Analyses, Réactions

Je ne suis pas un homme

Récemment, une vidéo d’Arrêts sur images avec Arnaud Gauthier-Fawas a fait scandale. On y voit l’administrateur de l’association inter-LGBT remettre coup sur coup en question l’identité de genre qu’on lui attribue et sa « race » (j’emploie ce mot non pas en validant des supposées différences raciales biologiques mais le fait que, concrètement, les gens agissent différemment selon qu’ils se trouvent face à une personne perçue comme « blanche », « noire », « d’origine », etc.). Le caractère péremptoire et condescendant de sa prise de parole l’a fait devenir un mème. Il a été raillé un peu partout sur le web, jetant un discrédit manifeste sur sa cause.

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Des hommes, des vrais!

Cet événement est, me semble-t-il, très significatif dans un contexte plus général où l’on parle de plus en plus des différences entre sexes (celui que la nature nous attribue à la naissance), genre (le sexe auquel on s’identifie et qui peut être différent du premier) et orientation sexuelle (qui désigne l’attirance pour un des deux sexes). Mais aussi dans un contexte où, suite à l’affaire Weinstein entre autres, la voix féministe (comprenant des féminismes eux aussi différents et pouvant être en contradiction) est à nouveau plus audible, bien que souvent méprisée.

Le truc, c’est que ces deux causes, légitimes indépendamment l’une de l’autre, peuvent entrer en confrontation. Un simple exemple : militer pour la parité homme-femme dans une administration revient à « absolutiser » le sexe sans tenir compte de l’identité de genre… S’assurer qu’il existe des lieux où les femmes peuvent se retrouver sans craindre de harcèlement (comme des toilettes pour femmes, par exemple) revient à « exclure » les personnes non-binaires (qui ne se perçoivent ni homme ni femme). Même l’écriture inclusive porte en elle ce germe du conflit : combien de genres ne sont-ils pas exclus par « l’inclusion » du féminin qui, de facto, ôte au masculin son rôle, en français, de remplacer le neutre ?

D’autre part, en miroir, il y a toute une reconfiguration en train de se faire. La majorité de l’humanité continue de se reconnaître identitairement dans le sexe qui lui a été attribué à la naissance et se trouve être hétérosexuelle (que ce soit de façon « binaire » ou sur une « échelle de gradation » allant de l’hétérosexualité complète à l’homosexualité complète). Tous ces débats ont nécessairement un impact sur cette majorité qui ressent de l’empathie pour les combats féministes, se bat contre les harcèlements tout en reconnaissant le droit des transsexuels à ce qu’on ne les considère pas comme binaires, etc. En même temps, cette « majorité » se trouve aussi prisonnière de ses propres peurs : peur pour certains hommes de perdre leurs privilèges, peur pour certaines femmes de perdre l’image qu’on peut avoir de la féminité, de la séduction, de la galanterie… Comme toujours, une mise en question des tenus pour acquis, des conventions, mène à une reconfiguration dont on ne connaît pas l’issue. Reconnaître que ces normes sont des construits sociaux souligne à la fois leur importance mais aussi leur caractère falsifiable : on peut – on doit – être capable d’envisager leur remise en question.

L’erreur, à mon avis, serait de croire que la mise en question de ces normes et conventions n’est pas, elle aussi, un construit social. C’en est un ! Inévitablement ! Comme on l’a vu plus haut, bien qu’isolément légitimes, les revendications de certaines féministes et de certaines associations LGBT peuvent entrer en contradiction… Ce sont des construits sociaux, en train de se faire, qui, comme tous les construits sociaux, doivent pouvoir être mis en question. Autrement dit : remettre en question la remise en question…dans un genre de mise en abîme que j’affectionne. Et c’est là qu’intervient le débat de société. Pendant ce temps de reconfiguration, les tenus pour acquis ont explosé. C’est sans doute peu confortable, mais c’est aussi formidablement intéressant à observer.

Je terminerais en insistant sur un point qui me paraît toujours essentiel à sa propre échelle : d’après quelles valeurs suis-je en train d’observer une réalité ? Pour ma part, c’est la dimension égalitaire qui m’importe. Dans un débat, quel qu’il soit, j’aurai tendance à favoriser une position qui mène à plus d’égalité. Ainsi, quant à l’écriture inclusive, après l’avoir défendue et utilisée, je suis aujourd’hui en faveur de la création d’un genre neutre en langue française qui éviterait le caractère excluant de l’écriture inclusive telle que pratiquée maintenant. Mais là encore, c’est une réflexion en train de se faire, et il n’est pas dit que je n’aurai pas changé d’avis demain !

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