa maison-mère Alphabet, ils avaient planqué 16 milliards d’€ aux Bermudes, via une société écran, échappant de cette façon à l’impôt.

De bonnes semaines aussi en termes d’obsolescence programmée : des actions sont entreprises à Paris contre Apple, et Epson se trouve aussi dans le collimateur de la justice. Sachez donc que vos vieux Iphones ont été intentionnellement ralentis pour vous en faire acheter un nouveau. C’est élégant, bis. Pendant ce temps, Fiat Chrysler rappelle 1.8 millions de pick-ups et Aldi rappelle des amuse-bouches à cause de la présence de Listeria. Miam, miam.

Et comment être sûr que nous, les gens, ne posions pas trop de questions et n’y comprenions rien aux mécanismes fondamentaux qui sont à l’œuvre derrière ces anecdotes ? En assurant que les études universitaires en économie continuent ad nauseam leur même refrain libéral et capitaliste, en reléguant – au mieux – dans les marges, toute théorie contradictoire. Il fût une époque où ce cher Althusser appelait ça des « appareils idéologiques d’État ». Mais c’était y’a longtemps, et le gars était néo-marxiste. De quoi perdre toute sa crédibilité, non ?!

Bonne semaine, vive 2018, joie, santé, hauts les cœurs.

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Désarroi, déjà roi. La charité, s’il vous plaît

En ces fêtes de fin d’année, se confronter à la pauvreté est doublement pénible : d’abord parce qu’elle nous renvoie à notre propre statut – souvent acquis injustement par l’héritage – de privilégié ; d’autre part parce que la pauvreté semble inéluctable : on serait, face à elle, impuissant. Acculés à donner une réponse, beaucoup d’entre nous pratiquons l’aumône, le don (apparemment) sans contrepartie. Notons que les trois grandes religions monothéistes en font un point central de leur doctrine. On l’appelle « charité » dans le christianisme, « tsedaka » dans le judaïsme et « zakat » en islam.

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Man giving alms to the poor

Outre les grandes religions, de nombreux « avatars » contemporains ont vu le jour à travers les appels aux dons des ONG, des restos du cœur et, maintenant en Belgique francophone, de l’action Viva for Life dont l’édition 2017 s’est finie il y a trois jours. Depuis quatre ans, la radio Vivacité et, avec elle, toute la RTBF, organise une « action de mobilisation » au profit des « 40000 bébés (…) qui vivent chez nous dans la pauvreté ». Il s’agit bien d’une classique « collecte d’argent », répondant donc au principe fondamental de l’aumône, mais dont la mise en scène est quelque peu…particulière : « Pendant 6 jours et 6 nuits, 3 animateurs se sont enfermés sans manger (pas de nourriture solide) dans un studio de verre sur une place publique en vue de récolter des dons ». La métaphore doit parler d’elle-même : il s’agit d’artificiellement se mettre « en situation de pauvreté » pour pousser à l’action de don.

Évidemment, de nombreuses critiques pleuvent chaque année contre un barnum médiatique qui semble à la fois éthiquement indécent (faire semblant d’être pauvre pour six jours laisse sans voix) mais aussi structurellement inutile (sinon, il ne faudrait pas réitérer l’initiative chaque année). Passons également les intérêts économiques en termes d’audience (et donc de vente d’espaces publicitaires aux annonceurs)… L’indécence a culminé cette année lorsque le gouvernement fédéral a fait un don de 100 000€ à l’association. Ainsi, l’État censé être garant de politiques qui devraient lutter structurellement contre la pauvreté se « contente » d’un « don » qui, en réalité, ne résout rien. Rares sont les moments où la délégation de ses missions par une autorité à la société civile aura été aussi visible.

Qu’en penser ? Il va de soi que les associations qui reçoivent en effet les dons des citoyens (et du gouvernement fédéral) sont bien contentes de ces nouveaux moyens leur permettant de faire avancer leur cause. Alors ? Bien ou pas bien ? On est ici face au paradoxe du prisonnier que j’ai déjà eu l’occasion de décrire plusieurs fois : l’intérêt particulier des acteurs individuels est en contradiction avec l’intérêt collectif. Individuellement, il est préférable de recevoir ces dons mais, collectivement, comme ces dons ne peuvent atteindre tout le monde en même temps et qu’ils ne résolvent rien des causes de la pauvreté, ces dons sont au mieux inutiles, au pire ils renforcent le système inégalitaire.

Apprendre à pêcher

Si l’on se situe du point de vue de celui qui « donne », on peut favoriser une dimension processuelle où il ne s’agit pas seulement de donner un produit mais de fournir l’apprentissage qui autonomise la personne qui reçoit (selon l’adage « apprends-lui à pêcher, il mangera tous les jours »). Si l’on se situe du point de vue de celui qui reçoit, il ne s’agirait pas seulement de recevoir « à court terme » mais, là aussi, de « capitaliser » en vue de l’autonomie.

Ce qui est intéressant ici, c’est que dans les deux cas, l’individu (donneur ou receveur) est posé comme en proie à un « mal » qui lui est indépendant, la pauvreté, et qui est, comme le dirait Losurdo (p.83), « absolutisée » : on vient en aide aux pauvres parce que la pauvreté leur est tombée dessus (pas de chance !). Sans autre cause qu’elle-même, la pauvreté n’a pas à être « dépassée ». Or, si l’on n’absolutise pas la pauvreté, si l’on reconnaît que la pauvreté est engendrée par différents phénomènes qu’il s’agit de comprendre et contre lesquels il faut lutter, l’inutilité, l’inanité de la lutte contre le seul symptôme apparaît très clairement.

Une opération unique annuelle (et monnayable), comme Viva for life, n’a aucune chance de résoudre le problème qui la justifie. Bien au contraire : comment s’assurer que la personne sans domicile fixe qui fait la quête aujourd’hui pourra bel et bien être là demain pour encore tendre la main ? En lui donnant une pièce. Laquelle sera toujours insuffisante pour un véritable avenir (lequel impliquerait de s’intéresser à ce qui lui arrivé, à ses problèmes de santé, à ses compétences, à la motivation qui lui reste, au logement qui est une condition sine qua non, etc.) mais, cette même pièce, ajoutée aux quelques autres reçues avant et après, lui permettra très exactement de demeurer dans les mêmes conditions, ni pires ni meilleures. Ainsi, la pyramide des privilégiés jusqu’aux plus exclus est renforcée dans ses fondations tout en offrant à ceux qui donnent un alibi à leur culpabilité.

Et donc quoi ?

Face à un tel constat, on ne peut que se sentir impuissant. D’autant que le sourire de celui qui reçoit fait tellement chaud au cœur qu’on éprouve beaucoup de peine à voir son acte comme plus nocif que positif. Une véritable réponse à la pauvreté ne peut pourtant s’envisager que dans le cadre d’actions structurelles visant à s’attaquer aux causes : qu’est-ce qui provoque un tel délitement social que des personnes se retrouvent à la rue ? Quelles sont les causes des guerres provoquant les migrations ? Pourquoi décide-t-on d’exclure du chômage ? Et d’exclure du CPAS ? Pourquoi les licenciements ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi…

La tension qui oppose la charité d’un côté avec le refus d’un système qui provoque de telles inégalités dans son ensemble n’est qu’une version alternative (ou « locale ») de l’opposition entre posture réformiste et posture révolutionnaire que j’ai eu l’occasion de décrire ici à travers une critique du film « Demain » et ici à travers un dialogue fictif sur les alternatives au capitalisme. La charité ne remet pas en question ses propres privilèges. Elle est sans risque. Elle fait croire qu’il est possible d’augmenter la justice sociale indépendamment de sa propre position de privilégié. Elle évacue les articulations entre les phénomènes en les présentant comme distincts. Une illusion, bien sûr : notre PIB est en croissance parce que nous faisons la guerre là-bas et vendons des armes à Daesh ou à l’Arabie saoudite, parce que nous licencions à tout va, parce que nous sous-payons les ouvriers africains, parce que, parce que, parce que.

Refuser la charité, c’est mettre à l’épreuve sa propre responsabilité, son propre consentement à ce qui produit l’injustice. Et ce n’est que lorsque, à sa mesure, nous agissons contre ces structures, que l’on peut trouver du sens, pour une fois, à dépouiller le collectif de la pièce pour un « café chaud » que l’on donne à l’individu.

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« Real news », « fake news », à vous de juger!

Récemment, j’ai commenté sur Facebook une très courte émission parue sur le profil de Donald Trump[1]. Il s’agissait d’un « teaser » ressemblant à s’y méprendre à un véritable journal télévisé d’information et animé par une ex-journaliste de CNN…sauf que chaque phrase était à la gloire du Président. Alors que les autres commentaires s’offusquaient de la manœuvre, l’apparentant à de la propagande (ce qui est clairement le cas), j’expliquais qu’il n’y avait là, pour moi, pas grand-chose de nouveau. Le Président français, Emmanuel Macron, ne venait-il pas de « choisir » ses journalistes[2] ? Nicolas Sarkozy n’avait-il pas fêté sa victoire sur le yacht de son ami Bolloré qui est à la tête de Vivendi et de Canal+ ? N’avions-nous pas l’habitude de regarder, lire et écouter des journalistes payés par des subsides d’État ? Qui plus est, l’émission de Trump étant diffusée sur sa page Facebook, pas sur une chaîne d’information, il était selon moi clair qu’il s’agissait de communication politique et pas de travail journalistique[3]. Je terminais en rappelant que l’essentiel était en réalité d’effectuer une rigoureuse critique des sources quoique l’on ait comme document devant ses yeux. À ceci, « l’ami d’un ami » a répondu qu’il voulait comprendre comment « évaluer » un média. Cet article se propose de donner quelques clefs en partant d’un article du Soir, en Belgique.

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Banquet en l’honneur de William Randolph Hearst

Depuis l’élection de Donald Trump, on n’a jamais entendu autant parler de « fake news » en lui opposant l’idée de « vérité ». Rappelons en préambule qu’il n’a pas fallu attendre 2017 pour que des médias transmettent des mensonges éhontés : le charnier de Timisoara ou les armes de destruction massive en sont deux exemples connus. La singularité, ici, c’est que les « fake news » sont exclusivement attribuées aux médias « non-traditionnels ». Cet aspect pose question car il accable certains acteurs (les médias indépendants) en en disculpant d’autres a priori (la presse mainstream[4]). On est en droit de penser qu’il y a là un positionnement politique partial plus qu’une volonté de « dire la vérité ». Par exemple, on a pu montrer combien le Décodex du journal Le Monde peinait à argumenter les raisons de son lynchage de sites comme Le Grand Soir[5].

 

 

D’autre part, beaucoup de sites « de gauche » ont vu leur fréquentation décroître subitement suite à la mise en place par Google d’un nouvel algorithme censé lutter contre ces « fake news »[6]. Le World Socialist Web Site en est peut-être la victime la plus marquante.

Face aux « fake news » se pose la question du statut à donner à la « vérité ». C’est une question qui obsède les journalistes et les observateurs de la presse depuis que cette dernière existe. Certains pensent que les faits peuvent être dissociés des commentaires sur les faits. D’autres pensent que les faits « n’existent pas » indépendamment d’un contexte, selon la perspective, les valeurs ou la sensibilité de celui qui les raconte. Imaginons par exemple un vol à l’arraché. Un article qui titre : « Un immigré agresse une vieille femme et lui vole son sac » …relate le même événement qu’un article titrant : « Un réfugié SDF vole une riche rentière ». Pourtant, ces deux articles disent des choses différentes parce que les valeurs qui sous-tendent l’écriture sont elles-mêmes sensiblement différentes. Il faut alors éviter de tomber dans le piège du relativisme complet voulant qu’il n’y a « pas de vérité » mais, de toute évidence, il faut aussi éviter le piège d’une Vérité avec majuscule qui, officielle, suffirait à discréditer toute façon alternative[7] de voir le monde.

Pour arriver à cette juste distance, il faut comprendre qu’aucun acteur n’est désintéressé. Ni le magnat de la presse qui cherche, par le truchement de celle-ci, à gagner beaucoup d’argent ou à faire du lobbying ; ni le militant de gauche dont l’agenda est le renversement d’un système qu’il juge oppresseur. Ce sont précisément ces intérêts qu’une véritable critique des sources doit pouvoir faire émerger. Libre ensuite au « consommateur » d’information de se faire sa propre opinion, selon ses propres valeurs.

La critique des sources permet d’aborder une production journalistique comme un historien aborde un document : c’est-à-dire en effectuant une critique externe et une critique interne. Lors de la critique externe, on se pose une série de questions sur le contexte de production du message, son authenticité, son auteur, etc. Lors de la critique interne, on s’intéresse au contenu du message. Comme me l’a proposé cet « ami d’ami » sur Facebook, je vais m’intéresser au journal belge Le Soir en prenant un article[8] disponible au moment d’écrire ces lignes et intitulé : « Venezuela: Nicolas Maduro embarrassé face caméra par le rejet de sa carte d’électeur ». Le choix du journal Le Soir me paraît pertinent parce qu’il n’est a priori pas du tout polémique. Considéré comme un journal « de qualité », Le Soir propose une couverture généraliste de l’actualité. Pour commencer, il faut d’abord lire l’article ! Cela peut prêter à sourire mais nombreux sont ceux pensant qu’il est possible de juger un contenu sans même en avoir pris connaissance. On y apprend que M. Maduro a vu sa carte d’électeur rejetée lorsque, en direct à la télévision, il a tenté de la valider pour déposer son vote à la consultation proposant de choisir les candidats à l’Assemblée Nationale Constituante.

La critique externe

La critique externe peut être excessivement détaillée, mais je propose de ne procéder qu’à trois étapes : 1) Que sait-on du média qui publie l’info ? 2) Que sait-on de l’auteur de l’article ? 3) Que nous apprend le contexte d’énonciation de l’article ?

  1. Sur le média, il est important de poser la question du financement car aucun média ne publie d’informations allant contre les intérêts de celui qui le finance. Les informations concernant le financement du Soir ne sont pas accessibles facilement, il n’existe par exemple pas de rubrique dédiée sur le site. On perçoit toutefois au moins trois sources de revenus : les subsides publics (le journal percevait en 2015 la somme d’1.2millions d’€[9]), le financement par la publicité et, on peut le supposer, un financement via les abonnements et l’achat du journal payant par les lecteurs. La répartition de ces ressources dans le budget global nous est inconnue, en dépit de l’intérêt évident de cette donnée. En effet, si la plus grande partie du budget est couverte par les abonnements et les achats, le degré d’indépendance est lui aussi beaucoup plus grand… Le Soir est édité par la société anonyme Rossel & Cie, elle-même appartenant au Groupe Rossel dont il n’est pas anodin de remarquer qu’il est non seulement actif dans la presse mais aussi dans le marketing et la communication financière (via Mediafin). Par ailleurs, il est aussi lié à la presse audiovisuelle privée (RTL) avec des participations dans différentes holdings[10].

 

Ici déjà se tisse un réseau de dépendances qui n’est pas innocent : comment avoir une parole libre par rapport aux politiques quand la viabilité de son média en dépend ? Comment avoir une parole critique sur la finance quand le groupe auquel vous appartenez a une part de son business lié à celle-ci ? Comment dénoncer les intérêts des grands groupes de presse privés quand vous faites partie de la même holding ? Comment enquêter sérieusement sur des multinationales ou de gros industriels quand ce sont eux précisément qui peuvent acheter vos encarts publicitaires ? Ainsi, les valeurs qui sous-tendent n’importe quel discours publié par Le Soir doivent être compatibles avec ces éléments. Un discours explicitement anticapitaliste, par exemple, n’y aurait pas droit de cité (à part, peut-être, sous la forme d’une « carte blanche » qui n’engage pas la Rédaction).

  1. Intéressons-nous maintenant à l’auteur. Un lecteur non avisé pourrait être étonné car, en dépit de la réputation de « sérieux » dudit journal, l’article n’a pas d’auteur. Il s’agit en fait d’un copié-collé d’une dépêche de l’AFP (Agence France Presse) à laquelle aucune modification n’a été apportée. Retour donc en partie à la case départ et le travail effectué sur le financement du Soir devrait être complété par un travail similaire sur l’AFP. Vous avez compris le principe, je ne vais pas le refaire ici[11]! Toutefois, outre le fait qu’une information soit répétée par plusieurs médias sans commentaires ni précisions, ces dépêches posent plusieurs problèmes. On ne sait pas, par exemple, si le journaliste de l’AFP était présent sur place lors des événements relatés (on est même fortement en droit d’en douter dans la mesure où rien n’indique que ce fut le cas). Le journaliste de l’AFP, s’il n’a pas été présent, place donc sa confiance dans un autre document : une vidéo de M. Maduro. L’AFP a-t-elle correctement authentifié cette vidéo ? Rien ne l’indique. La critique externe invite également à questionner l’indépendance du témoignage. Or, présente dans le corps de l’article, cette vidéo est estampillée « El estimulo », un média vénézuélien privé. Ce n’est pas innocent tant on sait que les médias privés sont pleinement partie prenante dans les conflits au Venezuela[12]. Ainsi, en diffusant cette vidéo sans expliciter le parti-pris pro-opposition de la vidéo, l’AFP et, à sa suite, le Soir sont partiaux dans leur couverture informationnelle. C’est d’autant plus dommageable que ce positionnement est subtil, invisible au premier coup d’œil, surtout pour un lectorat qui ne connaît pas bien le contexte historique et politique de ce pays.

 

Enfin, si on ne connaît pas exactement l’auteur de l’article, on peut cependant rappeler quelques réalités du métier actuel de journaliste. D’abord, les conditions économiques des journalistes se sont largement dégradées en quelques décennies. Souvent à la pige, ils sont moins bien payés et n’ont pas la même protection sociale que sous un contrat d’employé. Pire : comme ils doivent « se » vendre à chaque fois qu’ils vendent un article, ils ne peuvent surtout pas déplaire, au risque de ne plus gagner leur croûte la fois suivante. Cette précarité mène à une soumission idéologique évidente. Et comme ils sont payés à la pige, ils doivent produire beaucoup pour gagner juste assez. Fort logiquement, l’obligation de privilégier le volume a des conséquences sur la qualité du traitement des sujets et sur le choix de ceux-ci (sujets légers qui demandent peu de travail d’enquête). Dans notre exemple, l’article ne fait que relater ce qui se passe sur une courte vidéo. Sans contextualisation, la valeur informative est presque nulle. Les articles produits ont alors tendance à être courts (cet article-ci serait impubliable !) et à présenter les faits comme si l’on pouvait se départir de toute analyse. Du reste, ces contraintes correspondent à des médias qui attendent justement des articles courts, plus rentables parce qu’ils amènent le lecteur à surfer plus vite et donc à consommer plus de publicité. Le travail à la pige oblige enfin le journaliste à écrire sur différents sujets. Il n’est plus lespécialiste d’une rubrique mais peut parler de la politique du Venezuela un jour et des inondations dans un petit bourg le lendemain. Dans ces conditions, l’expertise vient nécessairement à manquer, surtout lorsque les formations en journalisme sont de moins en moins construites sur un socle de culture générale fort mais plutôt autour de savoir-faire médiatiques. À titre de comparaison, j’écris cet article sur mon temps de vacances puisque j’ai la chance de travailler dans l’enseignement. Mon salaire ne dépend pas de sa publication, mon degré d’indépendance est donc plus assuré.

  1. La critique externe se clôt sur une analyse du contexte d’énonciation. Une véritable analyse sémiotique pourrait ici être pertinente[13] mais cela demanderait trop de temps et d’espace. Notons simplement l’omniprésence de la publicité entourant l’article. Lors de ma visite sur le site du Soir, c’est une publicité pour la chaîne de restauration Starbucks qui prend le plus de place. De haut en bas, une grande capture de vidéo succède directement au titre et est suivie par un court chapeau (cinq lignes) puis une nouvelle publicité (cette fois pour une marque de voiture). Un lien vers un autre article au titre accrocheur est placé juste en-dessous de la vidéo (il s’agit que l’internaute ne reste pas trop longtemps sur une page, comme je le disais plus haut) puis, enfin, sept lignes de « contenu » interrompu par la vidéo de M. Maduro (empruntée au média El estimulo et laquelle ne démarre qu’après 15 secondes d’une nouvelle publicité pour une voiture). Quatre lignes de texte puis une nouvelle capture d’écran sur « l’info » (on voit que le lecteur de carte ne reconnaît pas celle de M. Maduro). À nouveau quatre lignes de texte interrompues par un énième lien accrocheur vers un autre article et, enfin, les deux dernières lignes de l’article. Si on fait le compte, on remarque que l’article est composé de 21 lignes d’une police très grande et composées d’à peine une douzaine de mots par ligne. Cette « économie » corrobore les éléments précités sur la nécessité de textes courts. Toutefois, l’œil du lecteur, même pour un article aussi court, aura été interrompu pas moins de huit fois, ce qui complique terriblement la lecture.

La critique interne

La critique interne consiste à juger le contenu du document, c’est-à-dire le « sens » de celui-ci. C’est évidemment très compliqué car, par définition, si l’on s’informe, c’est qu’on ignore ! Un premier point est le degré de sensibilité du propos. Par exemple, un article sur les résultats d’une compétition sportive n’est pas aussi sensible que celui sur les enjeux du transfert de Neymar au PSG, lequel a, peut-être déjà, des implications (géo)politiques. De façon générale, on peut considérer que des informations touchant à la politique, à l’économie et aux relations internationales sont les plus sensibles. Dans notre cas, l’article sur le Venezuela est donc potentiellement très sensible et notre œil de lecteur devrait être aiguisé.

La critique interne s’intéresse également à une série d’aspects qu’on a déjà évoqués plus haut : la question des intermédiaires (ici Le soir/AFP/El estimulo), les capacités physiques et intellectuelles du journaliste, les intérêts défendus par chacun de ces acteurs. Sur ce dernier point pourtant, nous devrions comme lecteurs nous interroger sur les propres valeurs qui nous animent. Deux questions très pratiques à se poser : qu’est-ce que j’ai envie de voir de l’événement ? Qu’est-ce que je m’attends à voir de l’événement ? Par exemple, si j’ai envie de voir M. Maduro humilié, ce peut être un indice de mon aversion pour son projet politique et, éventuellement, pour une gestion socialiste de la société. Et vice versa… Ce qu’on « s’attend à voir » donne une indication sur nos a priori. Par exemple, je m’attendais personnellement à voir un extrait de propagande anti-chaviste à travers cette vidéo et mes recherches sur le média privé El estimulo tendent à me conforter dans cet a priori. Quelqu’un qui s’attend à voir un « dictateur risible » risquera fort probablement d’être, lui aussi, conforté dans son opinion et ce à partir de la même vidéo. Autrement dit, on a tous tendance à faire correspondre une nouvelle information à ce qu’on sait/pense déjà. C’est un biais cognitif bien connu mais qu’il est bon de se rappeler au moment de la lecture d’un article.

Sur le contenu en lui-même, quelques remarques. Le titre promet d’assister à « l’embarras » de M. Maduro. Or la vidéo d’El estimulo coupe directement, sans qu’on puisse voir la réaction du Président. Ici, deux options : soit la vidéo est coupée par le média d’État qui retransmettait l’événement en direct, soit la vidéo est coupée par El estimulo. Cela fait une différence fondamentale puisque, dans le premier cas, il y aurait une forme de « censure d’État » mais dans le second cas il s’agirait au contraire d’une forme de mensonge médiatique (le fameux « embarras » constitue l’accroche de cet article). En réalité, la télévision vénézuélienne a continué sa retransmission[14], il s’agit donc bien d’une manipulation d’El estimulo relayée sans état d’âme par l’AFP puis par le journal Le Soir. Comment peut-on le savoir ? Hé bien parce que l’AFPes (c’est-à-dire l’AFP en espagnol) a diffusé sur YouTube une autre vidéo dans laquelle on peut voir le fameux « embarras » de M. Maduro ! Pourquoi El estimulo n’a-t-il pas montré la séquence en entier ? Tout simplement parce que ce problème technique est tout au plus une anecdote. Extraire la vidéo de son contexte permettait de monter en épingle une situation qui vraisemblablement n’en valait pas la peine. La vidéo d’El estimulo s’inscrit dans un contexte de propagande évident. Ce média est un acteur du conflit, pas un observateur.

La partie écrite de l’article mérite, enfin, un peu d’attention. Au titre directement succède une information qui n’a pourtant rien à voir avec ce dernier : on y parle d’une « douzaine de personnes décédées » lors du scrutin qui serait « décrié ».

 

 

La façon de présenter les choses suggère un rapport de cause à effet entre ces deux informations, impliquant de facto une responsabilité du pouvoir. Ainsi, le lecteur de l’article, avant même le chapeau (c’est-à-dire le paragraphe d’introduction), adopte inconsciemment une position défavorable à M. Maduro. Le chapeau en lui-même est factuel et ne prête à aucun commentaire spécifique. Les deux paragraphes suivants ne font que répéter ce que disait déjà l’introduction, en ajoutant seulement un ou deux éléments. Cependant, l’auteur de l’article qualifie la situation non plus « d’embarrassante » mais de « particulièrement embarrassante » pour le Président vénézuélien. La nuance est subtile mais vient s’ajouter à tous les autres éléments qui construisent une image négative de M. Maduro. Le troisième paragraphe est quant à lui beaucoup plus grave puisqu’il est tout simplement mensonger : « Les caméras ont rapidement cessé de filmer cet instant d’embarras pour Maduro ».

 

 

On a vu plus haut que c’était faux, que les caméras avaient bien continué de filmer et, qui plus est, il existe même une vidéo de l’AFP pour le prouver ! Impossible en revanche de savoir si l’auteur de l’article a été abusé par la coupure intentionnelle d’El estimulo ou si le mensonge est volontaire… La phrase mensongère se conclut sur le rappel de la contestation contre Maduro et sur une allégation de « guerre civile » qui serait décidément très proche.

À ce moment, inutile de dire que le lecteur lambda voit Maduro comme un affreux dictateur et ce uniquement par la présentation qui lui est faite de l’information (mais aussi sur base de fausses informations, des « fake news » pourtant relayées par une presse qui peut difficilement être plus « traditionnelle »).

L’article se conclut : (1) sur le partage sur les réseaux sociaux de ladite vidéo en ne relayant que les commentaires anti-Maduro. C’est ici un nouveau mensonge, mais cette fois par omission : en ne signalant pas le soutien populaire dont jouit encore Maduro, le journaliste renforce encore le sentiment que ce pays est une dictature ; (2) sur le fait que ni l’UE, ni les USA, ni plusieurs autres pays d’Amérique latine (non cités, et pour cause, ils sont tous à droite de l’échiquier politique) ne reconnaissent le scrutin. Le sarcasme me pousserait à souligner que l’UE n’est en effet pas très encline à reconnaître les consultations populaires, il n’y a qu’à voir le sort qui avait été réservé au « non » français au projet de constitution européenne… Pour bien faire son travail, l’auteur de l’article aurait aussi pu expliquer pourquoi ces pays ne soutiennent pas Maduro, les intérêts qui sont en jeu, les valeurs qui soutiennent les politiques, etc. (3) Enfin, l’article se conclut sur la même phrase (mot pour mot) que celle qui l’a amorcé : un rappel des personnes décédées et le caractère « décrié » du scrutin.

Qu’en conclure ?

L’analyse que je viens de produire me pousse à conclure que j’ai eu ici affaire à un article correspondant, au même titre que la ridicule émission de Trump, à de la propagande – c’est-à-dire un document construit dans l’objectif de provoquer l’adhésion à une façon particulière de voir le monde, en omettant les éléments qui auraient pu nuancer le propos voire le retourner. Comme le notait Morelli[15], le chef du camp adverse « a le visage du diable », l’ennemi provoque des atrocités, la cause défendue par l’opposition est noble, etc. Je voudrais insister sur le fait que je n’ai passélectionné cet article parce qu’il pouvait servir mon propos. J’ai pris le premier article en libre accès traitant du Venezuela sur le site du Soir et j’aurais pu faire le même travail avec n’importe quel autre article.

Je vais conclure en proposant une courte synthèse des questions nécessaires à une critique des sources. Bien sûr, on n’a pas le temps de faire ce travail ardu pour chaque article ou émission, mais le simple fait d’avoir les questions à se poser bien en tête aide déjà à aiguiser son esprit critique : quel est le média, qui le finance et, par conséquent, quels sont ses intérêts ? Qui est l’auteur, quel est son contexte, notamment économique (est-il par exemple employé ? est-il responsable d’une rubrique ?) Comment l’article est-il construit, est-il long, détaillé, y a-t-il des sources pour me permettre de valider ce qui est dit ? Le sujet de l’article est-il sensible ? Quelles sont mes valeurs, qu’ai-je envie de voir/lire et à quoi est-ce que je m’attends ? Est-ce que tout est dit, est-ce que tout est vérifiable ? La parole est-elle donnée à toutes les parties ? L’article cherche-t-il à expliquer ou seulement à décrire des faits ? Dans le second cas, la description est-elle exempte de connotations ?

J’ai tendance à croire que ce travail est encore plus important pour les médias qu’on a l’habitude de visiter et auxquels on fait habituellement confiance. Parce que c’est précisément lorsqu’on a confiance que notre conscience s’endort. Une véritable critique des sources commence par une critique et une connaissance de soi-même, ses préjugés et ses valeurs.

 

Source: Investig’Acion

 

Notes:

[1] Accessible sans intermédiaire ici : https://www.facebook.com/DonaldTrump/videos/10159619784950725/

[2] Voir ici : http://www.liberation.fr/france/2017/05/18/monsieur-le-president-il-n-appartient-pas-a-l-elysee-de-choisir-les-journalistes_1570485

[3] Je reconnais là un peu de naïveté tant il apparaît que ce seul recul critique n’est pas intégré, non par manque d’intelligence mais par manque de formation.

[4] En dépit du bon sens : le charnier de Timisoara et les armes de destruction massive ont justement été relayés par la presse mainstream.

[5] En fait, il n’y a juste aucun argument. Notez le terme « apparaît » comme si l’apparence était suffisante pour discréditer un média ! Sur le Décodex, lire par exemple cet article : http://www.investigaction.net/fr/decodex-le-vieux-monde-se-meurt/

[6] Voir ici : https://www.wsws.org/fr/articles/2017/jul2017/goog-j28.shtml

[7] Alternative par rapport à la norme du milieu. Aucune information n’est « alternative » en soi.

[8] http://www.lesoir.be/107096/article/2017-07-31/venezuela-nicolas-maduro-embarrasse-face-camera-par-le-rejet-de-sa-carte Je découvre en même qu’il n’y a plus de rubrique « international » sur la page d’accueil du Soir en ligne !

[9] Fédération Wallonie-Bruxelles, voir : http://www.lesoir.be/archive/recup%3A%252F972707%252Farticle%252Factualite%252Ffil-info%252Ffil-info-economie%252F2015-08-26%252Fl-aide-presse-francophone-approuvee-mercredi-en-gouvernement

[10] http://www.rossel.be/societes/audiopresse

[11] Pourtant, il aurait été intéressant d’en dire un mot. Par exemple, si les statuts de l’AFP lui interdisent d’être subventionnée par l’État, on apprend que 40% de ses revenus sont des abonnements par…les services publics !

[12] J’invite à relire, à ce propos, les excellents articles d’Henri Maler qui datent pourtant de 2009 : http://www.acrimed.org/Conflits-sur-les-medias-au-Venezuela-1-L-attaque-de-Globovision

[13] Voir par exemple la grille proposée par Meunier et Peraya dans leur livre « Introduction aux théories de la communication ».

[14] https://www.youtube.com/watch?v=GtamrI588Bo

[15] Morelli, A. (2010). Principes élémentaires de propagande de guerre: utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède... Aden.

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